Noémi se hâtait de rentrer. Elle se remémorait les premières
rencontres de Philippe avec Annette, dont elle avait été le témoin,
sa bêtise et leur trahison. Elle était enragée. À peine se
retrouva-t-elle entre les murs de son appartement qu'elle se livra à la
fureur. Ce fut comme une trombe. En un clin d'œil, tout fut dévasté.
Qui l'eût vue, pleurante et convulsée, l'eût à peine reconnue, son
joli visage grimaçant de colère, mordant et lacérant son mouchoir,
saccageant les papiers sur le bureau de son mari, se vengeant de sa
souffrance sur le petit chien qui venait la caresser et sur un perroquet
qu'elle faillit étrangler... Mais elle avait eu soin de s'enfermer à
clef. Certes, le rôle de Furie voulait être joué à huis-clos. Il
n'embellissait pas. Elle paraissait dure, vieillie et fripée. Mais de
se voir dans la glace, sang témoins, laide et méchante, ne lui
déplaisait point, presque la soulageait: c'était aussi une
vengeance.--Puis, elle s'apitoya sur elle, sur son visage et, distraite
de sa violence par cette compassion, elle se roula sur le tapis et
sanglota bruyamment... Cela ne peut durer toujours, Philippe va rentrer,
il faut donc se dépêcher, faire les bouchées doubles, pleurer vite,
pleurer fort... Elle continuait à bruire; mais le gros de la tempête
déjà était passé. Le petit chien sans rancune vint lui lécher
l'oreille. Elle l'embrassa en se plaignant; et, assise sur le tapis,
caressant un de ses pieds, elle se tut. Elle pensait.--Soudain, son
parti pris, elle se remit sur pattes, releva ses cheveux qui lui
couvraient les yeux, ramassa les objets éparpillés dans la chambre,
rétablit dans leur ordre les papiers dispersés, refit très
soigneusement sa figure, sa vêture.--Et elle attendit.
Philippe la trouva tranquille et caressante. Elle essaya d'abord des
armes les plus simples. Au cours de l'entretien, elle sut innocemment
glisser des vilenies sur la rivale exécrée. Elle dit, d'une voix
douce, deux ou trois atrocités d'Annette,--de son physique, bien
entendu! le moral est secondaire; même quand c'est l'esprit qu'on aime,
c'est le corps qui fait l'amour. Noémi excellait à trouver dans la
beauté d'une femme les traits qui la font voir laide, et qu'après
avoir vus on ne peut plus oublier. Cette fois, elle se surpassa.
Empoisonner l'image d'une rivale dans le regard d'un amant est une
tâche inspirante.--Philippe ne broncha point.
Elle changea ses batteries. Elle défendit Annette contre certains
propos, elle loua ses vertus:--(l'éloge est sans conséquence!)--Elle
cherchait à le faire parler, se démasquer, s'engager sur le terrain
où elle l'attendait. --Mais au bien comme au mal, Philippe resta
indifférent.
Elle mit en œuvre ses agaceries amoureuses. Elle essaya de piquer la
jalousie de Philippe, elle le menaça en riant, si jamais il la
trompait, de lui en faire voir, non de toutes les couleurs, mais de
toutes les nuances d'une même couleur.--Il ne sourit même pas et,
alléguant une affaire, il se disposa à sortir.
Alors, la colère la reprit. Elle cria qu'elle savait tout, qu'il était
l'amant d'Annette. Elle le menaça, l'injuria, elle le supplia, elle
parla de se tuer. Il haussa les épaules et, lui tournant le dos, sans
un mot, se dirigea vers la porte.--Elle courut après lui, le saisit par
les bras, le força à se retourner, et, visage contre visage, d'une
voix, altérée, elle lui dit:
--Philippe!... Tu ne m'aimes plus...
Il la regarda en face, lui dit:
--Non!
Et sortit.
Si Noémi était folle, elle devint possédée. Pendant quelques heures,
sa tête extravagua de fureur insensée. Elle cherchait tous les moyens,
absurdes, féroces, de se venger. Tuer Philippe. Tuer Annette. Se tuer.
Déshonorer Philippe. Diffamer Annette. Faire souffrir Annette.
Vitrioler Annette... Jouissance! La défigurer... L'atteindre dans son
honneur. L'atteindre dans son enfant. Écrire, envoyer des lettres
anonymes... Elle griffonna fiévreusement quelques lignes, déchira,
recommença, déchira... Elle eût tout aussi bien mis le feu à la
maison...
