Je me réfugiai au presbytère immédiatement après la mort de ma tante,
qui, pas une fois pendant sa maladie, ne demanda à me voir, et que Suzon
soigna avec beaucoup de dévouement.
Le curé avait écrit à M. de Pavol pour lui apprendre que Mme de
Lavalle était malade, mais les progrès du mal furent si rapides que mon
oncle reçut la dépêche lui annonçant le dénouement fatal avant d'avoir
pu répondre à la lettre du curé. Il télégraphia aussitôt pour nous
prévenir qu'il lui serait impossible d'assister au service funèbre.
Le lendemain, nous reçûmes une lettre dans laquelle il disait que,
imparfaitement remis d'un accès de goutte, il ne viendrait pas au
Buisson. Il priait le curé de me conduire quelques jours plus tard à
C..., espérant être assez bien pour venir m'y chercher.
Ma tante fut enterrée sans faste et sans cérémonie. Elle n'était pas
aimée et partit pour l'autre monde sans un grand cortège de sympathies.
Je revins de l'enterrement en faisant beaucoup d'efforts pour éprouver
un peu de désolation, mais sans pouvoir y parvenir. Quelles que fussent
les remontrances de ma conscience, un sentiment de délivrance s'agitait
dans ma tête et dans mon coeur. Cependant, si j'avais connu le mot d'un
homme célèbre, je me le serais certainement approprié, et j'affirme que
j'aurais crié dans un superbe accès de misanthropie:
«Je ne sais pas ce qui se passe dans le coeur d'une misérable, mais je
connais celui d'une honnête petite fille, et ce que j'y vois
m'épouvante!»
Mais, ce mot m'étant totalement inconnu, je ne pus pas m'en servir pour
satisfaire aux mânes de ma tante.
Mon oncle avait fixé le jour de mon départ au 10 août, nous étions au 8,
et je passai ces deux jours avec le curé, dont la bonne figure
s'altérait d'heure en heure à la pensée de notre séparation.
Le mardi matin, il me fit préparer un excellent déjeuner, et nous nous
installâmes une dernière fois en face l'un de l'autre pour essayer de
prendre des forces. Mais chaque bouchée nous étouffait, et j'avais
toutes les peines du monde à retenir mes larmes.
La nuit, pour le pauvre curé, s'était passée sans sommeil. Il avait trop
de chagrin pour dormir, et d'ailleurs, ne pouvant m'accompagner à C...,
il avait écrit à mon oncle une lettre de dix-sept pages dans laquelle,
comme je l'appris plus tard, il énumérait mes qualités, petites, grandes
et moyennes. De défauts, il n'était point question.
«Mon cher petit enfant, me dit-il après un long silence, vous
n'oublierez pas votre vieux curé?
--Jamais, jamais! dis-je avec élan.
--Vous n'oublierez pas non plus mes conseils. Méfiez-vous de
l'imagination, petite Reine. Je la compare à une belle flamme qui
éclaire, vivifie une intelligence lorsqu'on la nourrit discrètement;
mais si on lui donne trop d'aliments, elle devient un feu de joie qui
embrase la maison, et l'incendie laisse derrière lui de la cendre et des
scories.
--Je m'efforcerai de gouverner la flamme avec sagesse, monsieur le curé;
mais je vous avoue que j'aime assez les feux de joie.
--Oui, mais gare à l'incendie! Ne jouons pas avec le feu, Reine.
--Rien qu'un petit feu de joie, monsieur le curé, c'est charmant! Et si
on a peur de l'incendie, on jette un peu d'eau froide sur le foyer.
--Mais où trouve-t-on l'eau froide, ma petite?
--Ah! je n'en sais rien encore, mais je l'apprendrai peut-être un jour.
--Plaise à Dieu que! non! s'écria le curé. L'eau froide, mon cher petit
enfant, ce sont les désillusions et les chagrins, et je prierai chaque
jour ardemment pour qu'ils soient écartés de votre route.»
Les larmes me gagnaient en entendant mon curé parler ainsi, et j'avalai
un grand verre d'eau pour calmer mon émotion.
«Avant de vous quitter, repris-je, je dois vous prévenir que je me crois
un goût très prononcé pour la coquetterie.
--C'est là le point faible chez toutes les femmes, je sais cela, dit le
curé avec son bon sourire, mais pas trop n'en faut, Reine. Du reste, la
fréquentation du monde vous apprendra à équilibrer vos sentiments, et
votre oncle, d'ailleurs, saura bien vous guider.
--Que ce doit être charmant, le monde, monsieur le curé! et je suis sûre
de plaire, étant si jolie...
--Sans doute, sans doute, mais défiez-vous des compliments exagérés,
défiez-vous de la vanité.
