Mais je demande qu'on ne me suppose pas un coeur léger et inconstant, car
cet oubli ne fut que momentané, et, trois jours après mon arrivée au
Pavol, j'écrivis à mon curé la lettre suivante:
«Mon cher curé, j'ai tant de choses à vous dire, tant de découvertes à
vous apprendre, tant de confidences à vous faire que je ne sais par où
commencer. Figurez-vous que le ciel est plus beau ici qu'au Buisson, que
les arbres sont plus grands, que les fleurs sont plus fraîches, que tout
est plaisant, qu'un oncle est une heureuse invention de la nature, et
que ma cousine est belle comme une fée. Vous aurez beau me sermonner, me
gronder, me prêcher, mon cher curé, vous ne m'ôterez pas de la tête que
si François Ier aimait des femmes aussi belles que Blanche de Pavol,
il était doué d'un jugement bien solide. Vous-même, Monsieur le curé,
vous-même tomberiez amoureux d'elle en la voyant. Mais je vous avoue que
ses manières de reine m'intimident un peu, moi que rien n'intimide. Et
puis elle est grande.....et j'aurais bien voulu qu'elle fût petite, cela
m'eût consolée, quoique je sache aujourd'hui que ma taille, dans sa
petitesse, est souple, élégante, parfaitement proportionnée. C'est égal!
quelques centimètres de plus à ma hauteur, je vous demande un peu ce que
cela aurait fait au bon Dieu! Avouez, Monsieur le curé, que le bon Dieu
est quelquefois bien contrariant?
«Je ne vous parlerai pas de mon oncle, parce que je sais que vous le
connaissez, mais je vois déjà que je l'aimerai et que j'ai fait sa
conquête. C'est un grand bonheur d'avoir une jolie figure, mon cher
curé, beaucoup plus grand que vous ne vouliez bien me le dire; on plaît
à tout le monde, et quand je serai grand'mère, je raconterai à mes
petits-enfants que c'est là la première et ravissante découverte que
j'aie faite en entrant dans la vie. Mais nous avons le temps d'y penser.
«Bien que je marche de surprise en surprise, je suis déjà parfaitement
habituée au Pavol et au luxe qui m'entoure. Cependant, je jetterais
parfois des exclamations d'étonnement si je ne craignais pas de paraître
ridicule; je dissimule mes impressions, mais à vous, mon cher curé, je
puis confier que je suis souvent dans un grand ébahissement.
«Nous sommes allés à V... avant-hier, afin de m'acheter un trousseau,
les oeuvres de Suzon étant décidément des horreurs. Ne nous faisons pas
d'illusions, mon pauvre curé, malgré votre admiration pour certaines
robes, je suis arrivée ici fagotée, horriblement fagotée.
«Ah! que c'est plaisant une ville! je me suis extasiée, émerveillée sur
les rues, les magasins, les maisons, les églises, et Blanche s'est
moquée de moi, car elle appelle V... un trou sur une hauteur. Que dire
du Buisson, alors? Après une séance de trois heures chez la couturière
et la modiste, ma cousine, qui est très dévote, est allée à confesse et
m'a laissée faire quelques emplettes avec la femme de chambre. Mon oncle
m'avait donné de l'argent pour l'employer à des acquisitions utiles et
pratiques; mais croiriez-vous que je ne sais point apprécier l'utile et
le pratique? J'ai commencé par courir chez le pâtissier et par me
bourrer de petits gâteaux; je m'en accuse humblement, mon curé, j'ai une
passion pour les petits gâteaux. Pendant que je me livrais à cet
exercice aussi utile qu'agréable, vous en conviendrez, car, après tout,
c'est un devoir important de nourrir ce corps de boue, j'ai remarqué de
bien jolis objets dans la boutique faisant face à celle du pâtissier.
