IDEM.

«Ce sera mon œuvre posthume», disait Boylesve; et Jean-Louis Vaudoyer

nous le rappelle en tête du récent et inappréciable livret: _La

Touraine_, qui s’achève sur quelques fragments extraits de ce même

dossier des _Feuilles tombées_. Avec l’autorisation de Mᵐᵉ René

Boylesve, et grâce à l’accueil et au concours de M. Gérard-Gailly--tout

ensemble le plus scrupuleux et le plus diligent des exécuteurs

littéraires,--il nous a été permis de consulter «les carnets, calepins

et pages volantes» auxquels Vaudoyer fait allusion, et «où de sa petite

écriture ferme et fine, Boylesve consignait au jour le jour ses

rêveries, ses observations». En plein accord avec M. Gérard-Gailly,--et

en attendant l’édition complète dont le temps n’est pas encore

venu,--voici, pour l’anniversaire de sa mort, le premier accès à

l’intimité de notre ami, et qui dès à présent nous livre sa vraie

figure: une figure qui par toute son œuvre a su restituer en profondeur

«les traits éternels de la France» parce qu’elle les portait tous en

soi, et qu’à la différence de tant d’autres elle ne leur devait pas

seulement ses dehors, sa parure, mais bien sa solidité, sa toute

suffisante raison d’être.

* * * * *

«Mon œuvre posthume...» Non point avec hésitation, mais--par delà toute

mélancolie--avec fière et sereine assurance, Boylesve articulait sans

doute ces mots. Il était éminemment de ceux qui savent l’existence des

deux registres, et qu’ici-bas de notre vivant le plus radical de

nous-mêmes ne saurait s’exprimer. D’abord en vertu de cette

représentation d’un lecteur possible à laquelle presque personne,

peut-être ne semble entièrement soustrait, et qui imprime, sinon

toujours à la chose que l’on dit, en tout cas à la manière dont on la

dit une déformation inévitable. (Moins que tous les autres les tenants

de la sincérité nue n’y échappent--eux qui, du fait même de la sincérité

se croyant quittes, finissent par perdre conscience du problème: la

déformation alors se réfugie dans l’inconscient, et c’est de la

meilleure foi du monde qu’ils sécrètent plus encore qu’ils ne fabriquent

le sophisme.) Ensuite, même en admettant que l’on parvînt à s’exprimer

sans réserves, resterait intacte la question de savoir si on en a le

droit, non seulement vis-à-vis des autres envisagés tête par tête, non

seulement vis-à-vis de «la société polie», création française s’il en

fut, dont Boylesve comprenait, admirait, goûtait si fort la noble et

complexe portée, dont la disparition (à laquelle il assista) lui fut un

amer et toujours renaissant tourment, mais vis-à-vis de ce minimum

d’ordre, de hiérarchie, de sens des valeurs, faute de quoi nulle

civilisation n’est en état de subsister.

Se refusant d’une part à une «niaise» et d’ailleurs impossible

«anarchie»[A], se refusant de l’autre à donner gratuitement offense,

gardant vive en lui la conscience de ce qui est dû aux «honnêtes gens»,

qu’il s’agisse de les «faire rire» ou de les faire réfléchir, Boylesve

en ses écrits préparés pour la publication, tout en veillant avec grand

soin à ce que la vérité essentielle ne se trouvât jamais lésée, tenait

quelque peu en mains l’irréductible de son jugement[B]. Ceux qui ne se

consolent pas de ne plus pouvoir retremper le leur dans ces stimulantes

conversations où la hauteur de vue était toujours dictée par la moralité

spéciale propre à «l’homme de l’esprit», auront souvent recours aux

«conversations avec soi-même» que représentent _Feuilles tombées_. Par

rapport à l’écrit, la liberté de l’entretien intime, celle--combien plus

souveraine encore--du Journal, constituaient pour Boylesve ce second

registre dont, dans la mesure même où s’aggrave sa perception de la vie,

un être supérieur à partir d’un certain moment ne saurait plus se

passer.

Hauteur de vue, ai-je dit, mais avant tout dans la sphère où les

convictions intellectuelles étaient en jeu; pour tout le reste, dans

l’entretien intime, de l’hospitalité la plus libérale, et de celle qui

accroît celui qui en bénéficie sans entamer en rien celui qui la

dispense.

«Il faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir,

comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer.» Que de fois, en

quittant Boylesve, me suis-je murmuré cette maxime de notre ami à tous

deux, de Joubert: je n’ai rencontré personne qui plus instinctivement la

sût mettre en pratique: au terme d’un long tête-à-tête où bien des

points avaient été touchés, où bien des positions, parfois opposées ou

simplement différentes, avaient été prises, tandis que Boylesve se

levait pour reconduire l’interlocuteur, il semblait que l’on vît luire

mieux que jamais l’aloi de son inaliénable intégrité. Les échanges, les

traversées que favorisa cette spacieuse bibliothèque de la rue des

Vignes (non sans analogie d’ailleurs avec une très confortable cabine de

yacht)! Aujourd’hui que la piété de Mᵐᵉ René Boylesve et la vigilance de

M. Gérard-Gailly nous l’ont maintenue vivante en la consacrant à sa

mémoire, qu’à cette survie les écrivains contribuent en envoyant comme

par le passé leurs livres, lorsqu’on y pénètre à nouveau, de ce clair

asile d’un loisir studieux et peuplé, le mot d’ordre reste

_Æquanimitas_. L’égalité d’âme--à condition que difficilement obtenue,

elle fût elle-même une passion et une passion victorieuse,--il n’était

rien que Boylesve prisât davantage: c’est lui demeurer fidèle que de

surmonter l’inopérante tristesse et de poursuivre l’entretien. Qu’il me

soit permis de séjourner un moment encore, ne fût-ce que pour l’illusion

d’un dernier dialogue--un de ces dialogues où l’on souhaiterait tant

pouvoir être contredit; où, ne pouvant l’être, l’on n’a souci que

d’apporter au disparu le seul hommage qui compte: celui de la

compréhension.