--Bah! c'est si naturel d'aimer à plaire, il n'y a aucun mal à cela.
--Hum! voilà une morale un peu lâche, répondit le curé en s'ébouriffant
les cheveux. Enfin, ces raisonnements sont de votre âge, et, Dieu merci!
vous n'en êtes point encore à dire avec l'Ecclésiaste: Tout est vanité,
et rien que vanité!
--Que cet Ecclésiaste est exagéré! Et puis, il est si vieux! J'imagine
que ses idées doivent être bien surannées.
--Allons, allons, laissons cela. Je sais bien que l'Écriture sainte et
les pensées d'un pauvre curé de campagne ne peuvent pas être comprises
par une fille jeune, jolie, et qui me semble assez éprise de sa figure.»
Il me regarda en souriant, mais ses lèvres tremblaient, car l'heure du
départ approchait.
«Prenez garde d'avoir froid en route, Reine.
--Mais, monsieur le curé, nous sommes au mois d'août, on étouffe!
--C'est vrai, répondit le curé, qui perdait un peu la tête. Alors ne
vous couvrez pas trop, de peur d'attraper un refroidissement.»
Nous nous levâmes après avoir fait de vains efforts pour grignoter
quelques miettes de pain et de pâté.
«Que j'ai de chagrin, m'écriai-je en éclatant subitement en sanglots,
que j'ai de chagrin de vous quitter, mon cher curé!
--Ne pleurons pas, ne pleurons pas, c'est tout à fait absurde, dit le
curé, sans s'apercevoir que de grosses larmes coulaient le long de ses
joues.
--Ah! mon curé, repris-je, saisie d'un remords subit, je vous ai fait
bien enrager!
--Non, non, vous avez été la joie de ma vie, tout mon bonheur.
--Qu'allez-vous devenir sans moi, mon pauvre curé?»
Le curé ne répondit rien. Il fit quelques pas de long en large dans la
salle, se moucha fortement et réussit à dominer l'émotion qui,
l'étreignant à la gorge, ne demandait qu'à se faire jour par quelques
sanglots.
La maringote était à la porte. Perrine, dans tous ses atours, devait
m'accompagner jusqu'à C... et me mettre dans les bras de mon oncle.
Le fermier était chargé de nous conduire à la place de Suzon, qui, tout
entière à son chagrin, restait provisoirement à la garde du Buisson.
Je dis à Jean d'aller en avant, et le curé et moi nous fîmes à pied un
petit bout de chemin pour être plus longtemps ensemble.
«Je vous écrirai tous les jours, monsieur le curé.
--Je n'en demande pas tant, mon cher enfant. Écrivez-moi seulement une
fois par mois, et bien intimement.
--Je vous écrirai tout, absolument tout, même mes idées sur l'amour.
--Nous verrons ça! dit le curé avec un sourire incrédule. La vie que
vous aurez sera si nouvelle pour vous, remplie de tant de distractions,
que je ne compte pas beaucoup sur votre exactitude.»
Jean s'était arrêté pour nous attendre, et je vis qu'il fallait partir.
Je saisis les mains de mon curé en pleurant de tout mon coeur.
«La vie a de bien vilains moments, monsieur le curé!
--Ça passera, ça passera, répondit-il d'une voix entrecoupée. Adieu, mon
cher bon petit enfant, ne m'oubliez pas, et méfiez-vous, méfiez-vous...»
Mais il ne put achever sa phrase et m'aida précipitamment à monter dans
la carriole.
Je pris l'ancienne place de ma tante, écrasée d'un côté par une malle
qui n'avait plus de serrure, de l'autre par d'innombrables paquets, de
la forme la plus bizarre, confectionnés par Perrine.
«Adieu, mon curé, adieu mon vieux curé», m'écriai-je.
Il fit un geste affectueux et se détourna brusquement. À travers mes
larmes, je le vis s'éloigner à grands pas et mettre son chapeau sur sa
tête, preuve péremptoire que son moral était non seulement dans la plus
violente agitation, mais absolument sens dessus dessous.
Après avoir sangloté dix bonnes minutes, je jugeai qu'il était temps de
suivre l'avis de Perrine, laquelle répétait sur tous les tons:
«Faut se faire une raison, mamselle, faut se faire une raison!»
Je fourrai mon mouchoir dans ma poche et je me mis à réfléchir.
Vraiment, la vie est une chose bien étrange! Qui aurait cru, quinze
jours plus tôt, que mes rêves se réaliseraient si promptement et que je
verrais prochainement M. de Conprat? Cette idée séduisante chassa les
derniers nuages qui assombrissaient mon esprit, et je me pris à songer
que le firmament était beau, la vie douce, et que les tantes qui s'en
vont au ciel ou dans le purgatoire sont douées d'une raison supérieure.