J'y suis allée aussitôt et j'ai acheté quarante-deux petits bonshommes
en terre cuite, tout ce qu'il y avait dans le magasin. Après cela, non
seulement je ne possédais plus un sou, mais j'étais fortement endettée,
ce qui m'importe peu, car je suis riche. Ma cousine a beaucoup ri, mais
mon oncle m'a grondée. Il a voulu me faire comprendre que la raison
doit lester la tête des humains, grands ou petits, qu'elle est bonne à
tout âge et que sans elle on fait des bêtises. Exemple: on achète
quarante-deux bonshommes en terre cuite, au lieu de se pourvoir de bas
et de chemises. J'ai écouté ce discours d'un air contrit et humilié, mon
cher curé, mais pendant la fin, qui était, ma foi, très bien, mon esprit
rebelle donnait à la raison un corps disgracieux, un nez long, voire
même romain, une figure sèche et grincheuse, et ce personnage
ressemblait tellement à ma tante que, séance tenante, j'ai pris la
raison en grippe. Tel a été le résultat de l'éloquence déployée par mon
oncle. En attendant, j'ai quarante-deux bonshommes pleurant, souriant,
grimaçant, disséminés dans ma chambre et je suis contente.
«Hier soir, j'ai causé avec Blanche de l'amour, Monsieur le curé. Que me
disiez-vous donc qu'il n'existait que dans les livres et qu'il ne
regardait pas les jeunes filles?... Ah! mon curé, mon curé! j'ai peur
que vous ne m'ayez bien souvent attrapée.--Nous irons dans le monde
lorsque les premières semaines de deuil seront écoulées. Mon oncle me
trouve trop jeune, mais je ne puis rester seule au Pavol. S'il en était
question, vous comprenez, Monsieur le curé, que je n'aurais plus qu'une
chose à faire: ou me jeter par la fenêtre, ou mettre le feu au château.
«Il paraît que j'ai grandement raison de m'attendre à beaucoup de
succès, car si je suis jolie, en revanche j'ai une grosse dot. Blanche
m'a appris qu'une jolie figure sans dot n'a que peu de valeur, mais que
les deux choses combinées forment un ensemble parfait et un plat rare.
Je suis donc, mon cher curé, un mets savoureux, délicat, succulent, qui
sera convoité, recherché et avalé en un clin d'oeil, si je veux bien le
permettre. Je ne le permettrai pas, soyez tranquille, à moins que...
Mais chut!
«Enfin, Monsieur le curé, j'attends lundi avec impatience, seulement je
ne vous dirai pas pourquoi. Ce jour-là, il se passera un événement qui
fait battre mon coeur, un événement qui me donne envie de pirouetter à
perte d'haleine, de lancer mon chapeau en l'air, de danser, de faire
des folies. Dieu! que la vie est une belle chose!
«Mais rien n'est parfait, car vous n'êtes pas ici et vous me manquez
bien. Je ne puis dire combien vous me manquez, mon pauvre curé!
J'aimerais tant à vous faire admirer le château et les jardins bien
entretenus qui ressemblent si peu au Buisson! J'aimerais tant à vous
faire jouir de la vie large et confortable que l'on a ici! La moindre
chose est en ordre dans ses plus petits détails, et vraiment je me crois
dans le Paradis terrestre. À chaque instant, j'ai quelque nouveau sujet
de plaisir et d'admiration, à chaque instant aussi je voudrais vous en
faire part; je vous cherche, je vous appelle, mais les échos de ce beau
parc restent muets.
«Adieu, mon cher bon curé; je ne vous embrasse pas, parce qu'on
n'embrasse pas un curé (je me demande pourquoi, par exemple!), mais je
vous envoie tout ce que j'ai dans le coeur pour vous, et ce tout est
rempli de tendresse. Je vous adore, Monsieur le curé. «REINE.»
Il est certain que je m'habituai immédiatement à l'atmosphère de luxe et
d'élégance dans laquelle j'étais brusquement transplantée. Il est
également certain que, quoique Blanche fût très aimable avec moi et
qu'elle eût décidé que nous nous tutoierions, elle m'intimida pendant
les premiers jours qui suivirent mon arrivée au Pavol. Son port de
déesse, son air un peu hautain, l'idée qu'elle avait beaucoup plus
d'expérience que moi, tout cela m'imposait et m'empêchait d'être très
libre avec elle. Mais cette impression eut la durée d'une gelée blanche
sous un soleil d'avril, et, à la suite d'une conversation que nous eûmes
le dimanche matin dans ma chambre, le prestige dont je l'avais parée
disparut entièrement.
