--Annette le buvait naguère, sans y penser. Et dans son corps, ce sang

lui faisait chaud et joie. Tant qu'elle fut jeune, elle ne songeait pas

aux victimes. Du jour où, y pensant, elle se dit: «Il faut être

dure», c'est qu'elle commençait à faiblir. Elle le sentait

maintenant: elle ne pouvait plus être dure, que par intermittences.

Elle vieillissait. Le mal qu'elle faisait à Noémi, dix ans plus tôt

elle l'eût fait sans un instant de doute... «Mon bonheur est mon

droit. Malheur à qui le touche!...» Elle n'avait pas besoin de

chercher des prétextes.--Maintenant, pour arracher sa part de bonheur

à la vie, il lui fallait trouver d'autres raisons que son bonheur. Elle

ne se suffisait plus. Elle avait trouvé la force d'évincer sans

scrupule les concurrentes moins heureuses dans la chasse au pain: ce

pain était celui de son fils; elle était soutenue par l'instinct

animal qui fait se hérisser la bête pour défendre ses petits et qui

les nourrirait de la chair du prochain. Mais l'autre instinct animal,

l'amour de soi,--prendre et garder pour soi,--s'épuisait, il ne

s'affirmait plus que par saccades. La maternité même, en usurpant sa

place, l'avait partiellement détruit.

Or, dans la crise présente, son fils ne lui était d'aucun secours.

Tant s'en faut! Il lui était une inquiétude et un remords de plus.

Annette ne pouvait se mentir: sa passion ne tenait pas compte de son

fils. Elle se sentait coupable à son égard, et elle avait pris soin de

lui dissimuler tout. Elle connaissait le petit, elle avait perçu, dans

le passé, les sentiments jaloux qui lui faisaient pointer ses griffes

contre ceux qu'elle aimait. Elle ne le lui reprochait pas, elle était

heureuse qu'il voulût être seul à l'aimer... Mais aujourd'hui, elle

défendait son bien, contre qui?... Contre son bien! Passion contre

passion. Elle ne voulait sacrifier aucune des deux. Et comme les deux

étaient jalouses, entières, impérieuses, elle devait à chacune

dérober le secret de l'autre. Y avait-elle réussi? Marc détestait

«l'autre». Pourtant, il ne savait rien--(elle en était sûre);--mais

sans savoir, son flair ne l'avait-il pas averti? Elle avait honte de se

cacher, et davantage elle avait honte qu'il pût soupçonner... Non, il

ne soupçonnait rien, c'était pour d'autres motifs qu'il haïssait

Philippe...

Quant à Philippe, il ne faisait pas à Marc l'honneur de se soucier de

lui. En épousant Annette, il aurait bien pris, par-dessus le marché,

deux ou trois mioches de plus; ni sentimentalement ni financièrement,

cela ne comptait pour lui; il ne fallait pas lui en savoir gré. Il

voyait Marc sans déplaisir, il le trouvait pas trop bête, paresseux,

peu dégourdi; il l'eût sans doute rudement mis au pas; mais il n'avait

point de motif de s'attacher à lui, et il ne le cachait point. Il avait

une façon de parler du petit,--de parler au petit,--une brutale

bonhomie qui blessait au vif Annette. Habitué aux grossièretés de la

vie, il n'avait nulle idée des égards que réclame une nature fine et

fière, et de ses pudeurs offensées. À l'enfant, devant la mère, il

donnait, en termes crus, de rudes avertissements, des conseils

médicaux, qui faisaient rougir l'enfant et la mère. La mère, plus que

l'enfant. La théorie de Philippe était qu'il ne faut rien cacher à

l'enfant. C'était celle aussi d'Annette. Aussi, celle de Marc. Mais il

y a la manière! Annette souffrait dans sa chair. Marc, humilié,

amassait la rancune. Entre lui et Philippe, il ne pouvait y avoir jamais

que mésentente. Leurs deux tempéraments étaient trop différents.

Annette pouvait prévoir les heurts, le désaccord sans fin. Pensée

terrible pour elle, amante et mère passionnée!

