Korzof arriva au bout de quelques jours; la lettre de Nadia, sans rien
lui apprendre de précis, lui avait fait pressentir un danger, et il
avait tout quitté pour venir protéger sa famille. Quand il put causer
avec sa femme de ce qui avait motivé ses craintes, il fut le premier à
reconnaître que si les faits n'offraient aucune gravité par eux-mêmes,
ils étaient le symptôme d'un état de choses peu satisfaisant.
La question qui se posait d'abord était de savoir s'il fallait garder
Féodor Stepline pour ménager les circonstances, ou s'il fallait s'en
débarrasser immédiatement, et faire place nette. Après quelques
pourparlers, Dmitri et sa femme tombèrent d'accord pour garder Stepline,
au moins momentanément: comme il leur était impossible de savoir au
juste jusqu'à quel point l'intendant s'était mis d'accord avec les
paysans en volant les maîtres, le plus sage était d'éviter tout ce qui
aurait pu provoquer une révolte, surtout pendant que la famille se
trouvait à la merci des uns et des autres.
--Enfin, dit Nadia avec un soupir, tout le plaisir que je me promettais
de mon séjour ici est perdu maintenant: ce que nous avons de mieux à
faire est de nous en aller. Tu nous emmèneras, Dmitri.
--Je vous emmènerai tous, c'est convenu, répondit-il, mais en quoi le
plaisir est-il gâté? Cette maison n'est-elle pas toujours celle de tes
parents? N'y trouves-tu pas, comme auparavant, de nombreux et chers
souvenirs? N'est-ce pas là ton patrimoine reçu en héritage et transmis à
nos enfants, par la volonté de ton excellent père? Et n'es-tu pas
heureuse de te sentir ici chez eux, plus encore que chez toi?
--Non, répondit Nadia, je ne suis pas heureuse; je vois qu'un misérable
dépouille nos enfants de ce qui leur revient légalement, je sais qu'il
le fait parce qu'il compte sur notre indulgence et notre faiblesse, et
cela me fait souffrir dans ma dignité de mère. Tu crois que le silence
est le parti le plus sage: je pense comme toi, parce que je crois tout
ce que tu me dis; mais sache que je ne me soumets pas à la présence
journalière de ce coquin sans une révolte secrète de tout mon être
intérieur, et je te demande comme une grâce d'abréger mon séjour ici.
--S'il en est ainsi, dit Korzof, tu partiras la semaine prochaine, et
dès que les enfants et toi vous serez en sûreté, je chasserai cet homme
qui t'inspire un si violent dégoût.
La jeune femme remercia son mari avec la plus tendre effusion; elle
brûlait de lui dire le motif principal de son aversion pour Stepline;
mais en présence de tant d'intérêts divers, et surtout mue par la
crainte d'occasionner quelque scène violente dont les résultats seraient
incalculables, elle se résolut à garder encore le silence, quoi qu'il
lui en coûtât.
Féodor Stepline ne se montrait guère, et ses enfants semblaient avoir
rentré sous terre. Les principes d'égalité qu'il leur avait inculqués,
et qui consistaient principalement dans une application aussi étendue
que possible de la loi du plus fort, s'exerçaient dorénavant soit entre
eux,--sous prétexte qu'il est sage de laver son linge sale en
famille,--soit sur de petits paysans sans conséquence, accoutumés à
recevoir des coups, et capables au besoin de les rendre, mais à qui
jamais ne pouvait venir l'idée biscornue d'aller se plaindre à des
parents, plus disposés à augmenter de quelques claques le stock déjà
reçu, qu'à porter plainte contre les enfants de M. l'intendant.
Lorsque Korzof se rencontrait avec Féodor pour quelque entretien
indispensable, celui-ci était aussi soumis et aussi dévoué que possible.
L'intendant était de ceux qui ne sont insolents qu'avec les femmes, ou
encore avec des êtres faibles et indulgents, incapables de se
venger,--soit que leur silence provienne d'un sentiment de pudeur, soit
qu'ils se disent que l'offense ne pourrait que grandir si elle se
trouvait ébruitée. Les gens de cette espèce ne sont pas rares; enhardis
par l'impunité, ils poursuivent le cours de leurs entreprises, jusqu'au
jour où ils se trouvent acculés en face d'un homme brave et intelligent
qui les démasque et les soufflette.
Heureusement pour la nature humaine, ce jour finit infailliblement par
arriver. Stepline avait senti que Korzof serait cet homme; aussi en sa
présence se faisait-il poli, docile, irréprochable. Nadia eût donné
bien des choses pour le voir s'oublier un jour, pour donner prise à
quelque apostrophe un peu rude; mais ce plaisir ne devait pas lui être
accordé: Féodor était trop bien sur ses gardes.
On fut fort étonné dans le village et dans les environs d'apprendre que
la famille des seigneurs quittait le pays après une si courte
apparition; le prince avait habitué son monde à de plus longs' séjours:
mais personne ne songea à s'en plaindre.
L'acte d'émancipation avait éveillé tant d'ambitions, soulevé tant de
convoitises, que les anciens bienfaits ne comptaient plus dans la
mémoire de ceux qui les avaient reçus; les femmes et les vieillards
seuls conservaient un tendre souvenir pour les bons maîtres, qui pendant
tant d'années n'avaient refusé ni le bois nécessaire pour construire une
maison, ni la poignée de laine qui devait servir à tisser un cafetan.
Mais les hommes pour la plupart auraient considéré la reconnaissance
comme une faiblesse. Il n'y avait pas là de quoi leur faire un crime; en
cela, ces paysans ignorants ne se montraient pas si différents des
membres ordinaires de la société même la plus civilisée.
Une seule chose parlait en faveur des maîtres et provoquait un sentiment
de sympathie.
C'était l'espèce d'hospice installé jadis à peu de frais par Roubine sur
la demande de sa fille. Les paysans avaient vite reconnu le bienfait
réel de cette fondation; ils y étaient toujours venus en foule, et si la
plupart avaient préféré se faire soigner chez eux, au moins avaient-ils
profité avec joie des conseils et des médicaments toujours donnés
gratuitement. Ils savaient d'ailleurs parfaitement faire la différence
entre les maîtres, qui à leur avis détenaient encore beaucoup trop de la
terre et de ses biens, mais qui parlaient avec bonté et agissaient
suivant la loi,--et l'intendant rapace, qui pillait de tous côtés et ne
grugeait pas moins le paysan que le seigneur.
Tout résolu que fût Korzof à subir un état de choses désagréable plutôt
que d'endosser la responsabilité de quelque conflit, dont personne ne
pouvait mesurer les conséquences, il résolut de profiter de l'ascendant
que lui donnait précisément son titre de médecin, joint à la bonne
influence de l'hospice et de la pharmacie. Pendant plusieurs jours, il
alla lui-même à la consultation et délivra les remèdes de sa propre
main.
Tout en causant ainsi, il obtint bien des confidences qu'il n'eût jamais
pu arracher autrement, et avant que la semaine fût écoulée, il s'était
convaincu de toutes façons que les paysans détestaient Féodor autant que
celui-ci pouvait les détester lui-même.
Aussitôt qu'on sut dans les villages que le docteur n'était pas l'ami de
l'intendant, ainsi que celui-ci s'en était constamment vanté, chacun
s'empressa de venir conter ses doléances; mais avec cet esprit de ruse
qui n'abandonne jamais le paysan, ce fut sous le prétexte plus ou moins
justifié de demander une ordonnance. On se plaignait de ses maux
physiques, puis on passait aux ennuis de la vie, plus durs encore à
supporter, et Korzof avait une nouvelle pièce à ajouter au dossier qu'il
composait pour Stepline.
