VIII

Quand un édifice est sorti de terre, qu'un toit le couvre, qu'on

l'habite même, il n'est pas terminé pour cela. Deux années entières

s'écoulèrent avant que Korzof et sa femme eussent organisé tous les

aménagements intérieurs, et surtout fait un règlement utile et

appréciable. Ce malheureux règlement, semblable d'ailleurs en ceci à

tous les règlements du monde, ne pouvait parvenir à s'adapter ni aux

gens ni aux choses. À peine allait-il d'un côté, que de l'autre se

découvrait quelque empêchement formidable, énorme, et tout était à

recommencer. C'est qu'on ne s'improvise pas organisateur; le plus petit

travail de ce genre, si médiocre qu'il soit, a réclamé de longues

méditations, et plus d'une fois son auteur a dû se prendre la tête entre

les mains en disant: Cela n'ira jamais! En effet, généralement, cela ne

va pas.

Mais Korzof était doué d'une ferme volonté; de plus, il n'avait point de

sot amour-propre et recherchait volontiers les conseils; en même temps,

il avait assez de jugement pour ne prendre parmi ceux-ci que les bons.

Avec le temps et une inépuisable patience, il arriva à ses fins; le jour

vint où le vrai règlement, définitif et immuable,--jusqu'à nouvel

ordre,--trôna sur tous les murs, imprimé sur grand papier et encadré de

bois noir.

Le jeune et brillant officier d'autrefois avait fait place à l'homme

sérieux et bon que l'on appelait le docteur Korzof. Malgré les

supplications réitérées de bon nombre de membres de l'aristocratie

pétersbourgeoise, qui eussent été heureux d'avoir pour médecin un des

leurs, homme du monde et aimable, il avait absolument refusé de se faire

une clientèle en dehors de l'hôpital. Tout au plus, dans les cas

d'accident, consentait-il à donner les premiers soins, et encore sous la

condition expresse que ce serait à titre gracieux. Les malades de

l'hôpital, portés maintenant au nombre de trois cents, suffisaient a

l'emploi de son temps; encore avait-il dû s'adjoindre plusieurs aides,

et le concours d'un chirurgien renommé.

La première fois que le jeune médecin se vit en face d'un homme qui

attendait de lui la vie ou la mort, pauvre être inconscient, abattu par

la souffrance, indifférent désormais à tout, hormis à un souffle de

bien-être qui le relèverait; la première fois qu'après avoir reconnu la

gravité du cas qu'il avait sous les yeux, il se vit obligé de puiser

dans les ressources de sa mémoire, de son raisonnement, de sa science,

et d'écrire une ordonnance, il se sentit trembler de la tête aux pieds.

S'il se trompait? Si la mort allait venir à son ordre, au lieu de la

santé? Jusqu'à quel point serait-il responsable, si l'on enlevait demain

le cadavre de cet homme, tué par lui,--ou simplement laissé mourir par

la faute de son ignorance ou de son erreur?

Le médecin en second, vieux praticien aux cheveux grisonnants, le

regardait surpris, se demandant pourquoi son jeune chef hésitait de la

sorte. Il ne tournait pas la plume si longtemps dans son encrier, lui,

pour écrire une ordonnance! Enfin Korzof se décida, et de sa belle

écriture rapide traça quelques lignes. Au moment de remettre le papier

à l'interne de service, il s'adressa au vieux docteur:

--Qu'est-ce que vous auriez prescrit, vous? lui demanda-t-il.

Le médecin indiqua un traitement. Korzof, avec un demi-sourire, lui

montra l'ordonnance.

--C'est exactement mon avis, dit le vieillard; mais je n'aurais pas

songé au bain que vous prescrivez... évidemment cela ne peut faire que

du bien.

--C'est le nouveau système, dit Korzof; on ne l'emploie guère ici, on y

viendra.

Le traitement réussit. Cinq jours plus tard, le malade, assis dans son

lit, mangeait un léger potage; Korzof vint chercher sa femme et l'amena

devant le bonhomme.

--C'est lui, vois-tu, dit-il, il est vivant. Nadia, j'ai empêché un

homme de mourir.

