--Peut-être. Je le sais, en voulant, on se trompe souvent. Mais en ne

voulant pas, on se trompe toujours. Je ne me pardonnerais jamais

l'erreur de vous avoir vue et de ne pas vous avoir voulue.

--Que savez-vous de moi?

--Plus que vous ne pensez. Je sais que vous avez été riche, et que

vous êtes pauvre, que vous avez eu une jeunesse comblée des joies de

la fortune et que vous avez été ruinée, rejetée de votre monde, et

que vous n'avez pas faibli, que vous avez lutté. Et je sais quelle est

votre lutte, car je l'ai soutenue, trente ans de ma vie, tous les jours,

corps à corps; et j'ai été vingt fois sur le point de succomber. Vous

avez tenu bon. Moi, j'étais habitué, j'ai connu la misère abjecte,

dès le berceau. Vous, vous aviez la peau tendre, et vous étiez

choyée, adulée. Vous n'avez point cédé. Vous n'avez accepté aucun

lâche compromis. Vous n'avez pas cherché à vous évader du combat par

vos moyens de femme, la séduction, ou l'honnête expédient d'un

mariage d'intérêt.

--Croyez-vous qu'on me l'ait tant de fois proposé?

--C'est qu'ils sentent trop bien, même les plus bornés, que vous

n'êtes pas de celles qu'on achète par contrat.

--Inaliénable, oui.

--Je sais qu'ayant aimé et ayant enfanté, vous avez refusé d'être la

femme du père de votre enfant. Et je n'ai pas à connaître les raisons

de votre cœur. Mais je sais que vous avez osé revendiquer, en face

d'une lâche société, non pas le droit au plaisir, mais le droit à la

peine, le droit d'avoir un fils, et, dans votre pauvreté, de l'élever,

vous seule. Ce droit, ce n'était rien de le revendiquer: vous l'avez

exercé, vous seule, depuis treize ans. Et, par mon expérience, sachant

ce que représentent ces treize ans de peine et de soucis quotidiens, je

vous vois, devant moi, intacte, droite, fière, sans une trace d'usure.

Vous avez échappé aux deux défaites: celle de la prostration, et

celle de l'amertume... (De celle-ci, je n'ai pas, moi, évité la

marque...) Je suis un connaisseur de la bataille de la vie. Je sais ce

que vaut la trempe d'une nature comme la vôtre. Ce sourire sérieux,

ces yeux clairs, la ligne calme de ces sourcils, la loyauté de ces

mains, cette tranquille harmonie,--et dessous, le feu qui brûle, le

frémissement joyeux du combat, même si l'on est battue....

(«N'importe! L'on se bat...») Croyez-vous qu'un homme comme moi ne

connaisse pas le prix d'une femme comme vous? Et, que, le connaissant,

il ne soit pas prêt à tout pour la conquérir?... Rivière, je vous

veux. J'ai besoin de vous. Écoutez! Je ne cherche pas à vous tromper.

Bien que je veuille votre bien, ce n'est pas pour votre bien que je vous

veux, c'est pour le mien. Ce ne sont pas des avantages que je vous

offre. Ce sont des épreuves de plus... Vous ne connaissez pas ma

vie.... Mettez-vous là près de moi, ma belle de sourcils!...

Assise sur le plancher, elle levait les yeux vers lui. Il lui tenait les

deux mains, et ne les lâcha point, tandis qu'il lui parlait:

--J'ai un nom, j'ai le succès, j'ai l'argent, et ce qu'il peut donner.

Mais vous ignorez comment je les ai eus et je les garde. Je les ai

arrachés par la force, et je les tiens par la force. J'ai forcé mon

destin, s'il y a un destin. Je suis arrivé malgré les choses et

malgré les hommes. Et je n'ai jamais su (ni voulu) me faire pardonner

ma réussite, en pansant les amours-propres blessés et les intérêts

foulés sous mon passage. Les chers collègues comptaient que du moins

le succès aurait sur moi son effet de narcotique. Il n'en a rien été.

