CHARLES DU BOS.

Décembre 1926.

_FEUILLES TOMBÉES_

Tandis que l’heure, hélas! marque d’un fruit qui tombe

Son invisible fuite et son muet retour...

HENRI DE RÉGNIER.

Pourquoi suis-je hanté par le souvenir d’une fin de journée à

Longueville, dans le petit salon de Mᵐᵉ du H...? Il y a vingt ans que ce

soir-là est passé, et il n’a rien eu de remarquable. Certaines heures

qui s’écoulèrent presque inaperçues, dorment en nous, longtemps,

pareilles à la Belle au Bois, et s’éveillent, un matin, toujours jeunes,

à l’appel de quelque prince Charmant.

C’était un soir d’août: la fenêtre était ouverte sur les Quinconces où

s’était tenu le bruyant marché aux légumes; l’ombre des ormes faisait

une nuit prématurée, tandis qu’en bordure de la place les rues pavées

semblaient blanches. Par un accord secret des paysannes et de la

lumière, leurs voix baissaient avec le jour, et, leur nombre diminuant

aussi peu à peu, les dernières proposaient leurs denrées en chuchotant.

On distinguait de sombres silhouettes qui se penchaient pour humer le

parfum d’un melon, et les mains sèches des ménagères pauvres palpant les

fruits au rabais. Puis, tout disparaissait avec un bruit de sabots sur

les pavés, laissant au sol des détritus invisibles, une odeur de vergers

saccagés, et je ne sais quel agrément de silence.

Des volets s’ouvraient à une maison située à l’autre bout des

Quinconces. On disait:

--Tiens! Mᵐᵉˢ de V... sont rentrées!

Et Mˡˡᵉ Marie de V... s’accoudait au balcon.

* * * * *

Hier, en passant par les allées de l’Observatoire, j’ai vu un jeune

homme assis sur un banc à double face, et derrière lui était une femme,

un coude posé sur le dossier commun. Un doux air de printemps soufflait

et le feuillage tout neuf des marronniers est d’un vert qui donne la

fringale. Je les ai regardés, mais c’est moi que je voyais, par une même

saison et un même parfum de l’air nouveau, sous les tilleuls d’un beau

jardin d’où l’on découvrait la Loire: derrière moi, une amie dont le

bras pendait près de mon épaule, me dit en repoussant d’une chiquenaude

le bord de mon chapeau de paille:

--Ah mais, mon cher, c’est que vous avez des clairières!...

Et pendant que je tâchais d’en rire, il me semblait tout à coup que ce

paysage, cette saison, ce beau bras qui pendait, et encore quelque chose

d’élégant et d’exquis, fait du mouvement de jeunes femmes, sous ces

tilleuls, s’enfuyaient à mille lieues de moi en me délaissant à jamais.

Et, à distance, le souvenir de cette alarme, qui fut une première peur

de vieillir, me fait mal au cœur.

C’est la nostalgie de ma jeunesse que j’ai. Voyons, raisonnons-nous!

Raisonnons-nous? Comme un fat qui ne voit pas son visage! Comme un

viveur qui croit que le plaisir s’achète! Comme un philosophe stoïcien!

Raisonnons-nous! Mais, en vérité, ma plainte est plus belle. Le loyal

aveu de l’amour, et le cri désolé de l’homme qui dit adieu aux grâces de

la terre sont un plus noble hommage à l’amour même et à la charmante

jeunesse, que l’aigre et muet dépit avec quoi l’on se pétrit le masque

qui convient au chemin du retour.

* * * * *

Voici l’endroit où j’ai goûté, dans le plus pur recueillement, l’heure

qui passe. C’est au jardin du Luxembourg, sur la terrasse des Reines de

France, entre un vase contenant des géraniums grimpants et un arbre

d’aubépine, contre la balustrade circulaire d’où l’on a la vue si belle

sur le parterre fleuri, sur le grand bassin, sur ces panaches, au loin,

de marronniers, à la Watteau, et sur ces magnifiques platanes en

lamelles d’or qui augmentent la gloire du soleil couchant, l’été, près

des deux tours de Saint-Sulpice.

Tous mes espoirs et toute ma déception, toutes mes chimères, toutes mes

douleurs, le peu d’intime bonheur aussi que j’ai eu, c’est là que je

suis venu, chaque soir, en répéter, grain à grain comme un rosaire,

l’expression ardente et désespérée. Car même mon plus vif plaisir est

tourné aussitôt en tristesse. Et j’aime mieux la forme des choses qu’un

visage: elle sait me plaire et elle ne me juge point;--surtout elle ne

m’a jamais dit: «Tu exagères...».

Oh, comme il faut que je me sache seul pour bien sentir, c’est-à-dire

pour sentir si fort que la traduction rigoureuse en paraîtrait insensée!

Les soirs que j’ai vu tomber là, à l’arrière-automne, ne restera-t-il

d’eux rien du tout que mon souvenir muet et cet étrange plaisir que

j’éprouve en pensant à ces soirs finis, et qui se confond avec une

douleur? Mais si demain je ne suis plus, ce souvenir même sera

évaporé... Je ne me révolte pas contre la mort possible; mais

l’extinction de cette flamme sensible que j’ai toujours vue briller à

côté de moi me terrifie comme la perte d’un de ces êtres tels qu’il y en

a et qui nous sont plus chers que nous-mêmes.

* * * * *

Le noble ennui, le bel ennui que l’on a quand on est seul!

L’ennui chagrin et laid qui nous vient de la compagnie!

* * * * *

J’aime mes jours passés comme si j’allais perdre le goût de la vie ou de

la lumière, et les instants qui ont retenti si beaux dans mon âme depuis

que j’ai l’âge de sentir, remontent à mon cœur tout seul et

m’étouffent.

* * * * *

O ne plus voir que des visages que le goût de la Beauté a baptisés!...

Beethoven, ta tête douloureuse! Flaubert, ta sainte colère! Vigny, la

noblesse de ton amertume! O bien-aimé Watteau, ta mélancolie!...

J’aime ces figures d’hommes que l’émotion a ravagées. Un bel artiste,

vers la quarantième année, a pris le masque de son art même, et ses yeux

sont profonds et pleins de choses dorées et de lumières, comme ces

enfilades innombrables de pièces que l’on voit dans la glace d’un salon

où une autre glace se mire.

* * * * *

Pendant vingt ans, avec quel soin joyeux et quel émerveillement intime

j’ai cueilli l’heure ou le moment fugitif qui passaient en pénétrant ma

chair et mon cœur jeunes!--c’était quand ils engendraient en moi un

appétit et un espoir indéfini d’amour. Le soleil qui me comble d’une

joie d’enfant, le soir qui fait semblant de déposer en moi quelque chose

de Dieu, la pluie sur les feuillages, le tournant d’un chemin où je suis

soudain enivré sans savoir pourquoi,--tout cela par soi-même n’est

probablement rien, tout cela me leurre, me laisse croire que j’ai

deviné, comme un bon sourcier, la veine sacrée qui arrose de poésie

l’univers, mais tout cela ne fut jamais bon qu’à féconder des désirs

d’amour. Quand j’ai verdi tout à coup, à Saint-Cloud, un jour où

l’automne, trop beau, tombait avec les feuilles d’or des platanes dans

une contre-allée, sur les degrés de la fontaine, c’est parce que je

pensais: «Plus beau encore que cela, il y a mon amour.» Quand j’ai

pleuré, un soir de mon enfance, tout seul, au fond d’un potager de

province, alors qu’une voix de femme, de l’autre côté du mur, criait au

loin ces mots quelconques: «Je suis dans l’allée des framboises...»,

c’est qu’une précoce révélation m’affirmait que j’aimerais un jour.

La sublime vérité qui est au cœur du monde, la beauté, ne doit être sans

doute qu’un court instant soupçonnée ou entrevue par la créature: aussi,

à mesure que le tremblement du beau nous agite--magnifique et ruineuse

tempête--il sème en nous la graine vivace du désir d’embrasser un être

qui nous endorme ou nous stupéfie.

* * * * *

En arrivant dans un lieu où je suis appelé à faire un séjour, j’escompte

le plaisir que j’aurai, plus tard, lorsqu’il ne me restera de ce lieu

que le souvenir. C’est une façon de courir tout de suite au plus beau, à

l’exquis, le présent n’étant jamais pur.

* * * * *

Il y a ici une terrasse à balustrade d’où la vue s’étend sur la baie des

Anges. Le parasol d’un pin, des pointes de cyprès, des fûts de colonnes

à chapiteaux corinthiens, plantés dans les jardins qui descendent vers

la mer, forment la base de ce tableau, italien, classique, qui contient

Nice, son port, ses montagnes, et la courbe heureuse d’une côte allant

mourir au Cap d’Antibes. La colline du Château, son granit écorché du

côté de la mer, son dos velu de feuillages obscurs, semble un gros

monstre blessé, assoupi entre la ville aux toits roses et le long môle

qui retient dans le port une eau savonneuse. Le ciel n’est pas d’un bleu

cru, que l’on peint, mais il est doux, pommelé de flocons blancs et

mauves, et il se dégrade jusqu’au gris perle très clair, pour toucher

les sommets neigeux des montagnes. Tout cuit au soleil. De petites

barques, se mouvant à l’aviron, ont d’ici l’aspect d’araignées d’eau sur

un étang, il n’y a qu’une seule voile blanche au milieu de ce grand

golfe tout nu. Les bruits du port, lointains, mais ramassés, montent par

instants, puis s’écartent, au gré du vent, comme la rumeur d’une conque

marine appliquée plus ou moins près de l’oreille.

Le soleil est amoureux de cette baie; c’est lui, dirait-on, qui l’a

couchée là, et il la tient; depuis plusieurs semaines, il n’en est pas

repu; elle est vautrée devant lui, soumise et lascive; elle s’étire; je

crois voir là-bas, en ce rivage courbé, couleur de chair, son long bras

paresseux, languissant ou pâmé.

J’ai escaladé quelques roches et j’ai trouvé un sentier qui se faufile

en montant toujours, sous un bois de pins plein de parfum et de paix. En

m’y asseyant, à l’ombre, j’ai regretté de n’avoir pas la simplicité de

ceux qui, pour un instant de félicité comme pour un malheur, prennent

Dieu à témoin de leur cas particulier et le remercient ou l’insultent

par des chants bien rythmés. Qu’il doit être agréable de prolonger et

d’élargir son émotion jusqu’à la folie de croire en faire part à

l’élément divin du Monde! Quelle liberté, quelle abondance et quelle

audace une telle illusion donne à la pensée, à la sensibilité et au

langage! Qu’ils vont paraître pauvres, les poètes qui se heurteront sans

cesse à la dure paroi de marbre de la vraisemblance et de la justesse

d’expression! Par quelle intensité remplacer la frénésie? Et l’amour,

par exemple, sans naïveté, comment le peindre?

