Que voulez-vous de moi? Dites-le-moi, je le ferai...
Silence. Silence.
Philippe serrait les poings. Il l'aurait étranglée.
Il gronde, la bouche contre la porte:
--Vous êtes à moi. Vous n'avez plus le droit de vous reprendre.
Il dit:
--Pensez-y bien! Si vous n'ouvrez, c'est fini pour
jamais.
Il dit:
--Annette, mon Annette!
Il dit, il s'emporte:
--Lâche! Tu crains de me voir. Tu n'es forte que derrière une porte
fermée.
Une voix derrière la porte dit:
--Pourquoi me torturez-vous?
Philippe, saisi, se tait.
La voix, lasse, reprend:
--Ami, vous me déchirez.
Philippe est ému; mais son orgueil blessé ne veut pas le montrer. Il
dit:
--Que demandez-vous?
Elle répond:
--Pitié.
Le ton de la voix le touche; mais il ne comprend pas.
--Qu'en avez-vous besoin?
Elle dit:
--Laissez-moi!
Sa colère rejaillit:
--Vous me chassez? fait-il.
--J'implore de vous le repos.... Le repos!... Laissez-moi seule, pendant
quelques semaines!
--Ainsi, vous ne m'aimez plus?
--Je défends mon amour.
--Contre quoi? contre qui?
--Contre vous.
--Folie!... Tu m'ouvriras.
--Non!
--Je le veux. Je te veux.
--Je ne suis pas ta proie.
Droite et fière, elle se tenait, frémissante; et son regard le
défiait, au travers de la porte. Quoiqu'il ne pût la voir, ce regard
l'atteignit. Il lui cria:
--Adieu!
Elle l'entendit partir, et son sang se glaça. Il ne pardonnerait pas.
Il ne pardonna point. Philippe ne revint plus.
Annette se répétait:
--Il le fallait, il le fallait....
Mais elle n'acceptait pas. Elle eût voulu revoir encore une fois
Philippe, lui faire comprendre doucement--(pourquoi s'était-elle
emportée?)--qu'elle ne se retirait pas de lui, qu'elle défendait
jalousement son amour, leur amour et leur fierté commune, qu'avec une
inconscience brutale il saccageait. Elle voulait qu'il leur fût donné
à tous deux de se recueillir, de se ressaisir au milieu du torrent de
passion qui les roulait avec sa boue et son écume, de juger, de
décider en claire liberté. Et s'il devait la choisir, qu'il respectât
en elle sa femme et lui....
Mais Philippe ne pardonnait point qu'une femme qu'il aimait opposât une
barrière à sa volonté. D'une autre classe sociale, il l'eût
violentée. Tenu en cage dans la sienne, contraint de ménager ce monde
qu'il voulait dominer, sa passion offensée se mua en une négation
irritée de sa passion: à défaut de la femme, détruire le sentiment
qu'il avait pour elle! C'était aussi l'atteindre--il le savait--au
cœur. Car son instinct lui disait qu'Annette, malgré tout,
l'aimait....
Après trois mois de brûlante solitude, de colloques avec elle amers et
tourmentés, de renoncement et d'espoir, de fierté, de bassesses, de
reproches intérieurs, après trois mois d'attente incurable et
stérile, Annette apprit, un jour, par Solange, ravie, le bonheur qui
comblait les vœux du ménage Villard: Noémi était enceinte.
Annette aurait voulu se réfugier auprès de son enfant, cacher sa tête
douloureuse sous l'aile de l'amour qui ne trompe pas, dit-on--celui du
fils pour la mère. Hélas! il trompe comme les autres. Annette ne
pouvait attendre de Marc aucun signe de tendresse, ni même d'intérêt.
Jamais le jeune garçon n'avait paru plus froid, plus sec, plus
indifférent. Des tourments qui ravageaient sa mère, il ne remarquait
rien. Certes, elle s'efforçait de les lui dissimuler. Mais elle les
dissimulait si mal! Il aurait pu les lire dans ses yeux que creusait
l'insomnie, sur son visage blêmi, sur ses mains amaigries, sur tout son
corps miné par la passion cruelle. Il ne lisait rien. Il ne la
regardait même pas. Il n'était occupé que de lui. Et ce qui se
passait en lui, il le gardait pour lui. On ne le voyait qu'aux heures
des repas, où il ne disait pas un mot; les efforts que faisait Annette
pour causer le rendaient plus obstiné à son mutisme. C'est à peine si
elle obtenait de lui qu'au début et à la fin de la journée, il dît
bonjour, bonsoir: car il avait décidé que c'étaient des simagrées;
et il n'y consentait--(pas tous les jours!)--que pour avoir la paix. Il
présentait hâtivement aux lèvres de sa mère un front ennuyé, et
quand il ne sortait pas pour son lycée ou pour ses affaires
personnelles,--(il n'était pas facile de lui en faire rendre
compte)--il s'enfermait dans son cabinet de travail, un cabinet de
débarras, grand comme une armoire, coincé entre la salle à manger et
sa chambre à coucher; et là, il ne faisait pas bon aller le troubler.