Ma seconde pensée fut pour mon oncle. Je m'inquiétais extrêmement de
l'impression que j'allais produire sur lui, et j'avais conscience que la
robe noire et le singulier chapeau dont Suzon m'avait fagotée étaient
bien ridicules. Ce malheureux chapeau me causait une torture véritable,
j'entends une torture morale. Fabriqué avec du crêpe qui datait de la
mort de M. de Lavalle, il offrait l'apparence d'une galette que des
limaçons effrontés auraient choisie pour théâtre de leurs ébats. Il
m'enlaidissait évidemment, et, cette idée ne pouvant pas se supporter,
j'ôtai mon chapeau, j'en fis un bouchon et je le mis dans ma poche, dont
l'ampleur, la profondeur faisaient honneur au génie pratique de Suzon.
Ensuite j'étais tourmentée par la crainte de paraître stupide, car je
savais qu'une multitude de choses, qui semblent naturelles à tout le
monde, seraient pour moi la source de surprises et d'admirations. Je
résolus donc, pour ne point mettre mon amour-propre en péril de
moquerie, de dissimuler soigneusement mes étonnements.
Ces diverses préoccupations m'empêchèrent de trouver la route longue, et
je me croyais encore bien loin de C..., lorsque nous étions sur le point
d'y entrer. Nous nous rendîmes directement à la gare, après avoir
traversé la ville aussi rapidement que le permettaient les jambes raides
de notre cheval.
Mon oncle n'étant ni grand ni maigre, je me l'étais naturellement
figuré sec et long. Aussi fus-je assez étonnée quand je vis un bonhomme
à la démarche lourde s'approcher de la carriole et s'écrier,--si tant
est que mon oncle criât jamais:
«Bonjour, ma nièce; je crois vraiment que j'ai failli attendre.»
Il me donna la main pour descendre de voiture et m'embrassa
cordialement. Après quoi, m'examinant de la tête aux pieds, il me dit:
«Pas plus haute qu'une elfe, mais diablement jolie!
--C'est bien mon avis, mon oncle, répondis-je en baissant modestement
les yeux.
--Ah! c'est votre avis?
--Mais oui; et celui de mon curé, et celui de... Mais voici une lettre
du curé pour vous, mon oncle.
--Pourquoi n'est-il pas ici?
--Il a été retenu par plusieurs cérémonies religieuses.
--Tant pis, j'aurais été content de le voir. Vous n'avez pas de chapeau,
ma nièce?
--Si, mon oncle; il est dans ma poche.
--Dans votre poche! Pourquoi cela?
--Parce qu'il est affreux, mon oncle.
--Belle raison! A-t-on jamais vu porter son chapeau dans sa poche! On ne
voyage pas sans chapeau, ma petite. Dépêchez-vous de vous coiffer
pendant que je fais enregistrer vos bagages.»
Assez déconcertée par cette algarade, je replantai mon chapeau sur ma
tête, non sans constater qu'un voyage dans une poche n'était nullement
hygiénique pour ce spécimen de l'industrie humaine.
Après cela je fis mes adieux à Jean et à Perrine.
«Ah! mamselle, me dit Perrine, vous seriez une belle et bonne vache que
je n'aurais pas plus de chagrin en vous quittant.
--Grand merci! dis-je moitié riant, moitié pleurant. Embrassons-nous, et
adieu!»
J'embrassai les joues fermes et rouges de Perrine, sur lesquelles, je le
crains bien, plus d'un mécréant au parler doux avait déposé quelques
baisers furtifs ou retentissants.
«Adieu, Jean.
--À vous revoir, mamselle», dit Jean en riant bêtement, manière comme
une autre de manifester de l'émotion.
Quelques instants après, j'étais dans le train, assise en face de mon
oncle, absolument effarée étourdie par le mouvement de la gare et la
nouveauté de ma position.
Quand je fus un peu remise, j'examinai M. de Pavol.
Mon oncle, de hauteur moyenne, bien charpenté, avec des épaules larges,
des mains épaisses, rouges, peu soignées, n'offrait point au premier
abord un aspect aristocratique. Il avait le visage coloré, le front
haut, le nez gros et les cheveux en brosse coupés très court; les yeux
étaient petits, scrutateurs, profondément enfoncés sous des sourcils
touffus et proéminents. Mais, sous ces dehors communs, on découvrait
promptement l'homme du monde et l'homme de race. Le trait saillant de
son visage, ce qui frappait le plus chez lui, c'était sa bouche. D'un
dessin ferme, vigoureux et assez beau, quoique la lèvre inférieure fût
un peu épaisse, cette bouche avait une expression fine, ironique,
moqueuse, narquoise, gouailleuse qui démontait les moins timides et les
clouait au carreau. En l'étudiant, on oubliait complètement les
vulgarités que pouvait présenter le physique de mon oncle, ou, pour
mieux dire, on ne trouvait plus rien de vulgaire en lui, et l'on
convenait que sa nature rustique était un cadre qui faisait
admirablement ressortir cette bouche spirituelle.
