VII

Roubine et sa fille arrivèrent à Paris par une triste soirée d'octobre;

la pluie battait les vitres de leur voiture, et les rares passants qui

couraient sur les trottoirs avec des parapluies, le long des magasins

fermés, sous la lueur tremblotante des réverbères, avaient l'air de fuir

devant quelque invisible ennemi.

Depuis leur départ de la campagne, le prince n'avait obtenu aucune

réponse ni à ses lettres ni à ses télégrammes; aussi l'anxiété des

voyageurs, toujours croissante, était-elle arrivée jusqu'à la fièvre.

Roubine avait eu au moins la ressource, tout le long de l'Allemagne, de

déverser sa mauvaise humeur sur les employés, sur les buffets où rien

n'est mangeable, sur les inévitables retards et sur le mauvais temps;

mais Nadia, enfoncée dans son coin, silencieuse, les yeux fixés sur

quelque objet invisible, toujours douce, prévenante, toujours prête à

sourire si son père la regardait, était pour lui le spectacle le plus

douloureux.

--Mets-toi donc en colère, une bonne fois! s'était-il écrié entre Berlin

et Cologne.

--À quoi cela servirait-il, mon père? avait-elle répondu en souriant

tristement.

Ils arrivaient enfin; quelques tours de roue les séparaient seulement de

l'hôtel où ils auraient des nouvelles de Korzof; ce fut bientôt franchi.

Roubine sortit le premier et offrit la main à sa fille.

--M. Korzof? demanda-t-il au domestique qui attendait des ordres.

--C'est ici, monsieur; il est bien malade.

--Qu'est-ce qu'il-a?

--Une sorte de fièvre cérébrale. Nous l'avons bien soigné, monsieur.

Est-ce que monsieur vient pour le voir?

--Parbleu! gronda Roubine; vous ne vous figurez peut-être pas que j'ai

fait cinq jours et cinq nuits de wagons pour vous voir, vous? Annoncez

le prince Roubine.

--Oh! fit le domestique saisi de respect, ce n'est pas la peine

d'annoncer. M. Korzof n'entend rien du tout. Que Votre Hautesse prenne

la peine de passer par ici.

--Bien! fit Roubine, Nadia, va dans le salon, et attends-moi.

--Pourquoi donc, mon père? dit-elle de sa voix tranquille. Je vous suis.

Roubine ne répondit rien et passa devant. Ils entrèrent dans une chambre

spacieuse, bien éclairée par deux grandes fenêtres; une soeur de charité,

debout près de la cheminée, préparait une potion; au fond, dans un lit

dont les rideaux avaient été relevés aussi haut que possible et fixés

avec des épingles, Korzof, les cheveux et la barbe coupés ras, les yeux

brillants et incertains, roulait sa tête ça et là sur l'oreiller en

parlant bas et vite. Le prince courut au lit et prit dans les siennes la

main brûlante qui gisait sur le drap.

--- Mon pauvre enfant, dit-il, mon cher Dmitri, tu me reconnais, dis?

Le malade le regarda sans le voir, puis recommença à se parler à

lui-même. Roubine recula d'un pas, effrayé. Nadia s'était approchée et

reprit doucement la main qu'il venait de quitter. Korzof tressaillit et

la regarda. Il ne la voyait pas encore; mais, derrière le voile de

pensées confuses qui obscurcissait son cerveau, il percevait vaguement

la ressemblance de cette image aimée. La soeur de charité s'approcha et

lui parla. Il s'était accoutumé à cette figure et à cette voix, et la

reconnaissait presque toujours.

--On est venu vous voir, dit-elle; savez-vous qui?

--Non, fit Korzof en passant son autre main sur ses yeux; ses doigts

tenaient bien fort ceux de Nadia, mais il en avait à peine conscience.

Qui est venu?

La soeur interrogea la jeune fille du regard.

--Nadia, dit doucement celle-ci.

--Nadia? répéta Dmitri avec une expression soucieuse. Oui; mais cette

fois, il ne faut pas qu'elle s'en aille.

La jeune fille fit un signe de tête; on lui approcha une chaise; elle se

laissa dépouiller de son pardessus et resta assise auprès du lit, sans

quitter la main du malade. Au bout d'un quart d'heure, celui-ci desserra

ses doigts et s'endormit profondément. La soeur constata la température

du corps, qui avait sensiblement diminué.