Aucun appui à attendre d'aucun, pour se déterminer. Elle devait

décider seule, égoïstement. Eh bien, n'avait-elle pas le droit de

penser aussi à soi?--Le droit ne suffit pas, si l'on ne tient pas

_assez_ à son droit. Y tenait-elle?... Oui, par instants, comme une

lionne, quand elle voyait le bonheur, la jeunesse, et la vie, qui

allaient s'engouffrer... Le bonheur?... Pas question de bonheur dans

l'union avec un homme de l'espèce de Philippe! Mais de moins et de

plus, d'incomparablement plus pour une femme comme Annette: une vie

pleine, intelligente, hardie, non point vie de repos, qui s'endort sur

sa sécurité, mais de grands vents, d'orages, d'action, de

combats--avec le monde--avec lui--vie de fatigues et de peines--mais à

deux,--mais la vie,--la vie digne d'être vécue et de mourir à la fin,

harassée et heureuse de quitter les jours durs et féconds, et de les

avoir eus... C'était beau! Mais il fallait avoir la force... Elle

l'avait, assez pour porter jusqu'au bout, tête droite, le fardeau bien

posé. Mais pour le poser? Elle avait besoin d'être aidée, et même un

peu forcée. Que Philippe lui posât le fardeau sur la tête, et qu'il

le lui imposât! Qu'il lui dît: «Porte-le! Pour moi! Tu m'es

nécessaire...» Ce mot lui aurait fait franchir tous les remords...

Nécessaire, l'était-elle à Philippe? Il le lui avait dit, aux

premiers jours, quand il voulait la conquérir. Il ne le redisait plus.

Et Annette eût voulu l'entendre encore, encore, pour se convaincre.

Elle le voyait plein de lui, habitué à travailler seul, à lutter

seul, à se débrouiller seul, y mettant son orgueil; il se serait cru

humilié, s'il s'était fait aider. Alors, elle se disait: «À quoi

suis-je bonne?» Le bienfait de l'amour n'est pas seulement de nous

donner la foi en un autre, mais de nous rendre la foi en nous. Qu'il

nous soit charitable!--C'était un sentiment dont Philippe faisait peu

d'usage. Ce grand docteur du corps, comme la plupart de ses pareils, ne

se souciait pas des maladies de l'âme. Il ne songeait guère aux doutes

qui rongeaient la femme, dont le corps était couché à ses côtés. Il

n'aurait pas dû lui laisser le temps de s'interroger. En finir,

l'épouser! Annette lui soufflait, tout bas: «Partons ensemble! Que je

ne puisse plus me reprendre!»

Mais Philippe, maintenant, n'était plus pressé. Il était passionné,

oui, mais par bien d'autres passions, et qui lui importaient davantage;

ses idées, ses combats, la polémique qui l'absorbait, au moment où

Annette eût voulu qu'il ne pensât qu'à elle. Il n'entendait pas

provoquer un scandale conjugal et s'embarrasser d'une affaire de divorce

retentissant, avant d'être sorti du feu de la bataille actuelle. Il

était décidé à tenir ses engagements. Mais plus tard! Qu'Annette

patientât! Il patientait bien, lui! Il jouissait d'elle. Il se serait

accommodé de prolonger la situation. Il se flattait d'imposer à Noémi

la même longanimité. Il se flattait beaucoup! Il ne voulait pas voir

ce qu'une pareille attente avait d'intolérable pour les deux femmes...

--Naturellement! pensait Annette. Un homme--un homme digne que nous

l'aimions,--ne nous aimera jamais autant que ses idées, sa science, son

art, sa politique. Naïf égoïsme, qui se croit désintéressé, parce

qu'il s'incarne en des idées! L'égoïsme du cerveau, plus meurtrier

que celui du cœur. Que de cœurs il a brisés!...

Elle ne s'en étonnait pas, elle connaissait la vie; mais elle en

souffrait. Elle l'eût pourtant accepté, s'il ne s'était agi que de

souffrir, et peut-être même avec cette volupté secrète du sacrifice,

qui est familière aux femmes, et qui volontiers leur semble une rançon

de l'amour. Mais non pas au point de sacrifier le respect de soi et

l'honneur de son fils dans une situation humiliante. Que Philippe ne le

sentît pas, lui était pénible. Certes, il n'était point délicat.