J'étais encore dans mon lit, sommeillant à moitié, me dorlotant avec
béatitude, ouvrant de temps en temps un oeil pour contempler avec
ravissement ma chambre gaie et confortable, mes petits bonshommes en
terre cuite et les arbres que je voyais par ma fenêtre ouverte. Blanche
entra chez moi, vêtue d'une robe traîtante, les cheveux sur les épaules
et le front soucieux.
«Aussi belle que la plus belle des héroïnes de Walter Scott! dis-je en
la regardant avec admiration.
--Petite Reine, me dit-elle en s'asseyant sur le pied de mon lit, je
viens causer avec toi.
--Tant mieux. Mais je ne suis pas bien éveillée et mes idées s'en
ressentiront.
--Même s'il est question de mariage? reprit Blanche, qui connaissait
déjà mon opinion sur ce grave sujet.
--De mariage? Me voilà très éveillée, dis-je en me redressant
subitement.
--Tu désires te marier, Reine?
--Si je désire me marier!... Quelle question! Je crois bien, et le plus
tôt possible. J'adore les hommes, je les aime bien plus que les femmes,
excepté quand les femmes sont aussi belles que toi.
--On ne doit pas dire qu'on adore les hommes, dit Blanche d'un air
sévère.
--Pourquoi cela?
--Je ne sais pas trop pourquoi, mais je t'assure que ce n'est pas
convenable pour une jeune fille.
--Tant pis!... D'ailleurs, c'est mon avis! répondis-je en me renfonçant
sous mes couvertures.
--Enfant! dit Blanche en me regardant avec une sorte de pitié qui me
parut assez offensante. Je suis venue pour te parler de mon père, Reine.
--Qu'y a-t-il?
--Voici. Comme toi, je veux me marier un jour ou l'autre; mon père a
déjà refusé plusieurs partis pour moi, mais cela m'est égal, parce que
je ne suis pas pressée. J'attendrai bien jusqu'à vingt ans; seulement je
voudrais savoir s'il s'opposera toujours à mon mariage.
--Il faut le lui demander.
--Ah! voilà, reprit Blanche, un peu embarrassée; je t'avoue que mon père
me fait peur, ou plutôt il m'intimide.»
Remplie de surprise, je me soulevai sur mon coude et j'écartai les
cheveux qui couvraient mon visage, pour mieux voir ma cousine. En ce
moment, elle dégringola des nuages olympiens sur lesquels je l'avais
placée, et, sous ce beau corps de Junon, je découvris une jeune fille
qui ne m'intimiderait plus jamais.
«Personne ne m'intimide, moi!» m'écriai-je en prenant mon oreiller pour
l'envoyer promener au milieu de la chambre.
Blanche me regarda d'un air étonné.
«Que fais-tu donc, Reine?
--Ah! c'est mon habitude... Quand j'étais au Buisson, je jetais toujours
mon oreiller n'importe où pour faire enrager Suzon, que cette façon
d'agir mettait hors d'elle.
--Comme Suzon n'est pas ici, je te conseille de renoncer à cette
habitude. Pour en revenir à ce que nous disions, te sens-tu le courage
d'avoir avec mon père une discussion sur le mariage, qu'il critique sans
cesse?
--Oui, oui, je suis très forte sur la discussion, tu verras! Tantôt
j'attaque mon oncle, et je mène les choses rondement.»
Pendant le dîner, j'adressai une pantomime expressive à ma cousine pour
lui apprendre que j'allais entrer en lutte. Mon oncle, qui flairait
quelque danger, nous observait sous ses gros sourcils, et Blanche, déjà
déconcertée, m'engagea par un signe à rester tranquille. Mais je fis
claquer mes doigts, je toussai avec force et sautai résolument dans
l'arène.
«Mon oncle, peut-on avoir des enfants si on n'est pas marié?
--Non certainement, répondit mon oncle, que ma question parut égayer.
--Serait-ce un malheur si l'humanité disparaissait?
--Hum! voilà une question grave. Les philanthropes répondraient oui, et
les misanthropes, non.
--Mais votre avis, mon oncle?