Ils s'en allèrent doucement, sans se toucher, sans se parler, pleins

d'une joie trop profonde pour s'épancher en paroles.

Tous les jours ne furent pas aussi heureux: la première fois qu'il y eut

une mort à l'hôpital, Nadia passa toute une journée à pleurer. Par une

immunité singulière, pendant deux mois toutes les cures avaient réussi,

lorsqu'une épidémie emporta coup sur coup plusieurs malades. Cet

accident consola en quelque sorte Korzof et sa femme, en leur prouvant

que les décès n'étaient pas dus à quelque erreur du traitement ou à

quelque négligence d'hygiène, mais bien à un état endémique contre

lequel ils étaient impuissants.

Puis ils s'accoutumèrent à ces fluctuations de la mortalité, qui avaient

d'abord assombri Nadia. Elle s'était figuré que personne ne mourrait

jamais chez elle; mais entre la possibilité lointaine de ces choses et

leur réalisation immédiate, il y avait tout un monde. Elle s'habitua à

voir sur les listes consultées chaque jour les croix qui marquaient les

terminaisons fatales, et ne ressentit plus qu'une tendre pitié pour ceux

que tout le dévouement de son mari uni au sien n'avait pu sauver.

Une seule chose attristait la jeune femme: il semblait que le destin la

trouvât suffisamment occupée du soin de tant d'êtres humains et ne

voulût point lui accorder d'enfants. Quatre ans s'étaient écoulés depuis

son mariage lorsqu'elle eut enfin le bonheur de se voir mère d'un fils.

L'année suivante, elle eut une fille; dès lors, elle considéra son

bonheur comme complet. Ses enfants grandirent près d'elle, remplissant

de joie et de bruit les hautes et vastes pièces de l'appartement

jusqu'alors un peu tristes, et lorsque Korzof, fatigué ou attristé par

les spectacles du jour rentrait le soir dans ce logis bien séparé, bien

clos, afin que nul danger de contagion ne pût s'y glisser, il trouvait

deux têtes blondes groupées sur le sein de leur mère, qui l'attendaient

pour lui donner à la fois le baiser de bienvenue. Quelques années

s'écoulèrent de la sorte, aussi parfaitement heureuses que peut les

offrir la vie humaine, qui n'est jamais exempte de soucis.

Roubine venait souvent les voir, et jamais sans se plaindre de

l'éloignement, car il avait conservé sa maison patrimoniale, sur le quai

de la cour.

--Mais, mon père, fit un jour observer Nadia, c'était tout aussi loin

autrefois, et vous ne songiez pas à vous en plaindre! Du temps qu'on

bâtissait l'hôpital, vous veniez deux fois par jour!

--C'était moins loin, puisque j'étais plus jeune! répondit

philosophiquement Roubine; mes os se font vieux, vois-tu! J'ai acheté un

huit-ressorts tout neuf, l'autre jour; eh bien, il ne paraît pas aussi

doux que les télègues de mon jeune temps! C'est la vieillesse qui vient,

Nadia, il faut bien en convenir! Au moins, c'est une heureuse

vieillesse, et je n'ai pas à m'en plaindre.

Il embrassa ses petits-enfants, qui s'appuyaient sur ses genoux, un de

chaque côté, et les envoya jouer; puis il rapprocha confidentiellement

son fauteuil de celui de sa fille.

--Je vais profiter de l'absence de ton mari pour te faire des reproches,

Nadia, lui dit-il avec bonté; tu sais que je ne te grondais guère

autrefois, et que depuis ton mariage je ne t'ai plus grondée du tout;

j'ai pourtant lieu de te blâmer, mais je n'en parlerai qu'à toi seule.

--Mon Dieu! qu'ai-je fait, mon cher père? dit Nadia stupéfaite en

joignant les mains.

--Voici: tu vis parfaitement heureuse ici, avec ton mari et tes enfants,

tu fais le plus de bien possible; je crois même, Dieu me pardonne! que

tu fais des rentes à tes malades quand ils quittent l'hôpital...

--Pas à tous, mon père! fit la jeune femme en souriant; c'est arrivé

deux ou trois...