Ils ont eu beau tâcher de m'amadouer, ils sentent que je ne suis pas et

ne serai jamais des leurs. Je ne puis pas oublier ce que j'ai vu, de

l'autre côté de la barrière: la masse des friponneries et des

iniquités. J'ai eu le temps de méditer sur les mensonges sociaux, dont

la caste intellectuelle (en dépit de ce qu'elle prétend et de ce qu'on

en attend) a toujours été le meilleur chien de garde. À part quelques

habiles, qui, dans l'intimité de leur art et de leur pensée, passent

pour ne respecter rien mais qui, sortis de leur jardin, tirent bien

poliment leur chapeau à la sottise régnante. J'ai l'insigne folie de

ne pas lui faire la cour. Je prétends même en ce moment m'attaquer à

certaines de ses impostures sacrées, qui ajoutent leur poids à celui

de la misère et condamnent des milliers d'êtres à un malheur sans

fin. Je vais faire aboyer les trois gueules de Cerbère, les trois

hypocrisies, de la morale, de la patrie, et de la religion. Je vous

conterai cela plus tard. Moi aussi, je serai battu, je le sais, et je me

bats quand même, pour la joie--pour la peine--et parce qu'il le faut...

Vous comprenez pourquoi vos paroles de l'autre soir m'ont porté un

message que vous ne prévoyiez pas! Vos paroles sont à moi. La bouche

doit être à moi.

Annette la lui livra. Il lui prit tendrement les tempes et les joues

entre ses fortes mains:

--Rivière, j'ai besoin de vous. Je ne pensais pas vous trouver.

Maintenant que je vous ai, je vous tiens.

--Tenez-moi bien! J'ai peur de m'échapper.

--Je sais comment vous lier. Je vous offre ma vie rude, mes ennemis, mes

dangers.

--Oui, vous me connaissez... Mais rien de cela ne peut être à moi.

Vous ne pouvez en disposer. C'est à votre Noémi.

--Qu'en ferait-elle? Elle n'en veut rien connaître. Elle élimine de la

vie la vérité et la peine.

Annette regardait Philippe; et il lut dans ses yeux la question qu'elle

retenait.

--Vous pensez: «Pourquoi donc l'a-t-il épousée?»... Cette femme

ment, oui, je le sais, elle a le mensonge dans le corps, de la racine

des cheveux jusqu'à la pointe des ongles... Eh bien, le plus fort,

c'est que je l'ai prise pour cela. Je l'aime presque pour cela... Quand

le mensonge est un art aussi parfait, il vaut du beau théâtre...

(Est-ce qu'on ne sait pas que le théâtre, que presque tout l'art ment,

quelques originaux exceptés qui déroutent les confrères: alors, les

confrères disent que ceux-là ne sont pas artistes, ils gâtent le

métier)... Si le monde est mensonge, au moins nous avons le droit

d'exiger que le mensonge soit plaisant. À tout prendre, je préfère,

pour ma satisfaction et pour ma société, ceux qui mentent joliment.

Ils ne m'abusent point. Je vois. La grâce de Noémi est aussi

fabriquée que ses sentiments. Mais l'œuvre est réussie. Elle me fait

honneur. Je m'en délecte, le soir, quand je rentre, le regard sali, de

ma boucherie de viande gâtée. Elle est une eau riante. Je m'y lave.

Qu'elle mente! Cela n'a aucune importance. Si elle disait vrai, elle

n'aurait rien à dire.

--Vous êtes dur. Elle vous aime.

--Sans doute. Moi aussi.

--Si vous l'aimez, qu'avez-vous besoin de moi?

--Je l'aime, à sa façon.

--C'est beaucoup.

--Beaucoup pour elle, peut-être. Ce n'est pas beaucoup pour moi.

--Mais ce qu'elle vous donne, pourrais-je vous le donner?

--Vous, vous n'êtes pas un jeu.

--Je voudrais aussi être un jeu. La vie est un jeu.

--Oui, mais vous y croyez. Vous êtes de ces joueurs qui prennent la

partie au sérieux.

--Vous, de même.

--Parce que je le veux.

--Qui vous dit que ce ne soit pas aussi parce que je le veux?

--Eh bien! Voulons ensemble!

--Je ne veux pas d'un bonheur qui soit bâti sur des ruines. J'ai

souffert. Je ne veux pas faire souffrir.

--Tout dans la vie s'achète par la souffrance. Chaque bonheur dans la

nature est bâti sur des ruines. Tout est ruines, à la fin. Au moins,

qu'on ait bâti!

--Je ne puis pas me décider à sacrifier une autre. Pauvre petite

Noémi!

--Elle aurait moins de pitié, si elle vous tenait sous ses pieds.