--Je n'ai guère réfléchi à cela. Cependant, comme je trouve que la
Providence fait bien ce qu'elle fait, je vote pour la perpétuation de
l'espèce humaine.
--Alors, mon oncle, vous n'êtes pas conséquent avec vous-même quand vous
blâmez le mariage.
--Ah! ah! dit mon oncle.
--Puisqu'on ne peut pas avoir d'enfants sans être marié et que vous
votez pour la propagation du genre humain, il s'ensuit que vous devez
adopter le mariage pour tout le monde.
--Ventre Saint-Gris! reprit M. de Pavol en relevant sa lèvre d'un air si
moqueur que Blanche en devint rouge, voilà ce qui s'appelle raisonner!
Qu'est-ce donc que le mariage à votre avis, ma nièce?
--Le mariage! dis-je avec enthousiasme; mais c'est la plus belle des
institutions qui existent sur la terre! Une union perpétuelle avec celui
qu'on aime! on chante, on danse ensemble, on s'embrasse la main... Ah!
c'est charmant!
--On s'embrasse la main! Pourquoi la main, ma nièce?
--Parce que c'est..., enfin, c'est mon idée! dis-je en adressant un
sourire plein de mystères à mon passé.
--Le mariage est une institution qui livre une victime à un bourreau,
grogna mon oncle.
--Ah!!!
Junon et moi, nous protestâmes avec la plus grande énergie.
«Quelle est la victime, mon père?
--L'homme, parbleu!
--Tant pis pour les hommes, répliquai-je d'un ton décidé, qu'ils se
défendent! Pour moi, je suis prête à me transformer en bourreau.
--Où voulez-vous en venir maintenant, mesdemoiselles!
--À ceci, mon oncle: c'est que Blanche et moi nous sommes les partisans
dévoués du mariage, et que nous avons résolu de mettre nos théories en
pratique. Je désire que ce soit le plus tôt possible.
--Reine! cria ma cousine, stupéfaite de mon audace.
--Je ne dis que la vérité, Blanche; seulement, tu veux bien attendre,
mais moi je n'ai aucune patience.
--Vraiment, ma nièce! Je suppose cependant que vous n'avez pas
d'inclination?
--Naturellement, dit Blanche en riant, elle ne connaît pas une âme!»
Depuis mon arrivée au Pavol, j'avais beaucoup réfléchi à mon amour et à
M. de Conprat, et je m'étais demandé plusieurs fois si je devais révéler
à ma cousine l'intime secret de mon coeur. Mais, toutes réflexions
faites, je me décidai, dans cette circonstance, à rompre avec tous mes
principes pour m'unir à l'Arabe et trouver avec lui que le silence est
d'or. Toutefois, devant l'assertion de Blanche et malgré ma ferme
résolution de garder mon secret, je fus sur le point de le divulguer,
mais je réussis à surmonter la tentation de parler.
«Dans tous les cas, j'aimerai un jour ou l'autre, car on ne peut pas
vivre sans aimer.
--En vérité! Où avez-vous pris ces idées, Reine?
--Mais, mon oncle, c'est la vie, répondis-je tranquillement. Voyez un
peu les héroïnes de Walter Scott: comme elles aiment et sont aimées!
--Ah!... est-ce le curé qui vous a permis de lire des romans et qui
vous a fait un cours sur l'amour?
--Mon pauvre curé! l'ai-je fait enrager à propos de cela! Quant aux
romans, mon oncle, il ne voulait pas m'en donner, il avait même emporté
la clef de la bibliothèque, mais je suis entrée par la fenêtre en
cassant une vitre.
--Voilà qui promet! Ensuite, vous vous êtes empressée de rêver et de
divaguer sur l'amour?
--Je ne divague jamais, surtout là-dessus, car je connais bien ce dont
je parle.
--Diable! dit mon oncle en riant. Cependant vous venez de nous dire que
vous n'aimiez personne!
--C'est certain! répliquai-je vivement, assez confuse de mon pas de
clerc. Mais ne pensez-vous pas, mon oncle, que la réflexion peut
suppléer à l'expérience?
--Comment donc! j'en suis convaincu, surtout sur un sujet pareil. Et
puis, vous m'avez l'air d'avoir une tête assez bien organisée.