Les pommes de pin de l’an passé étaient froissées les unes contre les

autres par un vent presque imperceptible, et, dans le silence et

l’immobilité de toutes choses, j’ai levé la tête en cherchant l’animal

qui avait bougé. Délicat moment! presque inappréciable charme!

Je me suis relevé, et, dix pas plus loin, le sentier ayant incliné vers

Nice, le grand murmure de la ville m’a atteint tout à coup. C’étaient

des milliards de bruits divers ramassés en un chuchotement doux à

l’oreille, ils provenaient d’un trou immense, profond et invisible.

Mais, en montant sur un roc, j’ai aperçu, entre les aiguilles de pin,

un fond rose: la mer des toitures. Retourné en arrière, c’était de

nouveau la forêt, le silence. J’ai joué, comme un enfant, à ces

alternatives qu’un clair symbole embellissait pour moi; j’enjambais,

tantôt en un sens, tantôt en un autre, la frontière qui sépare la

solitude méditative et le troublant bavardage de la vie en commun.

Oh, comme je sens que j’aime trop cet endroit, cette tentation et ce

refuge, cet appel fascinateur des villes et ce tronc de sapin où je me

cramponne!

* * * * *

Voilà le soir qui vient. Le soleil commence à nous envoyer les reflets

de sa lumière sur la mer striée. Et cela forme un long triangle de feux

électriques à éclats brusques, dont le sommet est à cinq kilomètres, et

la base sous les balustres de la terrasse.

A mes pieds, il y a une corbeille de pensées, la pelouse de gazon

inclinée, une plate-bande d’œillets épais comme des pivoines, la

balustrade portant, à chaque pilastre, un vase de géraniums rouge

sombre; puis viennent, en contre-bas, les sommets des cyprès, le parasol

d’un pin, et la baie où s’étale une mer de lait bleu. C’est sur la

droite que le soleil joue à mille feux, le reste de l’étendue est d’un

calme absolument pur, et, au beau milieu, vogue, solitaire, une petite

barque de promenade de la valeur, pour nos yeux, d’une coque de

noisette, et où je discerne pourtant une ombrelle.

Et je souris à cette image: au centre d’un tableau grandiose, si noble

par ses lignes tranquilles, si pur par l’absence de tout mouvement

humain, une ombrelle disproportionnée se balance; elle attire et

concentre la lumière sur sa claire soie tendue; elle n’est qu’un point;

le paysage est immense; elle me force à ne regarder qu’elle. L’éclat

multiple du grand triangle lumineux s’atténue, va s’éteindre;

l’ombrelle, d’abord incolore, se précise, jaunit, semble absorber toutes

les clartés d’alentour. Quelqu’un a traversé le jardin, sans regarder le

paysage, mais a dit: «Tiens, une ombrelle...» Je tâche de ne plus voir

ce petit coin encombrant; à l’embouchure du Var une admirable fumée

élève dans l’air immobile ses houppes perpendiculaires; et les dos

nuancés d’une dizaine de chaînettes montagneuses qui se couchent et

s’abaissent à lécher là-bas le rivage de la mer, à la pointe d’Antibes,

sont plus superbes que ne fut jamais aucune femme... Splendeur,

grandeur, sérénité, beauté! une ombrelle se mesure à vous!

* * * * *

Le génie du christianisme, c’est, notamment, d’avoir découvert qu’un

élan du cœur a plus de force que la plus grande pensée.

C’est ce que Pascal appelle «le mouvement de charité».

Le chrétien parvenu au faîte de la pensée humaine, par exemple Pascal,

se prosterne et s’humilie. Et loin d’en être diminuée, sa science en

reçoit je ne sais quel rehaut.

Mais cela est convenable surtout quand on est parvenu au faîte...

* * * * *

Il y a, dans l’œuvre d’art, quelque chose que tout être bien doué est

capable de comprendre d’emblée. Il y a quelque chose que quelques-uns

seulement sont aptes à saisir: c’est le métier, le procédé, la

technique. A cause de ce petit nombre d’habiles, que l’on confond avec

une sélection et en prêtant au mot une vertu qu’il n’a pas, on ne

retient plus que le jugement de ces quelques connaisseurs

professionnels. Et personne ne remarque que c’est la gent aveugle des

érudits,--celle qui jamais ne se baigne dans les eaux vives--qui, peu à

peu, gouverne les arts. Le catalogue se fait indispensable à

l’admiration, et l’herbier remplace la nature.

* * * * *

L’indifférence à la question morale, dans la vie courante, est la marque

d’une certaine insuffisance d’esprit.

Le goût moral dans les arts qui ne l’excluent pas, par exemple dans le

roman, mais c’est encore un reste de préoccupation intellectuelle! Et à

ce titre il ne le faudrait pas tant mépriser.

Ce n’est pas leur moralité ou leur moralisme que je reproche aux

ordinaires romans moraux, c’est qu’ils sont construits artificiellement,

c’est qu’ils sont faits pour la morale et non pour la vérité humaine.

* * * * *

Le plus sûr moyen de moraliser, pour un homme de lettres, ce n’est pas

de prêcher la morale ou d’imaginer arbitrairement des intrigues

aboutissant au triomphe de la vertu; mais c’est de montrer que l’on a de

la conscience, et particulièrement celle de son métier. Or, la

conscience du romancier, c’est de rendre avec fidélité la vérité

humaine, de peindre les mœurs sans détours si l’on traite des mœurs, de

ne point fausser des caractères ni travestir ou enrubanner les passions,

si c’est cette étude qui fait votre sujet.

Nous devons traiter notre sujet, comme un savant la matière de ses

expériences ou de ses observations. C’est une matière dont nous ne

sommes pas les maîtres. Il est permis sans doute à notre génie d’en

tirer telle lumière qui la présente sous un jour éclatant et nouveau,

mais force est à cette lumière de n’éclairer jamais qu’un objet réel.

Encore taisons-nous sur ce pouvoir possible d’illumination, ou, s’il se

peut, ignorons-le, car c’est en traitant la matière humaine de la façon

la plus humble, que nous avons le plus de chance de tirer tout ce qui

est à la fois en elle et en nous.

On ne s’élèvera jamais trop contre les conseils pernicieux de telles

gens, bien intentionnés, qui voudraient nous faire forcer la nature ou

les faits dans le but de présenter du monde une histoire édifiante. Un

enfant un peu sagace perce tout seul ces traîtrises, et c’est vous,

apôtres,--prenez garde--qui le faites rire de la vertu. Tandis qu’il

s’échappe de l’honnête vérité quelque chose d’auguste qui rend plus fort

sinon meilleur.

* * * * *

Wilde avait raison de s’élever contre Ruskin qui tend à mesurer la

valeur d’une œuvre à la somme d’idées morales qu’elle contient. Car ce

n’est pas l’idée morale qui crée l’art.

Mais Wilde se trompe quand, par esprit de réaction contre une telle

impertinence, il voudrait que l’œuvre d’art fût à ce point indépendante

de la morale qu’elle n’eût même pas de sujet. C’est confondre art et

métier. On prend un sujet quelconque, on le traite, et l’on manifeste,

par sa manière propre de le traiter, que l’on est original, et artiste.

Théorie dangereuse, pente rapide vers la décadence.

L’art est le résultat inattendu de la combinaison de certaines clartés

et d’une indéfinissable ingénuité. Il n’est pas que l’aboutissement

d’une méthode, la floraison d’une doctrine. Il résulte en définitive de

la qualité de l’émotion intense qu’un être éprouve; il est l’expression

d’une vibration singulière de la sensibilité. Or, quoi de plus propre

que l’idée morale à émouvoir certaines sensibilités? L’idée morale,

comme toute idée, peut fort bien engendrer une émotion qui revête le

caractère esthétique.

La morale est en partie un ensemble de conventions utilitaires--et à ce

titre déjà respectable--mais elle est en outre un commandement, d’ordre

mystique: elle est au nombre des grandes puissances. Elle gêne

habituellement la vie, mais elle seule la rend possible. Le roman, qui

est de tous les arts celui qui presse la vie de la façon la plus

complète, la plus profonde et la plus précise, peut-il se déclarer

étranger à la morale? Le mépris de la morale, ne serait-ce pas la

dernière défroque d’un romantisme à courte vue?

* * * * *

Il ne saurait me venir à l’idée d’accommoder une série de faits de

manière à établir ce qu’on appelle une «situation» qui fasse palpiter le

lecteur dans l’attente d’un événement ou d’un dénouement. Une seule

chose m’intéresse, c’est le trait qui marque un homme, celui qui

détermine une société, et celui, plus cher à mon œil, qui laisse

soupçonner la proportion entre l’homme et son groupe et ce je ne sais

quoi que nous concevons de supérieur à l’homme et aux sociétés.

J’aime les caractères et les mœurs bien définis, où je vois une

invitation à réfléchir indéfiniment sur la position de l’homme dans son

monde et aussi dans un plus vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en

évidence sous une forme vivante et équilibrée, et en leur laissant, sans

le souligner, tout le premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie; au

lecteur de comprendre ou bien de jeter là mon livre en déclarant «qu’il

ne s’y passe rien».

* * * * *

La Comédie, genre plaisant et non pas gai, et que constitue

principalement le choc du réel contre la logique ou l’idéal, elle prend

son meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à mi-côte, entre les

hautes et les basses terres. Elle ne fait point sonner ses titres de

noblesse comme le drame ou la tragédie qui sautent de sommets en sommets

convenus. Elle chemine à pied, sans tambour ni trompette; elle n’annonce

ni ne promet rien; elle a tôt fait de décourager les benêts accoutumés à

juger les gens sur la mine. Cependant nous la tenons, nous, pour l’art

le plus viril et le plus raffiné. C’est, par excellence, l’art du

lettré, parce qu’il n’est goûté que d’un esprit attentif, averti,

curieux de l’homme, épris, par-dessus tout, de psychologie, habile à

mesurer par lui-même les degrés divers des valeurs et ayant accompli le

tour à peu près complet de toutes choses. Art garanti de la préciosité,

du factice et de la manière, parce que, sous peine de n’exister point,

il prend sa source dans le sol vulgaire et que le talon de l’homme a

foulé. Il a du populaire en ses racines et de l’extrême culture en sa

floraison. Il a, entre toutes, cette vertu singulière et si peu

reconnue, qu’il est le résultat non du désir arbitraire du poète, mais

de la lutte de l’imagination créatrice contre la résistance naturelle

des choses; l’homme ne s’y guinde pas, au gré du modeleur, selon une

pose hiératique qui le grandit d’une manière facile, et n’y adopte pas

les attitudes exquises qui gagnent si aisément les suffrages; mais il

impose, comme le bois, le marbre ou l’étain, les ingrates exigences de

la matière. Les hautes visées, propres aux grands genres présomptueux,

non, assurément, la Comédie ne s’en prévaut pas, et peu s’en faudrait

qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre en elle, mais il est

possible qu’elle en suggère l’idée et en répande la graine, de ce geste

simple et tranquille, et si beau, du semeur qui a l’air d’accomplir un

acte ordinaire et d’en ignorer les conséquences sans nombre.

