Lorsque Marc rentra, il avait tout à fait oublié sa volonté de

suicide. Il n'eut aucun plaisir à retrouver sur sa table,

imparfaitement caché, le fameux «_Testament_». Il se hâta de le

faire disparaître tout à fait au fond d'un carton. Il écartait

l'oppressante idée. Il sentait maintenant quelle lâcheté cruelle

c'eût été à l'égard de sa mère, dont la santé

l'inquiétait.--Mais il traduisit maladroitement son souci; il ne sut

pas lui demander, et elle ne sut pas lui répondre. Par amour-propre

déplacé, il ne voulut pas montrer sa réelle émotion; il eut l'air de

s'acquitter, maussade, d'un devoir de politesse. Et elle, aussi fière

que lui, ne voulut pas le troubler et détourna l'entretien. Alors, ils

retombèrent tous deux dans leur mutisme. Déchargé d'inquiétude, Marc

se crut le droit maintenant d'en vouloir à sa mère, puisqu'il lui

avait fait le sacrifice de son suicide... Il savait bien qu'il n'en

avait plus la moindre envie; mais il avait besoin de se venger de ce

qu'il avait souffert. Quand on ne peut sur les autres, on se venge sur

sa mère: elle est toujours là, sous votre main; et elle ne réplique

pas.

Ainsi, ils restaient murés, chacun pris par sa peine. Et Marc, à qui

sa tristesse commençait à peser, sentait croître son animosité

contre celle d'Annette. Il fut soulagé, en entendant le timbre de la

porte annoncer--(il reconnut sa façon de sonner)--tante Sylvie. Elle

venait, pour l'emmener à un spectacle d'Isadora: car elle s'était

brusquement emballée pour la danse. En dépit du devoir, auquel il se

jugeait astreint, de garder dans son âme, et aussi sur son visage,--(et

d'abord sur son visage)--la fatale empreinte de l'épreuve qu'il avait

traversée, il ne put déguiser sa joie de s'échapper. Il courut

s'habiller, laissant la porte ouverte, pour ne rien perdre des gais

propos de la tante, qui, à peine arrivée, entamait une histoire

frivole. Et Annette qui se forçait à sourire, quand elle était

navrée, pensait:

--Se peut-il que ce soit la même femme qui hurlait, il y a un an, sur

le corps de son enfant? Est-ce qu'elle a oublié?

Et elle n'enviait pas cette élasticité. Mais le rire de son fils qui,

de l'autre chambre, répondait aux saillies de Sylvie, n'attestait pas

un moindre don d'oubli. Et Annette, qui en souffrait comme d'une absence

de cœur, ignorait qu'elle possédait aussi ce don merveilleux et cruel.

Quand Marc reparut, rayonnant, prêt à partir, elle ne put commander

assez à son visage pour qu'il ne marquât point une dure

désapprobation. Marc en fut blessé, plus que d'une parole de blâme.

Il se vengea, en outrant sa gaieté. Il se montra bruyant et si pressé

de partir qu'il oublia de dire bonsoir à sa mère. Il y songea, une

fois sorti. Retournerait-il? Tant pis pour elle! Il bouda. Il était

soulagé de laisser derrière lui ce visage de reproche, et surtout

cette tristesse, l'atmosphère déprimante qu'il sentait dans la maison,

et la trace gênante de ses troubles de la journée... Cette immense

journée!... Tout un monde!... En quelques heures, plusieurs vies, le

faite de la joie et le fond du désespoir... Sous cette charge

d'émotions il aurait dû être écrasé. Mais sur le souple adolescent

cela ne pesait pas plus qu'un oiseau sur la branche. L'oiseau s'envole,

la branche se redresse et danse au vent. Envolées, joies et peines de

la journée passée! Il n'en reste qu'un rêve. Pour jouir des peines et

des joies nouvelles, il se hâte de l'effacer.

Mais Annette, qui ne pouvait savoir ce qui se passait en lui, Annette,

qui était, comme lui, une passionnée, ramenait tout à elle; et,

écoutant son rire qui s'éloignait dans l'escalier, elle était

frappée au cœur de sa joie à la quitter. Elle pensait qu'il la

haïssait. Car sa passion exagérait toujours, et dans tous les sens...

Elle lui était à charge. Oui, c'était évident. Il aspirait à en

être débarrassé. Quand elle serait morte, il serait plus heureux...