À table ou au foyer, il avait l'air d'un étranger. Annette se disait
amèrement:
--Si je mourais, il ne pleurerait même pas.
Et elle songeait au rêve qu'elle avait conçu jadis du cher petit
compagnon, fabriqué de son sang, et blotti auprès d'elle, sans parler,
devinant, partageant tous les secrets de son cœur. Qu'il manquait de
tendresse! Pourquoi était-il si dur? On eût dit, par moments, qu'il
lui en; voulait. De quoi? De trop l'aimer?
--«Oui, c'est ma maladie, aimer trop! On ne doit pas trop aimer. Les
gens n'en ont pas besoin. Cela les gêne... Mon fils ne m'aime pas! Il
brûle de me quitter... Mon fils, si peu mon fils! Il ne sent rien de ce
que je sens! Il ne sent rien!....»
En ces mêmes journées, le cœur du petit Marc était illuminé d'amour
et de poésie. Il s'était follement épris de Noémi. C'était un de
ces amours d'enfant, absurdes et dévorants. Il sait à peine ce qu'il
veut de la femme: est-ce la voir, la sentir, la toucher, la goûter? Et
certes, il ne se doute point de ce qu'est la possession; c'est lui qui
est possédé. Marc défaillait presque, quand sur la petite main que
Noémi lui tendait, il appliquait ses lèvres et le bout de son nez, ce
nez gourmand de jeune chien qui humait, sur la frêle fleur du poignet,
le mystère enivrant du _souef_ corps féminin. Elle était tout
entière pour lui une fleur et un fruit vivants. Il mourait du désir
d'y imprimer--très doucement--ses dents, et de la terreur d'y céder.
Et une fois, (ô honte!) il y céda... Qu'allait-il se passer? Rouge et
tremblant, il attendait les pires infortunes: l'humiliation publique,
des paroles indignées, et qu'on le chassât outrageusement. Mais elle
rit aux éclats; elle l'appela:
--Petit chien! elle lui donna une tape sur l'oreille, et lui frotta le
nez une fois, deux fois, trois fois, sur la morsure, disant:
--Demande pardon!.. Vilain!
Et, depuis ce moment, elle s'avisa de jouer avec le jeune animal. Elle
ne pensait pas à mal. Elle ne pensait pas à bien. Elle jouait à
agacer le petit amoureux. Cela n'avait, pour elle, pas la moindre
importance. Elle n'en imaginait aucunement le sérieux pour l'enfant.
Mais lui--(Qu'il était donc, malgré les apparences, le fils
authentique d'Annette!)--il le prit au tragique.
Dès la première fois, qu'il l'avait vue, elle avait été pour lui le
Paradis défendu, ce merveilleux mirage de la femme apparaissant aux
regards qui s'éveillent d'un enfant innocent. Autant que de ce qui est,
la fascinante image est faite de ce qui n'est pas, autant que de ce
qu'il voit, de ce qu'il ne voit pas, de ce qu'il ne sait pas, de ce
qu'il craint et désire, de ce qu'il veut et ne veut pas, de l'effrayant
attrait qui tend le corps adolescent à l'appel extatique et brutal de
la nature. Des traits de Noémi il ne voyait peut-être pas un seul,
exactement. Mais chacun de ses traits et chacun de ses mouvements, et
les plis de sa robe et les boucles de ses cheveux, sa voix et son
parfum, et les lueurs de ses yeux, tout faisait follement surgir du
corps et du cœur qui désirent des vagues bondissantes de joie et
d'espérance, et des cris de bonheur, et le besoin de pleurer.
