M. de Pavol me regarda avec une surprise manifeste.

«Ah! vraiment, ma nièce! voilà une manière un peu crue d'exprimer votre

pensée. Vous ne vous entendiez donc pas avec Mme de Lavalle?

--Pas du tout. Elle était très désagréable et m'a battue plus d'une

fois. Demandez au curé, qu'elle a mis à la porte à cause de moi parce

qu'il défendait mes intérêts. Et comment se fait-il, mon oncle, que vous

m'ayez laissée si longtemps avec elle? C'était une femme du peuple, et

vous ne l'aimiez pas.

--Quand vos parents sont morts, Reine, ma femme était très malade, et je

fus trop heureux que ma belle-soeur voulût bien se charger de vous. Je

vous revis lorsque vous aviez six ans; vous paraissiez alors gaie et

bien soignée, et depuis, ma foi! je vous avais presque oubliée. Je le

regrette vivement aujourd'hui, puisque vous n'étiez pas heureuse.

--Vous me garderez toujours auprès de vous maintenant, mon oncle?

--Certes, oui, répondit M. de Pavol presque avec vivacité.

--Quand je dis toujours..., je veux dire jusqu'à mon mariage, car je me

marierai bientôt.

--Vous vous marierez bientôt! Comment, vous sortez à peine de nourrice

et vous parlez vous marier! Le mariage est une sotte invention,

apprenez cela, ma nièce.

--Pourquoi donc?

--Les femmes ne valent pas le diable!» répondit mon oncle d'un accent

convaincu.

Je me rejetai, saisie, dans mon coin, tout en pensant que cette

appréciation n'était pas bien flatteuse pour ma tante de Pavol. Quand

j'eus ruminé la sentence de mon oncle, je repris:

«Mais puisque j'épouserai un homme, cela m'est parfaitement égal que les

femmes ne valent pas le diable. Mon mari se débrouillera avec moi comme

il pourra.

--Voilà de la logique. Vous savez raisonner, à ce qu'il paraît! Les

jeunes filles ont la rage de se marier, c'est connu.

--Ma cousine partage donc mes idées?

--Oui, répondit mon oncle, assombri.

--Ah! tant mieux! dis-je en me frottant les mains. Est-elle grande, ma

cousine?

--Grande et belle, répliqua M. de Pavol avec complaisance, une véritable

déesse et la joie de mes yeux. Du reste, vous allez la voir dans un

instant, car nous arrivons.»

Nous tournions en effet dans une avenue de grands ormes qui conduisait

au château.

Ma cousine nous attendait sur le perron. Elle me reçut dans ses bras

avec la majesté d'une reine qui accorde une grâce à ses sujets.

«Dieu, que vous êtes belle!» dis-je en la regardant avec stupéfaction.

Certes, il est rare de rencontrer des beautés incontestables, mais celle

de ma cousine s'imposait et ne pouvait être discutée. Elle ne plaisait

pas toujours, sa physionomie étant hautaine et parfois un peu dure, mais

ceux même qui l'admiraient le moins étaient obligés de dire avec mon

oncle:

«Elle est diablement belle!»

Elle avait des cheveux bruns plantés bas sur le front, un profil grec

d'une pureté parfaite, une carnation superbe, des yeux bleus avec des

cils foncés et des sourcils bien dessinés. Grande, forte, avec la

poitrine très développée, elle eût porté plus de dix-huit ans si sa

bouche, malgré un arc un peu dédaigneux qui menaçait de trop s'accentuer

plus tard, n'avait eu des mouvements enfantins dénotant une grande

jeunesse. Sa démarche et ses gestes étaient lents, un peu nonchalants,

toujours harmonieux sans aucune affectation. Un ami de M. de Pavol avait

dit un jour en riant qu'à vingt-cinq ans elle ressemblerait trait pour

trait à Junon. Le nom lui en resta.

Je me pris subitement d'une passion véritable pour ma splendide cousine,

et mon oncle s'amusait beaucoup de mon ébahissement.

«Vous n'avez donc jamais vu de jolies femmes, ma nièce?

--Je n'ai rien vu du tout, puisque j'étais enterrée vive dans un trou.

--Vous pouviez vous regarder dans la glace, Reine; M. de Conprat nous

avait bien dit que vous étiez jolie.

--Paul de Conprat? m'écriai-je.

--C'est vrai, reprit mon oncle, j'ai oublié de vous parler de lui. Il

paraît qu'il s'est réfugié au Buisson un jour d'orage?

--Je m'en souviens bien, répondis-je en rougissant.

--Viendra-t-il déjeuner lundi, Blanche?

--Oui, père; le commandant a écrit un mot aujourd'hui pour accepter

l'invitation. Qui donc vous a habillée, Reine?

--Suzon, un diminutif de ma tante pour le mauvais goût et la bêtise,

répondis-je avec dépit.

--Nous remédierons à la pénurie de votre toilette dès demain, ma nièce.

Seulement, ayez un peu plus de respect pour la mémoire de Mme de

Lavalle. Vous ne l'aimiez pas, mais elle est morte, et paix à son âme!

Venez dîner, Junon vous conduira ensuite dans vos appartements.»

Je passai une partie de la nuit à ma fenêtre, rêvant délicieusement et

contemplant les masses sombres des hauts arbres de ce Pavol, où je

devais rire, pleurer, m'amuser, me désoler, et voir ma destinée

s'accomplir.

Je me trouvais si heureuse que mon curé, ce soir-là, n'était plus dans

mes souvenirs qu'un point imperceptible.

Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia · 第 18 / 45 题