--C'est vous qu'il appelait sans doute? dit-elle discrètement à Roubine.

Il n'a jamais cessé de vous demander, mais on n'a pas pu se procurer

votre adresse.

Elle indiquait du doigt le petit tas formé sur le bureau par les lettres

et les télégrammes accumulés depuis quinze jours. Le prince haussa les

épaules et emmena sa fille, afin qu'elle prît un peu de nourriture.

Le médecin se montra satisfait lors de sa visite. Si troublé que fût le

cerveau de Korzof, il avait pourtant vaguement conscience de la présence

autour de lui d'êtres chers. Une des choses les plus douloureuses pour

le malade, dans ces grands orages de la santé humaine, c'est

l'impression qu'il est abandonné et que personne ne pense à lui. Les

circonstances particulières où se trouvait le jeune homme le portaient

plus que tout autre à souffrir de cet abandon. Quand il eut compris que

Nadia se penchait sur lui, lui parlait, l'encourageait, plusieurs fois

dans le jour, il se sentit heureux et consolé, sans chercher à pénétrer

par quel mystère ses amis, laissés là-bas, se trouvaient près de lui.

Peu à peu, son cerveau se dégagea, non sans rechutes subites et

inquiétantes; mais la bonne constitution de Korzof prit le dessus, et un

beau matin, assis dans son lit, au milieu de toute une légion

d'oreillers, il apprit l'histoire de ce voyage, qui leur paraissait

maintenant à tous trois quelque chose de fantastique et

d'invraisemblable.

Une joie profonde remplit le coeur de Dmitri. Si parfois, en se rappelant

les refus de Nadia, avec ce besoin de se tourmenter lui-même et de se

faire souffrir, qui est le propre de l'homme, il s'était demandé jusqu'à

quel point la jeune fille avait cru remplir un devoir en l'acceptant

pour époux, maintenant il se sentit rassuré; la tendresse sérieuse et

dévouée de sa fiancée était bien ce qu'il avait attendu d'elle; il avait

là de quoi remplir sa vie de bonheur et de nobles satisfactions: quoi

qu'il voulût, quoi qu'il tentât, ils le voudraient ensemble et

l'accompliraient d'un commun accord. Aux yeux de Nadia elle-même, Korzof

avait reçu désormais le baptême du travail; il était digne de prendre

part à la grande oeuvre de compassion et de fraternité.

Pour achever la guérison du convalescent, le Midi fut ordonné; ils

partirent tous les trois, gais comme des écoliers en vacances; vainement

le jeune homme avait essayé de parler du temps qu'il avait perdu, de

celui qu'il allait perdre, Roubine ne voulait à aucun prix entendre de

cette oreille-là. À vrai dire, il n'avait jamais complètement accepté

l'idée de voir son gendre devenir médecin. Pour l'hôpital, passe encore!

c'était une fantaisie comme une autre; mais à quoi bon se bourrer

l'esprit de choses incongrues, quand il est si facile de les laisser

apprendre par d'autres,--d'autres spécialement créés pour cela par une

Providence qui avait évidemment voulu en faire des savants, puisqu'elle

avait négligé de leur donner une fortune qui leur permît de vivre à ne

rien faire!

Nadia avait mis la paix entre eux, en exigeant, d'accord avec le

médecin, deux mois encore de repos complet, avant qu'il pût être

question de reprendre les études; ces deux mois furent une véritable

fête pour les trois amis. La douceur du climat, la beauté du soleil, cet

attendrissement facile des convalescents, qui leur donne tant de petites

émotions délicieuses, prêtaient un charme extraordinaire à leur séjour

dans ce beau pays.

--C'est un été par-dessus le marché! disait Roubine en se délectant de

se voir dehors au mois de janvier, sans fourrures et même sans paletot.

Mais le prince était un être remuant, qui s'ennuyait vite, à moins que

le _chez-soi_ ne le retînt par ses milliers de liens intimes; il avait

horreur des hôtels, horreur des villes d'eaux et du monde qu'on y

rencontre.

--Mais, mon père, vous en faites partie, de ce monde! Si les gens que

vous rencontrez et que vous traitez de la sorte disaient la même chose

de vous, qu'en penseriez-vous? fit un jour Nadia en riant.

--Moi? Parbleu, je penserais qu'ils ont raison! On ne saurait faire plus

sotte figure qu'en vaguant ainsi hors de chez soi, comme du bétail égaré

qui ne sait plus retrouver son pâturage.

