Quand je suis tourmenté d’un roman, dans tout ce que je lis, dans tout
spectacle auquel j’assiste, je saisis sans m’en apercevoir, avec une
avidité de chasseur, tout ce qui peut avoir de près ou de loin un
rapport avec ma chose, tout ce qui peut me mettre sur une voie,
m’élancer. Beaucoup de choses ont cette vertu de m’élancer seulement. La
musique, par exemple. C’est une sorte de nourriture; et l’on voit bien,
dans ces moments-là, comment une œuvre s’exécute, comme un nid
d’oiseaux, avec mille bribes, mais transformées et presque digérées,
assimilées, rendues méconnaissables.
Dimanche, 4 octobre 1903.
Vent, pluie. Avons été déjeuner chez Foyot, puis à l’Odéon voir
_Résurrection_ de Tolstoï.
Il y a de bons le second acte: la délibération du jury, encore qu’un peu
grossière, et le troisième acte (ou second acte après le prologue): la
scène de la prison de femmes. Le prince voulant sauver la Maslowa et la
trouvant complètement dénaturée par la vie de prostituée, cela est juste
et fort. Le reste est rêvasserie. Comment admettre qu’une fille, tombée
au dernier degré de l’abjection, en deux jours à peine soit déjà
redevenue honnête et chaste parce qu’on a obtenu son transfert à
l’infirmerie?
Et puis, qu’est-ce que ce rachat? qu’est-ce que cette entreprise? que
nous chante-t-on avec ce devoir d’un homme de consacrer toute sa vie à
une créature dont il a été, je le veux bien, la cause initiale du
malheur? Il a été la cause. Mais la jeune fille n’était donc pour rien
dans sa propre chute? L’a-t-il donc violée? Ne savait-elle pas qu’il
était prince et qu’il ne réparerait pas en justes noces son mouvement de
folie? Et une jeune fille qui se laisse prendre ainsi n’est-elle pas
responsable? «Je veux m’en aller!» dit-elle; et comme il est plus doux
de rester dans les bras du jeune homme, elle y reste. Mais lui est un
séducteur, un être qui répand l’amour, un de ces fléaux chéris qui
parcourent le monde et en sont une des forces. Elle manque de volonté,
c’est une petite niaise qui devrait se souvenir des préceptes qu’on lui
a certainement fournis. La coupable, c’est sa faiblesse, si coupable il
y a. Et il faut qu’un homme qui a un rôle social à remplir, qui nous est
présenté comme étant sur le point de fonder une famille, qui est aimé
d’une jeune fille honorable, fasse le malheur de cette autre jeune fille
qui vaut bien la première, pour racheter cette Maslowa? Il faut qu’il
s’anéantisse, qu’il passe sa vie avec des condamnés, avec des
nihilistes, etc., pour ressusciter une malheureuse prostituée?
Ce sentiment de la responsabilité que l’on inculque de nos jours un peu
partout, est en train d’enlever à l’homme tout esprit d’initiative et
d’entreprise. C’est un affaiblissement moral, ce n’est pas une beauté
ni un progrès moral. Dans toute action, il y a une responsabilité à
encourir: l’envisager d’avance, c’est renoncer à agir. Je n’oserais pas
faire monter un couvreur sur ma maison, si je pensais au danger qu’il
court et que je puis avoir une mort d’homme à me reprocher. Si cet homme
meurt à mon service, dois-je aussi épouser sa veuve?
J’aime à penser à la belle désinvolture de nos pères vis-à-vis surtout
des choses de l’amour. L’amour, en somme, n’est-il pas plutôt un bien?
Et le fait de donner un enfant à une fille, malgré toute la misère qui
en peut résulter, n’est-il pas encore un acte louable? C’est à
considérer. Mais je suis frappé de ce que le dernier des misérables est
encore attaché à la vie et la préfère au néant. Créer un être vivant,
n’importe où, n’importe comment, n’est-ce pas bien agir? Et puis,
l’amour est une puissance incontenable. Il doit être ainsi. L’endiguer,
c’est lutter contre le soleil. Comme le soleil, il fait vivre.
Je suis sorti de ce drame l’âme noire comme la nuit. Que le diable
emporte les Russes! Je relirai ce soir Brantôme.