--Ce n'est pas là qu'est ton crime, reprit Roubine en riant aussi,

puisque j'ai participé moi-même à ces égarements, en patronnant un de

vos réchappés. Mais tu ne t'aperçois pas, ma chère fille, concentrée

dans ton bonheur et dans ta vie de famille, que la comtesse Korzof ne va

plus du tout dans le monde, et que tu te laisses oublier par ceux-là

mêmes qui ont été tes meilleurs amis. Avant-hier, la princesse Adouïef

dressait une liste d'invitations pour son prochain raout. Quelqu'un a

prononcé ton nom; sais-tu ce qu'elle a répondu?--Oh! ce n'est pas la

peine d'inviter Nadia, elle ne va nulle part!

--C'est vrai, mon père! mais puisque le monde ne m'amuse plus, je vais

chez mes amis; seulement je n'assiste plus à leurs fêtes. Est-ce que

cela ne vaut pas mieux que de laisser seuls mes jolis bébés?

--Tu es dans le vrai; seulement, dans douze ou quinze ans d'ici, quand

ta fille sera en âge d'être mariée, à qui la marieras-tu?

--Oh! mon père, s'écria Nadia en levant les bras au ciel, il vous tarde

donc bien d'être deux fois grand-père!

--Pas le moins du monde! mais réponds à ma question: à qui marieras-tu

ta fille?

--À l'homme qu'elle aimera! répondit promptement la jeune femme.

--Parfaitement répondu. Mais, dis-moi, à présent que tu connais un peu

la vie, que tu as vu des êtres partis d'en bas arriver en haut de

l'échelle sociale, comme vous dites à présent, donneras-tu ta jolie

enfant, que tu vas élever à merveille, à un de ces hommes dont

l'intelligence seule est cultivée, mais dont les moeurs et les habitudes

sont restées grossières? J'ai vu dîner à votre table un de vos internes;

il a beaucoup de talent, à ce que dit mon gendre; j'en suis convaincu;

mais il ne nettoie pas ses ongles, qui portent à perpétuité le deuil de

ses bonnes manières... Voudrais-tu de celui-là ou de tout autre du même

genre pour l'époux de ta délicate Sophie? Accepterais-tu pour ta bru une

jeune fille qui aurait les manières d'une servante, quel que fût

d'ailleurs son mérite moral?

Nadia baissait la tête, ne trouvant rien à répondre.

--Vois-tu, ma fille, autrefois, quand tu affirmais hautement tes

intentions d'élever à toi un homme sorti des rangs du peuple, je

ressentais des révoltes intérieures; tu as cru que c'était mon vieux

sang de patricien qui parlait... Eh bien, non, c'était un sentiment de

dignité, si complexe que je ne pouvais le formuler. Les années m'ont

appris à vivre,--oui, ma fille, à moi aussi, malgré mes cheveux, qui

étaient gris alors, qui sont blancs aujourd'hui... Je sais maintenant ce

qui m'inspirait une répugnance instinctive; c'était ce manque

d'éducation première, d'éducation de l'enfance, où une mère élevée dans

des principes d'élégance,--et pourquoi ne le dirais-je pas? de

propreté,--vous enseigne certaines choses qu'on n'oublie plus dans la

suite, qu'on fait machinalement et auxquelles on reconnaît aussitôt, à

ne jamais s'y méprendre, ce qu'on appelle un homme bien élevé. Eh bien,

Nadia, tu auras beau dire et beau faire, un homme qui ne sait pas

marcher, qui ne sait pas saluer, qui n'a pas une certaine correction de

langage et de tenue, cet homme eût-il du génie, il n'est pas des nôtres,

et tu ne peux pas lui donner ta fille!

Nadia réfléchissait, suivant dans son esprit les raisonnements de son

père.

--Mais, dit-elle doucement, s'il a du génie, cela ne peut-il racheter

certains défauts extérieurs?...