--Alors, il vous tarde de rentrer au bercail, dans ce cher Pétersbourg,

loin duquel vous ne pouvez vivre?

--Certainement! D'abord, les habitudes sont la moitié de la vie,--je ne

dis pas que ce soit la meilleure, mais à coup sûr...

--C'est la plus incommode! hasarda Dmitri, qui aimait assez à taquiner

son futur beau-père. Ils se mirent tous trois à rire. Et cela ne vous

fait pas pitié de me laisser derrière vous, comme un pauvre colis oublié

dans une gare?

Nadia jeta un regard sur son fiancé, encore si maigre et si pâle. Elle

sentait bien que depuis quelque temps son père s'ennuyait de cette

existence en camp volant, et cependant elle ne pouvait supporter la

pensée de laisser Dmitri seul, absorbé dans ses travaux arides, sans

distractions, car il craignait, s'il s'amusait au dehors, de ne plus

apporter à l'étude un esprit assez libre...

--Pourquoi diable voulez-vous être médecin? s'écria Roubine. Vous êtes

comte, ça me suffisait! Mais c'est mademoiselle qui n'est jamais

contente!

Il adressait à sa fille un geste moitié grandeur, moitié tendre. Nadia

crut le moment favorable pour l'entreprendre sur un chapitre fort

délicat, qu'elle n'avait encore osé aborder.

--Père, dit-elle, je crois en effet qu'il est urgent que vous retourniez

à Pétersbourg...

--Eh bien, et toi?

--Moi... c'est moins urgent... l'hôpital marchera très-bien sans moi;

d'ailleurs vous connaissez parfaitement les travaux, vous y êtes aussi

entendu qu'un entrepreneur...

--Ce n'est pas exact, gronda le prince, charmé néanmoins; mais je ne

comprends pas.

--Vous allez retourner à Pétersbourg; la maison est prête à vous

recevoir; on a posé les tapis, cloué les tentures et tout ce qui

s'ensuit; vous serez heureux là-bas, comme un oiseau qui a retrouvé son

nid; et puis le club Anglais...

--Nadia, ne te moque pas de moi; explique-toi tout de suite!

Elle s'approcha de son père avec un geste câlin, contre lequel il se

savait sans ressources.

--Moi, dit-elle, pendant ce temps-là, je resterai à Paris avec mon mari.

Dmitri avait bondi et s'était emparé de la main de la jeune fille:

Roubine, en fixant son regard sur elle, vit deux visages au lieu d'un

qui l'imploraient de façon à attendrir des pierres.

--Eh bien, voilà une idée! s'écria-t-il, se marier à l'étranger, sans

trousseau, sans famille; et puis cette autre idée! se débarrasser de

moi, m'envoyer là-bas... Je le crois bien que vous ne vous ennuierez pas

ensemble, mais moi, tout seul...

--Mon père, fit Nadia avec son joli sourire à demi railleur, vous dînez

en ville trois fois par semaine!

--Oui, riposta Roubine, mais je déjeune toujours chez moi! Voyons,

Nadia, c'est une plaisanterie.

--Mon cher père, si vous m'ordonnez de vous suivre, j'obéirai, vous le

savez bien, mais cela me fera de la peine.

--Cela ne t'en fera pas de me laisser partir seul?

Les yeux de la jeune fille s'emplirent de larmes.

--Vous savez bien le contraire, mon père; mais qui vous empêche de

passer les étés avec nous, en France ou en Allemagne? Et puis nous irons

vous voir à la campagne, pas à Pétersbourg, n'est-ce pas, Dmitri? Nous

ne rentrerons à Pétersbourg que lorsque l'hôpital sera terminé.

À cette proposition, Roubine s'emporta, tempêta, déclara que ce mariage

avait toujours été traité d'une façon ridicule, que sa fille voulait le

rendre plus ridicule encore, et que, puisqu'elle avait perdu l'esprit,

il aimait mieux retirer totalement le consentement qu'il avait eu la

faiblesse d'accorder. Tout le monde pouvait aller au diable, mais il

n'entendait pas qu'on se moquât de lui.

--Alors, dit Korzof, qui avait conservé son sang-froid dans cette

bourrasque, vous ne voulez pas être mon beau-père?