Mais elle ne le mit pas; se calmant peu à peu, ses forces se
ramassèrent. Et son vrai génie de femme amoureuse entra en jeu.
Elle s'était rendu compte qu'elle ne pouvait rien sur Philippe,
directement... Il le lui paierait, un jour!... Mais pour l'instant, il
était inaccessible. Donc, agir sur Annette.--Elle se rendit chez
Annette.
Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire. Elle était prête à tout.
Elle avait mis son revolver dans son sac-à-main. Chemin faisant, elle
jouait, dans sa tête, des scènes qu'elle éliminait ensuite. Car son
instinct lui faisait entendre les réponses d'Annette et corriger son
plan, à mesure. Et même au dernier moment, elle changea tout. Un flot
de rage la soulevait, en montant l'escalier, courant presque, haletante;
et elle serrait à travers l'étoffe l'arme dans sa main crispée.--Mais
quand, la porte ouverte, elle se trouva devant Annette, d'un regard elle
comprit... Un geste, un mot de violence; et Annette irritée n'en serait
que plus implacable à suivre sa passion.
La colère de Noémi instantanément s'éclipsa. Et rouge, comme
essoufflée d'avoir monté trop vite, elle se jeta en riant au cou
d'Annette. Surprise de cette irruption, gênée de ces embrassades,
Annette gardait sa réserve. Mais l'autre, déjà entrée, pénétrait
sans façons dans la chambre à coucher, rapidement s'assurait que
Philippe n'était point là; elle se posa sur le bras d'un fauteuil,
disant de petits mots tendres à Annette, debout près d'elle et
guindée. Et même, tout en causant, elle passait un de ses bras autour
de la taille d'Annette et jouait avec sa collerette. Soudain, elle
fondit en larmes... Annette, au premier moment, crut qu'elle jouait
encore... Mais non! C'était sérieux, de vraies larmes...
--Noémi!... Qu'est-ce que vous avez?
Elle ne répondait pas, le visage appuyé contre le sein d'Annette, et
continuait de pleurer. Annette, penchée sur ce gros chagrin, tâchait
de le calmer. Enfin, Noémi, relevant la tête, au milieu de ses
sanglots, gémit:
--Rendez-le-moi!
--Qui? demanda Annette, saisie.
--Vous savez!
--Mais...
--Vous savez, vous savez! Et je sais que vous l'aimez. Et je sais qu'il
vous aime... Pourquoi me l'avez-vous pris?
Nouveaux pleurs. Annette, le cœur serré, entendait Noémi
plaintivement rappeler la confiance, l'affection qu'elle lui avait
donnée; et elle ne pouvait répondre, car elle-même s'accusait; et ces
reproches douloureux, dénués de violence, frappaient juste. Cependant,
comme Noémi disait avec amertume qu'Annette avait abusé de son amitié
pour la tromper, elle essaya de se disculper, disant comment l'amour
était venu malgré elle et l'avait subjuguée. Noémi, pour qui ces
aveux étaient sans charme, chercha à les détourner; et, feignant
d'aider Annette à se justifier, elle parut croire que Philippe était
le principal coupable; elle en parla outrageusement. C'était soulager
sa rancune, et tâcher de le rendre odieux, au moins suspect, à
Annette. Mais celle-ci prit sa défense. Elle n'admettait point qu'on
accusât Philippe de l'avoir provoquée. Il avait été franc. Elle,
elle seule avait commis la faute de l'empêcher de parler. Et Noémi,
haineuse, redoublant ses accusations, Annette lui tint tête. Le débat
se fit âpre. On eût dit que des deux la vraie femme de Philippe fût
Annette. Et brusquement, Noémi sans doute en prit conscience: elle
perdit toute prudence et, reprise de rage, cria:
--Je vous défends de parler de lui! Je vous défends!... Il est à moi.
Annette, haussant les épaules, dit:
--Il n'est ni à vous, ni à moi. Il est à lui.
Avec emportement, Noémi répéta:
--Il est à moi!
Et elle revendiqua ses droits.
Annette dit durement:
--En amour, il n'y a pas de droits.
Noémi, de nouveau, cria:
--Je l'ai, et je le tiens.
Annette répliqua:
--Il m'a. Vous ne tenez rien.