* * * * *

Le principe d’autorité ayant été, quoi qu’on puisse dire, ruiné et jeté

bas, l’autorité indispensable à la vie ne pourra être restaurée que par

des hommes qui, ayant eux-mêmes commencé par renier absolument toute

autorité, se sont conduits comme si l’autorité, et tout ce qu’elle

comporte de principes nécessaires, était inexistante et inutile, en ont

reconnu à l’épreuve le caractère indispensable, et la fondent à

nouveau, non pas sur le respect traditionnel des anciens, mais sur leur

propre expérience.

Il y aura des Pères de l’Eglise morale. Ce seront, en littérature, des

écrivains amoraux assagis et dégoûtés; ce seront des femmes émancipées,

qui, ayant par hasard conservé quelque jugement, déclareront: «Nous

avons tout essayé: eh bien, non, ça n’est pas possible; il ne faut pas

que vous nous imitiez, nous avons fait erreur.»

Il est impossible aujourd’hui de refonder une autorité sur autre chose

que sur l’erreur reconnue, sur les désastres de l’expérience

individuelle.

Et sur quels désastres!

* * * * *

Le résultat de ces _conférences_ auxquelles pas un homme ne résiste,

c’est que la pensée qui eût pu être exprimée avec plus de franchise et

de liberté dans l’article ou le livre, c’est-à-dire dans la solitude du

cabinet de travail, est obligée, comme l’art dramatique, de se placer de

plain-pied avec l’esprit public, et pire: avec un auditoire déterminé

dont il faut, bon gré mal gré, flatter les passions ou ménager la

médiocrité. Trop de conférenciers, depuis la mort de Brunetière, n’ont

pas le courage de heurter au besoin le public, en le subjuguant par la

puissance oratoire; ils se mettent à son niveau; pour un peu, ils lui

demanderaient pardon de lui apprendre quelque chose. «Nous sommes là,

dit Faguet, pour _travailler ensemble_...» Abomination!

* * * * *

Faguet, dans sa troisième conférence sur La Fontaine, fait bien la

distinction entre les fables qui ne contiennent aucune morale et qui

sont plus des trois quarts d’entre elles, et les fables qui semblent

contenir un conseil, un avis de l’auteur. Et il établit que la majeure

partie de l’œuvre du fabuliste _constate_ simplement les faits.

A cause de cela, il prétend que l’on ne devrait pas mettre les fables de

La Fontaine entre les mains des enfants.

Et il se fonde sur un exemple, une chose vue. Une petite fille à qui sa

mère explique la fable de _La Cigale et la Fourmi_, entendant que la

fourmi fait la récalcitrante et renvoie la cigale «quand la bise fut

venue», arrête sa mère et lui dit: «Non, ça n’est pas ça...». «Comment,

ça n’est pas ça, mais voilà le texte..... etc.» La petite dit: «Non, la

fourmi la gronde mais elle lui donne un peu à manger.» Et M. Faguet

donne raison à la petite. Et j’entends d’ici tout l’auditoire applaudir

là-dessus M. Faguet.

Eh bien, l’état d’esprit de M. Faguet là-dessus est pitoyable! On tend

de nos jours à ramener la littérature à la conception que le public se

fait de la littérature. Et pour le public, la littérature c’est la

peinture des gens et des choses tels qu’ils _devraient_ être; le public

demande à l’écrivain de satisfaire le désir de suavité et de justice qui

est, nous assure-t-on, au cœur de l’homme, et il juge grand écrivain

celui qui lui représente les hommes vivant à l’état idéal dans une

idéale société.

Satisfaire cette inclination, c’est amener la littérature à la pure

niaiserie.

* * * * *

Sur l’hostilité au «sens propre», à la pensée individuelle,

j’inclinerais à penser que la littérature, quoi qu’on veuille, sera

toujours l’expression du sens propre, et que, à cette condition-là

seulement, elle sera vivante et originale. On pourrait conclure qu’il

n’y aurait que deux sortes de littératures: celle qui abolit le sens

propre dans l’intérêt général, qui est une littérature saine et bien

souvent médiocre, et celle qui exprime le sens personnel, qui est la

littérature, et qui est dangereuse.

* * * * *

Un événement caractéristique des temps modernes me paraît être la

divulgation et la vulgarisation de la vie intellectuelle. C’est le fait

le plus détestable qui se soit jamais accompli sur la planète. Le

temple ouvert à tous; plus même de chœur réservé; le mystère dévoilé;

le Zaïmph vendu aux femmes pour qu’elles s’y taillent des écharpes.

Toute l’humanité en souffre; le déséquilibre général a en ceci sa cause.

On a invité les Goncourt au dîner Magny, et ces perroquets aux belles

couleurs rapportent les paroles de Renan! Il y a des vérités que

l’intelligence humaine ne peut pas s’interdire de concevoir et

d’exprimer; mais, ces vérités, incompréhensibles aux petits, ne peuvent

être par eux que travesties; et quand elles courent les rues elles sont

plus dégoûtantes que les mensonges imaginés par les foules et inventés

peut-être pour leur plus grand bien. La plupart des idées fausses sont

des idées utiles, nécessaires. Les idées justes, les vraies, n’ont ce

caractère que dans le milieu restreint de ceux qui s’égalent à elles. Il

faudrait une langue des dieux, insaisissable au commun.

* * * * *

Il n’y a plus aujourd’hui qu’une langue; l’acharnement universel est de

faire pénétrer aussitôt que possible dans le public ce qu’un homme

supérieur a conçu, a conçu par le besoin naturel à lui de concevoir, non

dans le but de fournir un aliment à ces foules qui ne réclament que leur

bien. Lui, c’est peut-être--provisoirement au moins--le mal qu’il

engendre, et il ne peut s’en soucier.

En art, cette barrière, entre ce qu’il est légitime de penser et ce

qu’il est nuisible de répandre, se présente comme un obstacle au

développement intellectuel et comme un malentendu perpétuel entre auteur

et public.

* * * * *

Celui qui domine la sottise humaine est modéré dans ses propos.

L’insurgé, le réfractaire, qui vomit l’invective à l’occasion de toute

iniquité, est encore un candide, un jeune ébaubi que choque la lumière

du jour.

* * * * *

Une vérité un peu dure, peut-être paradoxale, mais tout de même une

vérité, c’est que l’artiste ne va pas sans un certain dédain pour cette

chose sacro-sainte aux demi-artistes et aux dilettantes, et qui est

l’Art même, ou, si vous voulez, à la rigueur, les formes d’art à lui

préexistantes.

L’artiste est celui qui crée; il apporte du nouveau; son fruit n’est

conçu que dans une certaine insouciance heureuse, une exubérance de vie

qui se moque de tout, hormis de soi et de son plaisir. Tantôt, il

apprécie supérieurement les manifestations de l’art qui l’ont précédé,

comme il apprécie supérieurement toute chose; tantôt, il leur est

dérisoirement fermé.

Le demi-artiste et le dilettante vit du culte de l’œuvre d’art à lui

préexistante. Toutes ses facultés artistiques sont captées par son goût

d’admirer et par une insatiable curiosité d’objets nouveaux

d’admiration. Il s’absorbe en son agenouillement. Il ne peut tenter de

produire lui-même qu’à l’instar des œuvres qui le dominent; il est un

initiateur né impuissant à trouver la forme nouvelle; dès lors il

s’exténue en mille ingéniosités touchant les détails de forme. Érudit,

amoureux d’art, bien plus informé que l’artiste ingénument inventeur, il

a l’air d’un artiste, tandis que l’artiste véritable fait figure

d’ingénu.

En jugeant toutes choses par rapport à des œuvres d’art connues, ou

connues de lui, l’esthète, le demi-artiste, ou le dilettante ne fait, en

somme, que rejoindre la mentalité de ce bourgeois qu’il méprise. La

mentalité du bourgeois touchant les arts, elle est faite de formules

d’art souvent périmées, vieillies, usées, mais de formules d’art ayant

régné; car le bourgeois, ou le public, ou l’homme normal si vous voulez,

en fait d’opinion artistique n’invente rien, ne sent rien: il a une

éducation, il a entendu dire, on lui a appris, il a des autorités;

jusqu’à sa sensibilité a été façonnée par l’opinion à la mode en un

certain temps.

* * * * *

La paix des familles et peut-être la paix des nations dépend du progrès

de la psychologie. C’est faute de connaître l’homme,--et mieux: les

hommes--, que l’on s’entend mal et se persécute. La plupart des hommes

sont incapables de concevoir qu’il existe une autre mentalité que la

leur; ils agissent avec tout le monde comme avec leurs semblables. Le

malheur est que nous n’avons pas de semblables, et que le quiproquo est

continuel.

Le «connais-toi» antique est insuffisant. Le «aimez-vous les uns les

autres» est insuffisant. C’est à un «connaissez-vous les uns les autres»

que l’avenir devrait s’appliquer.

* * * * *

Il n’y a peut-être qu’une chose certaine, c’est que tout se meut. Nous

ne percevons qu’une course universelle, et, qui pis est, à quoi nous

prenons part. Or, l’art consiste essentiellement à fixer, et comme pour

une éternité d’immobilité. Le rôle de l’art est paradoxal; il cherche le

contour immuable des choses qui changent sans répit.

Antagonisme de l’art et de la vie.

* * * * *

Par contre, on dirait qu’il y a un principe commun entre l’art et les

sociétés humaines, et ce serait l’_économie_. L’art, comme l’a dit

Mithouard, «est une sublime économie». L’art choisit et groupe avec

parcimonie, parce que tout élément inutile est nuisible, et parce qu’il

s’agit de frapper comme à la cible, en un point, de tout notre plomb,

qui fait balle. Dans la conduite de la vie et dans l’administration des

sociétés, on trouverait la même nécessité d’épargner et de ramasser ses

richesses et ses forces. Où il y a prodigalité, il y a art défectueux;

où il y a prodigalité, il y a misère. J’explique par une secrète

intelligence de la règle artistique mon aversion personnelle pour la

bohème.