Plus heureux!... Elle aussi. Elle était transpercée par cette absurde

idée que son fils, son petit, pouvait souhaiter sa mort... (Absurde?

Qui peut savoir? Dans son for intérieur, dans le délire d'un moment,

quel enfant n'a souhaité la mort de sa mère?...) L'effroi de cette

intuition, frappant Annette, à l'heure où elle ne tenait plus que

d'une main défaillante à la vie, lui fut le coup mortel.

Tout le jour, elle avait été dévastée par le retour furieux de la

passion. Maintenant que, la décision prise et exécutée,

l'irréparable consommé, elle avait accompli son devoir de volonté, il

ne lui restait plus de force pour soutenir l'assaut de l'ennemi

intérieur. Et l'ennemi s'était rué, comme un flot.

Elle était sa complice. Elle lui avait ouvert les portes. Lorsque tout

est perdu, on a bien le droit au moins de jouir de son désespoir! Ma

souffrance ne regarde que moi. Que je l'aie tout entière! Saigne,

saigne, mon cœur! Que je te poignarde, en t'obligeant à revoir tout ce

que tu as perdu! Philippe... Il était là, devant elle... L'évocation

était si forte qu'elle le voyait, elle lui parlait, elle le touchait...

Lui, tout ce qu'elle aimait en lui, l'attrait de ce qui ressemble et de

ce qui s'oppose, l'union antagonique, brûlant du double feu de l'amour

et du combat. Étreinte et lutte: c'est le même. Et cette étreinte

illusoire avait une telle violence charnelle que la possédée d'amour

ployait, comme Léda sous le cygne. Le torrent de passion refluait avec

désespoir.--Alors, ce furent les affres que connaît toute vie

féminine, qui est faite pour aimer, et à qui sa part d'aimer a été

refusée,--vers ce tournant de l'âge où, quand meurt un amour, elle

pense que meurt l'amour. En cette nuit où Annette, seule dans sa

chambre, abandonnée de son fils, avec sa passion mutilée, agonisait

dans le dénuement du cœur, la hantise de cette pensée, de l'amour

perdu pour toujours, de la vie perdue sans amour, la tenait à la gorge;

elle ne lui laissait pas une minute de répit; chassée, elle

retournait. Annette essayait en vain d'occuper son esprit, elle prenait

un ouvrage, le jetait, se levait, s'asseyait; la tête sur la table,

elle se tordait les mains. L'idée fixe l'affolait. Elle était à ce

point de souffrance où la femme, pour échapper à soi, est prête aux

pires aberrations. Annette, qui se sentait près de perdre la raison,

vit passer dans le délire une poussée sauvage, l'affreux désir de

descendre dans la rue, et, dans la rage d'avilir, de détruire son corps

et son cœur torturés, de se prostituer au premier homme venu. Quand

elle prit conscience de cette bestiale pensée, elle en cria d'horreur;

et cette horreur fit que l'idée infâme ne voulut plus la lâcher.

Alors, comme son fils, elle songea à se tuer. Elle savait qu'elle ne

serait plus maîtresse de sa hantise...

Elle s'était levée et allait vers la porte; mais avant de l'atteindre,

elle devait passer près de la fenêtre ouverte: elle décida, quand

elle serait là, de se jeter dehors!... L'étrange instinct de pureté,

qui voulait sauver son âme de la souillure! Cette âme illusoire! Sa

raison n'était point dupe de la morale ordinaire. Mais l'instinct

était plus fort; et il voyait plus juste... Toute à sa double

obsession,--la porte et la fenêtre,--elle ne regardait pas près

d'elle. En marchant vers la fenêtre, elle se heurta au ventre,

violemment, contre l'angle aigu du buffet. La douleur fut si vive

qu'elle en eut le souffle coupé. Courbée sur elle-même, ses mains sur

l'endroit blessé, elle goûtait une âpre vengeance à ce que le ventre

fût frappé. Elle eût voulu broyer dans son corps le maître aveugle

et ivre, le dieu-tigre... Puis, la réaction vint. Affaissée sur un

siège bas encastré entre le buffet et la fenêtre, les forces lui

manquèrent. Ses mains étaient glacées, et son visage en sueur; les

battements de son cœur désordonné fléchirent. Près de couler dans

l'abîme, elle n'avait qu'une pensée:

--Plus vite! Plus vite!...