Elle savait ce qu'il pensait de la femme et de l'amour. Il devait penser

ainsi: ainsi, l'avaient façonné son éducation et ses rudes

expériences; et c'était ainsi qu'elle l'avait aimé. Mais elle se

flattait de l'espoir qu'elle le modifierait. Or, elle s'apercevait que,

de jour en jour, elle perdait de son pouvoir sur lui.

Et le pire: sur elle-même. Annette se sentait envahie par le démon

sensuel, de jour en jour moins maîtresse de sa volonté, plus asservie.

Le duel de la passion ne conserve sa noblesse qu'aussi longtemps qu'il y

a égalité entre les combattants; dès qu'il y a un vaincu, l'autre

abuse, et le vaincu s'avilit. Annette était à la minute poignante qui

précède et décide la défaite: elle le savait, ses forces ne la

soutiendraient plus longtemps. Philippe le savait aussi. Et son attitude

le montrait. Il avait beau tenir autant à Annette (peut-être plus), il

avait moins d'égards, il usait brutalement de ce qui lui appartenait,

il la traitait en province conquise. Toutes ses journées prises par sa

vie de travail ordonnée et tumultueuse, et ses nuits par Noémi (car il

voulait ménager l'apparence), il ne voyait Annette que pour des

rencontres brèves et brûlantes, des étreintes. Aucune intimité de

cœur. Il affectait de dire, cyniquement, qu'elle avait la meilleure

part.

Elle voulut s'arracher à cet avilissement, dont ses sens étaient

complices. Mais ils devenaient, chaque jour, plus impérieux. Et une

fois qu'elle voulut se soustraire à leur tyrannie, ils lui infligèrent

un démenti, dont la violence la terrassa. Une femme de cette vigueur

ardente, dont la rude discipline a tenu enfermées, dix ans, ses

passions, et qui leur ouvre la cage, à l'heure la plus embrasée de

l'orageux été, risque d'être anéantie.

Annette ne pouvait se sauver qu'en imposant à Philippe le respect pour

l'épouse qu'elle voulait être,--l'associée «_rei humanæ alque

diuinæ_»,--l'égale. Elle demanda à Philippe, elle le supplia,

angoissée, de renoncer à elle, jusqu'au temps où ils pourraient au

grand jour s'aimer et s'épouser. Philippe refusa: il ne voulait pas

plus être gêné dans ses passions que dans sa politique; il ne voulait

ni se passer d'Annette, ni l'épouser à une heure qui n'était pas la

sienne. Il affecta de voir dans l'effort d'Annette pour se reprendre une

tactique assez dégradante pour l'attacher à elle. Il savait pourtant

le don qu'elle faisait de soi, sans arrière-pensée! Elle fut

souffletée de ce soupçon outrageant, et de nouveau elle se livra, avec

un désespoir de passion et de dégoût. Mais lui, ne voulait rien voir;

il revenait, exigeant ses droits égoïstes d'amant, sans penser que

chacune de ces victoires charnelles laisse dans l'autre, même

consentante, une flétrissure.

Annette se vit dégradée. Elle ne se donnait plus, elle se prostituait

à l'amour. Si elle ne se jetait hors de la pente où son corps

possédé roulait, elle était perdue...

Une après-midi, elle fuit. Elle alla chez Sylvie, et la pria de prendre

chez elle, quelques jours, son enfant; elle prétexta la nécessité

d'une absence. Sylvie ne demanda aucune explication; un regard lui

suffit. Cette femme, d'une curiosité souvent indiscrète, et par tant

de côtés si incompréhensifs des pensées de sa sœur, avait

l'instinct de l'amour et de ses jeux tragiques. Pas plus qu'elle n'avait

confié, aux heures de l'ancienne intimité avec Annette, les secrets de

sa vie passionnelle,--(elle ne parlait que de l'amusement),--elle

n'attendait qu'Annette lui confiât les siens. Elle savait que toute

femme a droit à ses heures de silence, ses grandes heures. Et nul ne

peut l'y aider. Il faut seule se sauver, ou périr seule. Elle offrit à

sa sœur l'abri d'une petite maison qu'elle avait aux environs, près de

Jouy-en-Josas. Annette, touchée, l'embrassa, accepta.