--Je crois, dit-il un matin à Nadia, qui, toute prête au départ
n'attendait plus qu'une résolution définitive de son mari,--je crois que
nous tenons le coquin. J'ai de quoi lui faire passer le reste de sa vie
en prison, si je veux faire faire une enquête, mais cela me répugne
indiciblement; non pour lui, il a mérité tous les châtiments, et ce que
je lui pardonne le moins, c'est d'avoir abusé du nom de ton père pour
pressurer les paysans--mais il a des enfants, irresponsables et
innocents...
Nadia garda le silence. Elle se rappelait la scène du jour de son
arrivée, la marque livide du coup de baguette sur le poignet de son
fils, et se disait que si les enfants étaient irresponsables pour le
moment, un jour viendrait où les instincts paternels ne seraient pas
moins forts chez eux; mais elle ne dit rien.
--Je crois, Nadia, insista Korzof, qu'il sera plus sage de nous
débarrasser du drôle sans le livrer à la justice, et que ce ne sera pas
très-difficile.
--De quelque manière que ce soit, fit la jeune femme en levant sur son
mari son beau regard honnête, je respirerai plus à l'aise le jour où je
saurai qu'il a quitté cet endroit.
Si pénible que fût l'entretien qu'il prévoyait, Korzof se résolut à
l'aborder franchement; maintenant qu'il savait Féodor hors d'état
d'exciter les paysans contre lui, il avait hâte de terminer cette
affaire, et ne voulait rien laisser derrière lui. Il fit donc appeler
l'intendant chez lui, sur l'heure, et l'attendit de pied ferme, avec
toute la résignation d'un homme qui a devant lui la perspective d'une
corvée, et la fermeté de celui qui s'est préparé à l'accomplissement du
devoir.
Stepline entra, d'un air délibéré comme d'habitude. Il avait renoncé aux
manières obséquieuses aussi bien qu'aux vêtements russes de ses
ancêtres.
--Asseyez-vous, je vous prie, dit Korzof en indiquant une chaise.
L'intendant obéit, sans quitter des yeux le visage du docteur, où il
voyait une expression qui ne lui plaisait guère.
--Depuis mon arrivée ici, continua le jeune médecin, j'ai pris des
informations sur toutes choses, ainsi que doit le faire un propriétaire
et un père de famille soucieux du bien de ses enfants, et j'ai constaté
entre vous et les paysans d'une part, moi et vous de l'autre,
l'existence de plusieurs malentendus...
Le mot était d'une extrême modération; mais, à l'air de Korzof,
l'intendant avait compris qu'il était démasqué.
Le coup ne le prenait point au dépourvu: on ne vit pas dans la pratique
journalière de la fraude sans s'attendre à quelque événement fâcheux,
une fois ou l'autre; avec l'extrême mobilité qui caractérisait son
esprit retors, il entrevit un moyen de sortir de la situation d'une
manière honorable, au moins en ce qui concernait les apparences. Il
perdait sa position, mais sa pelote était faite en conséquence, et s'il
sauvait l'honneur, c'était plus qu'il n'avait osé espérer. Il se leva
avec dignité, et se tint debout devant Korzof.
--Je comprends, dit-il d'une voix émue; j'ai été calomnié. Je savais que
je le serais, j'avais prévu ce jour. Ce n'est pas sans une émotion
profonde que je me vois arrivé à cette extrémité longtemps redoutée;
mais du moment où M. le comte peut avoir un doute sur l'efficacité de
mes services, je n'ai qu'une chose à faire: lui offrir ma démission.
Korzof resta abasourdi de tant d'audace; en même temps, la situation se
dénouait d'une manière si facile, qu'il eut à réprimer une forte envie
de rire.
--Cela se trouve à merveille, dit-il; cette démission, j'allais
justement vous la demander; vous m'avez épargné l'ennui de cette
démarche, je vous en remercie, monsieur Stepline.
Féodor était devenu pâle sous le sarcasme; il resta les yeux fixés à
terre, de peur que son regard ne trahît tous les sentiments haineux qui
s'agitaient en son âme.
--Quand faudra-t-il vous présenter mes comptes? demanda-t-il d'une voix
étouffée.
--À ma connaissance, vous n'avez pas de comptes à présenter, répondit
tranquillement Korzof; il y a une quinzaine de jours, ma femme a accepté
ceux que vous lui avez présentés; depuis, nous n'avons ordonné aucun
emploi de nos fonds, ce n'est pas la saison des ventes;--il ne doit pas
avoir été distrait un kopeck du capital d'exploitation resté entre vos
mains; vous me le remettrez quand vous voudrez, dans une heure, par
exemple, ou après le déjeuner, si vous préférez.
Stepline s'inclina en silence. On lui arrachait sa dernière planche de
salut, qu'il espérait bien limer et rogner encore avant d'aborder au
rivage. Il se dirigeait vers la porte, lorsque Korzof le rappela.
--Que comptez-vous faire désormais? lui demanda-t-il, mû par un
sentiment de compassion pour cet homme qui se trouvait subitement déchu
d'une situation héréditaire.
--Je compte habiter avec ma famille la maison qui m'appartient, jusqu'au
moment où j'aurai trouvé une position qui me convienne, répondit
Stepline en relevant la tête; je ferai du commerce. Je me servirai pour
cela du petit capital que m'a légué mon père.
Il regardait Korzof avec une sorte de défi. Le docteur se leva
tranquillement, et leurs yeux se trouvèrent sur le même niveau; Stepline
baissa les siens. Le regard de cet honnête homme lui causait une sorte
de rage.
--Votre père était un homme prudent, monsieur Stepline; je vous souhaite
de faire fortune, dit Korzof.
--Je vous remercie, répondit l'intendant en refermant la porte.
Tout ceci n'avait pas duré deux minutes. Korzof regarda la petite
pendule de voyage qui ne quittait jamais son bureau, et fut étonné du
peu de temps qui suffit à changer une situation de fond en comble.
Enchanté et encore tout ébahi, il courut annoncer la grande nouvelle à
Nadia, qui ne pouvait en croire ses oreilles.
Une heure plus tard, Féodor apporta le capital d'exploitation et le
remit aux mains de Korzof. Cette cérémonie s'effectua sans inutile
échange de paroles. Deux heures après, les enfants de Nadia coururent à
la fenêtre, attirés par un bruit de roues... Le drochki léger de
l'intendant, traîné par deux excellents chevaux, disparaissait déjà dans
la poussière sur la route qui menait au bourg voisin.
--C'est l'intendant qui vient de partir? demanda Nadia au vieux
sommelier.
--Oui, madame. Sa femme et ses enfants iront le rejoindre la semaine
prochaine. Il vient de vendre sa maison au doyen du village... une fois
et demi ce qu'elle lui a coûté, et encore elle n'est pas neuve! Il
s'entend aux affaires, celui-là! conclut le vieillard en secouant la
tête d'un air de mécontentement.
Restés seuls, Dmitri et Nadia se regardèrent et éclatèrent de rire.
--Cela n'a pas été long, au moins! fit-elle. Tu t'entends, Dmitri, à
donner un coup de balai. Eh bien, qui est-ce qui va être intendant, à
présent?
--Sois tranquille; un proverbe prétend que faute d'un moine l'abbaye ne
chôme pas... Quelque chose me dit qu'il y a en Russie plus d'intendants
que de biens en disponibilité. Nous en trouverons un, bon ou mauvais.