Ce même jour où Annette navrée le voyait dur, hostile, glacé, et où
la maladroite insistance pour en savoir la cause, pour arracher de lui
un mot, un seul mot de tendresse, s'était attiré une réponse
blessante,--ce jour précisément, le petit adolescent avait sa plus
émouvante révélation du rêve enchanté. Depuis huit jours, il vivait
dans une griserie. Noémi, qu'il continuait de voir, à l'insu de sa
mère, et qui se servait de lui, comme d'un petit espion qui la
renseignait innocemment sur tous les mouvements, au camp de
l'ennemi,--Noémi, qu'il avait surprise une fois dans son salon, tout en
causant, se mirant dans une glace minuscule dissimulée au fond de son
mouchoir, s'était amusée à lui barbouiller les lèvres pâles avec
son bâtonnet de rouge. Il avait eu dans la bouche le goût de la bouche
aimée. Et depuis, il l'emportait sur sa langue qu'il suçait, il en
était imprégné. Cette rouge grenade, cette bouche toujours ouverte,
à la lèvre retroussée, trop courte ou trop remuante pour rejoindre
l'autre lèvre charnue comme une cerise, il la voyait partout, en cette
matinée où, sortant de chez sa mère, en faisant claquer la porte
brutalement, il avait décidé de «sécher» le lycée, pour aller se
promener: elle fleurissait dans le verger de nuages du beau ciel de
juillet, dans les petits plis folâtres de l'eau d'une fontaine, dans le
sourire distrait des femmes qui passaient. Elle lui mangeait l'esprit.
Il allait au hasard, sa blonde tête au vent d'été. Mais si distrait
qu'il fût et si plein de ses folies, il sut, de ses yeux de lynx,
reconnaître là-bas, sur l'autre trottoir, tante Sylvie qui venait. Il
se hâta de sauter dans une rue latérale. Il ne tenait pas du tout à
la rencontrer. Non qu'il craignît d'être pincé par elle en école
buissonnière: elle serait bien plutôt disposée à en rire. Mais quand
il avait un secret, avec elle--(ce n'était pas comme avec sa
mère!)--il n'était jamais rassuré. Son instinct lui disait que les
secrets de ce genre, tante Sylvie était experte à les lire...
Elle ne l'avait point vu. Il respira, soulagé. Il pourrait savourer son
amour, toute la matinée. Sa démarche flâneuse, que l'amour
n'empêchait pas de s'arrêter aux devantures pour regarder une cravate,
une badine, un journal illustré, le menait, sans qu'il le sût,
directement au but,--comme ces pigeons de Paris, qui vont, chaque matin,
par-dessus les amas de maisons poussiéreuses, chercher les grands
jardins et les vieux arbres frais. L'enfant les cherchait aussi. Il lui
fallait leur ombre et leur roucoulement.
Il dévala tout droit de la Montagne Sainte-Geneviève, et se trouva, au
sortir des antiques rues populeuses, dans les espaces clairs du calme
Jardin des Plantes, avant de s'être aperçu que c'était là qu'il
voulait aller.
Peu de monde, à cette heure. Quelques promeneurs clairsemés. Paris
bourdonnant au loin, comme un frelon. La vibration bleue d'un beau matin
d'été. L'enfant chercha un banc caché au pied d'un groupe d'arbres;
et il ferma les yeux sur son trésor. Ses longues mains fiévreuses
d'adolescent, pressées contre sa poitrine, semblaient vouloir abriter
son cœur des regards indiscrets. Qu'y cachait-il de si précieux qu'à
peine osait-il y songer?--Une parole de Noémi, dont il avait fait un
monde, et qu'elle avait dite sans y penser....Ce dernier jour qu'il
l'avait vue, prenant à peine garde à la présence du gamin, elle lui
jetait au hasard un sourire, tandis que son attention était absorbée
par les grands événements--(Philippe reconquis, l'humiliation
d'Annette, victoire définitive!....«Mais on ne sait jamais! rien n'est
définitif. Contentons-nous d'aujourd'hui!...»)--Elle soupira, de
fatigue, d'énervement et de plaisir. Marc lui demanda pourquoi.
Distraite par le regard alarmé et naïf de l'enfant, elle dit, pour
l'intriguer:
--C'est un secret... en soupirant de plus belle. Il demanda:
--Quel secret?
Une pensée malicieuse passant par sa cervelle, Noémi répliqua:
--Je ne puis pas le dire. À toi de deviner!
Palpitant d'émotion, il dit:
--Je ne sais pas. Dites-le-moi!
Elle battait des paupières sur des yeux langoureux:
--Non, non, non...
Rougissant, balbutiant, il avait peur de savoir. Pour faire durer le
jeu, elle prit un air mystérieux et dit:
--Tu le veux?...
Dans son émotion, il était près de crier:
--Non!