Dans le logis rustique, à la lisière des bois, quinze jours elle

s'enferma. Elle n'avait même pas dit à Marc où elle allait. Sa

retraite n'était connue que de Sylvie.

À peine eut-elle quitté Paris, le cercle ensorcelé, qu'elle vit et

qu'elle jugea son égarement des dernières semaines: elle en fut

terrifiée. Elle, cette insensée, cette misérable esclave ivre de sa

servitude! Passion, meurtre de l'âme!... L'étreinte se desserrait.

Elle respirait, ce soir, elle revoyait les prés, les bois, le calme de

la terre. Depuis deux mois, un voile opaque, rouge, lui cachait le monde

vivant. Même les plus proches,--son fils,--étaient devenus

lointains... En arrivant dans la maison des champs, le voile se

déchira, aux rayons du soleil couchant; elle entendit les cloches, les

oiseaux, les voix des paysans: elle pleura de soulagement... Mais, au

milieu de la nuit,--(elle dormait, brisée)--elle se réveilla

subitement. Une angoisse l'étreignait. Elle sentait à sa gorge les

anneaux du serpent.

Elle passa des jours dans une alternative d'humiliantes tortures,

d'aveugles poussées, et de soudaine, d'aiguë, d'absolue clairvoyance,

perçant la grande tromperie. Elle avait un sentiment perpétuel

d'insécurité. Même avertie, armée, il suffisait d'un rien pour

qu'elle retombât. Elle prolongea l'absence.

Ce n'était pas sans risques pour sa situation. Cette subite éclipse

lui fit perdre des leçons. La petite clientèle qu'elle avait eu tant

de peine à rassembler passait à d'autres mains. Sylvie transmettait à

sa sœur les lettres et les informations, mais elle n'y ajoutait rien

que de bonnes nouvelles de la santé du petit, elle évitait de

conseiller: Annette était seule juge.

Annette savait bien qu'elle devait rentrer; mais elle retardait

toujours... Elle avait beau rester, elle ne pouvait défendre à sa

pensée de retourner vers Philippe: que faisait-il? ne la cherchait-il

point?... De lui, rien n'était venu. Elle redoutait ses nouvelles, et

elle les appelait. Elle l'écartait de son esprit, elle s'en croyait

dégagée. Mais il ne la quittait point. Et subitement, il surgit.

Un soir, sous la charmille qui longeait le mur bas du jardin, elle

errait, désœuvrée et hantée; elle vit, entre les branches, au loin,

sur la route blanche, une auto qui venait. Et elle pensa: «C'est

lui!...» Elle se rejeta en arrière. L'auto fila le long du mur, au

bout de la petite propriété. Annette, le cœur serré, écoutait le

grondement, l'entendit se ralentir. À trente pas plus loin, le chemin

bifurquait, et l'auto hésita. Annette, derrière le rideau de feuilles,

se risquant à regarder, vit de dos l'homme indécis, qui se tournait,

explorant l'horizon. Et elle le reconnut. Une terreur la prit: elle

courut se jeter derrière une haie de buis, et s'affaissa par terre, ses

ongles grattant le sol; elle baissait la tête, un flot de sang aux

joues, pensant: «Il va me reprendre!» Et elle voulait dire: «Non!»

Et son sang criait: «Oui!» Elle sentait sous ses doigts s'écraser les

mottes sèches, et, la figure enfouie dans l'odeur amère du buis au

soleil, elle tâchait d'arrêter le bruissement du sang dans ses

oreilles, pour écouter les pas de l'autre côté du mur. Elle entendit

l'auto qui repartait. Elle courut à l'angle du jardin, sur la route; et

elle cria:

--Philippe!...