Les deux femmes se fixaient avec inimitié. Annette, cuirassée
d'égoïsme et de dureté. Noémi, brûlante de souffleter Annette. Elle
la haïssait toute, de la tête aux pieds. Elle fut près d'insulter sa
laideur, de la flageller des mots les plus cruels, des mots
irrémédiables. C'eût été une jouissance... Mais elle s'arrêta net:
elle y eût trop perdu!...
Et se baissant vivement pour ramasser son sac tombé à ses pieds, elle
en arracha le revolver et elle le dirigea... contre qui?... Elle ne
savait pas encore... Contre elle-même!... C'était d'abord une feinte;
mais Annette s'étant précipitée pour lui saisir le bras, elle se prit
à son jeu. Les deux femmes luttaient, Noémi tombée à genoux, Annette
courbée sur elle. Il n'était pas facile de maintenir la petite
désespérée. Elle voulait vraiment se tuer, à présent... Quoique si
l'arme eût effleuré la poitrine d'Annette, avec quelle volupté elle
eût tiré!... Mais Annette fit dévier le poignet, le coup partit,
logeant la balle dans le mur. Et Noémi ne sut jamais qui des deux elle
avait visée...
Elle avait lâché l'arme, et elle ne luttait plus. La réaction
nerveuse était venue. Elle s'abandonnait maintenant, sanglotante et
prostrée, aux pieds d'Annette; elle eut une crise de nerfs. L'intuitive
Annette avait eu le soupçon, au début, que Noémi jouait la
comédie... jusqu'à un certain point--(mais sait-on jamais jusqu'à
quel point?)--Et elle s'irritait sourdement de ce chantage au suicide...
Mais le moyen de douter de la souffrance de cette pauvre petite chose
effondrée! Elle s'efforça de rester dure, se détourna, ne put, elle
eut honte de ses soupçons, et, le cœur plein de pitié, elle
s'agenouilla auprès de Noémi, lui soutenant la tête, tâchant de la
consoler, disant maternellement:
--Ma petite... Allons! allons!...
Elle la prit dans ses robustes bras, et elle la souleva. Elle sentait ce
jeune corps, secoué par les sanglots, qui se livrait sans défense, et
elle pensait:
--Est-ce possible que ce soit moi qui cause cette souffrance?
Une autre voix lui disait:
--N'achèterais-tu pas ton amour, au prix de toutes
les souffrances?
--Des miennes, oui.
--Des tiennes et des autres. Pourquoi les autres seraient-elles
privilégiées?
Elle regarda Noémi, qu'elle portait à demi évanouie... Si peu
lourde!... Un oiseau!... Il lui sembla que c'était sa fille; et sans le
vouloir, elle la serra dans ses bras. Noémi rouvrit les yeux, et
Annette pensa:
--Si elle était à ma place, est-ce qu'elle m'épargnerait?
Mais Noémi tournait vers elle un regard brisé. Annette l'étendit sur
sa chaise longue; et, debout près d'elle, lui posant sur la tête sa
main--(Noémi frémit du contact odieux, mais elle ne le montra
pas)--elle lui demanda, comme à un enfant qui pleure:
--Vous l'aimez donc bien?
--Je n'aime que lui!
--Moi aussi, je l'aime.
Noémi ressauta de jalousie:
--Oui, fît-elle âprement, mais moi, je suis jeune. Vous, vous êtes...
(elle s'arrêta)... vous avez eu votre vie, vous pouvez vous passer de
lui.
Annette se répétait avec amertume le mot qu'elle n'avait pas dit:
--C'est parce que je serai bientôt vieille que cette dernière heure de
jeunesse, cette lumière suprême, j'y tiens, je ne la lâcherai
point... Ah! si, comme toi, j'avais devant moi le trésor de la
jeunesse!...
Elle ajouta tristement:
--Je le gâcherais sans doute, une seconde fois.
Mais Noémi, qui avait vu le regard d'Annette s'assombrir, s'inquiétait
d'avoir compromis les faibles avantages qu'elle venait de gagner, et
elle dit hâtivement:
--Je sais bien qu'il vous aime, que vous êtes belle...
(Annette pensait: «Menteuse!»)
...que vous m'êtes supérieure en tant de choses qu'il aime. Et je ne
puis même pas vous en vouloir, parce que, malgré tout, je vous aime...
(«Menteuse! Menteuse!» répétait Annette.)
--...La partie n'est pas égale. Ce n'est pas juste! Non... Je ne suis
qu'une pauvre femme qui pleure. Je ne suis rien. Je le sais... Mais je
l'aime, je l'aime, je ne peux pas me passer de lui. Que voulez-vous que
je devienne, si vous me l'enlevez! Pourquoi m'a-t-il aimée alors, si
c'est pour m'abandonner? Je ne peux pas! Il est toute ma vie, tout le
reste ne m'est rien...