--Je le crois. Mais elle vous aime. Et pour moi, c'est un crime, de tuer

un amour.

--Que vous le vouliez ou non, c'est fait maintenant. Votre présence l'a

tué.

--Vous ne pensez qu'à vous.

--On ne pense qu'à soi, en amour.

--Non, non, ce n'est point vrai! Je pense à moi, à vous, à celle qui

vous aime, à tout ce que vous aimez, et à tout ce que j'aime. Je

voudrais que mon amour fût bon et joyeux pour tous.

--L'amour est un duel. Si l'on regarde à droite, à gauche, on est

perdu. Regardez droit dans les yeux de l'adversaire, qui est là devant

vous!

--L'adversaire?

--Moi.

--Vous, en effet. Je ne le crains pas. Mais elle, Noémi, n'est pas mon

adversaire. Elle ne m'a point fait de mal. Puis-je venir dans sa vie

pour la détruire?

--Vaut-il mieux lui mentir?

--La tromper?... Plutôt encore la détruire!... Ou me détruire. Renoncer.

--Vous ne renoncerez pas.

--Qu'en savez-vous?

--La femme que vous êtes ne renonce point par faiblesse.

--Pourquoi ne serait-ce pas par force?

--Je ne reconnais point de force à abdiquer. Je vous aime et vous

m'aimez. Je vous défie de renoncer.

--Ne me défiez point!

--Vous m'aimez.

--Je vous aime.

--Alors?...

--Alors... vous dites vrai, je ne puis pas, je ne puis pas renoncer.

--Alors?

--Alors, qu'il en soit ainsi!...

Ils n'avaient encore rien dit à «l'autre».

Annette s'était juré de ne pas être à Philippe, avant qu'il n'eût

parlé à Noémi. Mais la force de la passion avait devancé sa

résolution. On ne fixe pas à la passion son heure. Elle la prend.--Et

maintenant, c'était Annette qui retenait Philippe. Elle craignait son

implacabilité.

Philippe n'eût eu aucun scrupule à laisser Noémi dans l'ignorance. Il

ne l'estimait pas assez, pour croire qu'il lui dût la vérité. Mais

s'il devait la dire, il la dirait sans ménagements. Il était un homme

terrible, terriblement sans bonté, quand une passion le tenait. Le

reste n'existait plus. L'amour qu'il avait eu pour Noémi était celui

d'un maître pour une esclave de prix; et elle n'avait été pour lui,

en somme, rien de plus. Comme nombre de femmes, elle s'en accommodait:

quand l'esclave tient le maître, rien n'égale son pouvoir. Elle est

tout,--jusqu'au jour où elle n'est plus rien. Noémi le savait; mais

elle se sentait sûre de sa jeunesse et de son charme, pendant bien des

années. Après nous, le déluge!... Et puis, elle veillait. Elle avait

connu des infidélités passagères de Philippe. Elle n'y attachait pas

trop d'importance, car elle les avait bien jugées: sans lendemain. Elle

se payait seulement le luxe de petites vengeances, qu'elle ne lui disait

pas. Elle l'avait trompé rageusement une fois, une seule fois que

l'infidélité de Philippe lui avait été plus cuisante. Elle y avait

eu peu de plaisir, et même un peu de dégoût; n'importe! Elle était

quitte. Après, elle s'était montrée au mari plus caressante qu'avant;

elle éprouvait une jouissance à se dire, tandis qu'elle l'embrassait:

--Mon chéri, je te mens. Ça t'apprendra! Tu _l'es!..._

La crainte qu'elle avait de Philippe, s'il l'eût appris, ajoutait à

l'intérêt. Philippe ne savait rien de précis, aucun fait: mais il

lisait dans ses yeux le mensonge. Que Noémi l'eût ou non trompé, il

savait qu'elle y pensait. Et elle voyait passer dans son regard un

éclair: ses mains l'eussent broyée. Mais il ne savait rien, il ne

saurait jamais rien: elle fermait les yeux, d'un air langoureux de

colombe. Il disait brutalement:

--Regarde-moi!

Elle avait le temps de se composer un regard de candeur. Il savait que

c'était faux,--et il n'y résistait point.