Roubine éclata de rire. Nadia, qui pleurait, en fit autant; on

s'embrassa, Roubine se rassit, car il s'était levé pour gesticuler plus

à son aise, et l'on finit par où l'on aurait dû commencer; mais si l'on

commençait toujours par là, ce serait trop simple! On s'expliqua. Il

écouta les raisons que lui donnait sa fille, convint avec elle que

Korzof n'avait point commis de crime qui méritât un exil de trois

ans,--cet exil fût-il réduit de six mois,--et le résultat fut que le

mariage aurait lieu à Paris, dès le lendemain de leur retour

c'est-à-dire au bout d'une quinzaine.

Il eut lieu en effet, non tel que Roubine, et peut-être Nadia elle-même,

l'avait rêvé, dans tout l'éclat du luxe et d'une haute position. Dans

les fantaisies de son imagination, elle s'était représenté ce mariage

somptueux, à la chapelle de leur hôpital, inauguré le jour même, au

milieu de tout ce que la cour et la ville offraient de plus brillant:

elle avait aimé à se figurer la pompe d'une telle cérémonie, assez

semblable à une prise de voile, un adieu définitif à sa vie passée de

princesse oisive, une entrée triomphale dans son existence modeste de

«la femme du docteur». Les réalités de la vie, moins poétiques,

poignantes parfois, avaient fait écrouler ce rêve, dont Nadia foulait

maintenant les débris aux pieds avec joie. Qu'importait le renoncement

à cette splendeur un peu théâtrale, si elle entreprenait la tâche

vraiment digne d'elle et de lui, de soutenir son mari dans ses études,

souvent pénibles? C'est beau pour l'orgueil d'une femme que de faire du

don de sa personne la récompense de longs efforts! Il y a là quelque

chose de bien fait pour flatter l'amour-propre d'une jeune fille. Mais

n'est-il pas plus simple et plus touchant de partager les peines et les

fatigues que l'on impose, se grandissant dès lors jusqu'au rôle de

compagne et d'amie, au lieu de se renfermer dans la froide dignité d'une

souveraine qui condescend?

Ces réflexions furent le premier pas de Nadia dans une voie nouvelle.

Jusqu'alors, elle n'avait envisagé sa propre personnalité que vis-à-vis

d'elle-même; obligée de l'envisager vis-à-vis des autres, elle s'aperçut

que les principes trop étroits menacent de craquer, comme les vêtements,

lorsqu'ils se trouvent en désaccord avec les événements. Elle se rendit

compte surtout de la profondeur du sentiment qu'elle inspirait à Korzof,

et, au lieu de venir à lui avec le sourire d'une reine qui récompense,

elle s'appuya contre le coeur de son mari avec la tendre confiance d'une

femme qui sait de quelle grandeur est le sacrifice qu'elle a su

inspirer.

Point de splendeurs de toilettes, point de trousseau princier. Les amis

que comptaient les époux dans la colonie russe à Paris assistèrent à la

cérémonie et au lunch qui suivit, puis Roubine partit le soir même pour

Pétersbourg, et les jeunes mariés restèrent dans un joli petit

appartement meublé qu'ils s'étaient fait arranger non loin de l'École de

médecine. Nadia aimait mieux renoncer de temps en temps à une promenade

au bois de Boulogne que d'obliger son mari à faire tous les jours une

longue course pour regagner un logis situé dans un quartier plus

brillant. Roubine en partant avait laissé un équipage à deux chevaux à

sa fille, qui n'avait jamais su ce que c'était que d'aller à pied, sauf

à la campagne et pour son plaisir. À la fin du premier mois, Nadia

congédia ce supplément d'embarras, comme elle l'appelait, et son plus

grand plaisir fut de faire ses courses en fiacre. Elle eut même un jour

l'audace de se montrer ainsi autour du Lac à l'heure élégante, et les

mines effarées que provoqua son apparition chez ceux qui la reconnurent

fournirent pendant longtemps matière à son hilarité.

--Pense donc, Dmitri, disait-elle en riant, ils se demandaient s'ils

devaient nous saluer!

Leur appartement était bien exposé au soleil; Dmitri ne parvint pas à

l'encombrer d'assez de livres pour que sa femme à son tour ne pût

l'encombrer de fleurs: ils passèrent là un temps qui fut certainement le

plus heureux de leur vie.