--Et s'il est mauvais?
--Nous le changerons.
--Et en attendant?
--Nous restons! Et nous allons avoir des vacances, Nadia! Et les chers
petits vont s'en donner, du bon air et de la liberté au soleil!
Les prévisions de Dmitri se réalisèrent de point en point. Il eut
bientôt un intendant qu'au bout de huit jours il troqua contre un autre.
La propriété n'en alla pas plus mal, d'après le proverbe russe qui dit:
Un nouveau balai balaye toujours bien, et Nadia eut l'inexprimable
soulagement de penser qu'elle était enfin débarrassée de cet homme dont
la présence lui avait si longtemps inspiré une insurmontable répugnance.
Les deux mois de vacances s'écoulèrent comme un rêve. Nadia et son mari,
débarrassés de tout souci, se croyaient rajeunis de plusieurs années, et
au lieu de le descendre, pensaient remonter le cours de la vie. Sans le
regret que leur causait la perte encore récente du prince, ils n'eussent
jamais connu de temps plus heureux. Mais ce regret même était tempéré
par la douceur de cette pensée: jamais rien n'avait affligé l'excellent
homme depuis la mort de sa femme, qu'il avait tendrement aimée. Il
semblait que la Providence eût voulu lui asséner le plus rude de ses
coups en une seule fois, pour lui laisser ensuite couler l'existence la
plus heureuse.
Dans le chagrin que nous inspire la mort de ceux que nous aimons, qui
pourrait dire quelle est la part des remords pour les peines qu'on leur
a causées, de la pitié pour le destin malheureux qui les a empêchés
d'aimer la vie, de la déception pour les espérances que l'on avait
fondées sur eux et qui ne se sont pas réalisées?
Ici, rien de pareil. L'existence de Roubine avait passé sans nuages, il
s'était éteint sans souffrances; un tel destin est mieux fait pour
inspirer l'envie que la pitié.
C'est ce que pensèrent ses enfants, et ils réprimèrent l'exagération de
leurs regrets, en se disant que l'excellent homme n'aurait pas connu de
plus grande douleur que de les voir trop affligés de sa perte.
Mais tout a une fin, surtout les vacances! Korzof devait rentrer à
Pétersbourg, pour permettre à ses aides de se reposer aussi à tour de
rôle. Nadia l'accompagna et alla s'installer à Spask pour le reste de la
belle saison, si courte dans ce pays. Là Dmitri pouvait aller et venir,
grâce aux bateaux à vapeur qui maintenant sillonnaient le fleuve,
établissant un service régulier entre Schlusselbourg et
Saint-Pétersbourg.
--C'est maintenant qu'il nous faudrait le yacht! dit Nadia en souriant,
comme le bateau s'arrêtait au milieu de la Néva pour se laisser accoster
par une barque venue à leur rencontre.
--C'est fini, ma chère femme, nous ne sommes plus au nombre des riches
de ce monde! fit son mari en s'asseyant au gouvernail. Non que ton père
ne nous ait laissé une grande fortune; mais avec le nouveau système, nos
revenus sont diminués de moitié, et pour que nos enfants soient à leur
aise plus tard, il faut nous résigner à aller en bateau à vapeur, comme
tout le monde. Donnerais-tu l'hôpital pour un yacht?
Nadia lui répondit par son beau sourire.
Le petit embarcadère moussu existait toujours, si vieux et si décrépit
qu'on n'osait plus guère y aborder; d'ailleurs, le tirant d'eau des
bateaux à vapeur leur interdisait l'approche des rives autrement que par
l'intermédiaire d'un ponton. La barque qui portait toute la nichée des
Korzof s'enfonça mollement dans le sable humide, et les enfants furent
descendus sur un petit plancher étroit des plus modestes.
--Te souviens-tu, Dmitri? fit Nadia en lui mettant la main sur le bras
et en désignant la frêle construction qui semblait trembler au-dessus de
l'eau limpide.
--Si je me souviens! Chère âme, c'est là que tu m'as donné la vie en te
donnant toi-même.
--Écoute, Dmitri, répondit la jeune femme, je crois que c'est toi qui me
l'as donnée. J'étais alors si égoïste, si vaniteuse, si...
Il lui mit doucement la main sur la bouche pour l'empêcher de parler.
--Ne te calomnie pas devant tes enfants, ajouta-t-il en riant; n'oublie
pas que c'est à nous de leur inspirer le respect de la famille!
Après quelques heureuses semaines, qui auraient été plus gaies si le
soleil ne s'était pas couché tous les jours un peu plus tôt que la
veille,--et la veille c'était trop tôt, comme disaient les
enfants,--tout le monde rentra à Saint-Pétersbourg, afin d'y commencer
la vie pour tout de bon.
C'est ainsi, du moins, que Dmitri Korzof parla à son fils Pierre,
lorsqu'il le conduisit pour la première fois dans la salle d'étude, qui
n'avait servi à rien jusque-là.
--Vois-tu, lui dit-il, le tableau noir, les cartes de géographie, les
globes et tous les livres qui sont dans ces armoires? Il faut que d'ici
quelques années tu saches l'emploi de tout cela, tout ce qu'il y a dans
ces livres, et une infinité d'autres choses encore plus difficiles et
plus longues à connaître. Ceux qui ne savent pas cela ne sont ni rien ni
personne; s'ils n'ont pas pu l'apprendre, faute de moyens, ils sont très
à plaindre; s'ils n'ont pas voulu, ils sont très à blâmer; car
l'instruction est aussi nécessaire à l'homme que le pain: sans le pain,
il ne se développe et ne se fortifie pas; sans l'instruction, il reste
sot ou méchant, souvent les deux. Si tu m'as bien compris, que vas-tu
faire?
--Je vais me dépêcher d'apprendre ce qu'il y a là, répondit bravement
Pierre, afin que tu m'enseignes bientôt le reste, qui est plus
difficile.
Korzof posa la main sur la tête de son petit garçon, et sentit qu'en
vérité la vie avait été miséricordieuse pour lui.
On avait essayé de séparer Sophie de son frère aux heures d'étude, car
outre qu'elle était plus jeune d'un an, elle était frêle et délicate;
mais il fallut les réunir, tant ils étaient nerveux et malheureux l'un
sans l'autre.
Nadia surveillait leurs leçons et les complétait elle-même par
quelqu'une de ces explications lumineuses que les professeurs, même les
plus intelligents, ne trouvent pas toujours, et dont les mères ont
souvent l'intuition.
Elle avait eu le courage de se refuser le plaisir de les instruire
elle-même, craignant d'amoindrir, dans les petits frottements
inséparables d'une éducation même la plus sagement dirigée, cette grande
dignité de la mère, qui ne doit pas se dépenser en détail dans les
petites occasions de la vie journalière.
Nadia voulait être au-dessus des petites récompenses et des punitions de
détail.
Ce qu'elle perdit en menues joies, elle le retrouva dans la tendresse
profonde, dans la vénération attendrie de ses enfants, qui la voyaient
toujours semblable à elle-même, digne et sereine comme l'incarnation de
la Justice sur la terre.
Avant même que l'année de son deuil fût expirée, madame Korzof se
conforma aux derniers avis de son père en resserrant avec le monde ces
relations qu'elle avait laissées un peu trop se dénouer. Partout elle
fut accueillie avec joie: le spectacle de son grand désintéressement, la
simplicité avec laquelle elle s'était jadis détachée de ce qui est
ordinairement le plus envié, avaient inspiré à son égard un respect qui
serait facilement devenu plus froid que ce n'était nécessaire. En la
voyant plus simple que jamais, en s'apercevant qu'elle ne cherchait à
jouer aucun rôle ni à se poser sur aucun piédestal, ses amis, qui
avaient toujours été fiers d'elle, se rapprochèrent; mieux connue, elle
inspira plus de dévouement, et sans rien perdre en grandeur, elle gagna
tout en sympathies.