--Eh bien.. Non, pas aujourd'hui!... Je te le dirai, une autre fois.
--Quand?
--Bientôt.
--Bientôt quand?
--Bientôt... La semaine prochaine, quand tu viendras dîner.
La semaine était passée. C'était ce soir, pensait Marc, qu'il devait
la revoir. Il ne vivait plus que dans l'attente de cet instant. Il
l'avait bien vécu, par avance, vingt fois! Il n'osait jamais aller
jusqu'au terme de l'histoire. C'était trop angoissant.... Mais de
rester en chemin, était d'une telle douceur! Sur le banc du jardin, il
succombait de langueur. Une cloche tinta midi. Derrière le rideau
d'arbres, le sable d'une allée au soleil grésillait sous le pas d'une
petite fille qui chantait. Des oiseaux exotiques plus loin, dans une
volière, pépiaient en un langage étrange et émouvant. Sur la Seine,
très loin, hululait lentement la sirène d'un remorqueur. Et sans le
voir, sans bruit, passèrent longuement devant lui, enlacés en
marchant, deux amants, une grande fille brune, un jeune ouvrier pâle,
qui se baisaient la bouche et se mangeaient des yeux. Et l'enfant,
retenant son souffle, les suivit du regard jusqu'au détour de l'allée,
et lorsqu'ils disparurent, sanglota de bonheur. Du bonheur qui avait
passé. Du bonheur qui viendrait. Du bonheur qui était en eux, dans
tout ce qui l'entourait, dans ce midi de juillet, et dans son cœur
brûlant qui les embrassait tous.
Il rentra, auréolé de cette minute d'extase. Elle dépassait
infiniment l'image féminine qui l'avait provoquée: l'ombre de Noémi
se fondait dans un bain d'or; et pour la voir encore, il fallait le
vouloir. Marc le voulait, mais elle lui échappait: il trichait,
affectant de la reconnaître sous le visage de ce bonheur, si intense
qu'il était douloureux, dans tout ce qui le remplissait, ces espoirs
infinis, ces résolutions héroïques, cette force et cette bonté qui
le portaient comme des ailes, tandis qu'il remontait quatre à quatre
l'escalier. Mais à peine eut-il vu le regard sévère de sa mère--(il
s'était mis de trois quarts d'heure en retard pour le déjeuner)--que
l'auréole s'éteignit; et il rentra sous le nuage maussade du silence.
Annette ne cherchait pas à lui parler. Elle avait son fardeau de
peines, qu'elle ne pouvait partager. Son fils, en face d'elle, assis à
table, lui paraissait égoïste et lointain. Il mangeait voracement. Il
avait appétit et hâte d'avoir, fini, pour se replonger dans sa
fantasmagorie. Annette pensait:
--Je ne lui suis rien de plus que celle qui le nourrit.
Elle n'avait même plus le courage de protester. Elle était
abandonnée. Vers la fin du repas, il s'aperçut qu'il n'avait point
parlé; il eut un vague remords; mais s'il disait un mot, il craignait
qu'elle ne commençât à l'interroger. Il enfonça sa serviette mal
pliée dans son rond, précipitamment se leva et, prenant bien garde de
ne pas accrocher au vol le regard de sa mère, il sortit... il allait
sortir, quand une brusque impulsion... Il demanda--(il en était sûr,
puisque Noémi le lui avait dit, mais il avait besoin de se faire
confirmer ce qu'il savait):
--C'est ce soir que nous dînons chez les Villard?
Annette, restée assise, dans une immobilité morne, sans le regarder,
dit:
--Il n'y a pas de dîner.
Sur le pas de la porte, Marc s'arrêta, saisi:
--Comment! On me l'a dit!...
--Qui te l'a dit?
L'enfant, embarrassé, ne répondit pas: sa mère ignorait ses visites
chez Noémi. Il se hâta de détourner la demande par une autre demande:
--Mais pour quel jour, alors? interrogeait-il, déçu.
Annette haussa les épaules. Il n'était plus question de dîner chez
les Villard! Noémi avait dit, par jeu: «la semaine prochaine», comme
elle eût dit: «l'an quarante!»...
Marc lâcha le bouton de la porte, et revint, anxieux. Annette le
regarda, lut sa déception, et dit:
--Je ne sais pas.
--Comment! Tu ne sais pas?
Annette dit:
--Les Villard sont partis.
Marc cria:
--Non!
Elle ne sembla pas l'entendre. Marc mit une main impatiente sur les bras
de sa mère étendus sur la table, et supplia:
--Ce n'est pas vrai?