* * * * *

Oh, surtout, surtout, ne jamais faire le malin, l’homme fort, ni si

d’aventure l’occasion s’en présentait--l’homme d’esprit! Si vous pensez

quelque chose, dites-le donc avec l’humble courage d’un mortel qui sait

qu’il peut fort bien penser faux. Nos plus grands, nos plus chers amis,

La Bruyère, La Rochefoucauld, veulent dire trop bien. Ils tiennent à

étonner, à secouer, ou tout au moins, à faire sourire. Mon Dieu, que ce

<small>XVII</small>ᵉ a aimé à plaire! Ils n’ont pas une opinion sans lui faire un sort.

Après eux, Vauvenargues est bien plus simple. Il n’est pas toujours

moins profond. A côté d’eux, ou au-dessus, Pascal ne cherche pas

l’effet, même quand il foudroie. Et Montaigne qui les porte tous,

bavarde pour son plaisir, si gentiment.

* * * * *

Ce qu’il y a de plus beau en nous, ce n’est pas l’épanchement, c’est la

possession de soi. L’un est un signe de l’abondance, de la richesse,

c’est possible; mais l’autre est la preuve de la force. On ne

s’abandonne pas parce qu’on est comblé de dons, mais parce qu’on manque

de frein. Le frein, dans l’homme, est la première qualité virile.

On ne travaille pas peu.

Les écrivains, par exemple, travaillent beaucoup ou travaillent mal.

Ceux qui travaillent peu,--quoi qu’on en dise,--ne sont guère à leur

ouvrage; ils n’y entrent pas. Pour y entrer tout entier, il faut du

temps; il faut tout le temps. Et le nombre et même la multiplicité des

travaux n’y nuisent pas, car il est plus facile d’entrer dans son

travail au sortir d’un travail différent qu’au sortir de l’oisiveté. On

ne travaille pas peu, on travaille beaucoup, ou bien on travaille mal ou

point.

* * * * *

Je déteste les esprits anarchiques; et les esprits purement

conservateurs ne me plaisent qu’à moitié. Les seuls esprits que j’aime,

sont ceux où je découvre un sens anarchique spontané mais

perpétuellement en lutte et finalement dompté par le sens organisateur.

C’est ce dualisme qui crée.

* * * * *

L’homme en possession de la gloire croit volontiers qu’il la doit à un

don du ciel; mais la femme se plaît à reconnaître comment elle a su

organiser sa renommée. Le goût de la gloire artistique chez la femme

coïncide avec un affaissement de la conception de la gloire. Celle-ci

n’est plus divine; elle s’obtient par intrigues; elle est à la portée

des manœuvres. Les femmes détruisent la gloire dès l’instant qu’elles la

font.

La femme a l’esprit enclin à la chimère parce qu’à l’ordinaire elle

manque d’imagination. On ne veut pas admettre que la véritable

imagination est celle qui conçoit le «réel» et non pas «l’absurde». Rien

de plus aisé que d’imaginer l’impossible; nul contrôle, nul frein ne

s’impose à l’esprit débridé: il chevauche par-dessus les gouffres et les

océans, impunément; mais imaginer le réel qui n’est pas encore, voilà la

tâche virile, et difficile. Le réel ne flatte pas, et il est serré dans

la gaine étroite des innombrables impossibilités.

* * * * *

On ne voit presque jamais un esprit s’appliquer à un objet pour le

juger. A l’occasion d’un objet, un esprit, même distingué, se met en

branle, et le voilà qui part et bondit, tirant tout de soi, ne laissant

quasiment rien à ce qu’il a entrepris de juger. Le propre de la critique

serait précisément de faire le contraire.

* * * * *

L’expression de plus en plus _générale_ ennoblit le discours aux yeux du

lecteur. Mais l’évolution de la littérature, depuis deux ou trois

siècles au moins, a consisté à faire passer l’expression du plus général

au plus particulier. Et il est évident que c’est à caractériser le plus

singulièrement possible qu’il y a le plus de difficulté. Secouer la dure

obligation de préciser, et gagner les régions nébuleuses, satisfait

l’âme idéaliste, mais déçoit et exaspère un esprit analytique, et même

un esprit d’enfant.

Si Chateaubriand, voulant signifier qu’il se trouvait à Londres, dit:

«Quand j’étais au delà des mers», il m’est insupportable, malgré

l’euphonie de sa phrase. Et s’il veut dire qu’il était pauvre, et écrit:

«Alors que je n’avais pour table à écrire que la pierre de mon tombeau»,

il me fait rire.

* * * * *

Nous sommes toujours préoccupés de perdre notre jeunesse. Mais le bien

le plus précieux que nous ayons possédé, c’est l’enfance: et elle est

toujours perdue. L’enfant est bien supérieur au jeune homme; et malgré

l’appareil de nivellement dont l’éducation le fait souffrir, il a plus

de bonheur que l’on en a à un autre âge, parce que son activité

spirituelle est plus grande et parce qu’il peut imaginer. Et puis,

quoique enchaîné, il est libre, il est la seule créature libre.

La jeunesse? Mais elle est déjà possédée par l’instinct grégaire, elle

n’aspire qu’à suivre les bergers, bons ou mauvais. L’enfant, lui, jouit

de cette courte période de la vie humaine durant laquelle chacun peut

impunément créer le monde à sa guise. D’un tabouret de cuisine, il fait

un trône, un lac, le continent africain ou une plate-forme pour

«berthas»; et ces valeurs, entre enfants, ont cours comme les billets de

la Banque de France. L’enfant est roi et il est dieu. Je m’incline

devant sa majesté, et j’ai pitié des grandes personnes qui, toutes,

pleurent leur jeunesse assez généralement niaise, et non les quelques

années où elles eurent du génie.

* * * * *

Le sceptique, c’est l’homme attaché au système traditionnel. Il juge que

le monde est incapable de trouver par lui-même son chemin, et que le

mieux est de s’en rapporter à ceux qui l’ont déjà parcouru.

L’esprit fort, ennemi de toute tradition, est au contraire homme de foi:

il a une confiance éperdue en des lumières qui n’ont pas encore fourni

la preuve de leur efficacité.

* * * * *

Le goût passionné de la bonté peut parfaitement cohabiter chez certaines

personnes avec une inconsciente cruauté. C’est qu’un être bon a besoin

d’accomplir des actes de bonté; il n’en a jamais accompli assez; et pour

exécuter un acte nouveau de bonté envers une personne, il en lésera dix

autres avec la plus déconcertante désinvolture.

Le goût de la bonté est rarement éclairé; c’est un instinct, un besoin;

il tend à s’exercer, simplement. Lorsqu’il a fixé son bénéficiaire, il

se rapproche du sentiment de l’amour: il est exclusif comme lui, et

redoutable.

Il n’y a rien de pire que ce qui s’approche du génie sans l’égaler. Le

faux sentier, voisin du vrai, qui se dirige aussi, lui, vers le sommet

sans y conduire: il faut le quitter à un moment donné, et pour le

précipice.

La marche en montagne est peu faite pour l’homme. Si vous n’avez ni

flair ni guide, restez donc dans la belle vallée.

Mais l’alpinisme spirituel est devenu à la mode comme l’autre. Ils ont

un costume spécial, un piolet, un certain air pour escalader les cimes

de la pensée. Tous s’enorgueillissent de vous dire qu’ils ont touché

là-haut le néant, la nuit noire. Je souris en contemplant les bords

ensoleillés de la mer.

* * * * *

Une femme veuve, d’un certain âge, me dit que ce qu’elle regrette le

plus en son mari, c’est le compagnon, le seul être devant qui elle

pouvait exprimer tout chauds ses sentiments, ses impressions ou ses

idées contradictoires. Il n’y a point d’amis, me dit-elle, devant qui

nous puissions faire cela, parce que devant même les plus intimes nous

voulons conserver une certaine tenue de jugement, crainte de passer pour

hurluberlus; mais le mari, c’est l’homme devant qui l’on ne se surveille

pas, celui qui peut, sans dommage pour nous, hausser les épaules à ce

que nous disons. Nos jugements un peu sérieux, nous ne les prononçons

pas tout de suite; auparavant nous tâtonnons; nous nous essayons; nous

griffonnons un brouillon; c’est cette page hâtive, incomplète,

violente, injuste, ridicule, mais notre indispensable premier jet, qu’il

s’agit de produire devant quelqu’un, non pour demander un avis, mais

pour nous donner forme à nous-mêmes, ce que nous ne ferions pas devant

un meuble.

* * * * *

Les œuvres vivantes et dépourvues d’enseignement direct, on leur

reproche à tort de ne pas conclure. On conclut toujours. Le moindre fait

divers suggère une conclusion morale. Mais elles sont le fait d’auteurs

courtois qui vous font l’honneur de croire que vous êtes de taille à

comprendre le sens des images.

* * * * *

Les conditions de la pensée humaine sont telles que celle-ci vient

fatalement s’inscrire en des cadres schématiques imposés par l’hérédité

ou par les influences du jeune âge, et au delà desquels chaque individu

ou groupe d’individus ne conçoit qu’aberrations ou bien ne conçoit rien.

Nous pensons tout selon un mode convenu et si sérieusement accepté, que

nous ne doutons pas qu’il ne s’adapte exactement à la réalité des

choses. S’il est trop évident qu’il ne s’y adapte pas, alors nous

doutons des choses plutôt que de la valeur de notre encadrement.

Et le pessimisme de celui qui réfléchit, vient de l’obligation où il se

trouve de comprendre que la vie des hommes n’est possible que rangée

artificiellement à l’intérieur de ces figures. Ouvrez la barrière, c’est

la débandade et la perte presque totale du troupeau.

Ce que l’on nomme _originalité_ et même _génie_ n’est que le pouvoir de

certains êtres de penser sans le secours de ces pochoirs. Un hasard

singulier les en affranchit. D’où vient qu’ils étonnent, stupéfient,

scandalisent. Ils ont brisé les cadres sacrés et ils ont l’air de vivre

quand même.

Et, en effet, ils vivent. Il va sans dire qu’ils ne le font qu’à la

condition de forger eux-mêmes, consciemment ou non, des cadres

différents, inacceptables d’abord, qu’un petit groupe adopte et puis

impose, et qui obligent de nouveau, pendant un certain temps, les

hommes.