Roubine ne put tenir longtemps loin de sa fille; dès les premiers jours

du printemps, il revint à Paris, et, aussitôt que les cours furent

fermés, il emmena le jeune couple, ou plutôt il le suivit, là où les

études et les préoccupations de Korzof devaient l'entraîner. Ils

voyagèrent ainsi pendant deux années, tantôt réunis tous trois, tantôt

séparés du prince, et, malgré leur désir de prendre dans la vie une

assiette définitive, ce temps leur parut court.

Nadia jouait à la maîtresse de maison modeste d'une façon merveilleuse.

Son père riait aux larmes, quand il la voyait revenir du marché avec des

fraises dans un panier, elle qui n'avait jamais tiré d'argent de sa

bourse que pour faire l'aumône. Elle le laissait rire, arrangeait

elle-même les fruits sur une assiette avec des feuilles de vigne, et le

prince, enchanté, déclarait qu'il n'avait jamais rien goûté d'aussi

parfait. La jeune femme apprit, dans ce commerce journalier avec les

hommes et les choses d'en bas, bien des préceptes que ne comporte point

la sagesse des gens du monde et qui ne se trouvent pas non plus dans les

livres destinés à la jeunesse, quoique ce soit leur véritable place.

Le moment vint enfin pour Korzof de passer sa thèse; il était plein de

craintes, et Nadia tremblait comme si son mari eût été sous le coup

d'une sentence de mort. Le prince était venu, afin d'assister au

triomphe de son gendre, et il ne tarissait pas en railleries sur

l'émotion de ses deux enfants.

--Voyons, Dmitri, disait-il, sois un homme, que diable! N'as-tu pas

passé des examens, jadis? Souviens-toi du corps des pages! Tu n'étais

pas gêné dans ce temps-là pour faire des tours à tes examinateurs et

avoir de bonnes notes tout de même!

--Ce n'est pas du tout la même chose, répondait le jeune homme, en riant

de cette façon d'envisager le doctorat. Si je les attrapais, mes

examinateurs,--et ceci me paraît plus que douteux, c'est moi qui serais

encore le plus attrapé de tous!

--Non, fit Nadia, ce seraient tes malades!

Ils riaient, mais c'était pour faire contre fortune bon coeur. Enfin le

grand jour arriva, et non seulement Korzof fut reçu, mais il obtint des

félicitations unanimes.

--Je me sens un homme, dit-il en rentrant chez lui; jamais je n'ai

éprouvé rien de semblable. C'est-à-dire que je me demande comment on

peut vivre sans travailler, sans sentir qu'on sera utile. Quelle vie

misérable on traîne...

--Tout beau, mon gendre, fit Roubine; si vous n'en voulez point, n'en

dégoûtez pas les autres; je n'ai jamais vécu autrement que de cette vie

misérable, et je ne m'en trouve pas plus mal. Allons, Nadia, allons

dîner au restaurant; je vous invite; nous allons lui laver la tête avec

du Champagne; ça l'empêchera de dire des bêtises.

Nadia les quitta pour mettre son chapeau, mais son mari la rejoignit

aussitôt.

--C'est à toi que je dois ce bonheur, ma chère femme, lui dit-il en la

prenant dans ses bras. C'est toi qui a fait de moi un homme intelligent,

désireux de servir ses semblables, je te remercie, et je te bénis.

--C'est moi qui te dois de la reconnaissance, lui répondit-elle tout

bas. Tu m'as fait descendre de mon paradis chimérique pour m'apprendre

la vie réelle. Oh! mon cher mari, que de bien nous allons faire! Une

seule terreur me hante depuis quelque temps...

--Dis-la bien vite pour que je te rassure, fit Dmitri en souriant.

--Je me suis demandé souvent si je n'avais pas eu tort de te lancer dans

une profession dangereuse; si quelque épidémie survenait, Dmitri, si tu

étais atteint, si tu étais frappé...

Korzof resta un instant silencieux, appuyant contre sa poitrine la tête

de la chère femme qu'il aimait par-dessus tout, et pour laquelle il

représentait toutes les joies de la vie.

--Ce serait bien dur, fit-il enfin, mais de tels événements arrivent...

Quel que soit mon destin, aujourd'hui, dans la force et la joie, comme

plus tard dans le malheur et les larmes, s'il faut en arriver là, pour

ce que tu as fait de moi, Nadia, je te le répète, je te bénis et je te

remercie. Et, si je meurs un jour au champ d'honneur, eh bien, tu seras

fière de moi!