Le ton ne mentait pas ici, et Annette, de nouveau, eut pitié. Elle
était insensible aux droits que Noémi invoquait sur son mari: elle ne
croyait pas aux droits d'un être sur un autre, à ces contrats de
propriété mutuelle qu'on signe pour la vie. Mais elle souffrait des
jeux de la cruelle nature qui, lorsqu'elle sépare deux cœurs qui se
sont aimés, n'arrache jamais l'amour des deux cœurs à la fois, mais a
soin que l'un des deux cesse d'aimer avant l'autre, afin que le plus
aimant soit toujours sacrifié. Et il lui était odieux de servir aux
plans de la grande tortureuse.--«La vie est aux plus forts. Oui.
L'amour n'hésite point. Pour atteindre son but, il foule aux pieds le
reste. Malheur aux faibles!... Pourquoi donc est-ce que moi, je ne puis
pas le dire? Je le voudrais, mais les mots me restent dans la gorge. Je
ne puis pas. Cela me répugne... Est-ce que je n'aime plus assez? Je
suis _vieille_, comme elle dit. Je suis du côté des faibles... Non!
Non! Non! Duperie!... De quel droit vient-elle se mettre entre le
bonheur et moi? Je ne lui céderai pas mon morceau de bonheur!... Ses
larmes, que me font ses larmes?... Je marcherai sur elle!...
Mais, comme elle regardait méchamment Noémi étendue, Noémi qui la
guettait au travers de ses pleurs lui prit la main, le bras, qui
pendaient près du dossier de la chaise, les colla contre sa joue, et
supplia:
--Laissez-le-moi!
Annette chercha à se dégager. Noémi tenait bien. Soulevée sur la
chaise, elle remontait des deux mains le long du bras d'Annette, la
forçant à s'incliner et à la regarder:
--Laissez-le-moi!
Annette s'arracha aux doigts qui l'agrippaient, et se rebella:
--Non! Non!... Je ne veux pas. Il a besoin de moi.
Noémi, amèrement, dit:
--Il n'a besoin de rien, que de lui. Il n'aime que lui. Il trouve son
plaisir en vous, comme il l'a trouvé en moi. Il vous laissera comme
moi. Il ne s'attache à rien.
Et elle le jugea durement, profondément. Annette était frappée de son
intelligence. Cette petite créature qu'on eût dite frivole,
inattentive, avec quelle acuité de rancune et de souffrance elle avait
lu en lui! Certaines remarques terribles ne répondaient que trop aux
appréhensions que ses propres expériences avaient éveillées chez
Annette. Elle dit:
--Et pourtant, vous l'aimez!
--Je l'aime. Il n'a pas besoin de moi. C'est moi qui ai besoin de lui...
Ah! croyez-vous que je ne souffre pas d'avoir besoin de lui, de lui qui
n'a pas besoin de moi, de lui qui me méprise, de lui que je
méprise?... Je le méprise, je le méprise! Mais je ne puis me passer
de lui... Pourquoi l'ai-je connu? C'est moi qui l'ai voulu. Je l'ai
voulu, je l'ai pris... Et c'est moi qui suis prise... Si je pouvais, si
je pouvais ne l'avoir jamais connu!... Ah! je ne le voudrais pas!... La
force me manque. Je suis trop prise. Il me tient par les entrailles. Je
le hais. Je hais l'amour. Pourquoi, pourquoi aime-t-on?
Elle se tut, épuisée, avec des yeux traqués, qui vacillaient,
cherchant à droite, à gauche, une issue pour échapper. Elles
haïssaient le front, les deux femmes, asservies sous le joug de la
force sauvage.
Et Noémi reprit son refrain, d'un ton morne et pressant:
--Laissez-le-moi!
Annette sentait une volonté tenace et gluante de pieuvre, qui se
collait à ses membres avec des bras garnis de ventouses. Elle s'y
arracha encore, et cria:
--Je ne veux pas!
Noémi eut, dans les yeux, une lueur de colère, et ses doigts se
crispèrent. Puis, elle dit, d'une voix douce et plaintive:
--Aimez-le! Qu'il vous aime! Mais ne me l'enlevez pas! Gardons-le, vous
et moi!
Annette fit un geste de répulsion.