--C'est là que je t'attendais, ma fille! Ces défauts ne sont pas

purement extérieurs; si ces messieurs voulaient se donner la peine de

s'observer, de veiller sur leurs manières et leur langage, ils

obtiendraient bientôt une apparence de correction qui nous rendrait

indulgents pour le reste; mais s'ils ne savent rien de ce que doit

savoir un homme du monde, s'ils ont l'air de valets de charrue en habit

noir, c'est parce qu'ils se trouvent bien comme cela, parce que leur sot

orgueil leur fait revendiquer leurs mauvaises manières comme une preuve

de leur origine et, par conséquent, de la distance qu'ils ont dû

franchir pour arriver à se mêler à notre société. J'appelle leur orgueil

sot, parce que ce n'est ni de la fierté ni de la dignité; ces deux

vertus les contraindraient au contraire à tenir un tel rang dans le

monde, que chacun fût heureux de leur serrer la main et s'honorât de

leur conversation; mais ils tiennent au contraire à afficher sur toute

leur personne: «Nous n'étions rien, nous sommes un tel; admirez-vous le

chemin que nous avons parcouru!» S'ils l'osaient, ils l'écriraient sur

une banderole à leur chapeau... Vois-tu, Nadia, on s'est longtemps

moqué, non sans quelque raison, des parvenus de la fortune; je ne vois

pas pourquoi l'on ne traiterait pas de même les parvenus de

l'intelligence! Et ceux-ci sont moins excusables que les premiers, car

leur intelligence devrait précisément les prémunir contre une telle

sottise! Et remarque bien que je n'entends pas ici préconiser les dons

de la naissance: le prince Mirof, mon cousin par sa mère, passe ses

journées avec ses jockeys et ses nuits avec des boxeurs anglais; on le

prendrait pour un maquignon, tant il en parle bien le langage. Ce n'est

un parvenu de rien du tout, celui-là, c'est un déchu de tout! Et, tout

prince qu'il est, je le tiens en piètre estime! Mais je ne puis

comprendre, je l'avoue ceux qui ont pu, à force de travail, s'assimiler

les sciences les plus ardues, et qui ne veulent pas apprendre la

civilité puérile et honnête!

--Évidemment, mon père, dit Nadia, lorsqu'il s'arrêta pour reprendre

haleine, vous avez raison sur tous ces points; seulement, je crois

qu'avec le temps ceux dont vous parlez reconnaîtront la nécessité de ces

formes extérieures, plus importantes en effet qu'elles ne le paraissent

à première vue.

Le prince secoua la tête.

--Ne crois pas cela! dit-il. La Russie subit en ce moment la réaction

d'un état de choses despotique qu'elle a accepté longtemps et contre

lequel elle commence à se révolter. Tu voulais épouser un homme sans

naissance; jamais Korzof ne se doutera de ce qu'il t'a épargné!... Mais

je n'y aurais pas consenti, et nous aurions passé des années en

désaccord, tandis que, grâce à lui, à son sacrifice, à sa grandeur

d'âme, nous avons une vie heureuse, avec toutes les garanties d'honneur

et d'avenir que l'on peut désirer. Tu avais cette lubie; elle ne s'était

pas formée toute seule dans ton cerveau; d'autres que toi l'ont eue,

mais ce n'étaient pas des demoiselles aussi entêtées; elles ont toutes

épousé des chevaliers-gardes ou des attachés au ministère des affaires

étrangères. Les hommes de ton âge n'ont pas échappé à ces faux

sentiments d'égalité qui font rejoindre en bas ce que l'on devrait

tâcher d'élever à soi... Déjà les manières sont moins correctes, moins

sévères qu'autrefois...

--Mais autrefois on les poussait jusqu'à l'exagération!

--Et maintenant on exagère en sens contraire... Sais-tu, Nadia, que

bientôt surgira en Russie ce qui existe déjà en Allemagne: une classe de

gens, hommes et femmes, fort intelligents, savants même, qui voudront

prendre d'assaut notre société actuelle, qui feront fi des bonnes moeurs

comme des bonnes manières, et qui, à force d'abolir des supériorités,

faisant table rase de tout, aboliront même la supériorité de

l'intelligence, de sorte que, par une bizarre logique à eux

particulière, chacun étant l'égal de tout le monde, le premier crétin

venu sera l'égal de Platon! Et ce seront les parvenus de l'intelligence

qui auront décrété cela! Sors-toi de là si tu peux!

--C'est qu'ils emploient le mot égalité dans deux sens différents:

l'égalité morale et l'égalité devant la loi...