De sorte que, de siècle en siècle, si ce n’est de décade en décade, le

visage de l’homme apparaît, toujours à peu près identique, mais dans des

cadres différents qui modifient son aspect et le rendent même

quelquefois méconnaissable.

* * * * *

Ce n’est pas tant leur maîtresse que les hommes aiment, c’est

l’esclavage où ils sont tenus par elle; et ce n’est pas tant l’esclavage

que le service régulier, que l’obligation quotidienne, à heure fixe.

On observe chez le chien cette inclination particulière à accomplir les

mêmes fonctions aux mêmes heures; on l’observe chez presque tous les

animaux et chez les gens surtout qui ont l’esprit borné; on l’observe

dans les organes physiologiques. C’est une sorte de loi de nature. Si

l’on en fait une vertu, sous les noms de ponctualité, de fidélité, quel

euphémisme! Ce n’est que le geste de nos organes endormis.

Un homme aime par-dessus tout à se rendre à une certaine heure à un

endroit déterminé. Le véritable repos de la journée aura lieu à

l’instant où il ne se demandera pas ce qu’il doit faire, où ce qu’il

doit faire échappera à la pénible opération du choix. L’amour est très

rare; mais ce qui est commun, c’est le rendez-vous de cinq heures. Et

peu importe, en somme, que l’on prenne au rendez-vous grand plaisir: la

nature, comme la société, a peu souci de la vérité et de ses nuances;

elle nous offre le plaisir dans la seule formalité.

* * * * *

Peut-être que tout est à reviser. La sagesse même de La Bruyère est mise

en défaut par la transformation de toutes choses en notre temps

extraordinaire. La guerre, par exemple, pouvait-elle, au <small>XVII</small>ᵉ siècle,

inspirer le respect que nous éprouvons pour son horreur même? Non. Parce

que, limitée et parfois caprice de prince, elle pouvait offrir quelque

prise au ridicule, tandis qu’elle est devenue auguste en se faisant

gigantesque, en cessant d’être une entreprise privée pour devenir un

mouvement de peuples ou de continents, en devenant tout au moins la

servitude d’inconscients sans nombre.

La critique même de sujets si grands doit s’élever à de telles altitudes

que la raison y est menacée. L’analyse s’envole d’un coup d’aile au

lyrisme.

* * * * *

La recette du _Succès_ a été donnée par Voltaire. C’est, je crois, dans

une lettre où il dit que la fortune de Dante est remarquable parce que

l’œuvre de ce poète n’est à peu près lisible par personne, mais que deux

ou trois vers de lui sont dans toutes les mémoires.

Si vous voulez atteindre le Succès--j’entends le Succès de bon aloi--il

convient d’édifier patiemment une œuvre inextricable ou obscure, mais

parsemée de quelques pensées ou au besoin de mots qui puissent paraître

suggérer des dessous profonds. On ne retiendra que ceux-ci, mais ils

passeront de bouche en bouche; on dira que le reste est douteux, mais le

reste sera interprété à la faveur des trois pensées ou des trois mots;

et précisément parce qu’on ne les comprend pas, il se trouvera quelqu’un

pour affirmer qu’il est sublime, et le mot de génie--que l’on refuse

ordinairement à l’auteur d’une langue claire--sera prononcé.

Vous aurez des thuriféraires et des élèves; on commentera éperdument

votre néant; on trouvera mille sens divers où vous n’en avez pas mis

un.

Si vous aviez commis l’imprudence d’avoir une pensée nette, elle ne

compterait jamais que pour une.

* * * * *

Parlez beaucoup de l’âme, et vous la créez ou la révélez. A force de

dire qu’elle n’existe pas, vous l’étouffez en son germe: elle allait

peut-être naître; qui sait?

* * * * *

Je me heurte le front contre les _limites_ des êtres. On s’y fait des

bosses. Tout à coup un esprit vous apparaît derrière le mur qu’il ne

peut pas franchir. C’est faute d’avoir bien regardé tout d’abord. Nous

pourrions nous épargner ces chocs.

A quelqu’un qui me dit: «Mais vous n’êtes plus le même avec moi, je vois

bien qu’il y a quelque chose de changé...» j’ai envie de répondre: «Le

mur m’a fait mal... j’allais, j’allais de l’avant, je croyais pouvoir

aller toujours...»

* * * * *

Toutes les sciences ont leur chimère après laquelle elles courent sans

la pouvoir attraper. Mais elles attrapent en chemin d’autres

connaissances utiles... La morale aussi a sa chimère. C’est le

désintéressement. On n’y parviendra jamais; mais il est bon que l’on

prétende y parvenir. Il faut en toutes choses que les hommes se

proposent un point de perfection au delà même de leur portée. Ils ne se

mettraient jamais en chemin s’ils croyaient n’arriver qu’où ils

arriveront effectivement: il faut qu’ils aient à contempler un terme

imaginaire et prestigieux.

* * * * *

Les critiques aiment beaucoup à dire qu’il n’y a jamais création. Là, on

les sent sincères.

* * * * *

Il est à remarquer que l’_Amitié_ fléchit un peu dans les sociétés où

l’amour règne en maître. Dans les sociétés issues du christianisme,

sinon chrétiennes, c’est-à-dire où la femme conserve son rôle de mère et

de gardienne austère du foyer, les hommes cherchent un secours entre eux

et y trouvent la précieuse, l’incomparable amitié. Dans les sociétés

comme la nôtre où les amours sont faciles et où l’on vit sans cesse avec

les femmes, où les femmes s’occupent de tout, ont toutes les prétentions

et surtout celle de l’intelligence, l’homme, dupe des apparences,

cherche l’amitié auprès d’elles, et l’y mélange à l’amour, ce qui fait

un insoutenable compromis.

* * * * *

L’extrême sociabilité, telle qu’on la voit, par exemple, en France,

n’est souvent que le résultat de l’impossibilité où sont les citoyens de

se pouvoir entendre entre eux. Quand on ne peut faire parlote intime en

un petit coin, on organise de grandes réceptions. Les ménages qui

souffrent trop de dîner en vis-à-vis, ont tous les jours des convives.

Plus on est nombreux, plus il est aisé de ne pas être du même avis. Il

se crée alors une conversation et des relations qui sont de convention

et de politesse, d’où tout sujet privé ou profond est exclu, où chacun

s’accoutume à parler une langue commune, mais qui n’est jamais sienne ni

très importante, et à quoi--ce qui est merveilleux--on finit par trouver

du plaisir. Il en résulte la formation d’une opinion et même d’opinions

qui sont officiellement celles de ce peuple, et qui cependant ne sont

celles d’aucun des individus qui le composent.

* * * * *

Lorsque l’on fait à quelqu’un un succès, il est tel que nous sommes

obligés de croire que ce n’est point l’œuvre qu’on loue, ni même

l’homme, mais que le public et ses guides sont atteints d’une sorte de

besoin physique d’admirer, de sorte qu’ils admireraient tout aussi bien

autre chose si autre chose s’était présenté au moment où leur boulimie

atteignait l’état aigu.

Les opinions favorables que l’on émet sur une œuvre à succès égalent en

ineptie et en injustice les opprobres dont on l’eût aussi bien chargée.

Les gens les plus inintelligents deviennent inventifs. C’est dire que,

sitôt qu’il y a succès, tout jugement est suspendu et que la passion

s’en donne à cœur joie.

Les hommes de nos jours sont tellement accoutumés à rencontrer la

fiction vide de toute espèce de sens, qu’il suffit qu’une pensée, même

séduisante, soit enveloppée d’images pour qu’elle passe inaperçue.

On pouvait jadis exprimer ses idées, ses remarques, ses conceptions

morales au moyen de fables et de romans. Nul ne lit un roman aujourd’hui

avec l’idée que c’est là précisément la forme la plus naturelle que

l’homme ait trouvée pour exprimer sa pensée.

* * * * *

Tout le monde parle de ses impressions, de ses sensations; personne n’en

a. On n’a que des opinions.

* * * * *

Si je dis: «J’aime mieux l’art que la nature» cela fait bondir un

auditoire ordinaire; mais pourtant cela signifie tout simplement que je

préfère le fruit de l’homme, le fruit de l’esprit humain, le fruit du

génie, au fruit du pommier.

* * * * *

Lamartine a fait inscrire sur son tombeau cette devise: _Speravit anima

mea._ C’est tout lui; mais c’est aussi le plus grand, le plus bel

enseignement humain; c’est le secret de la vie, qui ne se tient que par

l’espérance. Mais, dans le langage lamartinien, cela signifie quelque

chose de plus qu’une espérance, cela signifie ce génie ailé et divin

qui l’anima toujours, qui n’anima dans son siècle presque personne à

l’égal de lui. Dans ce _Speravit_ passe un ange dont on entend le bruit

de l’aile. Cela n’est pas la croyance dogmatique, mais c’est

l’affirmation du divin, de l’avenir de la terre, de la durée, sans quoi

toute vie n’a que faire d’être vécue; c’est encore la projection de soi

en avant de soi-même, et en montant; c’est le geste instinctif du génie

visionnaire; c’est l’affirmation de l’esprit, de sa suprématie.

* * * * *

L’écrivain doit-il être le porte-parole de la Société ou doit-il être

lui-même, seulement lui-même et en dépit de tout?

Si son œuvre n’est que l’expression de la Société, il se borne au rôle

de peintre fidèle ou d’historien. Ce serait encore un beau et grand

rôle. Mais, conscient de ce rôle en quelque sorte modeste et subordonné

à l’objet, il s’expose à le jouer de façon à contenter de plus en plus

la Société, qui, par définition, le dépasse et lui en impose; il risque

de la rendre de plus en plus selon qu’il plaît à celle-ci d’être vue. Il

devient un peintre de portraits qui exécute l’effigie d’une dame avide

d’apparaître en beauté. L’écrivain se renonce en faveur de la Société;

il n’est plus qu’au service d’une maîtresse; il ne vaut que ce qu’elle

vaut; il perd sa vision personnelle; il n’ajoute rien à la somme des

connaissances ou des beautés du monde. Quel que puisse être son talent,

le peut-on dire un écrivain de premier ordre?

Un écrivain de premier ordre est celui qui, doué d’une personnalité

forte, propose ou impose au monde sa vision ou ses conceptions. Il

propose au monde de voir les choses comme il les aperçoit lui-même. Il

rencontre, il doit rencontrer une opposition, car la nature humaine est

rebelle aux changements et adore les redites; mais la ténacité du maître

impose, et bientôt se pique de voir comme lui, chacun affirme avoir été

par lui révélé à soi-même.