* * * * *

_Un bel artiste, vers la quarantième année, a pris le masque de son art

même, et ses yeux sont profonds et pleins de choses dorées et de

lumières, comme ces enfilades innombrables de pièces que l’on voit dans

la glace d’un salon où une autre glace se mire._ Vers la quarantième

année... Boylesve avait quarante et un ans lorsqu’il me fut donné de

faire sa connaissance. Formé déjà, éprouvé, avec cet air émouvant de qui

se sent et se sait responsable, chargé du poids d’une expérience qui,

bien loin de la courber, redressait encore sa haute taille, et qui dans

ce beau visage, à la fois si distinct et si patiné, paraissait incrustée

tel un ambre sans prix. Il avait encore la barbe de Schariar (que devait

remplacer plus tard celle, à la française, des Clouet), et l’expression

d’anxieuse mais inébranlable rectitude d’un ermite de Grünewald. Chaleur

et gravité: qui n’a pas connu Boylesve, qui n’a pas été admis en son

intimité, ne saura peut-être jamais de quelle persuasive plénitude peut

être empreint l’alliage de ces deux attributs,--non point s’équilibrant

ni se tempérant l’un l’autre, mais fondus jusqu’à l’indissociable. Tout

l’être de Boylesve appartenait au registre du violoncelle; et parfois

lorsque assis, ayant écouté avec cette attention, cette immobile

intensité qui paraissait alors subir, recueillir et capter le passage

des ondes sonores, il rendait au juste moment sa large réplique étoffée,

il semblait que l’on fût en présence de quelque Casals spirituel.

Oui, dès 1908 «il avait pris le masque de son art même». Lorsque je le

rencontrai, j’étais tout subjugué par la découverte de _Mon

Amour_--peut-être dans notre littérature le seul chef-d’œuvre du

roman-journal, où le don des gradations est infini, mettant sa suprême

délicatesse à se tout inféoder aux battements mêmes du cœur

sensible,--d’un cœur qui tour à tour se comprime et éclate, qui épouse

la ligne sinueuse du sentiment, la cerne de retouches, de «repentirs»,

mais avec l’unique objet d’y mieux encore adhérer, d’un cœur enfin qui

toujours tremble de ne s’être pas à soi-même suffisamment fidèle...

Arriver à Boylesve en venant de _Mon Amour_, c’était sentir aussitôt à

quel point il avait résolu le problème qu’un personnage de Henry James

déclare le plus laborieux de tous: celui de «se ressembler à soi-même».

Je songe à ces lignes de _Mon Amour_: _Oserai-je dire à Mᵐᵉ de Pons

qu’il est moins commun de reconnaître, entre un Père Éternel et un Fils,

un peu gênés par les ailes éployées d’un Saint-Esprit, et entourés d’une

légion d’anges et de bienheureux, la figure d’une femme du monde chez

qui l’on dîne, et de ne pas la trouver comique?... En effet, laquelle de

ces pareilles eût supporté une telle compagnie?... Mais cela pourrait

être pris pour un compliment, pour un certain compliment grave, et que

je ne ferai pas, je le sens bien, parce qu’il est trop juste, ou parce

que l’on sentirait trop que je le crois juste_... Dans tous les ordres,

Boylesve était l’homme de ce «certain compliment grave» qui figurait en

son cas la seule alternative au silence;--à un silence non point hostile

ni même hautain, mais bien au contraire d’une si attachante perplexité:

pour combien d’entre nous, écrivains, dans le peu que nous faisions,

n’était-ce pas notre aspiration la meilleure que de mériter que se

rompent ce silence et cette perplexité? Jamais précipitée, ne se

produisant qu’à la dernière limite (que l’on se souvienne de l’article

où avec tant de probité il nous retrace les péripéties de la victoire

que Proust remporta sur lui), mieux encore qu’une récompense, son

approbation avait le poids d’une signature qui ne trompe pas.

Ses yeux étaient «profonds», et si je puis dire d’une profondeur

légitime, celle où se reflète l’être tout entier: il est des yeux

profonds qui leurrent, refuge dernier et poignant alibi de ceux qui,

inégaux à leur vocation, déchus de leur innéité, devenus superficiels

avec toutes les apparences de ne l’être pas, ne retiennent de profondeur

que dans la détresse du regard dont ils enveloppent un intime naufrage.