--Ta, ta, ta, ils ne vont point chercher si loin! Ils s'embrouillent

dans leurs propres idées jusqu'à ne plus y voir clair, et bien fier qui

les débrouillera! Ils tiennent tant à ne pas être débrouillés! As-tu vu

passer dans les rues des demoiselles vêtues de noir, sans crinoline,

avec un carton ou un livre sous le bras, les cheveux plats coupés court

sous leur toque et leur tombant derrière les oreilles, avec des lunettes

bleues qui cachent immanquablement leurs yeux quelconques? Ce sont les

demoiselles nihilistes; jusqu'à présent, leur folie est considérée comme

inoffensive et n'est que ridicule; mais un jour viendra peut-être où

l'on sera bien forcé d'y prendre garde. On commence par nier la

nécessité des belles manières, et l'on finit par nier l'existence du

sens moral... Nadia, renoue tes relations, va dans le monde, et marie ta

fille à un homme bien élevé, quand même il n'aurait pas de génie. Qu'il

ait le respect de la femme,--de sa femme;--qu'il ne choque pas ses

oreilles par des paroles grossières, ni sa pudeur par des façons de

cabaret; ce n'est pas cela qui lui donnerait du génie, d'ailleurs! Tâche

seulement qu'il ait du sens moral, car nous n'en avions déjà pas à

revendre, et, du train dont nous allons, d'ici vingt ans on n'en

trouvera plus que chez les collectionneurs!

Nadia l'écoutait pensive, se rappelant bien des mots, bien des discours

dont son esprit n'avait pas été frappé d'abord, et auxquels les paroles

de son père semblaient faire écho maintenant.

--Vous avez raison, dit-elle enfin; je vais retourner dans le monde. Il

ne faudrait pas que mon indolence fût préjudiciable à mes enfants. Ils

sont encore bien petits, mais...

--Mais puisque tu as l'intention de leur donner une éducation

libérale,--et je ne t'en blâme pas,--cherche un contre-poids dans la

fréquentation d'une société élégante. Tu corrigeras ainsi ce que chaque

milieu pourrait avoir d'exagéré.

Le prince semblait avoir donné à sa fille dans son entretien une sorte

de testament moral; peut-être, en effet, avait-il parlé avec tant

d'énergie et de conviction parce qu'il sentait en lui quelque chose

d'anormal. Peu de jours après cette conversation, il se mit au lit, et

les soins assidus de son gendre ne purent le sauver.

--Si j'avais été guérissable, tu m'aurais guéri n'est-ce pas? dit-il à

Korzof dans un de ses derniers moments lucides. Au moins, nous n'avons

rien à nous reprocher. Va, mon fils, nous avons été très-heureux; tout

est bien! Surveille l'éducation de tes enfants, fais-en des êtres

honnêtes surtout; cela se perd tous les jours...

Il mourut sans agonie, dans une sérénité presque gaie, tel qu'il avait

vécu. Ses petits-enfants se trouvèrent possesseurs de sa grande fortune,

dont il avait ordonné de capitaliser les revenus jusqu'à leur majorité.

--Ma fille n'ayant besoin de rien, portait le testament, je crois me

conformer à ses désirs en donnant mon bien à mon petit-fils Pierre et à

ma petite-fille Sophie, qui se souviendront ainsi de leur grand-père.

Roubine fut sincèrement regretté. Il était au nombre de ces êtres

aimables qui cachent de grandes qualités sous une enveloppe un peu

frivole, de sorte que le monde ne leur rend guère justice qu'après leur

mort. Nadia et son mari s'aperçurent plus d'une fois que la sagesse

mondaine de leur père leur faisait défaut maintenant; aussi se

résolurent-ils à obéir à ses derniers conseils, en recherchant la

société qui avait été la leur jusqu'au moment où les préoccupations de

leur grande oeuvre les en avaient écartés. Leur deuil les contraignait,

pour un temps du moins, à la solitude; il fut convenu que Nadia

partirait avec ses enfants pour la terre de Smolensk, qui devait avoir

besoin du coup d'oeil du maître, et que Dmitri irait les rejoindre deux

mois plus tard, à l'époque des vacances qu'il s'accordait chaque année.