Les fêtes de Pâques de l'année qui suivit furent très-brillantes; on
sortait d'un deuil de cour, et chacun avait hâte de s'amuser; tout était
prétexte à sauterie; on fit danser les enfants, afin de pouvoir danser
soi-même une fois de plus. Les jolis enfants de Nadia, dont la beauté et
la grâce étaient passées en proverbe, furent de toutes les fêtes, et
leur mère n'eut garde de leur refuser cet innocent plaisir, encore sans
inconvénient à leur âge.
Chez une de ses parentes, qui lui avait jadis servi de chaperon et qui,
veuve sans enfants, mettait tout son plaisir à faire plaisir aux autres,
Nadia remarqua un jour une jeune fille de quatorze ans environ, dont la
figure, sans posséder rien de ce qui caractérise la beauté, rayonnait
d'un attrait singulier.
La fillette était très-simplement vêtue d'une robe de mousseline blanche
tout unie; un velours noir serrait les nattes de ses cheveux bruns, qui
lui tombaient plus bas que la ceinture. Elle était assise sur un des
bancs qui garnissent les salles de bal, près du piano. Un petit garçon
de deux ans environ plus jeune se tenait près d'elle; ils ne se
parlaient pas et ne parlaient à personne.
En voyant la maîtresse de la maison qui traversait le salon pour venir à
elle, la fillette se leva, et très-simplement s'assit sur le tabouret du
piano. Son frère se tint debout, prêt à tourner les pages de la musique
placée sur le pupitre. Nadia les regardait tous deux, étonnée. La jeune
fille se mit à jouer très en mesure, avec beaucoup de goût, pendant que
les jeunes danseurs s'en donnaient à coeur joie.
--Qu'est-ce que c'est que cette petite qui fait si bien danser? demanda
madame Korzof intéressée par ces deux enfants, qui n'avaient pas l'air
d'être venus pour s'amuser, et dont l'excellente tenue était de tout
point semblable à celle des mieux élevés parmi les petits invités.
--Ah! ma chère Nadia, fit l'excellente femme en s'asseyant auprès de sa
nièce, c'est un triste roman. Ces petits sont d'excellente famille:
leur mère était une princesse Rourief;--mais vous l'avez connue! Elle a
eu le malheur d'épouser un viveur, qui l'a ruinée; il s'est pris à
boire, et il a fini par mourir misérablement. Alors elle s'est mise à
donner des leçons de piano pour élever les deux enfants que vous voyez
là. Elle leur a donné la meilleure éducation qui se puisse imaginer; le
petit était entré au gymnase, où il faisait d'excellentes études; la
fillette, qui est un peu plus âgée, donnait déjà quelques leçons de
piano aux petits commençants, lorsque la mère est morte d'une fluxion de
poitrine, il y a un an à peu près. Voyez-vous d'ici les petits
malheureux sans feu ni lieu?
--Alors vous les avez recueillis? fit Nadia en souriant.
--Non pas! Je suis d'avis qu'il faut laisser à chacun son initiative.
Lorsqu'un enfant a été jeté à l'eau, et qu'il sait déjà nager tant bien
que mal, on ne saurait lui rendre de plus mauvais service que de le
repêcher et de le mettre à sec sur un rivage où il n'a rien à attendre
de personne. J'ai trouvé une brave femme qui sert de chaperon à la
petite, et qui mange là ses petites rentes, plus agréablement que si
elle les mangeait toute seule; elle vit avec eux; le frère va au
gymnase, travaille comme un enragé, et se destine à la médecine; lui,
naturellement, coûte quelque peu et ne gagne rien. La soeur a gardé plus
de la moitié des leçons de sa mère; que voulez-vous, cette petite, on a
eu pitié d'elle! Et malgré ses robes demi-longues, ses élèves en font
grand cas.
--Comment se fait-il qu'elle joue ici pour faire danser? demanda Nadia
qui regardait avec intérêt les deux orphelins.
--Je lui ai rendu quelques services,--du moins je n'ai pu m'en cacher
assez pour qu'elle l'ignorât, et elle m'a demandé comme une faveur de
faire danser chez moi toutes les fois que j'aurais du monde. C'est sa
façon à elle de payer la dette de la reconnaissance. Ces enfants-là ont
des manières et un coeur qui font honneur à leur malheureuse mère.
La contre-danse était finie, les danseurs s'éparpillaient; la fillette
prit son petit mouchoir, le passa sur son visage, le remit dans sa
poche, et sourit à son frère avec une expression de tendresse si
extraordinaire que Nadia vint auprès d'elle pour lui parler.
--Cela ne vous ennuie pas, mademoiselle, de faire danser les autres,
sans danser vous-même? lui demanda-t-elle.
La jeune fille leva les yeux sur cette dame inconnue, et rassurée par le
sourire, elle répondit avec une tranquille fierté:
--Oh! non, madame; cela me fait plaisir, au contraire.
--Cela ne vous fatigue pas?
--Quelquefois, à la fin de la soirée, mais pas ce soir; je n'ai pas joué
du piano cette après-midi, exprès.
Nadia la regarda plus longuement, puis examina aussi le jeune garçon:
ils supportaient ce regard sans fausse honte, sans embarras, comme des
enfants modestes et bien élevés, avec une nuance de réserve en plus,
ainsi qu'il arrive à ceux qui se trouvent sur un pied d'infériorité là
où ils savent qu'ils sont les égaux de tout le monde.
--Si je vous faisais danser, dit tout à coup madame Korzof, cela vous
ferait-il plaisir?
Les yeux du petit garçon pétillèrent de joie, et il regarda sa soeur,
mais ne dit rien. La jeune fille remercia et refusa, avec un sourire
très-franc qui illumina son visage.
--Et votre frère, pourquoi ne danse-t-il pas?
--Parce que ma soeur ne peut pas danser.
--Eh bien, faites ensemble un tour de valse, dit Nadia en ôtant ses
gants et en se mettant au piano. Allez, cela vous dégourdira les jambes.
N'est-ce pas, ma tante? fit-elle à la comtesse qui s'approchait.
Celle-ci ayant approuvé de la tête, le jeune couple partit au milieu du
brouhaha des autres petits danseurs; ils dansaient à merveille, avec une
grâce juvénile qui faisait plaisir à voir. Lorsque Nadia cessa de jouer,
ils revinrent vers elle; ils la remercièrent avec beaucoup de dignité et
une effusion contenue qui toucha madame Korzof; elle se pencha vers la
jeune fille pour lui parler bas.
--Voulez-vous venir me voir, mademoiselle? Mademoiselle...
--Marthe Drévine, répondit la jeune fille à l'interrogation des yeux de
Nadia.
--Mademoiselle Marthe, reprit celle-ci, voulez-vous venir me voir? J'ai
une petite fille qui a bien envie de commencer le piano; je suis sûre
qu'elle serait enchantée de vous avoir pour professeur.
--Je vous remercie infiniment, madame, répondit la jeune fille. Quand
pourrai-je me présenter chez vous sans vous déranger?
--Demain à midi. Au revoir.
Elle enveloppa les deux enfants dans un même signe de tête affectueux et
les quitta. L'instant d'après, Marthe courut à sa bienfaitrice, qui
passait dans les groupes.