La profondeur de Boylesve,--c’est sur elle qu’il sied d’insister, dont

il importe de caractériser la si originale et si composite nature; car

là réside son massif central: il n’a rien d’un «petit-maître», d’un

«mineur»,--presque toujours mal à l’aise, gauche souvent, pesant parfois

dans ces attraits de la surface où d’autres, qui ne le valent point,

savent se montrer irréprochables[C]. Je revis ces années 1909 et 1910 où

s’établit notre intimité. _La Jeune Fille bien élevée_ venait de

paraître, que devait suivre en 1912 _Madeleine Jeune Femme_--non certes

le mieux venu, mais le plus substantiel, le plus inépuisable des

ouvrages de Boylesve. Deux livres qui n’en font qu’un, ample symphonie

intérieure où d’un bout à l’autre est perçu, en sa si sérieuse teneur,

cet indestructible contrepoint qui est celui de la vie morale. Non

seulement ils réinstauraient dans le roman français un élargissement que

celui-ci n’avait plus connu depuis l’_Education sentimentale_; mais

grâce à eux s’y introduisait une vertu plus rare encore, celle qui

d’habitude lui demeure la plus étrangère. _Comme on constate qu’un

bassin s’emplit d’eau, je m’aperçus simplement que j’étais envahie._

Telle est l’image qui vient spontanément à Madeleine dans le mémorable

passage où elle prend conscience de son amour pour M. Juillet;--et seule

cette image rend compte de la vertu à laquelle je fais allusion. Cet

envahissement de l’émotion; ce niveau soudain étale et aussitôt

illimité; au sein de l’être même--et de lui jusque-là ignorée,--cette

activité réfléchissante par où simultanément toutes ses puissances

s’éprouvent décuplées,--c’est le constant apanage du génie de George

Eliot, et c’est l’honneur de Boylesve--du Boylesve de cette symphonie

intérieure--que d’être avec le Proust de _Combray_ le seul romancier

français au sujet duquel le nom d’Eliot puisse être mentionné[D]. Sur la

page de garde de mon exemplaire de _Le Meilleur Ami_, une indication me

rappelle que c’est dans les tout premiers jours de janvier 1910 que je

lus ce récit--qui porte, pour parfaite épigraphe, la parole de Heine:

«C’est une vieille histoire qui reste toujours nouvelle, et celui à qui

elle vient d’arriver en a le cœur brisé»; récit que par simple

distraction sans doute Marivaux omit d’inclure dans son répertoire, et

qui se pourrait intituler «le Jeu de la tendresse et de la cruauté». Et

voici que j’arrive--ce qui nous ramène directement à _Feuilles

tombées_--au numéro de _Vers et Prose_ (octobre-novembre-décembre 1909)

où parurent _Promenades au dedans et au dehors_, en tête duquel je

retrouve inscrit: «Lu lundi 3 janvier 1910. En ai parlé avec Boylesve le

même jour chez lui.» Que cette journée me reste présente! C’est que ces

quelques pages m’apportaient la clef de la profondeur de Boylesve, et

qu’alors même qu’on aime déjà on est tellement plus heureux de

comprendre tout à fait ce que l’on aime. Qu’on m’excuse si je cède ici

au besoin puéril de recopier cette petite note marginale que j’avais

écrite en regard du passage suivant des _Promenades: Je ne me révolte

pas contre la mort possible; mais l’extinction de cette flamme sensible

que j’ai toujours vue briller à côté de moi me terrifie comme la perte

d’un de ces êtres--tels qu’il y en a--et qui nous sont plus chers que

nous-mêmes_.--«Au lieu d’à côté de moi»--notais-je--tout autre que

Boylesve eût mis «en moi»: il eût frappé plus fort et moins juste.» Je

visais ce scrupule--qui fut toujours le sien--à porter au compte, au

crédit du dedans, ces états précisément que lui-même plaçait le plus

haut; et il n’y avait rien qu’il plaçât plus haut que la «flamme»:

souvenons-nous de la phrase sur laquelle s’achève la préface pour la

réimpression de _Sainte-Marie des Fleurs: Mais au-dessus même de la

forme achevée et pure, s’élève parfois une certaine flamme qui attire

mieux que les contours irréprochables, non pas sans doute qu’elle soit

plus belle, mais simplement parce qu’elle brûle_...

Je ne me rappelle plus les détails de l’échange que nous eûmes après que

je lui eus exprimé mon admiration et ma gratitude ce lundi après

midi,--un des lundis hebdomadaires de la rue des Vignes qui jusqu’à la

guerre constituaient un des plus précieux points de ralliement de notre

petit groupe d’alors. _Souvenirs d’un Jardin détruit_, nous sommes

quelques-uns pour qui ce titre de Boylesve distille une mélancolie, fait

lever une nostalgie indicibles; quelques-uns qui, tels l’héroïne de _Tu

n’es plus rien_, nous remémorons «cette période de notre vie qui semble

être jouée sous nos yeux comme un acte». Bien plus que la guerre, c’est

l’après-guerre qui nous permet de redire le mot de Talleyrand, car nous

avions connu «la douceur de vivre», puis la guerre nous avait

montré--demandons à notre Drouot (qui aimait et ornait ce _Jardin_)

l’expression qui convient--ce que sont et ce que peuvent les «âmes

avides de grandeur»: il a fallu l’après-guerre pour nous apprendre que

la littérature, elle aussi, pouvait être--comme le dit Stendhal de la

réputation de Métilde à Milan--«hautement déshonorée». Que nous en

étions encore loin! Celui qui n’a pas vécu parmi des écrivains avant la

guerre ne peut même pas mesurer l’écart. Tandis que les hôtes se

succédaient nombreux,--et avant que les intimes se resserrassent pour

poursuivre l’entretien jusqu’au dîner,--je revois Boylesve circulant à

travers les pièces, et s’appliquant, sans se départir de sa retenue, à

se mettre au niveau de chacun. A ses yeux, l’homme véritablement grand

était celui qui savait proportionner sa stature aux circonstances, et

même, le cas échéant, la réduire,--faisant tout involontairement sentir

sa grandeur dans la grâce même avec laquelle il la dépose, en dépose ce

qu’il faut pour pouvoir mieux offrir ce qui sied. _Qu’il est élégant à

un homme vraiment grand de ne rapporter des sommets qu’un air plus pur!