Le monde, en fait, est gouverné par des individualités peu nombreuses;

le monde n’a ni opinion ni vision, il n’est apte qu’à être mené.

L’écrivain doit donc respecter avant tout sa personnalité. Il n’est pas

un homme comme les autres; il déchoit en se plaçant à la portée de tous,

en se mettant au niveau commun. Il ne doit pas attendre le mot d’ordre,

c’est lui qui doit le donner.

* * * * *

J’ai une aversion insurmontable pour les gens dits «d’un certain âge»

dès qu’ils sont «cristallisés». Leur jugement est assis, une fois pour

toutes; ils ne croient pas pouvoir se tromper; ils n’examinent plus.

Ils me donnent le frisson que j’éprouve infailliblement en voyant les

juges à l’issue de l’audience se retirer souriants et le teint rose,

après «la chose jugée»...

Tout évolue, tout se renouvelle; le monde est une surprise continue; il

se peut que l’heure qui vient, m’apporte une lumière que je ne

soupçonnais pas; comment affirmer qu’il ne se produira rien de nouveau?

C’est une sérénité que la nature, indifférente au vrai comme au juste,

produit, sans doute afin de prolonger la vie; mais parmi la vie qui se

meut et se fait à chaque instant, comme une chair, ces gens-là sont

comme une masse cancéreuse, immobile et qui engendre la mort autour

d’elle.

Tous ces jeunes de vingt ans à peine, et qui me disent avoir absolument

besoin d’étreindre quelque chose de fixe et de s’arrêter à un dogme, ne

sont-ce pas des cristallisés précoces qui, à peine entrés dans la

carrière, déclarent: nous nous arrêtons!

* * * * *

On n’admet rien qui soit nouveau. Quel pesant rabâchage doivent être ces

vies dépourvues d’imagination et de curiosité, béates dans l’inertie,

affadies par l’ingestion constante des mêmes mets, et où le monde

apparaît comme des chevaux de bois toujours présentant les mêmes figures

et toujours faisant entendre la même rengaine aux passants stupides.

On s’étonnait de la tristesse d’un très riche amateur et collectionneur

d’œuvres d’art.

Je me demande si le goût, la connaissance éclairée et la possession des

objets d’art peut causer à celui qui ne les crée point une véritable et

durable joie. Il n’y a pas de véritable ni de durable joie hors de notre

activité. On m’entend, j’espère. Les choses extérieures donnent de

superbes et de vifs plaisirs; j’admets qu’on aille jusqu’à ne pas se

lasser de la contemplation d’une belle chose; mais la véritable joie ne

peut provenir que de nous-mêmes; elle est un jaillissement qui s’épand

sur les choses, mais qui ne saurait provenir uniquement d’elle; elle

n’est que dans la création. Aimer même, c’est moins subir le charme d’un

être que le créer. L’amour est tout imagination, illusion. L’œuvre d’art

n’est pas la beauté aux pieds de qui nous sommes à genoux, mais le poème

que nous composons à l’occasion de telle forme. Il n’y a de plaisir

profond, à la lecture, que celui qui consiste à collaborer; le livre qui

ne provoque point de notre part quelque effort créateur nous laisse

froid. C’est pourquoi tant de gens s’ennuient. L’ennui est signe

d’impuissance. De là aussi les erreurs singulières de jugement chez les

hommes qui semblent les plus aptes à juger: en jugeant, ils créent; en

créant, ils s’enthousiasment, ils atteignent au plaisir souverain; mais

ils s’évadent hors de l’objet qui leur est soumis. Ils jugent plus loin,

plus haut, ailleurs. Ils se trompent par excès de facultés créatrices.

Et, hélas! le jugement de ceux qui ne sont pas capables d’imaginer ou de

créer à propos d’une œuvre, est toujours insuffisant! C’est ainsi que

nous rejoindrons, au moins au figuré, François d’Assise: la véritable

joie est dans le dénuement absolu. Nous sommes poussés alors violemment

à tirer tout notre contentement de nous-mêmes.

* * * * *

Je racontais à Mᵐᵉ X..., qui est éblouie par le grand monde, ma visite à

Faguet et combien j’ai été ému en trouvant sur le palier d’un cinquième

étage, dans un escalier sans tapis, cet homme vêtu, comme un pouilleux

qui sort de l’hôpital, d’un pardessus usé, coiffé d’un misérable chapeau

mou, sorte de calotte ou de chapel tel qu’on en imagine à un écolier du

temps du Collège de Beauvais; et tout cet homme fondu, déprimé, abîmé

par la maladie, tout ce visage jadis replet, puis bouffi, aujourd’hui

réduit comme un pruneau bouilli, où errent de rares poils gris

désordonnés et lamentables, et où ne demeurent que des yeux bleus,

clairs et phosphorescents: un spectre, une survivance, un cerveau qui

dure dans une chair détruite. Cet homme qui, toute sa vie, n’a fait que

travailler, que travailler dans un taudis où il n’y a même pas une

cuisine, descendait à six heures avec un petit chien pour faire quelques

pas dans la triste rue Monge, ou pour aller dîner dans une gargote, avec

des étudiants ou des cochers. «Cela m’émeut, disais-je, comme les

décors somptueux, les larbins, les hôtels des duchesses vous troublent,

vous éblouissent, vous. On me croit aristocrate, et je ne suis sensible

qu’au spectre de l’homme intelligent et dépouillé.»--«Poète, me

dit-elle, Faguet est plus riche que vous!»--«C’est possible! et

peut-être a-t-il le goût de la sordidité. Mais, snobisme pour snobisme,

c’est la vue de cet état de dénuement qui déclenche en moi la sympathie

ou l’émotion, tandis que l’opulence, quand elle n’est pas traduite à mes

yeux par un goût extrême ou quand elle ne s’accompagne pas de l’idée

d’une supériorité morale, ne me donne qu’envie de rire ou de hausser les

épaules.»

* * * * *

En lui disant: «J’ai en vous une confiance absolue...» pourquoi ai-je

détourné soudain les yeux, gêné, et ai-je pensé que certainement il me

trahissait?

* * * * *

L’homme vrai, celui qui se cache et sous l’attitude mondaine et sous

l’œuvre de l’écrivain, on le découvre pourvu que l’on vienne à être

témoin de sa distraction préférée; il est trahi par le moment où on le

voit tout à fait heureux.

* * * * *

On a beau faire, toujours et partout la question morale intervient.

Il y a de tout temps des artistes; mais ils ne sont pas forcément où on

les croit. Il ne suffit pas de se dire artiste, de s’enrôler dans la

bande dite des artistes, d’en adopter le costume, le langage ni même

l’état d’esprit, pour être artiste. Le monde des artistes regorge de

faux artistes, les faux artistes ne sont que dans le monde artiste; en

revanche, il y a des artistes parmi le monde le plus bourgeois, comme il

y a des intellectuels, voire même les plus intelligents des hommes, hors

du monde où l’on fait profession d’être intelligent. Les barrières sont

tout à fait conventionnelles; elles constituent un classement artificiel

à l’usage du commun incapable de discerner les valeurs et qui copie

consciencieusement les étiquettes, comme un bon provincial prend des

notes en parcourant les boxes à l’Exposition.

* * * * *

L’aphorisme des Goncourt: «En littérature on ne fait rien que ce qu’on a

vu ou souffert» est une des opinions les plus erronées qui soient. Les

Goncourt, comme les hommes de leur temps, croient que l’homme de lettres

n’est qu’un témoin vigilant, zélé, doué de mémoire et d’expression. Ils

méconnaissent totalement le rôle de l’imagination en art. Et ce rôle est

si considérable qu’on n’est pas loin de la vérité en affirmant qu’il est

tout. Il y a l’information de l’imagination comme il y a l’émotion de

l’imagination. La première n’est que la servante qui va aux provisions.

La grande dame, c’est l’autre. Quand l’imagination est nourrie et

commence à s’animer, l’art commence.

* * * * *

Je souris quand on m’appelle «romancier d’observation». Je ne suis pas

observateur. Je n’observe jamais rien. Je suis ému. Et de cette émotion,

joyeuse ou douloureuse, naît en moi l’incoercible besoin de m’exprimer,

la plupart du temps, sous forme de fiction. La fiction, quoi qu’on en

pense, parle plus franchement que le rapport historique des faits: elle

ramasse la multitude des faits et vous les verse de haut en pluie

bienfaisante.

Mon émotion, c’est la réalité convertie en poésie: petit miracle ni très

commun, ni tout à fait rare; mais les causes de mon émotion, si l’on y

prend garde, quelles chétives choses, quelles misères, quels infiniment

petits!

Artistes, nous sommes peut-être toujours un peu méprisants, parce que

nous sentons la sécheresse de ce que l’émotion ne féconde point.

Il s’agit d’une émotion de beauté.

* * * * *

Nous avons abandonné la morale absolue qui avait formé chez l’homme une

conscience, une sorte d’habitude de descendre au fond de soi et d’y

trouver le soutien fondamental de notre personnalité. Ce n’était pas

seulement l’œil de Dieu; cet œil de Dieu projetait une puissante

lumière sur nos facultés, sur nos ressources, sur nos instincts

d’opposition comme sur les tendances que nous avions à nous conformer à

cet idéal. Par cet examen et par cette lumière nous nous connaissions,

et nous étions initiés aux plaisirs mystiques de nous réaliser envers et

contre tous, de nous réaliser même contre nous-mêmes, car il se peut que

nos intérêts immédiats ou lointains aient à souffrir de cet acte

voluptueux et ineffable qui consiste à faire ce qu’on croit supérieur à

tout, même à soi. Exaltation du moi par le sacrifice du moi.

Ceci est remplacé par quoi? Par une morale d’homme d’affaires: chacun se

demande après un examen attentif de la Société où il est appelé à vivre:

«Qu’est-ce qu’un homme dans ma situation peut faire sans se déconsidérer

ou se nuire en quelque manière? Jusqu’où un homme peut-il aller sans

risque grave? Qu’est-ce qui est admis dans la Société où je vis? et

qu’est-ce qui ne l’est pas? Tout ce qui est admis je peux le faire. Un

tel a fait ceci; il a tenu tête et il réussit; donc ceci est possible.»