La rage de Noémi rebondit:
--Croyez-vous que cela ne me dégoûte pas? Vous me répugnez! Je vous
déteste. Mais je ne veux pas le perdre...
Annette s'écarta de Noémi et dit:
--Je ne vous déteste pas. Vous souffrez, et je souffre. Mais c'est une
lâcheté de partager, en amour! Une lâcheté d'amour, Et je veux bien
être victime. Je veux bien être bourreau. Je ne veux pas être lâche.
Pour sauver ce que j'aime, je n'en cède pas la moitié. Je donne tout.
Je veux tout. Ou bien je ne veux rien.
Noémi, serrant les dents, criait au fond du cœur:
--Rien!
(Même en offrant le partage, elle comptait reprendre tout.)
Mais d'un élan, se levant de sa chaise, elle courut vers Annette,
debout, et glissant à ses genoux, elle lui enlaça les jambes:
--Pardon!... Est-ce que je sais, est-ce que je sais ce que je demande?
Est-ce que je sais ce que je veux?...
Mais je suis malheureuse, je ne puis pas le supporter... Qu'est-ce que
je puis faire? Dites-le-moi! Aidez-moi!
--Vous aider! Moi? dit Annette.
--Vous. À qui puis-je m'adresser, pour avoir un secours?... Je suis
seule. Seule avec cet homme qui, même quand il aime, on ne l'intéresse
pas, on ne peut pas se confier... Et avant lui, une mère qui n'était
occupée que d'elle, de ses plaisirs... Personne pour me conseiller...
Je n'ai pas une amie... Lorsque je vous ai vue, j'ai pensé que vous le
seriez. Et vous avez été la pire de mes ennemies... Pourquoi me
faites-vous du mal?
Annette, bouleversée:
--Ma pauvre enfant, ce n'est pas ma faute! Je ne le voulais pas...
Noémi se jeta sur ce mot de pitié:
--Votre enfant, vous avez dit... Oui! Soyez pour moi une mère, une
sœur aînée! Ne me faites pas de mal! Conseillez-moi! Dites-moi ce
qu'il faut que je fasse! Je ne veux pas le perdre... Dites-moi,
dites-moi... Je ferai tout ce que vous me direz...
Elle ne mentait qu'à moitié. Elle était si habituée à feindre ce
qu'elle sentait qu'elle sentait ce qu'elle feignait. Et son amour, sa
douleur, le besoin qu'elle avait d'Annette, l'espoir de la toucher, en
tout cas étaient réels. Jusqu'à cette confiance qu'elle lui
témoignait: sa dernière carte au jeu! Elle la jouait avec une passion
désespérée. Et tout en se confiant, elle ne perdait pas de vue le
trouble, que le visage d'Annette ne pouvait déguiser. Annette
faiblissait. L'abandon de Noémi la désarmait. Elle ne trouvait plus la
force de répondre. Pourtant, elle ne s'y trompait pas. Le ton doucereux
de certaines inflexions l'éclairait sur la fausseté de son adversaire.
Elle la laissait parler. Elle lisait au fond. Elle pensait: «Que
vais-je faire? Me sacrifier? Quelle duperie! Je ne veux pas. Je ne
l'aime pas, cette femme. Elle ment, elle me hait. Mais elle souffre...»
Et elle caressait la tête de l'ennemie agenouillée, qui continuait
de gémir et de la guetter, qui suivait sa volonté vacillante,
comme un gibier, avec un frémissement de peur et de joie aiguë,
haletante,--sanglante,--et qui, le moment venu, appuyant sur sa bouche
ces mains qu'elle aurait bien mordues, inlassable, redit:
--Laissez-le-moi!
Annette, fronçant les sourcils, voulut la repousser. Elle vit dans ces
yeux la ruse et la douleur, le mensonge et l'amour, une attente
éperdue... Elle sourit avec lassitude, pitié, dégoût d'elle--d'elles
deux--de tout--et détournant la tête, dans un instant de faiblesse,
elle dit:
--Gardez-le!
Elle ne l'avait pas dit qu'elle voulait le reprendre.
Mais Noémi, relevée d'un bond, embrassait Annette, avec des
protestations éperdues... (Jamais elle ne l'avait tant haïe! Elle la
tenait enfin... La tenait-elle?...) Annette disait déjà:
--Non! Non!...