--Madame, lui dit-elle à demi-voix, j'ai une nouvelle leçon, chez cette
belle et bonne dame qui nous a fait danser! Je vous remercie tant,
madame!
Ses yeux remerciaient plus encore que ses lèvres. La comtesse lui fit un
signe amical et continua son chemin.
Huit jours plus tard, la petite Sophie Korzof demandait à avoir une
leçon de piano tous les jours.
--Ce n'est pas pour le piano, disait-elle, c'est pour voir plus souvent
Marthe Drévine!
X
--Hop! fais attention, tiens bon!
Et s'enlevant sur ses deux mains, Pierre Korzof passa à saut de mouton
sur le dos de Volodia Drévine; le petit garçon avait à peine eu le temps
de se mettre en position, que Volodia lui passait par dessus la tête, à
trois pieds du sol.
--Bravo! cria Sophie en applaudissant avec enthousiasme. Oh! que je
voudrais être un garçon, pour pouvoir sauter comme cela!
--Saute à la corde! lui répondit Marthe.
--À la corde, c'est toujours la même chose, fit Sophie avec une petite
moue. C'est le cheval fondu qui est amusant!
--Parce que tu ne peux pas y jouer, répliqua son frère en tirant
doucement sur une de ses nattes. Si ce n'était pas défendu, tu ne
trouverais pas ça plus amusant qu'autre chose. Voyons, Volodia sautons
tous à la corde, à la hauteur; cela, c'est permis aux demoiselles. Eh
bien? Marthe, vous n'en êtes pas?
--Je suis trop vieille, dit celle-ci en riant, j'ai seize ans passés! et
puis il faut bien que quelqu'un tienne la corde. On peut bien en
attacher un bout au montant du trapèze; mais s'il n'y avait pas
quelqu'un pour tenir l'autre bout, vous vous casseriez tous le bout du
nez en tombant, et Dieu sait que ce serait une perte irréparable, car
aucun de nous n'a le nez même suffisamment long!
Les quatre enfants éclatèrent de rire. Korzof, qui passait devant la
porte de la salle d'étude, transformée en salle de jeu par une pluvieuse
après-midi de novembre, s'arrêta pour les regarder et les entendre.
--Voilà ce qu'il leur fallait, dit-il à Nadia, qui l'avait rejoint; nos
petits avaient besoin de la gaieté et de la vitalité des autres. Nous
sommes trop sérieux pour eux, nous! Même quand nous rions, c'est en
grandes personnes; il faut aux enfants la société des enfants. Je suis
bien aise d'avoir fait entrer Pierre au gymnase cette année.
--Moi aussi, répondit sa femme, mais sans Volodia, ç'aurait été bien
difficile. Pierre est belliqueux,--ce n'est pas un crime; seulement
quand on attaque les autres, il faudrait avoir la force musculaire
nécessaire pour faire face aux difficultés...
--De son caractère! interrompit Korzof en riant et en reprenant sa
promenade dans le grand couloir qui servait de préau pendant les jours
d'hiver. Pierre entame les querelles, et Volodia, comme un _deus ex
machina_, arrive à point pour les arranger ou les prendre à son compte!
Rien de mieux! Voilà ce qui prouve directement l'intervention de la
Providence!
--Ne plaisante pas! fit Nadia, nous avons eu un bonheur inouï de
rencontrer ce brave garçon, si bon, si loyal, si intelligent, qui semble
fait exprès pour être l'ami de notre Pierre. Nous avons du bonheur,
Dmitri, c'est vrai! tout nous a réussi! C'est au point que je me demande
parfois quel est l'épouvantable malheur qui doit fondre sur nous à
quelque jour, et nous faire payer notre insolente félicité.
Dmitri serra contre lui le bras de sa vaillante compagne. Depuis si
longtemps qu'ils marchaient ensemble sur le chemin de la vie, plus d'une
fois il s'était trouvé trop heureux, et son coeur s'était serré, comme à
l'approche visible d'une catastrophe. Chaque fois cependant l'orage
s'était détourné, et leur existence avait repris son cours, avec son
inévitable cortège de petits ennuis et de menues misères, mais en leur
épargnant ces grands coups de foudre qui bouleversent tout, et ne
laissent derrière eux que des ruines.
--Tout le monde ne peut pas être si cruellement éprouvé, ma chère femme,
dit-il; nombre d'hommes achèvent leur existence sans avoir enduré de
grandes calamités. La mort de ton excellent père, les maladies qu'ont
traversées nos enfants, la diminution constante des revenus que nous
donnent nos biens-fonds, ne sont-elles pas des preuves suffisantes que
le destin ne nous favorise point outre mesure, et que nous ne devons pas
craindre de la part de cette aveugle puissance la sorte de revanche que
tu sembles redouter?
Nadia sourit et soupira en même temps: en effet, elle n'avait aucune
raison de redouter l'avenir, mais sa longue félicité l'avait rendue
craintive.
En voyant grandir ses enfants, en admirant combien la nature avait été
clémente envers eux et leur avait donné des facultés précieuses, elle se
sentait plus impuissante encore à se défendre de ces tristes
pressentiments. Cependant, comme elle était forte et courageuse, elle
comprit d'elle-même quelle folie et quelle faiblesse il y aurait à se
laisser aller à des impressions absolument irraisonnées; après quelques
efforts, elle se ressaisit tout entière, et recommença sa vie de travaux
journaliers.
Elle avait entrepris de surveiller elle-même tout le service des femmes.
Non qu'on la vit très-souvent dans les salles de l'hôpital: elle s'y
montrait rarement, afin de ménager cette ressource pour les cas où
quelque épidémie agissait très fortement sur le moral des malades.
Lorsqu'elle apprenait que les femmes se montraient trop effrayées d'une
succession de décès rapides, lorsque le terrible mot: contagieux, répété
d'un lit à l'autre, faisait courir sous les hauts plafonds bien aérés un
bruit de sanglots étouffés, Nadia apparaissait un beau matin, dans la
robe de toile grise qu'elle avait imposée aux infirmières, comme moins
susceptible de retenir les miasmes que la classique robe de laine noire.
Elle allait d'un lit à l'autre, avec de bonnes paroles consolantes.
--On vous a parlé de contagion, disait-elle; vous voyez bien que ce
n'est pas vrai, puisque me voici parmi vous! Est-ce que je viendrais
s'il y avait du danger?
Elle passait, relevant les courages abattus, souriant aux plus valides,
consolant les plus malades; comme un rayon de soleil dont la chaleur
pénètre les recoins humides refroidis par l'hiver, elle apportait le
bienfait de sa présence, et laissait une chaude impression de bien-être
derrière elle. Mais, enseignée par son mari, elle avait le courage de
s'abstenir de ces téméraires démonstrations si tentantes pour ceux qui
ont fait d'avance le sacrifice de leur vie et qu'un fol héroïsme inspire
à ce point qu'on a du mérite à les écarter. Jamais en péril de contagion
on ne la vit se pencher sur une mourante, lui essuyer le front de son
mouchoir ou prendre dans les siennes les mains que glaçait la mort
prochaine; cela ne pouvait servir à rien, et c'était une source de
dangers. Aussi les infirmières disaient-elles de madame Korzof:--Elle
est très-bonne, mais un peu froide.
C'est précisément à ceux qui dépensent le plus de leur coeur que ce
reproche est fait d'ordinaire: ils prodiguent tant les dons de leur âme
qu'il ne leur en reste plus pour de puériles démonstrations extérieures,
et le vulgaire ne prise que celles-là.