Lorsque les hommes consentent, en faveur d’une femme intelligente, mais

rien que femme, à présenter d’une façon courtoise les fleurs de leurs

connaissances, de leur jugement et de leur goût, le joli jeu pour elle

de les accueillir, de paraître les trier dans sa main, et de montrer,

après, qu’elle en est toute parée, embellie!_ Un jour que je laissais

entendre à Boylesve à quel point il me paraissait ressembler au

Guglielmo Santi que nous dépeint ce passage de _Mon Amour_, par une

réponse toute sienne, à la fois détournant l’entretien de lui-même et le

maintenant sur le sujet qui lui était cher, il me prêta son édition

originale des _Conversations_ de Méré.

Méré, le miroir de la société polie, l’ami de Pascal, le prototype des

«fins qui ne sont que fins», et dont les grands justement ont toujours à

cœur de saluer la délicatesse;--Méré à la mémoire de qui Henri Bremond,

à l’issue du dîner que donna naguère en son honneur la _Revue Critique

des Idées et des Livres_, adressait une louange si pertinente et si

opportune. Boylesve et Bremond: j’eus la joie de les mettre en rapport,

de les voir s’apprécier, se concerter parfois Ile Saint-Louis pour

protéger les lettres en haut lieu. Aujourd’hui c’est Bremond qui,

presque seul, veille à ce que le Jardin de la «Société polie» ne soit

pas entièrement détruit comme l’autre. Confiants en sa fermeté ductile,

revenons tout à notre ami.

* * * * *

_Oh! comme il faut que je me sache seul pour bien sentir, c’est-à-dire

pour sentir si fort que la traduction rigoureuse en paraîtrait

insensée!_

Cet aveu dénude, sous sa forme originelle, native, la profondeur de

Boylesve: une sensibilité si ardente que sa directe, sa pleine, sa toute

fidèle expression eût présenté le caractère même de la folie. Mais c’est

qu’en effet de telles sensibilités sont folles--ainsi que le discerna le

premier Paul Bourget pour l’homme qui est chez nous la suprême

incarnation de cette lignée: «Mais, c’est là le trait dominant d’Henri

Beyle, et le plus méconnu, aucune âme ne fut douée par la nature d’une

sensibilité plus folle, plus incapable de se dominer: «J’ai toujours été

comme un cheval qui galope après son ombre...» Quand le cheval est de

race française,--et de bonne race,--il se pose alors pour lui un bel et

difficile problème, celui avec lequel fut toute sa vie aux prises

Stendhal qui, se décrivant sous le pseudonyme de Roizard, disait: «Les

yeux exprimaient les moindres nuances de ses émotions. Et c’est ce qui

mettait son orgueil au désespoir.» Problème que je ne veux pas rendre

plus exceptionnel qu’il n’est--car, de passagers accès de folie de la

sensibilité, beaucoup y peuvent être sujets--mais qui précisément ne

développe toute sa gravité que lorsqu’il s’agit, non plus d’accès, mais

presque d’un _continuum_ intérieur, lorsque au lieu de constituer la

norme, les «intermittences» deviennent l’exception. En ce sens, je crois

bien que depuis Stendhal, Boylesve est le Français qui aura eu le plus à

faire pour maîtriser son propre galop. La perfection avec laquelle il y

parvint, avec laquelle même il veut que Français, nous aussi y

parvenions, ne doit pas nous induire en erreur. _L’homme qui me parle à

brûle-pourpoint de ses «sensations» me gâte quelque chose, l’idée que

j’avais de sa discrétion, de son tact ou l’idée que j’avais des choses

qu’il dit sentir. J’aime qu’il me montre qu’il a vraiment senti, mais

par quelque détour ingénu, ou bien à travers un voile tendu habilement:

j’aime qu’il se laisse surprendre ou bien qu’il dise: «Ce n’est rien, ce

n’est rien», quand on voit qu’il pleure._ Jean-Louis Vaudoyer a bien

raison de nous ramener à ce texte de _Mon Amour_ où se trouve concentrée

toute la pudeur de Boylesve: son fier idéal d’une discrétion toute

civilisée, et aussi son respect infini pour les sources de l’émotion, sa

propension à toujours les maintenir séparées de leurs effets, pures de

toutes les atteintes que pourraient leur infliger nos faiblesses

individuelles; pourtant, dans la poignante délicatesse du trait final,

si l’homme dont «on voit qu’il pleure» dit, et doit dire, «ce n’est

rien», n’est-ce pas aussi, n’est-ce pas surtout que s’il disait quelque

autre chose, il rejoindrait la folie,--alors que c’est le calme qu’il

lui faut conquérir, et conquérir au point de se pouvoir dans une

certaine mesure à lui-même faire illusion. Qu’elle retentit avant la

petite phrase de _Le meilleur Ami_: «_Pour moi-même comme pour tout le

monde, ah! que j’étais donc un homme calme!_...» Qui saura dépeindre le

calme propre aux vrais passionnés, à ceux dont la passion est l’état

permanent, une passion où l’amour figure le noyau, mais qui peut aussi

déborder l’amour même et qui de toute façon est vouée à de multiples

transferts? Passionné, Boylesve l’était avant toute autre chose, et en

tout: jusque dans son instinct de justice--le plus impérieux peut-être

que j’aie connu à un écrivain--, jusque dans la hauteur même de son

jugement, la passion se décelait présente, et il eût été moins juste

sans elle.