Elle s'évanouit.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux,--(Quand était-ce? Quelques secondes?...

Un gouffre...)--elle avait la tête renversée en arrière, comme sur un

billot, le cou posé sur l'appui de la fenêtre; le corps était resté

enclavé dans l'angle étroit du mur. Et en rouvrant les yeux, elle vit,

au-dessus des toits sombres dans la nuit de juillet, les étoiles...

L'une la transperçait de son divin regard...

Un silence inouï, immense comme une plaine... Les voitures cependant

roulaient en bas, dans la rue; des verres dans le buffet vibraient...

Elle n'entendait pas... Suspendue entre ciel et terre... «_Un vol sans

bruit..._»... «_Elle n'achevait pas de se réveiller..._»

Elle retardait le moment. Elle avait peur de retrouver ce qu'elle avait

laissé--l'horrible lassitude, le tourment, le piège d'aimer: amour,

maternité, l'égoïsme acharné,--celui de la nature, qui se soucie

bien de mes peines! qui me guette, au réveil, pour me broyer le

cœur... Ne plus me réveiller!...

Elle se réveilla pourtant.--Et elle vit que l'ennemi n'était plus là.

Le désespoir n'était plus... N'était plus?... Si, il était encore.

Mais n'était plus en elle. Elle le voyait, du dehors. Elle l'entendait

bruire... Ô magie!... Une musique terrible, qui ouvrait des espaces

inconnus.... Paralysée, Annette écoutait chanter--comme si, dans la

chambre, une invisible main les eût évoqués--les sanglots, le _Fatum_

d'un Prélude de Chopin. Son cœur était inondé d'une joie jamais

goûtée. Rien de commun que le nom, entre la pauvre joie de la vie

quotidienne, qui a peur de la douleur, qui n'est que parce qu'elle la

nie, et cette vaste joie, qui est aussi douleur... Annette, les yeux

fermés, écoutait. La voix se tut. Il se fit un silence d'attente. Et

soudain, prit son vol de l'âme déchirée un cri de délivrance,

sauvage, à tire d'aile... Diamant sur le verre, son sillage rayait la

voûte de la nuit... Annette aux flancs brisés, sur le dur oreiller, au

seuil de la nuit de douleur, accouchait d'une âme nouvelle...

Le cri silencieux s'éloigna en tournant, disparut dans l'abîme de la

pensée. Annette demeura muette, immobile. Longtemps.--Enfin, elle se

releva. Le cou rompu, les membres courbaturés. Mais l'âme était

délivrée.

Une force irrésistible la poussait vers sa table. Elle ne savait pas ce

qu'elle allait faire. Son cœur lui remplissait la poitrine. Elle ne

pouvait le garder pour elle seule. Elle prit une plume et, dans un

tourbillon de passion sans mesure, d'un rythme cahotant et heurté,

d'une seule masse, elle versa le fleuve de douleur...

Tu es venu, ta main me prend,--je baise ta main.

Avec amour, avec effroi,--je baise ta main.

Tu es venu pour me détruire, Amour, je sais bien.

Mes genoux tremblent, viens! détruis!--Je baise ta main.

Tu mords le fruit et tu le jettes: mords mon cœur tien!

Bénie la plaie que font tes dents!--Je baise ta main.

Tu me veux toute: quand tu as tout, tu n'en fais rien,

Tu ne laisses que des ruines.--Je baise ta main.

Ta main qui me caresse, va me tuer demain.

J'attends, en la baisant, le coup mortel de ta main.

Tue-moi! Frappe! Quand tu me fais mal, tu me fais bien,

Tu me délivres, destructeur.--Je baise ta main.

Chacun des coups qui m'ensanglante rompt un lien,

Tu arraches chair et chaîne.--Je baise ta main.

Tu brises la prison de mon corps, mon assassin,

Et par la brèche fuit ma vie.--Je baise ta main.

Je suis la terre blessée où lèvera le grain

De la douleur que tu semas.--Je baise ta main.

Sème la douleur sainte! Que mûrisse en mon sein

Toute la douleur du monde!--Je baise ta main.

Je baise ta main...

Tempête, lames marines brisées contre le rocher, âme chargée

d'embruns et de lueurs électriques, en poussière écumante de passions

et de pleurs projetée vers le ciel...