Nadia avait demandé à son mari de lui livrer l'inspection générale du
service des infirmières, parce qu'elle croyait, non sans raison,
découvrir plus facilement qu'un homme les qualités et les défauts de son
personnel. Bien des petites choses, en effet, passèrent sous ses yeux et
l'avertirent du degré de confiance qu'elle pouvait accorder à l'une ou à
l'autre des employées. Le service de la lingerie lui était aussi revenu
de droit, et elle exerçait déjà à l'ordre et aux soins nécessaires sa
fille Sophie, qui en grandissant lui ressemblait de plus en plus, avec
l'exagération du côté enthousiaste et romanesque, calmé chez Nadia par
l'expérience et les années.
Marthe Drévine était aussi devenue pour elle une aide précieuse. Cette
jeune fille, élevée par une mère admirable, et ensuite éprouvée par les
difficultés de la vie d'une façon si rude, avait un sens pratique qui
exaspérait Sophie et qui charmait madame Korzof.
Celle-ci n'avait pas renoncé à ses anciennes admirations; son culte pour
le bien par-dessus tout, sa recherche du bon et de l'honnête malgré
tout, s'exprimaient dans les mêmes termes: elle donnait à ses enfants
les mêmes préceptes qui avaient régi sa vie; l'application seule avait
changé, elle n'eût certes pas fait à trente-cinq ans ce qu'elle avait
fait jadis à vingt. Mais c'était une nuance dont elle ne s'apercevait
pas.
Son mari, meilleur juge, eût pu le voir; parfois, en effet, il sentait
quelque désaccord entre la façon dont Nadia exprimait ses idées si
hautes et si généreuses, et celle dont tous deux, ils les mettaient
aujourd'hui à exécution; mais c'était si peu de chose, que la nuance de
ce désaccord était presque insaisissable.
Korzof avait bien eu de temps en temps l'impression qu'il y avait là un
danger pour l'esprit de leurs enfants; mais comment les en garantir?
comment prévenir Nadia? Elle ne se doutait pas que sa propre façon
d'agir n'était plus tout à fait d'accord avec ses principes, et
quiconque le lui eût dit, lui eût causé un chagrin réel.
Une fois, cependant, le hasard vint en aide au docteur et lui permit
d'imprimer dans l'esprit de ses enfants une véritable leçon.
Un soir de carême, la famille se trouvait réunie comme de coutume dans
la salle à manger, où le thé venait d'être servi, et l'on causait
gaiement de choses et d'autres.
La famille se composait maintenant aussi de Marthe et de Volodia
Drévine. Après une épreuve de deux années, Korzof et sa femme avaient
compris qu'ils ne pouvaient mieux faire que de s'adjoindre dans l'oeuvre
d'éducation ces deux enfants, déjà si raisonnables, et dont l'amitié
serait pour Pierre et Sophie la plus précieuse ressource. Aussi
vivaient-ils dans la maison.
Volodia travaillait avec Pierre, et lui faisait préparer ses leçons
mieux que ne l'eût fait un étudiant de vingt ans, livré à d'autres
préoccupations; Marthe donnait au dehors des leçons, qui, largement
payées maintenant, lui permettaient de n'accepter de madame Korzof que
la table et le logement pour elle et son frère, en échange des leçons et
des soins qu'elle prodiguait à Sophie. Celle-ci avait des professeurs,
mais rien ne lui était si cher que sa bonne Marthe; le retour de
celle-ci était toujours signalé par une explosion de joie qui était pour
tout le monde le moment heureux de la journée.
Non qu'elles fussent toujours d'accord cependant. Sophie était
l'imagination, Marthe était le bon sens incarné; il ne se passait pas de
jour qu'elles n'eussent maille à partir ensemble; mais ainsi qu'il
arrive à des esprits très-élevés, enfants ou vieillards, leurs
différends portaient toujours sur des questions générales, et jamais sur
des faits personnels, de sorte qu'elles pouvaient se chamailler une
heure durant, sans que leur amitié en fût le moins du monde ébranlée.
Ce soir-là, on avait peu de chose à dire; le carême n'est point à
Saint-Pétersbourg une époque fertile en événements mondains; les
concerts battaient leur plein, et Marthe avait trop de musique dans les
oreilles le jour pour apporter un vif enthousiasme à s'en occuper le
soir: elle eut une idée lumineuse.
--Madame, dit-elle à Nadia, qui rêvait devant le samovar éteint, suivant
dans sa pensée quelque souvenir de sa jeunesse, vous ne m'avez jamais
dit comment il se fait que vous, qui êtes comtesse, vous vous fassiez
appeler madame Korzof tout court, et pourquoi vous avez construit cet
hôpital, car c'est bien vous qui l'avez fait construire, n'est-ce pas?
Tout le monde vous admire beaucoup, mais personne n'a pu me dire le
pourquoi de cette histoire. Ce n'est pas un secret, j'espère? car si
c'était un secret...
--Un secret en pierres de taille me paraît assez difficile à cacher,
fit Nadia en rougissant un peu; elle riait cependant et se tourna vers
son mari, qui entrait. Ce n'est pas un secret, mais c'est l'histoire de
notre vie... Nos enfants ont le droit de la connaître... faut-il,
Dmitri?
Elle interrogeait du regard Korzof, qui répondit gravement:
--Oui, je crois qu'il en est temps. Les enfants doivent tenir l'histoire
de leurs parents de la bouche de leur parents mêmes.
Pierre et Sophie regardaient alternativement leur père et leur mère. Ils
ne s'étaient pas attendus à les voir devenir si sérieux; une sorte de
frayeur respectueuse s'était emparée d'eux, et ils écoutèrent avec
déférence.
--Quand j'étais jeune fille, commença Nadia, j'avais un caractère très
entier; je pourrais même dire entêté, n'est-ce pas, Dmitri?
--Non, fit Korzof en secouant gravement la tête, on n'est pas entêtée
lorsqu'on se rend aux bonnes raisons; nous dirons: tenace, ce sera plus
vrai.
--Soit! reprit Nadia en souriant. J'avais lu une masse de livres, et
comme j'étais trop jeune pour discerner les théories vraies des théories
absurdes, je m'étais fait un idéal de la vie, qui passait auprès de la
réalité, à peu près comme les chemins de fer passent auprès des ville,
c'est-à-dire à une distance souvent assez considérable. Je m'étais dit
entre autres choses qu'il fallait appeler le peuple à nous, nous autres
riches et nobles, afin d'avancer l'avènement du règne de l'égalité; me
comprenez-vous, mes enfants?
--Oui, dit Sophie, qui écoutait les yeux grands ouverts. Tu avais
raison, maman!
--Évidemment, j'avais raison; mais le tout était de s'entendre sur les
moyens. Or, votre père et moi, nous étions les êtres les mieux faits du
monde pour nous entendre et vivre heureux ensemble, nous l'avons bien
prouvé depuis; mais lorsque votre père me demanda en mariage, je le
refusai.
--Oh! s'écrièrent à la fois les quatre jeunes auditeurs.
--Je le refusai, sous prétexte qu'il était trop riche, trop noble, et
surtout trop inutile, pour épouser une demoiselle également riche, noble
et inutile...
--C'est alors, mes enfants, reprit Korzof, que votre mère, sollicitée
par moi, mit pour condition à son consentement que je cesserais d'être
riche, en consacrant ma fortune à construire cet hôpital;--que mon
titre, que je suis d'ailleurs loin de déprécier, ne serait qu'un appoint
à notre situation morale, et non pas un piédestal sur lequel nous nous
hausserions à défaut de mérite personnel;--et enfin que je cesserais
d'être inutile, en consacrant ma vie à la médecine. Vous voyez que votre
mère a réalisé son programme; de plus, elle m'a rendu parfaitement
heureux, et vous élève à merveille, ce qui prouve qu'elle a eu raison.