Annette, se réveillant de sa torpeur, se leva et commença de desservir.
--Mais où? Mais où? criait Marc, atterré.
--Je ne sais pas, dit Annette.
Elle enleva les couverts, et sortit.
Marc resta, hagard, devant son rêve écroulé. Il ne comprenait pas...
Ce départ soudain, sans prévenir... Impossible!... Il fit un mouvement
pour suivre sa mère et pour lui arracher une explication... Mais non!..
Il s'arrêta... Non, ce n'était pas vrai! Il comprenait maintenant...
Annette s'était aperçue de son amour. Elle voulait les séparer. Elle
mentait, elle mentait! Noémi n'était point partie... Et il haït sa
mère.
Il se glissa hors de l'appartement, il dégringola l'escalier, il alla,
il courut, le cœur battant, chez les Villard. Il voulait s'assurer
qu'ils n'étaient pas partis.--Et en effet, ils étaient là. Le valet
dit que Monsieur venait de sortir; Madame était fatiguée, elle ne
recevait pas. Marc fit demander pourtant qu'on voulût bien lui accorder
une minute d'entretien. Le domestique revint: «Madame regrettait, mais
c'était impossible.» L'enfant insista fiévreusement: «Il fallait
qu'il la vît, seulement un moment, il avait à lui dire des choses tout
à fait importantes...» En attendant, il disait des choses
incohérentes, d'une voix qui muait, bredouillante et étranglée, avec
des gestes maladroits, rougissant, près de pleurer. L'œil curieux er
railleur du valet impassible lui faisait perdre le fil de ses idées. On
le poussait vers la porte; il se rebiffa sottement, criant qu'il
défendait qu'on le touchât: le domestique lui dit de filer, et que
s'il ne se taisait pas, on téléphonerait au concierge de le faire
descendre... La porte se referma sur son dos. Honteux et furieux, il
restait sur le seuil, ne pouvant se décider à partir. Et comme,
machinalement, il s'appuyait sur le vantail, il sentit que la porte
était mal fermée et cédait. Il poussa le battant et rentra. Il
voulait à tout prix parvenir jusqu'à Noémi. Le vestibule était vide.
Il savait où était la chambre, il s'insinua dans le couloir. Il
entendit à l'intérieur la voix de Noémi. Elle disait au valet:
--Zut et zut! Il m'embête!... Vous avez bien fait de le moucher, ce
serin!...
Il se retrouva sur le palier. Il fuyait. Il pleurait, il grinçait des
dents, il était égaré. Sur une marche de l'escalier il s'assit,
suffoquant. Il ne voulait pas, dans la rue, qu'on le vît pleurer. Ses
larmes essuyées, se composant un calme qui recouvrait une douleur
enragée, il reprit sans le savoir le chemin de sa maison. Il était
désespéré... Mourir, il voulait mourir! La vie n'était plus
possible. Elle était trop laide, trop basse, elle mentait, tout
mentait!... Il ne pouvait plus respirer. En traversant la Seine, il
songea à s'y jeter. Mais un autre malheureux l'avait déjà devancé.
Les berges étaient comme noires de mouches. Un millier de
personnes--hommes, femmes, enfants,--penchés sur le parapet,
regardaient avidement retirer un noyé. Quels sentiments les poussaient?
Très peu, le frisson sadique. Assez peu, la pitié. L'énorme
majorité, l'attrait du fait-divers, curiosité désœuvrée. Un bon
nombre, peut-être, un retour sur soi-même: voir comment on souffre
(«comment je pourrais souffrir»), voir comment on meurt («comment je
mourrai».)--Marc ne distingua que la curiosité basse; et elle lui fit
horreur. Se tuer: oui, mais pas dehors! Il était comme Annette: il
avait sa pudeur d'orgueil farouche, il ne voulait pas se donner en
spectacle à cette canaille, être tripoté par leurs mains, violé dans
sa nudité par leurs sales regards.--Il serra les dents, et rentra vite,
plus vite, décidé à se tuer.
Il avait, au cours des fouilles qu'en l'absence de sa mère il avait
minutieusement faites dans tout l'appartement, trouvé un revolver.