Et sur le dernier cri des sauvages oiseaux, l'âme retomba d'un coup. Et

Annette, épuisée, se jetant sur son lit, s'endormit.

Quand revint le matin, des peines de la veille ne restait qu'une neige

qui fondait au soleil...

_Cosi la neve al sol si disigilla..._

et la douceur endolorie du corps qui a lutté et sait qu'il a vaincu.

Elle se sentait repue, repue de sa douleur. La douleur est comme la

passion. Pour s'en délivrer, il faut l'assouvir, toute. Mais peu en ont

l'audace. Ils entretiennent sa faim, chien hargneux, des miettes de leur

tablé. Seuls vainquent la douleur ceux qui osent embrasser l'excès de

la douleur, lui dire:

--Je te prends. Tu enfanteras par moi.

Cette puissante étreinte de l'âme créatrice, qui est brutale et

féconde comme la possession...

Annette retrouva sur la table ce qu'elle avait écrit. Elle le déchira.

Ces paroles déréglées lui étaient devenues insupportables, comme les

sentiments qu'elles exprimaient. Elle ne voulait pas troubler le

bien-être qui la baignait. Elle avait une impression d'allégement,

comme d'un lien desserré, d'un maillon de la chaîne qui vient de se

briser... Et d'un éclair, elle eut la vision de cette chaîne de

servitudes, dont l'âme se déleste lentement, une à une, à travers la

série des existences, des siennes, de celles des autres (C'est la

même)... Et elle se demanda:

--Pourquoi, pourquoi cet attachement éternel, cet arrachement éternel?

Vers quelle libération me pousse la marche sanglante du désir?...

Ce ne fut qu'un instant. Pourquoi s'inquiéter de ce qui viendra? Il

passera, ainsi que ce qui est venu. Nous savons bien que, quoi qui

survienne, nous percerons au-delà. Comme dit l'adage populaire, le

vieux mot héroïque de prière et de défi: «_Que Dieu ne nous jette

pas seulement sur les épaules autant d'épreuves que nous en pouvons

porter!..._»

Elle avait porté la sienne, celle d'un jour. Au jour le jour!... Elle

était soulagée, de corps et de cœur...

_To strive, to seek, not to find, and not to yield..._

«C'est bien. C'est bien... Je n'ai pas perdu ma journée... La suite à

demain!...»

Elle se levait. Elle était nue. Et, par-dessus les toits, le soleil

matinal, le grand soleil d'août baignait son corps et la chambre...

Elle était heureuse... Oui, quand même!

Tout ce qui l'entourait était le même qu'hier: la terre et le ciel, le

passé et l'avenir. Mais tout ce qui accablait, hier,--aujourd'hui,

rayonnait.

Marc était rentré très tard, dans la nuit. Maintenant qu'il avait

pris du plaisir sans sa mère, il éprouvait un remords de l'avoir

laissée seule et de l'avoir fait veiller. Car il savait qu'Annette ne

se couchait pas avant qu'il fût rentré; et il s'attendait à un

accueil glacé. Quoiqu'il fût dans son tort,--précisément pour

cela--il apprêtait, en montant, une attitude de défi. Un sourire

insolent sur les lèvres, pas sûr de lui, au fond, il ramassa la clef

sous le paillasson, et ouvrit. Rien ne remua. Accrochant son manteau

dans le vestibule, il attendit. Silence. Sur la pointe des pieds, il se

glissa dans sa chambre, et se coucha sans bruit. Il était allégé. À

demain les affaires sérieuses! Mais il n'était pas encore tout à fait

déshabillé qu'une anxiété le traversa. Cette immobilité n'était

pas naturelle... Il avait, comme sa mère, l'imagination vive, et

prompte à s'inquiéter... Que s'était-il passé?... Il était à mille

lieues de se douter des mortelles tempêtes qui avaient, cette nuit,

fait rage dans la chambre à côté. Mais sa mère lui était

inexplicable, inquiétante; il ne savait jamais ce qu'elle pensait...