Il ne lui en voulait pas, quoique, s'il l'eût prise sur le fait, il lui

eût cassé les reins. Il n'attendait pas d'elle ce qu'elle ne pouvait

lui donner: la franchise et la fidélité. Puisqu'elle lui plaisait, et

tant qu'elle lui plairait, tout: était bien. Mais il se jugeait libre

de rompre, quand elle ne lui plairait plus!

Annette avait plus de scrupules. Elle était femme, elle savait mieux ce

qui se passait dans le cœur de Noémi. Noémi pouvait être fausse,

vaine, et tromper Philippe: elle l'aimait. Non, ce n'était pas un jeu

pour elle, ainsi qu'il avait dit. Elle tenait à lui, comme un morceau

de sa chair. Non seulement par le clou de feu de la volupté. Mais par

le fond du cœur, bon ou mauvais. Bon et mauvais. En amour, rien ne

compte que la force d'amour, cet aimant impérieux qui incruste, âme et

chair, un être dans un être. Elle tenait à lui, comme au but de sa

vie, à ce qu'elle avait voulu, voulu, voulu, pendant des années. Une

femme ne sait pas toujours pourquoi elle s'est éprise. Mais parce

qu'elle s'est éprise, elle ne peut plus se déprendre. Elle y a trop

dépensé de ses forces et de son désir, pour pouvoir les reporter sur

un nouvel objet. Elle vit comme un parasité sur l'être qu'elle a

choisi. Pour l'arracher de l'autre, il faut trancher dans les deux.

Le soupçon commençait à mordre Noémi. Un presque rien, d'abord. Un

grignotement de souris. Rien de changé dans la vie. Philippe, comme à

l'ordinaire, rude, toujours pressé, peu désireux de parler,

l'écoutait sans l'entendre, absorbé, une flamme aux yeux. Il était

pris en ce moment dans une assez désagréable affaire qu'il s'était

attirée, une polémique sans ménagements: Noémi le savait et elle ne

désirait pas être tenue au courant de ces ennuis. Quand il était là

dedans, il ne pensait à rien autre, et il la négligeait: il n'y avait

qu'à attendre, en le laissant jeûner: il lui revenait après, avec

plus d'appétit.--Tout de même, il jeûnait trop! Les autres fois, elle

s'amusait à des agaceries qui provoquaient les rebuffades de Philippe,

irrité d'être distrait de ses préoccupations; et tout en se récriant

très fort de sa discourtoisie, elle n'en était pas fâchée: elle

était comme un enfant qui joue avec un pétard; plus cela fait de

bruit, et plus cela divertit... Mais cette fois (catastrophe!) le

pétard n'avait pas pris... Les agaceries de Noémi tombèrent dans

l'indifférence. Philippe ne les remarqua même point... La souris du

soupçon passa, repassa, s'installa. À force de ronger, elle atteignit

la chair.--Un jour, Noémi cria...

Ils étaient tous les deux, un matin, côte à côte, couchés... Il

avait les yeux ouverts. Elle venait de s'éveiller, mais elle feignait

de dormir, et elle l'observait. Elle eut l'instinct que sur ce visage

passait le reflet d'un autre. (Car l'enveloppe de la pensée est, à

notre insu, modelée par l'image qui l'habite). Sur-le-champ, sa jalouse

attention en arrêt, la vrille de son regard sous ses cils le perçant,

immobile, poursuivant le rythme régulier de son souffle endormi, elle

inspecta âprement cet homme si loin, si près, cet homme qui était à

elle, l'éternel étranger, dont la cuisse touchait la sienne, et dont

la séparait un monde infranchissable... Non, elle ne se trompait pas,

il avait d'autres soucis que ceux de ses idées... Des soucis? Elle le

vit sourire... Il pensait à une autre!... Pour le reprendre à ce

fantôme, ou pour faire l'épreuve de son pouvoir, elle gémit comme en

rêve et s'enroula à lui. Il se dégagea froidement du corps qui le

quêtait, s'assura qu'elle dormait, il se leva sans bruit, s'habilla, et

sortit. Elle n'avait point bougé... Mais la porte n'était pas

refermée que Noémi se soulevait, le visage décomposé. Et elle se

battait les seins avec ses deux petits poings, en étouffant un cri

d'angoisse et de colère.

À partir de ce moment, elle fut en chasse. Tendue et frémissante, elle

épiait, elle flairait, ses ongles lui faisaient mal: elle brûlait de

déchirer l'ennemie... Oh! sans bruit, en douceur... Lui égratigner le

cœur!... Mais elle ne le trouva pas, ce cœur. Où se cachait-il?...