--Je suis logique, mon oncle, simplement.
Dites moi, on n'aime jamais un autre homme que son mari?
--Non, jamais, répondit M. de Pavol en souriant.
--Eh bien! puisqu'on n'aime jamais un autre homme que son mari, qu'on
aime toujours naturellement son mari d'amour et qu'on ne peut pas vivre
sans aimer, j'en conclus qu'il faut se marier.
--Oui, mais pas avant d'avoir atteint l'âge de vingt et un ans,
mesdemoiselles.
--Cela m'est égal, répondit Blanche.
--Mais moi, ça ne m'est pas égal du tout. Jamais je n'attendrai cinq
ans!
--Vous attendrez cinq ans, Reine, à moins d'un cas extraordinaire.
--Qu'appelez-vous un cas extraordinaire, mon oncle?
--Un parti si convenable sous tous les rapports que ce serait absurde de
le refuser.»
Cette modification au programme de mon oncle me fit tant de plaisir que
je me levai pour pirouetter.
«Alors je suis sûre de mon affaire!» criai-je en me sauvant.
Je me réfugiai dans ma chambre, où Junon apparut bientôt d'un air
majestueux.
«Comme tu es effrontée, Reine!
--Effrontée! C'est ainsi que tu me remercies quand j'ai fait ce que tu
as voulu?
--Oui, mais tu dis les choses si carrément!
--C'est ma manière, j'aime les choses carrées.
--Ensuite, on eût dit que tu voulais taquiner mon père.
--Je serais désolée de le contrarier; il me plaît, avec sa figure
moqueuse, et je l'aime déjà passionnément. Mais ne changeons pas la
question, Blanche; c'est lui qui nous fait enrager en protestant contre
le mariage, et enfin tu sais ce que tu voulais savoir.
--Certainement», répondit Blanche d'un air rêveur.
M. de Pavol apprit bientôt à ses dépens que si les femmes ne valent pas
le diable, les petites filles ne valent pas mieux et foulent aux pieds
sans sourciller les idées d'un père et d'un oncle.
X
Le lundi matin, je me levai avec le sentiment d'un bonheur très vif.
Dans la nuit, j'avais rêvé à Paul de Conprat, et je m'étais éveillée en
jetant un cri de joie.
Le plaisir de mettre pour la première fois une robe telle que je n'en
avais jamais eu ajoutait encore à mon allégresse, et, lorsque je fus
habillée, je me contemplai longuement dans une admiration silencieuse.
Puis je me pris à tourbillonner dans un accès de bonheur exubérant, et
je faillis renverser mon oncle dans un corridor.
«Où courez-vous ainsi, ma nièce?
--Dans les chambres, mon oncle, pour me voir dans toutes les glaces.
Voyez comme je suis bien!
--Pas mal, en effet.
--N'est-ce pas que ma taille est jolie avec une robe bien faite?
--Charmante! répondit M. de Pavol, que ma joie paraissait enchanter et
qui m'embrassa sur les deux joues.
--Ah! mon oncle, que je suis heureuse! M'est avis, comme disait Perrine,
que le cas extraordinaire se présentera bientôt.»
Là-dessus je disparus et me précipitai comme une trombe dans la chambre
de Junon.
«Regarde! criai-je en tournant si vivement sûr moi-même que ma cousine
ne pouvait voir qu'un tourbillon.
--Reste un peu tranquille, Reine, me dit-elle avec son calme habituel.
Quand donc seras-tu pondérée dans tes mouvements? Oui, ta robe va bien.
--Regarde quel petit pied, dis-je en tendant la jambe.
--Ô coquette innée! s'écria Blanche en riant. Qui aurait cru qu'un loup
comme toi en serait déjà arrivé à un tel point de coquetterie?
--Tu verras bien autre chose, répondis-je gravement. Je sais, vois-tu,
que la coquetterie est une qualité, une sérieuse qualité.
--C'est la première fois que je l'entends dire. Qui t'a appris cela? Ce
n'est pas ton curé, je suppose?
--Non, non, mais quelqu'un qui s'y connaissait bien. Avons-nous d'autres
personnes que les de Conprat à déjeuner, Blanche?