Morale opportuniste; tâtonnement d’insecte; morale du chien qui en prend

jusqu’au fouet, exclusivement. Dégradation, ravalement de l’homme. Mais,

par-dessus tout, perte certaine de la personnalité dans un laps de temps

relativement court: l’homme nouveau n’agissant qu’en fonction de la

Société, tendant à se niveler en masse selon un modèle d’usage commun,

courant et commode, il est désormais incapable des héroïques

résistances à l’opinion universelle, des audaces isolées, imprudentes ou

dangereuses où l’on s’élançait en vertu d’un commandement intérieur et

pour un plaisir de caractère sacré, dont le nom n’a plus de place dans

la langue des hommes. C’était le plaisir incomparable, non du héros qui

espère réussir, mais de celui qui, d’avance, sait qu’il sera brisé.

Ils ont tous à la bouche cette expression: «Je ne veux pas être un

vaincu.»--N’être pas un vaincu, c’est réussir selon l’opinion commune.

Mais être un vainqueur pour nous, c’est souvent être terrassé par les

barbares, pour un principe ou une idée que notre perte individuelle doit

servir.

* * * * *

Ni la gloire ni la popularité ne se maintiennent chez un homme qui n’a

en vue que sa situation personnelle; il faut qu’il pense plus largement

ou agisse hors de lui. Le monde ne se prosterne pas devant une idole par

amour de l’idole, mais par amour de soi. Le véritable grand homme est

celui qui a travaillé pour une idée qui le dépasse lui-même et dont la

foule, inconsciemment, sent le caractère d’universalité.

* * * * *

Je prendrais volontiers le contre-pied de ce que X. disait tantôt à

propos de certains auteurs contemporains qu’il louait d’avoir renoncé à

ce qu’il appelle «le romanesque» pour se consacrer à l’étude directe de

la réalité, en exécutant de consciencieux et beaux travaux sur des

sujets où leur imagination n’a rien à faire. Il louait B. d’avoir écrit

seulement la biographie d’un homme, et il louait C. d’avoir écrit

simplement l’histoire d’un saint. On a, disait-il, une tendance, de

notre temps, à s’écarter du romanesque, autrement dit, de la fiction,

pour se borner à rendre avec précision les faits.

Je soutenais, au contraire, que le talent proprement dit commence où il

y a rudiment de fiction ou de romanesque, alors que, où la fiction ou le

romanesque font défaut, il peut y avoir œuvre de chroniqueur ou

d’historien excellent, mais non plus, à proprement parler, d’écrivain.

Sans doute, nous sommes dupes du mot: il y a un «romanesque» grossier,

qui consiste simplement à accommoder des aventures ou à nouer et dénouer

des intrigues dans le but de satisfaire un public fatigué ou niais. Mais

il y a aussi un romanesque qui consiste à agencer les faits comme les

idées, comme les impressions mêmes et comme les mots d’une façon

caractéristique, saisissante, imprévue, ingénieuse. C’est justement

l’invention. Le romanesque, c’est tout le mouvement personnel qu’un

auteur exécute pour se dégager de la gangue qu’est la réalité, c’est

tout ce que son génie ajoute aux apparences véridiques, c’est la part

même du génie littéraire.

Ce qu’on dit à propos de la morale, on le doit aussi bien entendre de la

valeur des idées. Personne ne se préoccupe plus de la valeur intrinsèque

d’une idée, d’une esthétique, d’une œuvre, mais de l’assentiment

qu’elles obtiennent d’un nombre d’individus suffisant pour constituer

une sorte de majorité. Ainsi, partout, en morale comme en spéculation,

comme en politique, c’est le nombre qui règne et ce sont ses besoins ou

ses caprices qui règlent la valeur. Sur toutes choses, celui qui fait

métier de penseur, consulte les gens avant de savoir que penser: le

directeur d’un journal consulte son public--qu’il devrait instruire; le

romancier, l’auteur dramatique consultent leur public--à qui ils

devraient imposer leurs conceptions; de même que le boutiquier pour

demeurer honnête, et faisant son examen de conscience morale, mesure le

degré de sa probité aux espaces qu’il a pu franchir impunément entre les

divers règlements de police.

Je me souviens qu’un des plus intimes ravissements de ma vie m’a été

donné à vingt ans par l’Angelico du Couvent de Saint-Marc. Plus que

l’auteur de l’_Imitation_, Fra Giovanni a contenté en moi cet

incompréhensible désir d’un amour sublime qui m’est tombé d’en haut

quand j’étais tout enfant, dans une misérable ruelle de Beaumont, un

jour que je montais en cabriolet à côté de mon père, à la seule vue

d’une branche d’acacia fleuri. O mes promenades de jeune homme dans les

cellules enfiévrées du vieux couvent des Bénédictins! stations,

méditations, indicible joie, je n’ose dire «pleurs de joie!» devant

l’_Annonciation_ et la _Descente de Jésus aux limbes_!

Retour, à midi, dans cette petite salle du Chapitre où je n’ai jamais pu

garder mon chapeau sur ma tête devant ce Christ en croix qui contemple

les vingt saints pieusement agenouillés, en ayant l’air de penser que

rien que ceux-là valaient déjà la peine qu’il mourût, ce Christ qui sur

la croix semble plutôt reposer que souffrir, tant le bon peintre avait

de répugnance à le figurer autrement que libéré des misères humaines!

Après tant de temps écoulé, après un si grand bouleversement dans tout

mon être, que mon visage s’est retourné, et que c’est en arrière et non

plus en avant que je regarde à présent, je retrouve mon émotion de vingt

ans devant la _Déposition de croix_ du même Angelico, à l’Académie des

Beaux-Arts.

Divin, oh! il faut le reconnaître, Jésus fut divin au moins une fois,

c’est quand il inspira l’amour sans nom humain, de ce moine de Fiesole.

C’est Fra Giovanni qui possède toute l’innocente sainteté, toute la

suave pureté que souhaita l’idéal chrétien, et toute cette «charité»

dont le tendre nom, plein de chastes baisers, devrait être donné à tout

amour qui dépasse l’égoïste frénésie des sens. Franchement, je me méfie

des transports de Thérèse d’Avila, et les fleurettes de François

d’Assise me refusent obstinément leur parfum: le plus pur génie du

Christianisme--la douce simplicité énamourée de l’Evangile--c’est dans

l’Angelico qu’il m’apparaît. La couleur de l’Angelico est un miracle;

elle m’attendrit; elle me fond; c’est une eau de baptême qui me lave;

j’ai envie de sourire comme un petit enfant; je sens qu’elle efface mes

péchés. Les bleus candides de ce ciel, les rouges charmants et le vert

vieilli de la tunique de l’homme qui d’en haut soutient le corps de

Jésus! et la naïve chair du Crucifié!

Ce Crucifié, âme du chef-d’œuvre, ce n’est pas en l’amenant en avant, ce

n’est pas en l’éclairant plus que les autres personnages, ce n’est pas

par le prestige d’une auréole d’or ni d’aucun signe particulier, que le

génial pinceau en a fait le centre d’une des plus fortes compositions

qu’ait conçues un artiste, c’est en faisant de lui l’objet unique de la

préoccupation, de la tendresse et de la douleur de tous. L’unité n’est

pas dans les corps. Il ne s’agit pas de faire, à la Raphaël, ou même à

la Titien, à la Véronèse, à la Rubens, une cohésion harmonieuse de

mouvements, l’unité est dans les âmes; chacune d’elles pense plus

qu’elle n’agit, chacune souffre, chacune aime, chacune pleure, et pour

la même cause.

Voyez ces visages! ceux qui ne sont pas tournés vers Jésus parlent de

lui, sont abîmés par la céleste tragédie accomplie. C’est un concert

religieux, une fête de l’Adoration. Ce cher objet, ce corps de Jésus,

tous ces gens venus là pour le descendre de la croix, ils osent à peine

y toucher; ceux qui pourraient se rendre utiles à l’action et qui

l’oublient à force de chagrin, concourent plus que les autres à en

traduire la grandeur: leurs mains et leurs muscles défaillent de

confusion respectueuse et d’amour! leurs esprits s’exaltent; je sens,

j’entends tous ces cœurs qui battent pour une unique cause, pour l’amour

de ce Dieu mort d’amour. Ce n’est qu’ici que j’ai vu, vraiment, le corps

de Jésus descendre de la Croix.

Sobriété, simplicité, humble soumission à une idée dominante, à une

noble idée, à une seule idée: précepte éternel de tout art.

A côté de l’Angelico se trouve aujourd’hui, sur un chevalet la

merveilleuse _Adoration des Mages_ de Gentile. Sans doute, cela est

meilleur, il y a là un dessin plus correct; il y a là une abondance, un

sens du décor, un mouvement de personnages, une des premières

divinations du rôle purement ornemental de la peinture, et aussi

d’indication, déjà, de ce qu’un art peut perdre par le goût trop vif du

perfectionnement de ses moyens. Des chevaux, des éléphants, des singes,

un attrayant paysage, un cortège charmé de soi-même, des costumes

somptueux couverts d’éclatants joyaux; des visages variés, animés,

aimables, qui causent, qui rient, qui s’admirent, qui se complimentent;

une foule heureuse de son propre nombre, flattée des incommodités mêmes

d’un exceptionnel rendez-vous. La crèche est là, sans doute; c’est bien

là le Messie, le Sauveur du Monde qui reçoit les hommages des Rois; mais

comme on sait que l’événement divin n’est qu’un prétexte à la promenade

d’un si beau monde! Pour combien d’autres raisons fussent-ils sortis de

même, non moins chamarrés, non moins aises de prendre de l’air,

d’exhiber de beaux habits, de cavalcader avec élégance! Que tout cela

est joli, que je l’aime donc! De quelles délices légères un tel tableau

est-il la promesse ou le symbole! Vie de relations, parures, parfums,

sourires, jeux de l’esprit, joliesses du langage, amours aisées et non

pas cruelles, souci charmant de toujours plaire, compromissions

gracieuses, diminution bénévole de soi-même en faveur d’un groupe

choisi, renoncement aux âpres plaisirs de pousser sa cime libre et

haute ou d’étaler ses encombrantes ou sauvages ramures, en faveur de la

douce sécurité que donne le consentement à la taille commune, et

l’urbanité à tout prix qui d’ordinaire écarte les orages de l’âme. Oh!

qu’il me plaît de voir cette conception du gentil peintre de Fabriano

côte à côte avec celle du religieux passionné de Fiesole! La vie

méditative, solitaire, ardente et profonde, à côté du déploiement d’une

société polie; le culte intime, un peu secret et jaloux, à côté des

cérémonies renouvelées du paganisme ornemental, qui tiennent l’homme

suspendu au prestige d’un rite symbolique, d’un décor ou d’un chant.

Pour moi, je sais bien de quel côté je me range, mais avec quelle

complaisance je comprends que l’on s’attarde de celui-ci!...