La voiture, au tournant, disparut...

Annette repartit, le lendemain, pour Paris. Savait-elle ce qu'elle

voulait, ce qu'elle allait faire?--Sylvie la regarda avec pitié, dit:

--Ça ne va pas mieux... et ne l'interrogea point. Annette,

reconnaissante, restait, le corps brisé, assise, sans parler, dans un

coin de la chambre de sa sœur, cherchant un apaisement dans cette

chaude présence. Sylvie allait et venait, la laissait reprendre pied

dans son silence. Annette se leva enfin, pour rentrer au logis. Quand

elle fut pour partir, Sylvie, lui mettant les deux mains autour des

tempes, la regarda encore, longuement, hocha la tête, et dit:

--Si tu ne peux autrement, soumets-toi, ne lutte plus! Ça passera. Tout

passe. Le mal, le bien, et nous... Pour le peu que ça vaut!...

Mais pour Annette, cela valait beaucoup. La question n'était pas

seulement entre Philippe et elle. La question était entre elle et elle.

Retourner à Philippe, s'avouer vaincue par lui, elle y eût trouvé une

âpre jouissance. Mais ce qui l'épouvantait, c'était une défaite plus

profonde, plus intime, qui n'avait d'autre témoin qu'elle-même. Elle

portait en soi, son mortel adversaire. Jamais depuis des années, elle

ne l'avait ignoré, quoiqu'il lui plût, par orgueil, et peut-être par

prudence, de ne pas y penser. Ce gouffre du désir et de la volupté,

qu'une vie précédente--(le père?)--avait creusé... Tout ce qui

faisait sa force et sa fierté de vivre, sa volonté, son âme saine, ce

souffle libre et pur qui baignait ses poumons, y était aspiré. _Mors

animae..._ Mais Annette, dont la raison peut-être ne croyait pas à

l'âme, Annette ne voulait pas que son âme mourût.

Ramenée à Paris vers Philippe, comme sur les bas-reliefs assyriens un

captif, la corde au cou, elle ne vit pas Philippe à Paris: elle le

fuit.

Philippe, aussi possédé d'Annette qu'Annette l'était de lui, était

venu heurter à sa porte, en son absence. Il s'indigna de ce départ

subit. Il n'admettait point qu'elle lui échappât. Il voulut son

adresse. Il eut celle de Sylvie, et il alla chez elle. Dès le premier

regard, la guerre fut déclarée. Sylvie avait compris. Armée de

méfiance rancunière, elle jugea Philippe, avec ses yeux à elle, et

non pas ceux d'Annette: l'homme dangereux comme ennemi, plus dangereux

comme amant, l'homme qui broie ce qu'il aime. Elle connaissait

l'espèce, et ne la pratiquait point. Aux questions impérieuses de

Philippe, s'informant où était Annette, elle répondit froidement

qu'elle n'en savait rien, en ayant soin qu'il vît qu'elle n'en ignorait

rien. Philippe fit effort pour dissimuler son irritation. Il essaya

d'enjôler. Sylvie resta de bois. Il partit, enragé.

Il ne s'acharna point à battre les buissons, et jamais n'eut l'idée de

ramasser en auto la poussière des routes de Jouy-en-Josas. Il ne

chercha point Annette. Il n'entendait pas sacrifier ses journées à une

poursuite vaine. Il était sûr qu'Annette reviendrait. Mais qu'elle lui

manquât, qu'elle se permît de le troubler, en un moment pareil, il ne

le pardonnait pas. Et son ressentiment, non moins qu'un furieux besoin

de diversion, le rejeta vers sa femme. Rapprochement provisoire et assez

humiliant pour la remplaçante! Car c'était faute de mieux; et il

attendait l'autre.