--Oui, le curé et deux amis de mon père.»
Nous nous installâmes dans le salon en attendant nos convives, et
bientôt mon oncle arriva, accompagné du commandant de Conprat, auquel il
me présenta.
Mon Dieu, l'excellente figure que celle du commandant!
Il avait les yeux limpides comme ceux d'un enfant, avec des moustaches
et des cheveux blancs comme la neige; une physionomie si bonne, si
bienveillante, qu'il me rappela mon curé, bien qu'il n'y eût entre eux
aucune ressemblance véritable. Je me sentis aussitôt attirée vers lui,
et je vis que la sympathie était réciproque.
«Une petite parente dont j'ai entendu parler, me dit-il en me prenant
les mains; permettez-moi de vous embrasser, mon enfant, j'ai été l'ami
de votre père.»
Je me laissai embrasser de bonne grâce, non sans me dire tout bas qu'il
serait bien préférable que son fils le remplaçât dans cette opération
délicate.
Enfin, il entra!... et j'aurais bien échangé ma dot entière et ma jolie
robe par-dessus le marché contre le droit de courir à lui et de
l'embrasser à grands bras.
Il donna une poignée de main à ma cousine et me salua cérémonieusement
que je restai interdite.
«Donnez-moi donc la main, dis-je; vous savez bien que nous nous
connaissons.
--J'attendais votre bon plaisir, mademoiselle.
--Quelle bêtise!
--Eh bien, Reine! gourmanda mon oncle.
--Une fleur un peu sauvage, dit le commandant en me regardant avec
amitié, mais une jolie fleur, vraiment!
Ces paroles ne réussirent pas à dissiper l'irritation que j'éprouvais
sans trop savoir pourquoi, et je restai quelque temps silencieuse dans
mon coin, à observer M. de Conprat, qui causait gaiement avec Blanche.
Ah! qu'il me plaisait! et que le coeur me battait pendant que je
retrouvais en lui ce bon rire, ces dents blanches, ces yeux francs
auxquels j'avais tant rêvé dans mon affreuse vieille maison! Et ma
tante, mon curé, Suzon, le jardin mouillé, le cerisier dans lequel il
avait grimpé défilaient dans mes souvenirs comme des ombres fugitives.
Bientôt je me mêlai à la conversation, et j'avais recouvré une partie de
ma bonne humeur quand nous passâmes dans la salle à manger.
Placée entre le curé et M. de Conprat, j'attaquai immédiatement
celui-ci.
«Pourquoi n'êtes-vous pas revenu au Buisson? lui dis-je.
--Je n'ai pas été libre de mes actions, ma cousine.
--L'avez-vous regretté au moins?
--Vivement, je vous assure.
--Pourquoi donc ne me donniez-vous pas la main en arrivant?
--Mais c'était à vous de le faire, mademoiselle, selon l'étiquette.
--Ah! l'étiquette! vous n'y pensiez pas là-bas!
--Nous étions dans des conditions particulières et loin du monde, à coup
sûr! répondit-il en souriant.
--Est-ce que le monde empêche d'être aimable?
--Mais pas précisément; seulement, les convenances répriment souvent
l'élan de l'amitié.
--C'est bien niais!» dis-je d'un ton bref.
Mais je fus assez satisfaite de l'explication pour retrouver tout mon
entrain. Toutefois, je m'aperçus, en causant avec lui, qu'il n'attachait
point la même importance que moi aux paroles qu'il m'avait dites au
Buisson. Mais j'étais si heureuse de le voir, de lui parler, que, dans
le moment, cette petite déception glissa sur mon âme sans entamer sa
sécurité.
M. de Conprat nous apprit qu'il y aurait plusieurs bals dans le mois
d'octobre.
«J'en suis charmée, répondit Junon.
--Tu m'apprendras à danser, dis-je en sautant déjà sur ma chaise.
--Je demande à être professeur, s'écria Paul de Conprat.
--Paul est un valseur émérite, dit le commandant; toutes les femmes
désirent valser avec lui.
--Et puis il est charmant!» répliquai-je avec onction.