_J’aime mieux la forme des choses qu’un visage: elle sait me plaire et

elle ne me juge point;--surtout, elle ne m’a jamais dit_: «_Tu

exagères!_...» Brève notation, mais, pour comprendre Boylesve,

singulièrement riche de portée. A ceux en qui, si l’on peut dire, la

passion préexiste aux passions, «la forme des choses» (mais dans le cas

de Boylesve il faut prendre le terme en son acception la plus étendue,

ajouter à la nature elle-même tous ces ouvrages qui, faits de mains

d’homme, ont fini par la rejoindre) offrira toujours l’unique réceptacle

tout à fait adéquat; pour lui, de même que pour Stendhal, «les paysages

étaient comme un _archet_ qui jouait sur son âme», et surtout, à cette

âme, seule la «forme des choses» sait répondre, à cause de son infinie

consonance informulée: en son sein se résorbe, devant elle expire la

possibilité du toujours imminent «tu exagères». Or par ce «tu exagères»

Boylesve traduit, non point certes la pire souffrance de la sensibilité

folle, mais celle à laquelle, dans «la vie de relations», elle est sans

cesse et tout inévitablement exposée, chaque fois qu’émergeant de

l’incandescent foyer intérieur où elle vit de se consumer,--et émergeant

tout enveloppée encore de ses chaleureuses vapeurs--, elle est amenée à

communiquer: elle sait bien qu’elle «n’exagère pas», mais elle sait

aussi qu’il est impossible qu’elle n’ait pas l’air «d’exagérer».

Telle m’apparaît ici la profondeur «subjective»;--et que par ailleurs

l’œuvre de Boylesve doive tant de sa solidité à une profondeur de nature

tout autre, de nature presque inverse, à la profondeur «objective»[E],

marque chez lui le rétablissement qui constitue peut-être son plus

insigne exploit. Car, la profondeur subjective étant donnée, il ne

s’ensuit pas nécessairement qu’une profondeur objective en naisse: à

proprement parler ce n’est jamais d’elle qu’elle naît: bien au

contraire, elle se produit, se pose, s’affirme en regard d’elle comme le

seul barrage salutaire, la valeur de contrepoids. Le passage à

l’objectif, pour les grands subjectifs ce fut toujours le problème

crucial, et qu’un très petit nombre d’entre eux s’est montré capable de

résoudre. Pour nous en tenir à la France--et en laissant hors de cause

Stendhal qui échappe à toutes catégories et le Constant d’_Adolphe_,--ce

passage, Rousseau n’a jamais pu l’accomplir, et par le désarroi dont

témoigne son contact avec autrui Maine de Biran fut favorisé de le

pouvoir éluder, comme peut-être à cet égard Guérin lui-même doit

beaucoup à sa possession du génie mythique,--et l’on sait assez d’autre

part au prix de quelles ablations pratiquées sur son être même Flaubert

obtint son triomphe «objectif». Si Boylesve sut opérer le

rétablissement à tel point que ceux qui ne l’ont pas étudié d’assez près

peuvent douter parfois s’il y avait rétablissement à opérer, ne pas

appréhender toute la portée de l’intime enjeu ici engagé,--c’est en

vertu de son sens incomparable du _général_, et de la grandeur incluse

dans le _général_ comme tel; et, plus profondément encore, c’est parce

que ce sens était poussé si loin qu’il s’accompagnait chez lui d’une

forme d’émotion très particulière, et que je voudrais appeler: l’émotion

du _général_. Nous touchons ici le point: c’est grâce à une émotion que

le passage, que le rétablissement s’opèrent; d’où leur validité, s’il

est vrai, comme le promulguait «la sagesse lyrique» de Barrès, à la

veille même de sa mort, que «rien n’existe dans l’humanité sans ce

jaillissement primitif, dont nul être n’est incapable, et qui d’abord

doit être obtenu, puis canalisé, et discipliné». Le 25 août 1889, le

Boylesve de la vingt-deuxième année notait dans son Journal: «Une

journée d’assez curieuses émotions. Je suis retourné à Poitiers que je

n’avais pas vu depuis huit ans», et après avoir, dans le mode

pré-proustien que je signalais plus haut, décrit ces «assez curieuses

émotions», passant à la ligne il ajoute: _C’est une supériorité

peut-être de la sensibilité sur l’intelligence, que la sensation se

réjouisse des sensations différentes éprouvées, tandis que l’idée

nouvelle anéantit et méprise toute idée antérieure opposée[F]._ Vue que

Boylesve enregistre, se propose, avec la prudence, la modération qui lui

sont propres, toutes les fois justement où l’idée générale vient à

poindre; mais le constat n’en est pas moins d’une netteté qui ne laisse

rien à désirer. Très différemment de ce qui se passe dans la zone de

l’exaltation, mais de façon tout aussi indubitable, dans le domaine du

_général_ c’est la sensibilité encore qui est l’artisane,--oh! non plus

en sa folie, mais tout au contraire en sa perception de l’attache et de

la dépendance. Se sentir rattaché et dépendant; _appartenir_, dans

l’acception absolue de ce terme--un des plus augustes et des plus

insondables qui soient; être rattaché, dépendre et appartenir d’autant

plus sûrement qu’en son foyer originel, lointain, surélevé, la nature du

premier moteur reste toute mystérieuse,--voilà ce qu’il faut entendre

par l’émotion du _général_, et ce que Boylesve mieux que quiconque a su

rendre sensible. A cet égard il n’est point de courbe plus belle ni plus

instructive que celle qui, partant de la fin de l’_Enfant à la

Balustrade_, où, en un implorant appel, l’enfant se tourne une dernière

fois vers la statue d’Alfred de Vigny, conduit aux pages intitulées «Le

Prestige de l’Ordre» sur lesquelles se terminent _les Nostalgiques_.