Il l'embrassa tendrement, et, quand ils reparurent devant Roubine,

celui-ci ne se fût jamais douté de la grave question qu'ils venaient

d'agiter.

Bien des formalités restaient à remplir; mais qu'on soit impatient ou

non, les jours n'en ont pas une demi-heure de moins. Les époux étaient

prêts à rentrer en Russie; l'hôpital n'était pas prêt à les recevoir.

Roubine partit en avant pour presser les retardataires, et après une

longue attente, qui parut interminable aux jeunes gens, car ils étaient

en vacances et s'ennuyaient à périr de leur oisiveté nouvelle, il leur

télégraphia enfin qu'ils pouvaient revenir.

Lorsque le train qui les amenait ralentit sa marche pour entrer en gare

de Pétersbourg, Nadia se tourna vers son mari, dans le compartiment

réservé qu'ils occupaient seuls.

--Voici que nous allons toucher notre rêve du doigt, lui dit-elle, et

maintenant j'ai peur!

--Peur de quoi, ma chérie?

--Je ne sais pas... d'une désillusion peut-être! Il lui prit la main

avec tendresse.

--Il n'y a pas de désillusion possible quand on a rêvé de faire un bien

possible. Que l'hôpital soit ou ne soit pas ce que nous avons souhaité,

nous y guérirons des êtres souffrants, et cela nous consolera de tout.

Le train s'arrêta; Roubine était sur le quai, qui les attendait tout

seul; il les embrassa et sauta dans son drochki, qui partit comme le

vent; les nouveaux arrivés montèrent dans leur coupé et furent vite

emportés vers le quartier, jadis désert, qu'ils habiteraient désormais.

Ils ne se disaient rien, mais se tenaient la main fortement serrée; ce

moment de leur existence leur apparaissait plus solennel encore que

l'heure de leur mariage. Ils étaient tout près maintenant; le coupé

tourna le coin d'une rue...

--Oh! Dmitri, fit Nadia à voix basse, le voilà!

L'hôpital se dressait devant eux, dans sa splendeur architecturale,

surmonté d'une haute croix dorée qui indiquait au milieu la place de la

chapelle. Les angles et les entablements étaient en pierre blanche; la

brique composait les murailles, et la haute façade à trois étages se

dressait sur le ciel avec fierté. Ils avaient étudié les plans et les

savaient par coeur; mais jamais ils ne s'étaient figuré cette masse

grandiose, qui représentait une fortune colossale; tout l'or des Korzof

était là dedans, et jamais il n'avait tenu sur la terre une si noble

place.

Les chevaux s'arrêtèrent devant le perron. Roubine, la tête nue,

attendait déjà sur le seuil; l'aumônier, revêtu d'ornements sacerdotaux

et accompagné de la croix, se tenait sur le porche; les jeunes gens

s'avancèrent muets, saisis d'une émotion qui leur coupait la

respiration; le porte-croix se mit lentement en marche, entra dans le

grand vestibule éclairé d'en haut, où la lumière tombait à flots, et

commença de monter l'escalier. Le vestibule était plein de monde, toutes

les têtes s'inclinaient sur leur passage, ils rendaient machinalement

les saluts, mais ne reconnaissaient personne. Des voix mystérieuses

chantaient quelque part un hymne religieux dont ils ne distinguaient pas

les paroles. Ils arrivèrent ainsi au premier et pénétrèrent dans la

chapelle. Elle était simple et toute blanche, mais les peintures de

l'iconostase en faisaient tout l'ornement; les images saintes des deux

familles réunies étincelaient d'or et de pierres précieuses le long des

murs, garnis de lampadaires.

Les chantres les accueillirent par un chant triomphal, et ils restèrent

toujours muets, toujours se tenant par la main, devant les portes du

sanctuaire. Celles-ci s'ouvrirent presque aussitôt, et le prêtre

apparut. Le _Te Deum_ d'actions de grâces fut chanté; pendant ce temps,

les jeunes époux se remettaient un peu de leur émotion. Lorsque le

dernier verset eut retenti sous les voûtes et que les assistants eurent

baisé la croix que leur présentait le prêtre, Nadia vit enfin autour

d'elle des visages aimés et connus. La chapelle était pleine d'amis;

tous ceux qui n'avaient pu assister à son mariage étaient venus la

complimenter. Les dignitaires de l'État, convoqués pour l'inauguration

de l'hôpital, entouraient son mari; un aide de camp leur apporta les

félicitations de l'Empereur et de l'Impératrice; des bouquets furent

présentés par des petits enfants, sans que Nadia eût la moindre idée de

ce que cela voulait dire, et enfin, machinalement, elle suivit son père

et l'architecte, qui leur livraient les clefs de l'hôpital. Appuyée au

bras de son mari, tout étourdie, elle marchait le long des corridors

cirés, qui sentaient encore le sapin neuf, approuvant des détails dont

elle ne comprenait pas un mot, et ressentant au fond de son coeur, trop

plein pourtant, le manque bizarre de quelque chose qu'elle ne pouvait

définir.