Pris d'alarme, en chemise et pieds nus, il alla coller son oreille

contre la porte d'Annette. Il se rassura. Elle était là. Elle dormait,

d'un souffle fort et heurté. Il entr'ouvrit la porte, craignant qu'elle

ne fût malade, il s'approcha du lit. À la lueur de la rue, il la vit

étendue sur le dos et prostrée, les cheveux sur les joues, cette

figure tragique qui, dans les nuits de jadis, intriguait sa compagne

Sylvie; une respiration rude, violente, oppressée, soulevait la

poitrine et retombait, brisée. Marc fut pris de peur et de pitié pour

ce qu'il devinait en ce corps de fatigues et de peines. Penché sur

l'oreiller, à voix basse et tremblante, il murmura:

--Maman...

Comme si, dans le lointain du sommeil, elle eût perçu l'appel, elle

fit un effort pour se dégager, et gémit. L'enfant s'éloigna,

effrayé. Elle retomba dans son immobilité. Marc alla se coucher.

L'insouciance de son âge, l'épuisement de la journée, eurent raison

de son trouble. Il dormit jusqu'au jour, d'un seul trait.

En se levant, lui revinrent les images et les craintes de la veille. Il

s'étonnait de n'avoir pas encore vu sa mère: d'ordinaire, (il s'en

irritait), elle entrait dans sa chambre, le matin, pour lui dire bonjour

et l'embrasser dans son lit. Elle n'entra pas, ce matin. Mais, dans la

chambre voisine, il l'entendait aller et venir. Il ouvrit la porte.

Agenouillée sur le parquet, elle essuyait les meubles, et ne se

retourna pas. Marc lui dit bonjour: elle leva sur lui ses yeux qui

sourirent, dit:

--Bonjour, mon petit, et reprit son travail, sans s'occuper de lui. Il

s'attendait à ce qu'elle le questionnât sur sa soirée; il détestait

ces questions; mais qu'elle ne lui en fît pas, il fut vexé. Elle

allait maintenant dans la chambre, rangeait, achevait de s'habiller:

c'était l'heure de ses cours; elle se préparait à sortir. Il la vit

dans la glace, se regardant, une cernure aux paupières, les traits

encore fatigués, mais dans les yeux, une lumière!... et la bouche qui

riait. Il en fut stupéfait. Il comptait retrouver une figure

attristée; et même il était prêt, dans son cœur, à la plaindre:

cela dérangea ses plans. La logique de ce petit d'homme en était

agacée...

Mais Annette avait la sienne. «Le cœur a ses raisons...», qu'une

raison plus haute que la raison connaît. De ce que les autres pouvaient

penser, Annette ne s'inquiétait plus. Elle savait maintenant qu'il ne

faut pas demander aux autres de vous comprendre. S'ils vous aiment,

c'est les yeux fermés. Ils ne les ferment pas souvent!... «Qu'ils

soient comme il leur plaît! Quels qu'ils soient, je les aime. Je ne

puis me passer d'aimer. Et si eux, ne m'aiment point, j'ai dans mon

cœur assez d'amour et pour moi et pour eux...»

Dans le miroir, elle souriait, bien au delà de ses yeux, au feu dont

ils étaient une goutte, à l'éternel Amour. Elle laissa retomber ses

bras qui la coiffaient, se retourna vers son fils, vit la mine soucieuse

du petit, se souvint de la soirée, lui prit le bout du menton et,

détachant les syllabes, elle lui dit gaiement:

--Vous dansiez, j'en suis fort aise! Eh bien, chantez, maintenant!

Elle rit, en voyant son expression ébahie, le caressa des yeux,

l'embrassa sur le museau, et, ramassant sur la table son sac, elle

partit, en disant:

--Au revoir, mon grillon!

Dans l'antichambre, il l'entendit siffler une insouciante chanson: (un

talent qu'il lui enviait, en le méprisant: car elle sifflait beaucoup

mieux que lui...)

Il était indigné! Cette indécente gaieté, après les soucis de la

veille!... Elle lui échappait. Il accusait, comme il avait entendu

faire, les éternels caprices, le manque de sérieux des femmes... «_la

donna mobile..._»