_De ma balustrade, je regardai encore une fois cet être inconnu de tous

et dominant tout le monde de sa mine altière. Il restait étranger à nos

rumeurs, à nos disputes, à nos bassesses. Il paraissait désespéré, et

pourtant calme. Était-ce à cause de ce qu’il voyait à ses pieds?

était-ce à cause de ce qu’il voyait au loin? De son piédestal, voyait-il

les hommes mieux que nous? Voyait-il Dieu? Ne voyait-il rien?_

_M. le curé m’avait dit en m’expliquant les auteurs anciens_:

«_Mon enfant, les pensées forment un jeu de patience merveilleux: il

s’agit de trouver entre elles un certain ordre. Tant que cet ordre n’est

pas trouvé, elles clochent entre elles et nous font mal, quand vous le

tenez, vous voyez Dieu._»

_Oh! comme j’essayais de mettre de l’ordre dans mes pauvres pensées;

mais j’étais trop jeune... Et personne ne m’aidait._

_La nuit était presque venue, j’eus moins de honte à commettre une

extravagance. Je ramassai dans l’ombre tous mes beaux désirs d’enfant,

écornés déjà aux réalités de la vie, et, au risque d’être pris pour un

insensé si quelqu’un m’entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma

bouche, et criai au poète_:

--_Que voyez-vous? que voyez-vous? vous qui avez l’air d’être au-dessus

de nous[G]!_

* * * * *

_Si je disais que tous mes maîtres en rabat blanc étaient des êtres

exquis et dignes d’être mis en niche ou sur les autels, cela ferait

plaisir, je présume, à beaucoup de lecteurs, et je semblerais un moins

mauvais esprit. Mais je ne veux rien embellir ni qualifier meilleur

qu’il ne me semblait être: tous, malgré le respect dont ils étaient

dignes, ne m’inspiraient point admiration parfaite et amour. Eh bien!

quand tous ces Frères,--ceux que j’aimais et ceux que je n’aimais

pas,--étaient réunis à leur longue table, le Frère Directeur au milieu

d’eux, sous le grand Christ du réfectoire, formant en leur assemblée

comme une vaste Cène digne du pinceau d’un Vinci; quand, devant tout le

pensionnat debout, le Directeur disait le_ Benedicite _ou les «Grâces»;

quand, surtout, chaque matin, dans la pénombre sépulcrale de la

chapelle--où, à cette époque-là, j’assistais à la messe avec ennui,

ayant mal au cœur pour m’être levé trop tôt et pour être encore à

jeun--nous voyions se lever de nos bancs nos maîtres et s’avancer d’un

pas lent, les paumes des mains unies, les doigts allongés dans cette

attitude de prière propre aux pieux donateurs sur les vitraux du moyen

âge et aux statues agenouillées des morts sur les tombeaux, puis

recevoir la communion, des mains de l’aumônier, et revenir enfin tout

contre nous, les yeux clos pendant plusieurs minutes, toute la vie du

corps arrêtée par une méditation singulière qui semblait pour un moment

les arracher à ce monde... eh bien! oui! leur compagnie entière nous

inculquait un sentiment et des dispositions générales qu’aucun des

exemples du monde n’a été, depuis lors, assez puissant pour égaler_.

_Je n’étais ni bien disposé, ni à mon aise; je n’étais capable que de

bien petites réflexions; et cependant, à maintes reprises, a couru dans

mon dos ce frisson qui ne me trompe pas et qui veut dire qu’un des

esprits ailés que j’imagine présider à ma vie, passe au-dessus de

moi..._

_On n’oublie point ce genre d’émotions; il remue, pétrit et modèle notre

chair. Si je veux, en un clair langage, exprimer ce qu’il en résultait

pour mon cerveau d’enfant, ce n’était pas encore une inclination

religieuse. A cette époque-là, je me souviens que la sensibilité

religieuse n’existait à aucun degré chez moi. J’étais touché, et même

ému profondément par la vue d’une petite société, dont je faisais

partie, où tout se passait dans un ordre impeccable, où un mélange

d’autorité forte et de douceur empêchait que personne fût sérieusement

mécontent, et où il apparaissait, même à mes sens puérils, que la source

de l’ordre provenait d’un je ne sais quoi inexplicable, probablement

très grand, imposant et mystérieux[H]._

Pages qui--par la lenteur de la montée, la puissance cumulative, je ne

sais quelle majesté intime en vertu de laquelle c’est de l’élément

concret que tout naturellement semble se dégager l’élément

supra-individuel--n’ont d’égales que chez Proust ou dans les «Écrits

Autobiographiques» de Henry James; mais entendons la contre-partie:

_Et encore, tout cela ne se débrouilla-t-il définitivement que par la

vertu du contraste._

_Lorsque aux vacances du Jour de l’An, je débarquai dans ma famille, je

me trouvais être devenu un autre enfant._

_La paix régnait à la maison et dans Beaumont pour le moment; mais

j’estimais que rien n’y était cependant comparable à cette magnifique

ordonnance du Pensionnat des Frères. Autour de nous, chacun tirait à

soi, allait à sa guise, fomentait, en définitive, des éléments de

discorde. J’entendis raconter des histoires locales qui prouvaient que

la vie libre, au grand air, jadis tant prisée par moi, n’allait tout de

même pas sans offrir des inconvénients. Je trouvai que le dimanche, à la

messe, tout le monde se tenait de manière à mériter des «privations de

sortie». N’y avait-il pas des personnes, jusque dans ma famille, qui, à

la messe, n’allaient même pas! Ce manquement, qui ne m’eût pas été

apparent trois mois plus tôt, me scandalisa. Par-dessus tout, il me

semblait que chacun était préoccupé de mesquineries, parce qu’un lieu

idéal de ralliement manquait à ces butinements d’abeilles ou à ces

promenades de fourmis. Dès avant l’internat, cette dernière remarque,

assez conforme à ma nature, était néanmoins renforcée par mille

détails._

_Comme il arrive trop aisément aux gens de notre pays, témoin

successivement de deux sortes de vie, je n’admettais que l’extrême en

chaque genre._

_J’ai peine à croire aujourd’hui que mon Poète, Alfred de Vigny, dont la

statue trônait au milieu de la place publique, mon cher Poète, jadis mon

modèle et la dernière expression du Beau et du Bien, me paraissait

désormais manquer de prestige! Que faisait-il là, en effet, avec ses

airs de fierté, s’il n’était seulement pas capable d’organiser autour de

lui un ordre sublime[I]?_

* * * * *

«Comme il arrive trop souvent aux gens de notre pays... je n’admettais

que l’extrême en chaque genre.» L’extrême, oui, mais en chaque genre; et

ici nous en avons déjà rencontré trois: la folie de la sensibilité,

l’émotion du _général_, l’individualisme retranché d’un Vigny sous sa

forme la plus radicale: celle de _l’Ordonnance du Docteur-Noir_. Or la

grandeur propre au Français profond, c’est d’occuper, de tenir, de

fortifier même l’une contre l’autre plusieurs positions extrêmes.

Boylesve était un tel Français profond: strictement Français, mais

Français intégral, abritant au sein de son être la totalité de notre

patrimoine, établi vis-à-vis de cette totalité dans une relation tout

analogue à celle de l’humaniste vis-à-vis du monde gréco-latin.

* * * * *

Et cependant, dans le temps même où il occupe, tient et fortifie ces

positions extrêmes, le Français profond n’est tout à fait digne du titre

que si sa faculté logique--ce génie spécial aux parties hautes de notre

race--éprouve avec une lucidité entière leur irréductible contradiction.

Boylesve l’éprouvait au plus vif,--avec cette indignation, presque cette

véhémence contractée qui est celle du clairvoyant en présence de ceux

qui ne voient point, ou qui ne veulent point voir: l’indignation, la

véhémence se contiennent parce que le clairvoyant a tôt fait de

comprendre que, dans l’ordre moral, l’opération de la cataracte est

impraticable, ou sujette à des suites pires que le mal même; mais chez

ceux qui vivent cette contradiction au point d’en devenir les

conscientes victimes, au sein même de la douleur immédiate, de la

réaction organique, une douleur d’une autre sorte se fait jour, toute

pure celle-là, désintéressée et comme décantée: la douleur de la logique

atteinte, froissée,--et d’autant plus gravement que c’est alors la

logique de l’être intérieur lui-même qui est en jeu. Je songe à

l’entrée, puis à la reprise du thème capital de _La Jeune Fille bien

élevée_,--thème qui sous-tend le livre tout entier. Il s’agit de modérer

la piété de Madeleine, jugée au couvent même excessive. _Mᵐᵉ du Cange me

dit qu’il fallait en toutes choses avoir de la mesure_, «même dans la

perfection», ajouta-t-elle.

_Je ne comprenais pas cela. Qu’il fallût s’arrêter, même dans le plus

beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J’osai objecter à Mᵐᵉ

du Cange_:

_--Mais, madame, et les saints?..._

_--Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais c’est

une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur perfection;

sachons rester modestes..._

_Les excès qu’on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait fait

grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui aussi, il

avait été trop loin: il avait perdu le sens de la mesure; il avait donné

sa fortune pour sa cause, c’était «un emballé», comme disaient de lui

ses beaux-parents. Depuis sa mort, il est vrai, son «emballement»