Nadia trouva de grands changements. L'émancipation venait de passer par

là, donnant aux paysans d'autres droits et d'autres devoirs; ils

n'avaient compris très-bien ni les uns ni les autres, et se trouvaient

presque lésés en voyant qu'on ne leur avait pas accordé au moins la

moitié des domaines seigneuriaux; mais, au milieu de ce conflit

d'intérêts, ils étaient encore assez maniables, grâce à l'extrême bonté

que leur avait toujours témoignée le prince de son vivant.

Le vieux Stepline était mort; son fils lui avait succédé dans ses

fonctions d'intendant. Depuis son mariage, il ne cherchait plus à

plaire, et sa toilette n'y gagnait pas; ses habits à l'européenne--car

il eût dédaigné les cafetans que portait son père--venaient de chez un

petit tailleur allemand du gros bourg le plus voisin et n'avaient rien

de commun avec les modes anglaises. Sa femme avait engraissé au point

d'avoir l'air d'une tonne; il avait maigri, lui; mais ses doigts

allongés au bout de ses manches étriquées lui donnaient un air d'âpreté

au gain, que rien ne démentait d'ailleurs.

La première fois qu'il fut admis en présence de Nadia, le jour même de

son arrivée, elle retrouva la vieille impression qu'elle avait jadis

exprimée à son père d'une façon si nette: «Cet homme nous hait!» En

effet, sous les façons doucereuses, sous l'extrême politesse du langage,

perçait une sourde colère, une rancune longtemps contenue. Cet homme,

resté inférieur, ne pouvait pardonner à Nadia d'être toujours riche,

toujours grande dame,--peut-être toujours belle,--alors que sa femme

n'était plus qu'une masse informe et ridicule, après avoir été dix ans

une pauvre sotte sans malice et sans jugement.

--Madame, me permettez-vous de vous présenter mes enfants? dit-il.

Tout en gardant les formes d'une politesse respectueuse, il avait banni

les formules hyperboliques de l'ancien régime et s'abstenait même de

donner à Nadia le titre de comtesse qui lui appartenait.

--Certainement, fit Nadia avec bonté. Elle appela son fils et sa fille,

qui jouaient dans la pièce voisine, pendant que Féodor allait chercher

les siens. Il entra bientôt, poussant doucement devant lui par les

épaules deux garçons, dont l'aîné avait neuf ans environ et le second

avait quatre ans à peine, et deux fillettes, mal attifées, engoncées

dans leurs vêtements de lourde laine, mais dont les joues étaient

fraîches et les yeux brillants.

--Vous êtes plus riche que moi, dit Nadia en souriant.

Elle étendit la main pour appeler les enfants, mais ils ne

s'approchèrent point pour la baiser, comme l'ordonnait la coutume,

coutume observée à cette époque même chez les enfants des meilleures

familles, lorsqu'une parente ou une amie les engageait à s'approcher.

Ils restèrent immobiles, regardant en dessous les enfants de la dame,

comme des animaux rares ou des objets de curiosité.

--Allons, dit Nadia, un peu étonnée, faites connaissance, mes enfants.

Pierre, Sophie, allez embrasser les enfants de Féodor Ivanitch.

Pierre et Sophie s'avancèrent avec empressement; dès leur plus tendre

enfance, leur mère les avait accoutumés à échanger un innocent baiser de

paix avec les enfants pauvres de leur âge, même ceux qu'ils

rencontraient dans la rue, pourvu que ceux-ci eussent un aspect de

santé. Dans l'esprit de madame Korzof, ce baiser de ses enfants était le

complément nécessaire de leur aumône.

Les petits reçurent cette caresse sans la rendre, et les six enfants

restèrent immobiles, embarrassés de leur personne, sous le regard des

parents, qui pensaient beaucoup et ne disaient rien.

--Allez jouer dans le parterre! fit Nadia, en songeant qu'elle avait

peut-être tort; mais ce sentiment involontaire lui fit honte l'instant

d'après. En quoi ces innocents étaient-ils responsables de l'antipathie

que lui inspirait leur père?--Et maintenant, monsieur Stepline,

reprit-elle, parlons de nos affaires, je vous prie.