Mon oncle ne parlait pas beaucoup, et toujours avec lenteur, mais le mot
portait généralement. Il se plaisait parfois à employer des expressions
énergiques qui produisait un effet d'autant plus singulier qu'elles
étaient dites lentement et posément. Il n'avait guère que soixante ans;
néanmoins, étant sujet à de fréquents accès de goutte, son esprit était
un peu alourdi par la souffrance physique. Mais, s'il n'avait plus la
vivacité de repartie d'autrefois, sa bouche, par un mouvement souvent
presque imperceptible, exprimait toutes les nuances qui existent entre
l'ironie, la finesse, la moquerie franche ou gouailleuse, et j'ai vu des
gens pulvérisés par mon oncle avant qu'il eût articulé un mot.
J'étais naturellement trop inexpérimentée pour faire immédiatement une
étude approfondie de M. de Pavol, mais je le regardais avec le plus
grand intérêt. Lui, de son côté, tout en lisant la lettre que j'avais
apportée, jetait de temps en temps un regard observateur sur moi, comme
pour constater que ma physionomie ne contredisait pas les assertions du
curé.
«Vous me regardez bien fixement, ma nièce, me dit-il; me trouveriez-vous
beau, par hasard?
--Pas le moins du monde.»
Mon oncle fit une légère grimace.
«Voilà de la franchise, ou je ne m'y connais pas. Et pourriez-vous me
dire pourquoi vous êtes si pâle?
--Parce que je meurs de peur, mon oncle.
--Peur! et de quoi?
--Nous allons si vite, c'est effrayant!
--Ah! très bien, je comprends, c'est la première fois que vous voyagez.
Rassurez-vous, il n'y a aucun danger.
--Et ma cousine, mon oncle, est-elle au Pavol?
--Certainement; elle se réjouit beaucoup de faire votre connaissance.»
Mon oncle m'adressa quelques questions sur ma tante, sur ma vie au
Buisson, puis il prit un journal et ne dit plus un mot jusqu'à notre
arrivée à V...
Nous montâmes alors dans un landau à deux chevaux, qui devait nous
conduire au Pavol. On empila comme on put mes colis grossiers dans cet
élégant véhicule, où ils faisaient une piètre figure qui m'humiliait
profondément.
À peine installé, mon oncle me donna un sac de gâteaux pour me
réconforter et se plongea dans un nouveau journal.
Cette manière de procéder commença à m'agacer.
Outre qu'il n'est pas dans ma nature de rester silencieuse très
longtemps, j'avais un grand nombre de questions à faire. De sorte que
lorsque je fus blasée sur le plaisir de me sentir emportée dans une
voiture jolie, douce, bien capitonnée, je me hasardai à rompre le
silence. «Mon oncle, dis-je, si vous vouliez ne plus lire, nous
pourrions causer un peu.
--Volontiers, ma nièce, répondit mon oncle en pliant immédiatement son
journal. Je croyais vous être agréable en vous abandonnant à vos
pensées. Sur quoi allons-nous disserter? Sur la question d'Orient,
l'économie politique, l'habillement des poupées ou les moeurs des
sapajous?
--Tout cela m'intéresse peu; et quant aux moeurs des sapajous, j'imagine,
mon oncle, que j'en sais autant que vous là-dessus.
--Très possible, en effet, répliqua M. de Pavol, assez étonné de mon
aplomb. Eh bien, choisissez votre sujet.
--Dites-moi, mon oncle, n'êtes-vous pas un peu mécréant?
--Hein! que diable dites-vous là, ma nièce?
--Je vous demande, mon oncle, si vous n'êtes pas un peu mécréant ou
sacripant?
--Vous... moquez-vous de moi? s'écria mon oncle en employant un verbe
fort peu parlementaire.
--Ne vous fâchez pas, mon oncle, c'est une étude de moeurs que je
commence, plus intéressante que celle concernant les sapajous. Je veux
savoir si ma tante avait raison; elle prétendait que tous les hommes
sont des sacripants?
--Votre tante n'avait donc pas le sens commun?
--Elle en a eu beaucoup quand elle est partie pour l'autre monde, mais
pas autrement», répondis-je tranquillement.