Il allait sortir, lorsque dans la corbeille une feuille de papier attira

son regard. Sur un lambeau de page déchirée, quelques mots

déchiffrés, de loin, sans y penser, par ses yeux fureteurs et aigus de

petit rapace... Il tomba en arrêt... Ces mots... L'écriture de sa

mère... Il les ramassa. Fiévreusement, il lut... d'abord par morceaux

au hasard, un à un... Ces mots de flamme!... D'être taillés en

pièces, interrompus au milieu de leur élan, l'émotion suggérée

était plus fascinante... Puis, il les rassembla, il fouilla la

corbeille; jusqu'aux plus petits fragments, il prit tout, et il eut la

patience de tout reconstituer. Ses mains tremblaient sur le secret

surpris. Quand tout fut rétabli et qu'il put embrasser le poème dans

son ensemble, il fut bouleversé. Il ne comprenait pas bien; mais la

sauvage ardeur de ce chant solitaire lui révélait des sources

ignorées de passion et de douleur, l'exaltait, le terrassait. Se

pouvait-il que ces cris dans la tempête fussent sortis de la poitrine

de sa mère?... Non, non, cela ne se pouvait pas! Il ne le voulait pas.

Il se disait qu'elle avait copié dans un livre... Mais où?... Il ne

pouvait le lui demander... Et si pourtant ce n'était pas dans un

livre?... Les larmes lui venaient, un besoin de crier son émoi, son

amour, une passion de se jeter dans les bras de sa mère, à ses pieds,

de lui ouvrir son cœur, de lire dans le sien... Mais il ne le pouvait

pas...

Et quand revint sa mère, à midi, pour le déjeuner, l'enfant, qui

avait passé toute la matinée à relire, à recopier les fragments

déchirés, et qui les avait enfouis dans une enveloppe sur sa poitrine,

l'enfant ne lui dit rien; et même, assis à sa table, il évita de se

lever et de tourner la tête vers elle, lorsqu'elle entra. Plus brûlant

son désir de savoir, plus raide la contrainte qui lui fît dissimuler

son trouble sous un masque d'insensibilité... Si, d'ailleurs, ces

paroles tragiques n'étaient point d'Annette! Le doute lui revenait

devant le visage tranquille de sa mère... Mais tout de même, l'autre

doute, bouleversant, persistait... Si pourtant c'était elle?... Cette

femme, ma mère?... À table, en face de lui... Il n'osait pas la

regarder... Mais quand, le dos tourné, elle allait dans la pièce,

cherchant, portant un plat, il l'inspectait avidement, d'un œil

inquisiteur, qui demandait:

--Qui es-tu?

Il ne pouvait mettre au clair son impression trouble, fascinée,

inquiète. Et Annette ne remarqua rien, toute pleine de sa vie nouvelle.

Dans l'après-midi ils sortirent, chacun de son côté. Marc regardait

sa mère s'éloigner. Il était partagé entre des sentiments

contraires: il l'admirait, irrité... La femme lui échappait! La femme:

toute femme. À des moments, si proche! À d'autres, si lointaine! Une

race étrangère... Rien n'y est pareil à nous. On ne sait pas ce qui

s'y passe, ni pourquoi elle rit, ni pourquoi elle pleure. Ilia

dédaigne, il la méprise, il la déteste,--et il en a besoin, et il

languit après! Il lui en veut, de cette obsession. Il l'aurait bien

mordue,--cette nuque de trottin qui passait,--comme il avait mordu le

poignet de Noémi, (comme il aurait voulu le mordre: jusqu'au sang!)--À

ce brusque souvenir, son cœur surpris bondit. Il s'arrêta, tout pâle,

et cracha de dégoût.

Il traversait le Luxembourg, où de jeunes hommes jouaient. Il les

regarda, envieux. Le meilleur de lui-même, de ses secrets désirs,

allait vers l'action virile, l'action sans amour, sans femmes, le sport,

les jeux héroïques. Mais il était débile: l'injuste sort, sa maladie

d'enfance, l'avaient mis, en face de sa génération, dans un état

d'infériorité. Et la vie sédentaire, les livres, les rêveries, la

société de ces femmes--(les deux sœurs)--l'avaient empoisonné de ce

venin d'amour, communiqué par sa mère, par sa tante, par le

grand-père, tout ce sang des Rivière. Il eût voulu le faire couler,

ce sang, s'ouvrir les veines! Ah! comme il les jalousait, ces jeunes

hommes aux beaux membres, vides de pensée, pleins de lumière!

Toutes les richesses qui étaient siennes, il les méprisait. Il ne

pensait qu'à celles dont il était frustré. Les jeux et les combats

des corps harmonieux. Et dans son injustice, il ne voyait pas l'autre

combat que livrait auprès de lui sa mère...

L'âme enchantée II: L'été · 第 23 / 24 段