Féodor obéit; approchant une chaise comme autrefois à Péterhof, il tira

du portefeuille qu'il avait posé sur la table une liasse de papiers et

de billets de banque. Madame Korzof revit instantanément la scène telle

qu'elle avait eu lieu alors, et un flot de colère lui fit monter le

rouge au visage. Elle vit sur la figure de son intendant que lui aussi

s'en souvenait; d'un geste irréfléchi, elle mit la main sur la sonnette,

afin de faire jeter cet insolent à la porte par ses serviteurs. Elle

s'arrêta. En pleine province, si loin de toute force et de toute

justice, était-elle sûre même du dévouement de ses gens, habitués de

longue date à obéir à l'intendant? Sauf deux ou trois femmes, tout son

personnel était l'ancien domestique de son père.

--Les revenus ont considérablement baissé cette année, avait commencé

Féodor de sa voix traînante d'homme d'affaires: le manque de bras,

occasionné par l'abolition partielle des corvées nous a obligés de

laisser en jachère une partie des champs de froment.

Il continua, énumérant les causes qui avaient diminué presque de moitié

l'ancienne splendeur du domaine. Nadia le laissait dire, pensant

secrètement que bien d'autres propriétaires avaient subi les mêmes

inconvénients, et que leur revenu, quoique diminué, ne l'était pas de

moitié; elle le laissa parler, cependant; d'ailleurs ce n'était pas le

lieu de discuter. Prouver à cet homme sa mauvaise foi était impossible

pour le moment; tout ce qu'elle aurait pu, c'eût été de le chasser sur

l'heure, mais elle ne pouvait s'y résoudre sans avoir consulté son mari;

en ces temps troublés, on n'était pas sûr de ses paysans, et qu'eût-elle

fait dans une révolte, seule avec ses deux enfants?

--Alors, vous approuvez mes comptes? fit Féodor en terminant son

énumération.

--Je les accepte, répondit-elle, en appuyant sur le mot.

Il la regarda en dessous et rencontra le regard de ses beaux yeux bruns,

pleins d'un tranquille dédain. Il se leva et allait donner quelque

explication supplémentaire, lorsque des cris d'enfant se firent

entendre dans le jardin. Nadia, reconnaissant la voix de Pierre, courut

à la fenêtre; mais elle ne put rien voir. Au moment où elle se

précipitait vers la porte, les enfants entrèrent en courant dans le

salon, Sophie et Pierre en avant, très-rouges et très-indignes. Les

quatre petits Stepline venaient derrière; ils s'arrêtèrent près de la

porte, tout contre leur père, qui les regarda sans rien dire. Sous ce

regard, ils tremblèrent et se tinrent cois.

--Qu'y a-t-il? pourquoi ce bruit? Ne pouvez-vous jouer tranquillement?

fit Nadia, contenant à grand'peine la colère qui se réveillait en elle,

à l'aspect sournois des enfants de l'intendant.

--Maman, c'est le plus âgé, fit Pierre en indiquant l'aîné; nous jouions

au cheval, il a trouvé que je n'allais pas assez vite, et il m'a battu.

--Avec le bout de la corde? demanda Nadia toute pâle.

--Non, maman, avec une baguette qu'il avait arrachée à un arbre.

Il releva la manche de sa petite chemise et montra son bras délicat, où

se voyait la marque rouge et enflée d'un coup de baguette. Nadia

rabattit la manche et releva la tête.

--Comment n'as-tu pas eu honte? dit-elle au coupable,--un enfant plus

jeune que toi et qui ne t'avait fait aucun mal!

Le délinquant la regarda de son regard faux et sournois, puis détourna

les yeux et ne dit rien.

--Il sera puni, madame, dit Stepline de sa voix mordante; vous pouvez y

compter. Il faut les excuser de leurs manières, ce ne sont pas des

enfants de prince.

Rassemblant son troupeau devant lui, il sortit avec un salut, pendant

que Nadia entourait ses enfants de ses bras. Le lendemain, elle écrivit

à son mari de quitter ses affaires et de venir la rejoindre tout de

suite.

Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia · 第 40 / 45 题