Les yeux des jeunes gens brillaient d'une émotion contenue, mais leur
respect était si grand qu'ils n'osèrent la témoigner d'abord. Après un
silence, pendant lequel Korzof et sa femme échangèrent un regard qui
résumait leurs longues années de bonheur, Pierre se leva doucement de sa
place, et vint baiser la main de sa mère, sur laquelle il appuya
longuement ses lèvres, puis il alla rendre à son père le même hommage.
Sophie avait caché sa tête sur l'épaule de Nadia, et tenait serrée une
main du docteur. Marthe et son frère restaient immobiles, pénétrés d'une
grande vénération pour ces êtres vraiment supérieurs, qui parlaient si
simplement des grandes choses qu'ils avaient accomplies.
--J'ai eu raison dans le fait, reprit Nadia au bout d'un moment, pendant
lequel elle avait revécu sa vie; ou plutôt le fait m'a donné raison;
mais si votre père n'avait pas été l'homme qu'il est, je ne sais trop ce
qui en serait advenu.
--Rien que de bon, ma mère aimée, fit Sophie; tu as l'âme trop grande
pour que de toi soit venu autre chose que de noble et d'élevé.
--Ce n'est pas sûr, reprit madame Korzof. Dans tous les cas, j'ai changé
ma manière de voir, car autrefois je n'aurais pu comprendre qu'on agît
autrement; maintenant je ne me risquerais pas à conseiller à qui que ce
soit de rompre ainsi avec toutes les coutumes sociales, et surtout de
pratiquer les principes d'égalité qui faisaient alors ma force.
--Pourquoi as-tu changé, mère? demanda Pierre, devenu soucieux.
--C'est la vie qui m'a changée, répondit madame Korzof: à vingt ans, on
ne voit qu'un côté des choses; en vieillissant, on court le danger de ne
plus voir que l'autre côté. Ce qu'il faut tâcher de faire, c'est de voir
les deux côtés avec une égale impartialité. Mais vous êtes encore bien
jeunes tous les deux pour de si graves conversations, et nous aurons le
temps d'en reparler. Que le récit de notre vie ne soit pas perdu pour
vous, mes enfants, et qu'il vous apprenne à porter vos efforts vers le
bien, comme nous nous sommes efforcés de le faire, votre père et moi.
Cette scène fut entre les enfants le sujet d'interminables causeries.
Sophie surtout ne pouvait se lasser d'admirer sa mère, grandie soudain
pour elle à la taille des héroïnes de l'histoire. Marthe ne demandait
pas mieux que d'admirer sa bienfaitrice, à laquelle elle avait depuis
longtemps voué un culte dans son coeur; mais avertie par les restrictions
qu'apportait madame Korzof dans le jugement de sa propre conduite, elle
pensait aussi que dans l'application des principes d'égalité qui avaient
jadis séduit la noble femme, se trouvait la possibilité de certains
dangers.
Sophie ne voulait rien entendre; grisée elle-même, à l'âge où l'on se
forge le plus aisément des chimères, par l'atmosphère d'abnégations, de
générosité, de charité universelle, qui circulait dans la maison
paternelle, elle devint peu à peu plus enthousiaste, plus chimérique,
que Nadia ne l'avait jamais été.
Souvent, dans leurs causeries, sa mère essaya de l'arrêter dans cette
voie, mais il était bien difficile de faire entrer de force la sagesse
dans la tête d'une fillette de quatorze ans, si développée qu'elle fût
pour son âge. Dmitri, consulté par sa femme au sujet de ce débordement
de jeunes aspirations, fut d'avis de les laisser s'épuiser
d'elles-mêmes.
--Ne sommes-nous pas là, disait-il, pour en régler le cours, et au
besoin l'arrêter?
La vie continua de la sorte à l'hôpital, pendant une heureuse année. Le
dix-septième anniversaire de Pierre fut fêté en grande pompe. Après
avoir terminé ses études par de brillants examens, il venait de se faire
inscrire comme étudiant à l'Académie de médecine, estimant qu'aucune
carrière ne pouvait être aussi honorable pour lui que celle de son père;
son devoir n'était-il pas, d'ailleurs, de travailler sous ses ordres, et
de le remplacer à l'hôpital, quand serait venu l'âge du repos?
Volodia, depuis un an, l'avait précédé dans cette voie, ne rêvant pas
d'autre bonheur que d'être le second et l'ami de son cher Pierre,
pendant le reste de sa vie.
Après la fête de famille, tout intime, un grand dîner réunit le soir
ceux qui servaient sous le ordres de Korzof et tout ce qui de près ou
de loin, parmi les relations même les plus éloignées, avait contribué à
l'éducation de celui qui entrait de ce jour dans sa carrière d'homme.
La joie des convives était sincère; cette famille en qui s'étaient
concentrés les plus nobles sentiments, était l'objet de l'amour et du
respect universels; l'espoir de voir se perpétuer la tradition de tant
de vertus était bien fait pour inspirer la satisfaction; ce jour fut
dans la vie des enfants une date inoubliable.
Le lundi suivant, Korzof rentra soucieux; un nombre considérable de
malades s'était présenté la veille à l'admission, tous présentant les
mêmes symptômes bizarres d'une maladie oubliée depuis de longues années,
et qui venait de faire une apparition dans des provinces éloignées.
Jusqu'alors, rien n'indiquait qu'elle dût se révéler à Pétersbourg, où
on ne l'avait encore pas étudiée, si ce n'est à l'état de cas isolés et
sans gravité.
Interrogé par sa femme, Dmitri, pour la première fois de sa vie, essaya
de lui cacher la vérité, et prétexta un surcroît de fatigue, causé par
le nombre considérable des malades qu'il avait examinés ce jour-là.
Nadia était si bien habituée à croire son mari qu'elle accepta cette
explication, mais le lendemain, l'hôpital étant plein, lorsqu'elle vit
sur son visage la même expression anxieuse, elle se sentit troublée;
elle fit quelques questions, et rencontra une volonté évidente de ne pas
lui donner de réponse claire. Dès lors, elle redouta quelque calamité;
mais sortant peu, elle n'avait pas encore eu l'occasion de s'éclairer au
dehors, lorsque le troisième jour, Pierre en rentrant du cours dit tout
à coup à Korzof:
--Est-ce vrai, mon père, que la peste s'est déclarée à
Saint-Pétersbourg, et qu'elle nous a déjà enlevé plusieurs malades?
Nadia s'était arrêtée à la place où elle se trouvait. Très-pâle, elle
regardait son mari, attendant sa réponse avec une angoisse inexprimable.
--C'est vrai, dit Korzof. J'espérais pouvoir vous le cacher encore. La
peste est ici, et nous en avons perdu onze malades depuis dimanche.
--Sur combien? demanda Nadia, toujours immobile.
--Sur dix-sept, entrés avec l'infection; mais demain ou après-demain
toutes les salles seront contaminées. J'ai donné ordre qu'on ne laisse
plus entrer personne, que des pestiférés; il est inutile d'exposer des
gens à mourir d'un mal pire que celui dont ils souffrent. On construit
dans le jardin un baraquement qui nous sera fort utile, et nous pourrons
alors, après les avoir désinfectées, rendre nos salles à leur véritable
destination.