C'était celui de Noémi, qu'Annette avait ramassé, après le départ
de celle-ci, et, trop insoucieusement, placé dans un tiroir. Il se
l'était approprié, et il l'avait caché. Sa résolution fut prise. Et
comme chez l'enfant, quand l'acte est sous sa main, il suit de près la
pensée, Marc voulut aussitôt le mettre à exécution. Rentré dans
l'appartement, sans bruit, comme il en était sorti, enfermé dans sa
chambre, il arma le revolver, ainsi qu'il avait vu faire à un camarade
de lycée, à peine plus âgé, qui promenait dans sa poche un de ces
dangereux joujoux et, à une classe de grec, dans le creux de sa
serviette, pendante entre ses jambes, en expliquait le maniement aux
voisins attentifs. Maintenant, l'arme était prête. Marc s'apprêta à
tirer... Où se mettrait-il? Il ne fallait pas se manquer. Là, debout,
devant son miroir... Mais ensuite, pour tomber?... Ici, plutôt, assis,
accoudé devant sa table, et le miroir en face... Il décrocha le
miroir, le posa sur la table, l'étaya d'un dictionnaire... Ainsi. Il se
voyait bien. Il prit le revolver et l'appuya... Où? Sur la tempe, on
dit que c'est le meilleur... Cela ferait-il bien mal?... Il n'avait pas
une pensée pour sa mère. Sa passion, sa souffrance et les préparatifs
occupaient tout... Ses yeux, dans le miroir, l'émurent... Pauvre
Marc!... Il éprouva le besoin de dire, de faire savoir, avant de
disparaître, ce qu'il avait souffert du monde, et comme il le
méprisait... Besoin de se venger, de laisser des regrets, de frapper
l'admiration... Il chercha une grande feuille de papier écolier, la
plia de travers--(il était pressé)--et, de son écriture mal assurée
d'enfant qui s'appliquait, il écrivit:
«_Je ne peux plus vivre, parce qu'elle m'a trahi. Tout le monde est
mauvais. Je n'aime plus rien, alors j'aime mieux mourir. Toutes les
femmes sont menteuses. Elles sont lâches. Elles ne savent pas aimer. Je
la méprise. Je demande, quand on m'enterre, qu'on mette sur moi ce
papier: «Je meurs pour Noémi._»
À ce nom chéri, il pleura; il appuyait son mouchoir sur sa bouche,
pour ne pas faire de bruit. Il essuya ses larmes, il relut ses lignes,
et pensa gravement:
--Je ne dois pas la compromettre.
Alors, il déchira la page, et il recommença. Ses lignes
désespérées, malgré lui, s'envolaient en fusée. Arrivé à la
phrase:
--«_Elles ne savent pas aimer_,» il continua:
«_Moi j'ai su, et je meurs._»
Il fut, dans sa douleur, très satisfait de sa phrase; elle le consola
presque. Cela le disposa à la bonté pour ceux qui restaient; et,
généreusement, il termina:
--«_Je vous pardonne à tous._»
Il mit sa signature. Quelques secondes encore, et tout serait fini; il
serait délivré; et il voyait d'avance le bel effet produit!
Mais comme il s'appliquait à repasser la plume sur le paraphe puéril,
où l'encre avait manqué, la porte du petit cabinet s'ouvrit
brusquement derrière lui. Il eut juste le temps de cacher sous ses bras
l'arme et les papiers. Annette ne vit que la glace posée sur le
dictionnaire, et crut que Marc était en train de s'admirer. Elle ne
fît pas de remarque. Elle semblait terriblement lasse, et dit, d'une
voix basse, comme épuisée, qu'elle avait oublié d'acheter du lait
pour le dîner et que Marc serait bien gentil s'il voulait lui épargner
la peine de descendre et remonter les quatre étages, en allant le
chercher. Lui, qui n'avait qu'une pensée: qu'elle ne vît pas ce que
ses bras recouvraient, il ne voulait pas bouger; il répondit avec
brusquerie qu'il n'avait pas le temps: il était occupé.--Annette, avec
un sourire triste, referma la porte et sortit.
Il l'entendit descendre lentement l'escalier--(elle avait l'air
brisée).--Il fut pris de remords. Il gardait dans le cœur l'expression
du visage et du ton fatigués... Il jeta rapidement le revolver dans un
tiroir, enfouit sous un amas de livres les «_Adieux à la vie_», et se
précipita hors de l'appartement. Il bouscula sa mère dans l'escalier,
et lui cria d'un ton bourru qu'il allait faire la course. Annette
remonta, le cœur un peu allégé. Elle pensait que l'enfant était
moins mauvais qu'il ne paraissait; mais elle souffrait de sa rudesse, de
ses aspérités. Dieu! qu'il était peu tendre!... Tant mieux pour lui!
Pauvre petit, il souffrira moins de la vie...