Tout à coup, le médecin en second s'avança à son tour et ouvrit une

porte...

--Les voilà! dit tout bas la jeune femme.

C'étaient eux, qu'elle cherchait, qu'elle voulait, eux, les maîtres de

cette demeure, les malades! Ils étaient là, couchés dans leurs lits

blancs, gardés par des infirmières proprettes; le linge blanc brillait

partout, et la faïence commune reluisait de propreté sur les tablettes.

Il y avait donc de vrais malades, qui seraient soignés là, qui

guériraient, qui retourneraient dans leurs familles, en bénissant la

main qui leur avait rendu la santé! Le calme de Nadia ne put y tenir, et

appuyant la tête sur l'épaule de son mari, elle pleura.

Le rêve était réalisé; quelques millions allaient redonner la vie à des

centaines d'hommes et de femmes; avec leur argent, ils allaient donc

racheter cette chose sans prix: la vie humaine! Sans doute, ils

échoueraient parfois, la mort ne se laisserait pas toujours corrompre:

de pauvres cercueils sortiraient par la porte de derrière, emportant des

êtres pour lesquels le secours était venu trop tard; mais la vie est

ainsi faite, de joies et de chagrins; ne devaient-ils pas s'estimer

assez heureux s'ils pouvaient sauver au prix de toute leur fortune un

père pour ses enfants, une femme pour son mari?

--C'est trop beau, trop bon, je ne puis le supporter! fit Nadia,

lorsqu'enfin rendue à elle-même, elle s'assit sur un fauteuil dans

l'appartement que son père lui avait préparé avec une recherche qu'elle

eût blâmée si elle l'eût osé. Je pensais bien être heureuse en voyant

tout ceci, mais ma joie dépasse mes espérances, en vérité!

--Souviens-toi de cela, ma fille, dit Roubine, devenu soudain grave. On

n'a pas souvent dans la vie l'occasion de dire une semblable parole. Que

ce jour soit pour toi un tel souvenir, qu'à tes heures de chagrin il te

serve de consolation.

Nadia saisit la main qu'il posait sur sa tête inclinée et la porta à ses

lèvres. Ce père d'apparence frivole était au fond un homme d'un grand

coeur.

--Mais, reprit-elle au bout d'un instant, lorsqu'elle et son mari eurent

bien remercié le père qui leur avait préparé une si douce surprise, vous

avez dû vous donner un mal énorme, mon cher père!

--Énorme! répéta-t-il gravement; je commence à m'y connaître un peu,

néanmoins. Mais vous ne vous douteriez jamais de ce qui m'a coûté le

plus de peine à trouver? Je ne pouvais m'en procurer ni pour or ni pour

argent.

Ses enfants le regardaient d'un air si ébahi qu'il n'eut pas le courage

de les faire attendre.

--Des malades! reprit-il en perdant son sérieux. Oui, vous n'avez pas

besoin d'avoir l'air effaré comme cela! Des malades! J'ai été obligé

d'aller les racoler moi-même dans les autres hôpitaux et de prendre ceux

qu'on refusait. Je ne les ai pas choisis, allez! Vous en avez une bien

drôle de collection! Et encore ils ne voulaient pas entrer.--Ceux qui

pouvaient parler disaient que c'était trop propre, que ça ne pouvait pas

être un hôpital. Je les ai persuadés en leur soutenant que ça ne

resterait pas propre comme ça, mais qu'il fallait bien excuser un

édifice neuf!

L'excellent homme riait, mais ses yeux étaient pleins de larmes. Nadia

les sécha dans un baiser. L'hôpital était inauguré. Korzof et sa femme

n'avaient plus qu'à travailler. Ils s'endormirent le soir l'âme pleine

de bénédictions.

Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia · 第 39 / 45 题