Noémi faisait semblant de ne pas entendre. Elle l'appelait sa chérie,
et sa meilleure amie, elle lui vouait une reconnaissance, un amour
éternels. Elle riait et elle pleurait. Mais elle ne perdait pas son
temps en vaines effusions. Elle voulait savoir ce qu'Annette ferait pour
écarter Philippe. Annette se révoltait:
--Je n'ai rien dit!
--Vous avez dit, vous avez dit, vous me l'avez promis!...
--Une parole échappée...
--Une parole? Votre parole!
--Vous me l'avez arrachée, par surprise...
--Non, vous n'en avez qu'une, vous ne pouvez la reprendre. Vous avez
dit: «Gardez-le!» Vous l'avez dit, Annette. Dites que vous l'avez dit!
Vous ne pouvez pas le nier...
--Laissez-moi! Laissez-moi! fit Annette, épuisée. Ne me tourmentez
pas! Je ne peux pas, je ne peux pas...
Elle s'assit, brisée; et Noémi, debout près d'elle, continuait de la
harceler. Les rôles étaient changés. Annette se refusait à renoncer:
son amour était enraciné. Noémi ne s'en souciait guère: Annette
pouvait bien garder son amour, pourvu qu'elle ne gardât point Philippe!
Elle voulait qu'Annette rompît. Tout de suite, sans attendre. Et des
moyens de rompre, elle en pouvait suggérer, elle en avait plein la
tête. Elle la pressait, flattait, suppliait, violentait, embrassait,
elle l'étourdissait du flot de ses paroles, elle faisait appel à son
cœur magnanime, elle priait, adjurait, exigeait, elle dictait les
réponses...
Annette, rigide et glacée, ne disait plus un mot. Elle ne cherchait
même pas à arrêter ce torrent. Lèvres serrées, yeux mornes...
Enfin, Noémi se tut, devant cette immobilité. Elle lui prit les mains,
froides, moites. Elle dit:
--Répondez! Répondez!
Annette, sans la regarder, murmura:
--Laissez-moi!... (si bas que Noémi le lut sur ses lèvres, plus
qu'elle ne l'entendit). Elle reprit:
--Vous voulez que je parte?
Annette fit signe que oui.
--Je m'en vais. Mais vous avez promis?
Annette répéta, lassée:
--Laissez-moi, laissez-moi... J'ai besoin d'être seule...
Noémi, prestement, rétablit sa coiffure devant le miroir, et, se
dirigeant vers la porte, elle dit:
--Adieu... Vous avez promis...
Annette fit un dernier geste de protestation:
--Non! Je n'ai rien promis...
Noémi sentit la colère la reprendre... Après tant d'efforts!... Mais
son instinct lui dit qu'il ne fallait pas aller trop vite, ne pas trop
tendre la corde... Tout de même, le coup était porté!
Elle se retira.
Elle avait reconnu la faiblesse de l'ennemie. Elle la piétinerait.
Annette resta quelque temps encore, sans bouger de la place où Noémi
l'avait laissée. De cette longue scène, elle était courbaturée. Elle
eût mieux réagi, si l'assaut ne l'eût surprise déjà rongée par la
double usure de la passion et de la tâche incessante, la fièvre
continue, la participation aux combats de Philippe, à son âme
orageuse, et, dans cet épuisement du corps et de la pensée, ses
remords refoulés, ses tourments renfermés. Cette défaillance faisait
la force de Noémi. Celle-ci trouvait le terrain préparé et une
alliée dans son adversaire.
La personne même de Noémi comptait peu dans les soucis d'Annette.
Comme femme, elle ne l'aimait guère. Comme rivale, elle ne l'aimait
point. Elle la jugeait fausse, perfide, sans bonté. Et jalousement
injuste, elle niait maintenant son charme, que d'abord elle avait
goûté; tout lui semblait truqué en elle, tout, sauf la douleur. Et
qu'elle soit Noémi ou une autre, peu importe! Elle est une chair qui
souffre, que moi, je fais souffrir... Et une étrange pitié minait le
cœur d'Annette.
Cette disposition s'était développée, dans les dernières années, au
spectacle des misères, au contact des deux morts, celles d'Odette et de
Ruth. Il lui en était resté un obscur ébranlement. Une faiblesse.
Elle la nommait maladive. Et peut-être, ce l'était. On ne pourrait
plus vivre, si l'on devait s'arrêter aux souffrances du monde! Chaque
bonheur se repaît de la souffrance d'un autre être. La vie ronge la
vie, comme les larves pondues dans une proie vivante. Et chacun boit le
sang de tous.