Il parlait pour s'étourdir et pour étourdir sa femme, pour l'empêcher de
prononcer certaines paroles, qu'il devinait sur ses lèvres. Pierre
baissa la tête; il avait entendu les récits qui couraient par la ville,
il connaissait l'effroyable danger qui menaçait les siens.
Dans ce silence, ils entendaient distinctement les coups de marteau des
charpentiers, qui travaillaient à la construction de planches destinée à
abriter les malheureux, et peut-être, grâce à l'air pur qu'ils
respireraient, à les sauver. Le jeune homme sortit, pour aller voir les
progrès du baraquement. Korzof et sa femme restèrent seuls.
--Dmitri, fit Nadia... elle s'arrêta.
Il la regardait, et elle lut dans ses yeux ce qu'elle craignait d'y
voir, en même temps qu'elle eût rougi d'y voir autre chose.
--Oui, répondit-il à son regard. Mais vous allez partir.
--Jamais, fit-elle en posant avec fermeté sa main sur le bras de son
mari. Jamais, puisque tu restes.
--Envoie les enfants, alors.
--Ils n'y consentiront pas.
Ils se turent. Le bruit des marteaux retentissait de plus en plus
bruyant. Korzof s'approcha de la fenêtre et vit son fils armé d'un
maillet qui travaillait comme un simple manoeuvre.
--Dmitri, reprit Nadia, c'est très-dur!
--C'est le devoir, répondit-il, en lui prenant la main, qu'il garda.
--Ah! soupira-t-elle, si j'avais su!...
--Tu l'aurais fait tout de même! D'ailleurs, cela ou autre chose!...
--Non, ceci est plus dur. Autre chose, on ne sait ni quand ni comment,
tandis que ceci... et puis ces souffrances horribles, car c'est
horrible, n'est-ce pas?
--On le dit, fit le docteur en détournant son visage, mais je te
répéterai ce que je viens de dire: cela ou autre chose!... Et puis, il y
en a qui en réchappent! Et enfin, pourquoi l'aurais-je plutôt que les
internes, plutôt que tout autre? Ne sommes-nous pas dans d'excellentes
conditions hygiéniques?
--Oui, sans doute, mais tu les verras chaque jour...
--Nadia, fit-il à voix basse, c'est le devoir; nous l'avons voulu, nous
le voulons encore, nous le voudrons jusqu'au dernier jour, ce jour
fût-il demain, ou ne dût-il arriver que dans trente ans.
--C'est juste, dit-elle avec un profond soupir. Mais je ne savais pas à
quel point je t'aime!
Les enfants furent prévenus qu'ils allaient partir pour Spask; mais
Pierre refusa obstinément de quitter son père.
--Quel drôle de médecin je ferais, dit-il, si je quittais mon poste au
moment du danger! Volodia se moquerait de moi!
Sophie refusa également d'abandonner ses parents, Marthe se mit à rire
quand on lui en fit la proposition. Ces êtres vaillants et jeunes
avaient en eux tant de force et de vie qu'ils ramenèrent la sérénité et
même la gaieté dans le coeur de Korzof et de sa femme.
Les nouvelles étaient mauvaises cependant; la mortalité augmentait tous
les jours; on ne voyait plus que des figures renversées et des gens
inquiets qui à la moindre démangeaison, au moindre bouton, se croyaient
pestiférés et faisaient leur testament.
Les classes aisées étaient, comme toujours, presque épargnées par le
fléau; cependant quelques cas mortels, absolument inexplicables,
achevèrent d'effrayer la population.
Dès les premiers jours, Nadia avait renoncé à toute communication
personnelle avec le dehors, afin de ne point encourir la responsabilité
de quelque accident parmi ses amis et ses proches.
Les semaines passèrent; Korzof, toujours ferme et bien portant, ne se
refusait à aucune fatigue, et maintenait par son exemple le courage dans
les rangs de ses aides et de ses infirmiers; aucun d'eux n'avait encore
été atteint, ce qui parlait hautement en faveur de la bonne tenue
matérielle et morale de cette maison vraiment unique. À force de vivre
dans le péril, les habitants de l'hôpital avaient fini par se croire
indemnes, et même on plaisantait de ceux des Pétersbourgeois qui,
garantis par toutes les précautions imaginables, trouvaient moyen
d'attraper la peste, et avaient la chance de n'en pas mourir.
Le nombre des malades décroissait, et l'épidémie semblait devoir bientôt
finir. C'est alors qu'une grande fatigue tomba sur la famille Korzof
tout entière. Ils semblaient avoir usé leurs forces dans la résistance
qu'ils avaient si vaillamment opposée à la contagion. Le docteur
lui-même était devenu moins prudent.
Un matin, il s'éveilla tard; un sommeil de plomb l'avait assailli la
veille et jeté dans son lit presque sans qu'il en eût conscience. Il se
mit sur son séant et regarda autour de lui, comme si les objets, si
familiers cependant, lui étaient devenus soudainement étrangers. Il
passa la main sur son front, avec une étrange sensation de torpeur et de
faiblesse; puis sentant quelque chose qui le gênait, il toucha du doigt
sa poitrine près de l'aisselle et resta immobile; sa pensée venait de
plonger dans un gouffre sans fond, dont jamais aucune puissance humaine
ne pouvait plus le retirer. Il avança l'autre main vers la sonnette
placée auprès de son lit. Ce fut Nadia qui parut; le regard qu'elle jeta
sur son mari lui apprit d'un seul coup la vérité tout entière, et elle
se jeta vers lui, les bras ouverts...
--Ne me touche pas, dit Korzof, en mettant dans ses yeux que fermait une
indicible lassitude, toute la tendresse d'une dernière supplication. Ne
me touche pas si tu m'aimes. Empêche les enfants d'entrer, et fais
chercher le vieux médecin.
Sans faire d'objection, Nadia retourna dans la pièce voisine, donna à
Marthe et à Sophie une commission qui devait les tenir éloignées
plusieurs heures, avertit Pierre qu'il s'attardait et que l'heure était
venue d'aller à son cours, répondit à leurs questions que leur père
était bien et qu'il allait se lever, puis envoya prévenir le médecin que
réclamait son mari et retourna près de lui. Très-abattu, il eut encore
la force de lui sourire, puis il ferma les yeux et s'endormit.
Quand le vieux docteur arriva, il n'eut pas besoin de constater
l'existence du bouton de la peste pour savoir que son chef était perdu.
Depuis six semaines, il avait vu trop de ces visages pour s'y méprendre
un instant. Le personnel fut averti, on envoya chercher toutes les
sommités médicales de Pétersbourg, qui se hâtèrent d'accourir et tinrent
consultation.
--Il ne souffrira pas longtemps, dit l'un d'eux; c'est tout ce que la
nature peut faire pour lui maintenant.
Le lendemain matin, Nadia, qui ne l'avait pas quitté une minute, vit la
respiration de son mari se ralentir, puis se manifester à de longs
intervalles... Elle en attendait chaque fois le retour avec une angoisse
sans bornes... elle attendit longtemps... la respiration ne revint pas.
--C'est fini! fit-elle à vois, basse au vieux docteur qui la regardait,
les yeux pleins de larmes; il ne me le défendra plus maintenant! Je puis
l'embrasser.
Les yeux secs, elle se penchait déjà vers le corps de Korzof. Le médecin
la prit par le bras et l'arrêta.
--Vos enfants! dit-il simplement.
--Ah! c'est vrai! j'ai mes enfants, fit-elle d'un ton indifférent.
Et elle se laissa emmener sans résistance.