passait pour admirable. Pour les saints, il devait en être de même... On

les avait sans doute traités d’insensés, du temps qu’ils accomplissaient

cela même qui, après coup, les avait mis sur les autels._

_De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à fait..._

_Ah! cet incident avec l’aumônier et Mᵐᵉ du Cange fut une de mes plus

vives contrariétés de jeunesse. J’étais tentée de m’écrier, comme papa

naguère: «Vous n’êtes pas logiques! La sainteté, l’héroïsme, la vertu,

qui sont le fond de ce qu’on nous enseigne, eh bien! eh bien! il ne faut

donc les atteindre que dans une certaine mesure? Ce sont des mots dont

la beauté nous fouette, et en pleine course, est-il possible vraiment

qu’il nous faille nous arrêter tout à coup?..._ Oh! que voilà bien

l’accent d’une fille de France, vraie, sérieuse, en qui l’héroïsme

intime et la logique ne font qu’un, que les exigences de l’esprit non

moins que le besoin de netteté morale et les insatiables aspirations du

cœur portent à ne s’arrêter point «en pleine course», à aller «jusqu’au

bout»! Et, à la veille du mariage de raison dont elle nous dit qu’elle a

«l’impression d’y être amenée comme une bête de somme à l’abattoir»,

mais que déjà au fond d’elle-même elle a accepté, pour sauver peut-être,

en tout cas pour satisfaire les siens, la voix de cette même Madeleine

résonne plus basse, plus chargée, plus significative encore, tant--et si

Française aussi en cela--elle a le sentiment d’être l’humble lieu et

tout occasionnel d’un débat qui la dépasse: _Contradiction étrange et

que personne n’examine avec franchise! On nous met à genoux devant la

beauté, le divin, l’absolu; puis l’on nous dit: Tout doit céder devant

la réalité. On nourrit, on excite, on exalte nos rêves; et l’on nous

donne pour avis: N’écoutez pas les chimères. Nous voyons bien que

l’amour est au fond de la religion, de la littérature et de la musique

dont on nous a imprégnées jusqu’aux moelles; et, quand le cœur et la

chair sont mûrs, il n’y a qu’une voix pour nous crier_: «_Il ne s’agit

pas d’amour; le mariage!_»

«Contradiction étrange», oui, mais étrange surtout par l’universalité de

son application s’il est vrai qu’elle constitue la charnière même de

cette vie dont, au terme de son expérience de jeune femme, Madeleine

nous dit que «nous ne pouvons pas la changer», et qu’en cela même réside

son «humble beauté». Cette contradiction, personne ne l’a «examinée»

avec plus de «franchise» que Boylesve, parce qu’elle était inscrite et

comme nouée dans les données mêmes de sa nature. Elle forme la

substructure de son œuvre tout entière. Il existe un grand dialogue dont

il nous faut souhaiter qu’il dure aussi longtemps que notre race, car il

s’en dégage la musique la plus compréhensive et la plus solennelle que

le génie français ait fait rendre à l’instrument qui lui est propre: le

dialogue Montaigne-Pascal. Un Français est profond dans la mesure où, à

son rang, il sait maintenir ce dialogue vivant en lui. Si à Montaigne,

un Boylesve doit l’indispensable rappel biologique, il lui doit aussi ce

besoin «non seulement de se définir, mais encore de se _classer_» dans

lequel Ramon Fernandez voit à juste titre la valeur, la portée

spécifiques de Montaigne[J], et auquel Fernandez lui-même aujourd’hui

adjoindrait un besoin connexe: le besoin «d’être jugé»[K]. Mais le

Montaigne de «l’Amoureuse amitié», celui de: «O la vile chose et

abjecte que l’Homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité!» n’est ni

l’essentiel ni le dernier Montaigne. Celui qui détient «la voix

implacablement humaine» que Boylesve dénomme «si cinglante», c’est le

Montaigne des pages finales du final chapitre des _Essais_. Pages

qui sont et demeureront à jamais, la charte de l’humanisme le

plus ample mais en même temps le plus strict; où éclate--combien

«cinglante» en effet si l’on songe à la coutumière modération

montaignesque--l’apostrophe d’expresse déclaration: «Ils veulent se

mettre hors d’eux et eschapper à l’homme. C’est folie; au lieu de se

transformer en anges, ils se transforment en bestes; au lieu de se

hausser, ils s’abattent. Ces humeurs transcendantes m’effrayent, comme

les lieux hautains et inaccessibles; et rien ne m’est à digerer fascheux

en la vie de Socrates que ses ecstases et ses demoneries, rien si humain

en Platon que ce pourquoy ils disent qu’on l’appelle divin. Et de nos

sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses qui sont le

plus haut montées»; oh! sans doute, aussitôt après, avec cette phrase

qui, au choix très délibéré des termes, emprunte une si claire et tout

inépuisable signification: «C’est une absolue perfection, et comme

divine, de sçavoyr jouyr loiallement de son estre», l’on regagne les

champs ensoleillés où, venue à mûrissement, s’éploie la récolte de toute

une vie; mais, en dépit de l’aménité conclusive, comme l’on sent qu’à

tout le reste vient d’être dit: «Ote-toi de mon soleil.»--A quoi,

«éclatant à son tour aux esprits», fixant sous sa forme définitive la

charte de la _surnature_ et (en une acception toute religieuse mais la

plus vaste du mot) celle de la _surhumanité_, Pascal riposte

éternellement avec l’homme «plein de besoins», l’homme «produit pour

l’infinité», l’homme enfin «qui passe infiniment l’homme».

* * * * *

C’est parce que Boylesve n’a cessé de poursuivre intérieurement ce

dialogue[L] qu’il garde une si émouvante et si exemplaire vertu pour

ceux qui, comme lui, aujourd’hui, sont à la fois fidèles et infidèles à

Montaigne, qui ne peuvent ni l’abdiquer ni de lui se satisfaire; et qui

d’autre part, remués, retournés, travaillés en tous sens par «son fils

sublime», en sont encore à attendre la visitation. Dans l’attente, ils

n’ont qu’un recours, solide, il est vrai, celui auquel on devine que

Boylesve lui-même recourut, et qu’il plaça en épigraphe à _Madeleine

Jeune Femme_, l’indestructible phrase de Descartes à la princesse

Élisabeth: «Tout notre contentement ne consiste qu’au témoignage

intérieur que nous avons d’avoir quelque perfection.»

Feuilles tombées · 第 8 / 33 题