Mais Noémi savait n'être point fière, quand son avantage le

réclamait. Elle ne perdit pas son temps. L'épreuve, lui avait

révélé ses erreurs passées. Elle avait reconnu que, pour tenir un

homme, il ne suffit pas de le prendre à par l'amour, il faut flatter

son orgueil et ses manies d'esprit. Philippe fut étonné de l'intérêt

qu'elle témoigna pour sa campagne actuelle, et même qu'elle eût pris

la peine de s'en instruire. Il en soupçonna les motifs. Mais que

l'intérêt de Noémi fût réel ou non, il y trouvait son plaisir. Il

découvrit agréablement l'intelligence de Noémi. Elle ne la cachait

plus. C'était par là qu'Annette l'avait évincée. Elle se servit des

armes, et elle les perfectionna. Elle ne se mêla point, comme Annette,

de juger le fond du débat. Elle en laissait le soin à son époux et

maître. Elle bornait son rôle à lui suggérer la tactique la plus

adroite pour qu'il eût la victoire. Philippe admira son ingéniosité.

La violence de la polémique alors était extrême. Noémi, surmontant

la répugnance et l'ennui que lui causaient ces disputes d'hommes,

comprit qu'elle devait résolument se jeter dans la lice. Elle se mit,

dans les salons, à soutenir, avec une spirituelle effronterie, les

thèses audacieuses que son mari avait lancées. Sa grâce, son humour,

sa passion qui riait, un esprit de gavroche et un sérieux ardent,

scandalisaient un peu, mais amusaient beaucoup. Elle gagna à sa cause

un certain nombre de jeunes femmes, ravies de s'affirmer libres des

préjugés sociaux. L'adroite Noémi n'avait garde de rompre avec les

préjugés. Tout en leur décochant d'irrespectueuses nasardes, elle se

ménageait des indulgences dans le camp de la morale et des honnêtes

gens. Elle professait gravement que le droit des pauvres à n'avoir

point d'enfants avait sa contre-partie dans le devoir des riches d'en

approvisionner l'État et la Société. Il fallait, pour le dire, ne pas

manquer d'aplomb: car, de remplir ce devoir, en sept ans de mariage,

elle n'avait pas trouvé le temps.--Mais elle fut héroïque: elle le

trouva, maintenant.

Philippe ne tarda pas à apprendre qu'Annette était rentrée. Il essaya

de la joindre chez elle, aux heures où il la savait seule. Mais Annette

se méfiait. Il trouva porte fermée. En dépit de sa rancune et des

diversions, sa passion n'était pas amortie. La résistance d'Annette

l'exaspéra. Il n'était pas homme à se laisser éconduire...

Annette l'aperçut, à quelques pas, dans la rue. Elle pâlit, mais elle

ne l'évita point. Ils allèrent l'un à l'autre. Il décida:

--Vous rentrez. Je vais avec vous.

--Non, dit-elle.

Elle entra avec lui dans un square exigu, adossé à une église; un

arbre poussiéreux les masquait à peine au flot des passants dans la

rue. Ils devaient se contraindre. Il dit avec âpreté:

--Vous avez peur de moi.

--Non, dit-elle. De moi.

Philippe brûlait de passion et de ressentiment. Mais quand son dur

regard rencontra celui d'Annette qui ne l'évitait pas, il y lut une

souffrance fermement contenue; sa colère fondit; et ce fut d'une voix

radoucie qu'il demanda:

--Pourquoi avez-vous fui?

--Parce que vous me tuez.

--Ne savez-vous point ce que c'est qu'aimer?

--Je le sais; et c'est pourquoi je fuis. J'ai peur de vous haïr.

--Eh! haïssez-moi, s'il vous plaît! Haïr, c'est encore aimer.

--Pas pour moi, dit-elle. Je ne peux pas le supporter.

--Vous n'êtes pas si faible que vous ne puissiez porter et le bien et

le mal de l'amour tout entier.

--Je ne suis pas si faible, Philippe. Je veux l'amour tout entier. Corps

et âme. Je ne veux pas de la moitié.

--L'âme est une foutaise, dit-il.

--À quoi avez-vous donc voué votre énergie? À quoi vous

sacrifiez-vous, depuis que vous êtes né, sinon à votre Idée?

Il haussa les épaules, et dit:

--Duperie!

--Elle vous fait vivre. Moi aussi, j'ai la mienne. Ne la faites pas

mourir!