Le commandant et son fils se mirent à rire; le curé et les deux amis de
mon oncle me regardèrent en souriant et en hochant la tête d'une façon
paternelle. Mais le visage de M. de Pavol prit une expression
mécontente, et ma cousine releva ses sourcils par un mouvement qui lui
était particulier quand quelque chose lui déplaisait, mouvement rempli
d'un tel dédain que j'eus la sensation pénible d'avoir dit une bêtise.
Après le déjeuner, nous circulâmes dans les bois; j'avais retrouvé ma
gaieté et je parlais sans m'arrêter, m'amusant à contrefaire la tournure
et l'accent d'un de nos convives dont les ridicules m'avaient frappée.
«Reine, que tu es mal élevée! disait Blanche.
--Il parle ainsi», répondis-je en me pinçant le nez pour imiter la voix
de ma victime.
Et M. de Conprat riait; mais Junon s'enveloppait dans une dignité
imposante qui ne me troublait pas le moins du monde.
Il arriva un moment où je me trouvai près de lui pendant que ma cousine
marchait devant nous d'un air nonchalant. Je m'aperçus qu'il la
regardait beaucoup.
«Qu'elle est belle, n'est-ce pas?» lui dis-je dans l'innocence de mon
coeur.
--Belle, bien belle!» répondit-il d'une voix contenue qui me fit
tressaillir.
Un doute et un pressentiment me traversèrent l'esprit; mais, à seize
ans, ces sortes d'impressions s'envolent et disparaissaient comme les
papillons qui voltigeaient autour de nous, et je fus d'une gaieté folle
jusqu'au moment où nos invités prirent congé de M. de Pavol.
Quand ils furent partis, mon oncle se retira dans son cabinet et me fit
comparaître devant lui.
«Reine, vous avez été ridicule!
--Pourquoi donc, mon oncle?
--On ne dit pas à un jeune homme qu'il est charmant, ma nièce.
--Mais puisque je le trouve, mon oncle.
--Raison de plus pour ne pas le dire.
--Comment! repartis-je, interloquée. Alors je devais dire que je le
trouvais anticharmant?
--Vous ne deviez pas aborder ce sujet. Ayez l'opinion qu'il vous plaira
d'avoir, mais gardez-la pour vous.
--C'est pourtant bien naturel de dire ce qu'on pense, mon oncle!
--Pas dans le monde, ma nièce. La moitié du temps, il faut dire ce que
l'on ne pense pas et cacher ce que l'on pense.
--Quelle affreuse maxime! dis-je avec horreur. Jamais je ne pourrai la
pratiquer.
--Vous y arriverez; mais en attendant, conformez-vous à l'étiquette.
--Encore l'étiquette!» répondis-je en m'en allant de mauvaise humeur.
Le soir, en rêvant à ma fenêtre, ainsi que j'en avais pris l'habitude,
mes rêves furent troublés par une sourde inquiétude que je n'arrivai pas
à bien définir. Je méditai sur cette journée, attendue avec tant
d'impatience, et je ne pus pas me dissimuler que les choses ne s'étaient
point passées comme je l'avais désiré. Qu'avais-je espéré? Je n'en
savais rien, mais je me débitai à moi-même un long discours pour me
convaincre que M. de Conprat était amoureux de moi, et ma péroraison se
termina par un attendrissement de mauvais augure.
Néanmoins, le lendemain, mes inquiétudes avaient entièrement disparu,
mais, dans l'après-midi, je reçus une longue missive de mon curé,
missive remplie de bons conseils et se terminant ainsi:
«Petite Reine, votre lettre est venue me consoler et me réjouir dans ma
solitude, ne vous lassez pas de m'écrire, je vous en prie. Je ne sais
que devenir sans vous et je n'ose aller au Buisson de peur de pleurer
comme un enfant. Je me reproche mon égoïsme, car vous êtes heureuse,
mais, comme le dit l'Écriture, la chair est faible, et mon presbytère,
mes devoirs, mes prières n'ont pu encore me consoler.
«Adieu, cher bon petit enfant, mon dernier mot sera pour vous dire:
Méfiez-vous de l'imagination.»
Et cette phrase produisit une impression désagréable sur mon esprit
ébranlé.