* * * * *

Le plus beau des Botticelli c’est l’_Annonciation_ qui est dans la

petite salle des Maîtres anciens, aux _Offices_, en face d’une autre

_Annonciation_ de Léonard. Les subtilités affectées qui me rendent

Botticelli insupportable à peu près partout, ont dépouillé ici leur

maniérisme mondain pour se prêter à traduire, avec une finesse qu’aucun

autre n’a égalée, la plus délicate scène de la légende chrétienne.

L’attitude de l’Ange est plus belle que dans le Léonard d’en face, et ce

n’est plus ici la naïveté souriante, candide, ineffable de l’Angelico:

l’Ange est sérieux; tout en lui est grave, on le sent pénétré de la

grandeur de sa mission; c’est un être céleste conscient de Dieu et des

hommes, et en même temps, qui est saisi de respect à l’approche de la

jeune femme choisie pour accomplir le rapprochement inouï,

l’inconcevable merveille, la fusion de la créature avec l’infini. Il

vient d’aborder la Vierge; elle en est toute tremblante encore;

cependant il a déjà prononcé le mot, et elle l’a compris. Elle est

surprise, elle est confondue; elle voudrait que le moment qui vient de

s’écouler n’eût jamais été; sa taille s’est renversée en arrière, ses

mains font le geste d’éloigner s’il se peut encore la parole à laquelle

on ne résiste pas; elle est sur le point de pleurer. Le silence de

l’Ange, doublement respectueux et de l’ordre du Maître et de

l’ébranlement qu’il vient de causer, l’épouvante; l’honneur et

l’acceptation résignée quand même, chez la Vierge, suscitent un tragique

divin, sublime et délicat, comme l’Antiquité n’en a pas connu, comme

aucune œuvre humaine ne m’en a évoqué. Entre l’Ange et la Vierge, dans

l’espace nu, plus sûrement qu’en aucun livre sacré, plus clairement

qu’en aucun symbole, j’entends, jusqu’au tremblement, la parole de Dieu.

* * * * *

Il n’y a pas chez l’Angelico que la candeur d’âme et que l’Amour de

Dieu. Aussi bien, l’idéalisme le plus touchant n’est pas fait que de

pureté et que d’aspiration vers en haut, il est fait d’humaine vérité

exprimée sans recherche et presque sans y prendre garde. Un seul mot

paysan ou populaire nous suggère mieux l’idée de la petitesse et de la

grandeur de l’homme que le traité le plus savant ou que le plus

merveilleux poème. Où l’Angelico surpasse l’altitude de son vol céleste,

c’est lorsque, dans la peinture d’une scène sacrée, il introduit les

expressions justes et bornées du visage humain, c’est-à-dire l’humble

réalisme, de tous les moyens le plus efficace pour suggérer le sublime.

C’est lorsque, voulant illustrer le miracle de la résurrection du

Christ, il peint l’émoi divers des Saintes Femmes au Tombeau.--Une

d’elles en croit à peine la parole de l’Ange qui affirme: «Il est

ressuscité!», une seconde veut se rendre compte par elle-même; elle se

penche au bord du sépulcre, une main sur ses yeux, en abat-jour, pour

voir s’il est vraiment vide; une troisième, qui, elle, savait que

l’événement devait arriver, sourit avec malignité; c’est celle qui

pense, aujourd’hui encore, que les incrédules seront confondus. Une

seule des femmes reçoit la nouvelle avec une foi pure, complète,

tranquille comme un granit. Le mot «tragique» appliqué à une telle scène

me paraîtrait bien faible: c’est la beauté, autrement robuste, de la

_Comédie_ humaine qui nous donne ici le frisson.--Et c’est lorsque,

peignant la _Présentation de Jésus au Temple_, Fra Giovanni compose le

visage du vieillard Siméon où se lit, en une écriture simple qui

confondrait Le Vinci, tout le drame intime de l’homme en présence de la

Révélation. L’Angelico n’a pas peint le vieillard enthousiaste du

_Magnificat_; il a peint un homme d’âge, sérieux, plein de bon sens et

d’expérience, et qui en sait long sur les affaires humaines, un homme à

qui on n’en compte point. C’est donc là, vraiment, le Messie, qu’on lui

présente! Le Messie, c’est ce bambin qu’il tient, ce bambin pareil à

beaucoup et qui ne pèse pas plus que ses pareils. Que ce bambin soit le

Messie, c’est entendu, le vieillard ne dit pas non, mais, tout de même,

la chose est un peu forte; il fronce les sourcils, il considère

l’enfant, il réfléchit; il se remémore les Livres Saints, on voit qu’il

pense aussi aux impostures possibles, il transperce l’enfant d’un regard

aigu, presque pénible pour les témoins. On a envie de lui dire: «Oh!

Voyons, pouvez-vous douter? Mais considérez donc la sainteté de la

mère!» En effet, à côté de ce vieillard sceptique, la foi de la Mère

tendant ses deux bras tout droits, d’un élan sans pensée, vers son

enfant divin, a toute la force de cette mystérieuse sympathie qui nous

rend si aisément confiants en certains êtres, et de cet étonnant besoin,

inné au cœur de l’homme, de croire, chevaleresquement, ce qui n’est pas

prouvé.

* * * * *

Une douzaine de tours quadrangulaires, frustes, élimées par les siècles,

sans couronnement, sans toiture, calcinées, déchiquetées, vestiges d’un

âge révolu, chicots d’une mâchoire de centenaire. Les courbes de la

route vous font jouer à cache-cache pendant trois kilomètres avec ces

aspérités de la vieille ville recuite; on approche, on contourne de

noires murailles, puis soudain vous voilà dans San Gimignano, lancé au

galop des chevaux sur une de ces rampes dallées, et telles que l’on

croit toujours n’en avoir jamais vu d’aussi raides.

Je suis resté longtemps à une fenêtre du Palais public, dans une salle

où Dante est venu, dit-on, comme député de Florence, et devant une vue

divisée par trois tours de taille inégale, mais d’un même ton de lichens

roussis, et pomponnées de petites touffes d’une plante qui fleurit jaune

au printemps et que l’on nomme violettes de Santa Fina. O les collines

polies, qu’on voit à l’horizon! Là-bas c’est Florence, là-bas Volterra,

là-bas Sienne où j’étais ce matin. Où ai-je vu pareille délicatesse de

tous, pareille finesse de l’atmosphère? Ah! délicieux et subtils

moments! minutes de cristal immaculé, les yeux charmés par de si doux

objets anciens et par un horizon si délié; et l’âme toute ravie encore

des deux Filippino Lippi qui sont exposés là!

Ce sont deux _tondi_ qui se font pendant et composent à eux deux la

scène de l’Annonciation, ce sujet incomparable, multiplié et toujours

nouveau, où se mesure mieux que nulle part la qualité d’âme d’un

peintre. J’en suis à me demander si cette Annonciation n’est pas plus

belle que celle de Botticelli au Musée des Offices, pourtant si émue,

Grand Dieu! et de quel divin amour! Ici le drame est plus simple, plus

un: l’Ange est seulement très grave: il tient sa fleur dans la main

gauche, et il lève le doigt de l’autre main; il ne parle pas; l’objet de

la mission est trop grand: un ange n’est là que pour préparer la Vierge

à la parole de Dieu; et c’est Dieu lui-même qui parle de plus haut, par

le moyen d’un rayon d’or. La Vierge est comblée d’émotion, elle accepte

presque avec joie, mais sa main, son bras sur sa poitrine disent son

respect, sa confusion immenses.

C’est par de si délicates représentations de ce mystère, que je sens le

mieux la beauté du christianisme et son génie, la grandeur de l’idée

divine et la dignité que confère à l’homme l’ineffable mélange consenti.

Dans la cathédrale de San-Gimignano, j’ai vu un martyre de Saint

Sébastien, de Benozzo Gozzoli, qui me confirme dans ma vieille opinion,

à savoir que Gozzoli est le plus grand peintre de l’Italie. Il y a là

aussi des fresques tout à fait primitives, jeunes, gauches, d’une

maladresse touchante, mais d’une imagination abondante et limpide, c’est

_l’Ancien Testament_ de Taddeo di Bartolo. En face sont les fresques du

_Nouveau Testament_ du Barna, peintre siennois: si inhabiles qu’elles

soient, elles contiennent une rare émotion dramatique, et par-dessus

tout cette unité d’actions qui est la plus grande marque de la force

d’âme et de la probité d’un artiste. Personne n’a le temps de s’amuser,

dans ces véritables peintures religieuses, tous les personnages sont

occupés du sujet; ils y prennent part avec passion, presque avec rage:

c’est tout un peuple qui a l’air de savoir que l’Évangile sera composé

de ses actes et qui, pour l’amour de Dieu, a hâte de les accomplir.

Mais la perle de San-Gimignano, c’est encore mon Gozzoli à

Saint-Augustin. Il y a là un cortège qui me rappelle celui du Palais

Riccardi et une mort de saint Augustin qui dépasse, à mon gré, les plus

célèbres fresques, car outre l’harmonie des lignes, la beauté des

attitudes, l’unité et la majesté de l’ensemble, il y a la sincérité, la

simplicité et un certain air de vérité modeste et tranquille qui me

paraît être la beauté même.

Un petit guide m’a conduit sur les tours des remparts; il a réveillé

pour moi le vieux «custode» qui dormait; le vieux custode m’a ouvert une

porte quatre ou cinq fois séculaire et toute bardée de ferraille; je me

suis trouvé dans une petite cour vis-à-vis d’un porche croulant sous un

lierre gigantesque; puis il m’a fait pénétrer dans un jardin clos de

murs du <small>XIII</small>ᵉ siècle et où poussaient dans les plates-bandes ornées de

buis, de l’herbe, des oignons et du blé; là j’ai penché la tête à la

margelle d’une citerne antique; et le petit guide m’a donné à respirer

une «herbe de senteur». Il faisait grand soleil et très chaud, un homme

et une femme jardinaient, accroupis; ils se sont levés pour me souhaiter

le bonjour; enfin je suis arrivé au bas d’un escalier étroit, aux

marches rompues, et, entre le lierre et les lézards j’ai grimpé jusqu’à

une plate-forme carrée d’où la vue s’étend, en un cercle parfait, sur la

Toscane. Là se respire, en vérité, un air d’une qualité rare; et la

vague d’art et d’histoire qui se soulève à l’horizon pour mourir à mes

pieds, remue plus d’images et crache une écume plus belle que la mer.

Feuilles tombées · 第 9 / 33 题