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je veux que jusqu'au jour où nous aurons décidé d'unir ou non nos

vies, nous évitions de nous voir.

--Pourquoi?

--Parce que je ne veux plus, je ne veux plus me cacher, je ne veux plus

de partage, je ne veux plus, je ne veux plus...

Mais elle ne dit pas la plus secrète raison:

--(«Si j'acceptais encore, il ne me resterait plus bientôt même la

volonté de vouloir autrement; je ne m'appartiendrais plus; je serais un

jouet qu'on brise, après l'avoir sali.»)

Lui, qui était incapable de comprendre cette révolte de l'instinct

contre l'asservissement à ses désirs mortels, il ne voulait toujours

voir là qu'une méfiance et une ruse de femme, afin de le dominer. S'il

ne le dit point, il ne le cacha point. Quand elle le lut en lui, Annette

impétueusement fit le mouvement de partir. Philippe, frémissant

d'impatience et de l'effort qu'il faisait pour ne point la trahir aux

regards des passants, saisit le bras d'Annette, et le serrant, il dit

d'une voix qui tâchait d'assourdir ses accents emportés:

--Et moi, je ne veux pas, je ne veux pas renoncer, je veux te

voir...Tais-toi! ne réponds pas. On ne peut parler ici... Je viendrai,

ce soir, chez toi.

Elle dit:

--Non! Non!

Il répéta:

--Je viendrai. Je ne puis me passer de toi. Ni toi de moi.

Elle se révolta:

--Je le puis.

--Tu mens.

Ils luttaient, sans gestes, à voix basse et violente, à coups d'âme.

Leurs regards se mesuraient. Celui de Philippe plia. Il implora:

--Annette!...

Mais elle gardait aux joues la brûlure du brutal démenti et la honte

de penser qu'en effet, elle mentait. Elle se raidit, se dégagea de la

main qui la tenait, et partit.

Le soir, Philippe vint. Tout le reste du jour s'était passé pour elle

dans la terreur de cet instant et qu'elle n'eût pas la force de tenir

sa porte fermée. Car elle ne voulait plus se retrouver en face de cette

passion sans pitié. Elle s'était convaincue de l'impossibilité de

vivre avec cette torche attachée à son sein. Il fallait l'arracher,

tandis qu'elle avait encore un reste d'énergie. En restait-il assez?

Elle l'aimait. Elle aimait la brûlure qui la consumait. Demain, elle

eût aimé la honte et les outrages. Elle rougissait de se l'avouer:

jusque dans sa révolte contre lui, ce matin, il y avait un fond de

volupté...

Elle reconnut ses pas qui montaient l'escalier. Elle l'entendit sonner

et ne bougea pas de sa chaise. Il sonna de nouveau, frappa. Annette, les

bras pendants et le buste en arrière, se répétait:

--Non, non...

Même si elle eût voulu se lever pour ouvrir, le souffle lui eût

manqué...

Elle n'entendit plus rien. Est-ce qu'il était parti?... Elle fut

debout, avant de l'avoir résolu. Elle se glissa vers la porte,

chancelante, à pas assourdis. Une planche du parquet craqua. Annette

s'arrêta. Quelques secondes passèrent: rien ne remua. Mais elle avait

perçu, derrière la porte, la présence de Philippe qui guettait. Et

Philippe savait qu'Annette écoutait, de l'autre côté... Lourd

silence. Ils s'épient... La voix de Philippe, collé contre la porte,

dit:

--Annette, vous êtes là. Ouvrez!

Annette, appuyée au mur, sent son cœur défaillir. Elle ne répond pas.

--Je sais que vous êtes là. N'essayez pas de vous cacher!.... Annette!

ouvrez! Il faut que je vous parle!...

Il étouffait sa voix, pour ne pas être entendu de l'escalier; mais un

flot de passions mêlées montait en lui: il était près de secouer la

porte.

--Il faut que je vous voie... Que vous le vouliez ou non, j'entrerai....

Silence.

L'âme enchantée II: L'été · 第 21 / 24 段