Elle battit la forêt, explorant avec une minutie fiévreuse le cercle

de ses connaissances, son jeune sourire fardé cachant ses dents

aiguës, ne perdant pas de vue les moindres plissements du visage de

Philippe en présence des femelles, guettant les yeux, les mains, les

inflexions de voix de chacune, et portant dans son cœur des chiens qui

halenaient... Mais la piste était fausse. Et la bête échappait...

L'étrange aberration qui lui avait fait, d'emblée, écarter Annette du

champ de ses soupçons, persistait. Elle l'avait oubliée, depuis des

semaines. Annette ne se montrait point. Elle se sentait coupable; et,

bien loin d'être fière, elle eût été humiliée devant Noémi de sa

victoire cachée, de sa victoire volée. Elle évitait de reparaître

dans la maison des Villard; les prétextes ne lui manquaient pas, si

Noémi eût manifesté le désir de la revoir. Mais Noémi n'en

manifesta point; elle avait trop de tourments pour se souvenir

d'Annette.

En vain avait-elle tâché de se persuader que le caprice de Philippe

passerait. Les symptômes reconnus de sa désaffection ne passaient

point, s'accentuaient: froideur inattentive aux paroles et aux mines, à

la présence même de la petite épouse, totale indifférence, bien

plus, à des moments, lorsque Noémi voulait lui rappeler de force son

existence, ennui lassé et--mal dissimulé--dégoût qui évite un

contact importun... Elle en tremblait de fureur et d'amour

dédaigné!... Elle ne pouvait plus se dissimuler la gravité du mal.

Elle s'affola. Mais il fallait toujours s'efforcer de ne pas le

montrer... Toujours, toujours être gaie, sûre d'elle et de lui,

toujours lui tendre l'hameçon,--qu'il ne regardait même pas! Elle se

consumait... Et cette insaisissable ennemie, contre qui montait en elle

une haine enragée!... De ne pouvoir l'agripper, elle se serait cogné

la tête contre les murs... Toutes, elle les avait toutes épiées,

vainement, toutes,--sauf Annette. Annette fut la dernière à qui elle

pensa.

Et ce fut Annette elle-même qui se livra.

Elle allait dans la rue, quand à une vingtaine de pas elle aperçut

Noémi qui venait. Noémi ne la voyait pas, elle marchait, les yeux

vagues, front baissé, et son joli visage était blême et vieilli de

soucis. Elle ne s'observait plus en ce moment, et elle n'observait rien

autour; elle était, depuis des jours, comme une monomane qui tourne la

meule de l'idée fixe, avec une rage accablée. Annette en fut saisie.

Elle aurait pu passer près d'elle sans être remarquée, ou rebrousser

chemin. Dans sa hâte maladroite, elle quitta le trottoir et traversa la

rue. Ce mouvement qui rompait le flot continu des passants attira

machinalement le regard de Noémi. Elle reconnut Annette, qui cherchait

à l'éviter. Et, la suivant des yeux, elle la vit, de l'autre trottoir,

lui jeter un regard furtif et détourner la tête. Une lueur aveuglante

se fit... C'était elle!...

Elle s'arrêta, suffoquée, ses ongles contre ses paumes, serrant les

dents, hérissée comme une chatte qui se met en boule; et le meurtre

fut dans ses yeux. Le regard d'un passant lui rappela qu'elle était

dans le monde où l'on ment, et que, pour une fois, elle en était

sortie. Elle y rentra. Mais dix pas après, elle rit cruellement. Elle

la tenait...

Annette avait été bouleversée par la vue de Noémi. Depuis qu'elle

s'était donnée, le remords la travaillait. Non qu'elle se jugeât en

faute d'aimer celui qui l'aimait: leur amour était vrai, était sain,

était fort. Il n'avait pas besoin d'excuse, ni de feinte. Nulle

convention sociale ne prévalait contre lui. Et, dans sa fièvre de

passion, elle n'admettait même pas qu'elle eût des devoirs envers

Noémi: elle était la vraie femme de Philippe, elle ne reconnaissait

pas l'autre, qui n'avait pas su partager ses travaux et ses luttes, lui

donner le bonheur.--Mais toute cette assurance n'empêchait pas qu'une

autre ne fût la rançon de ce bonheur, qu'elle ne tuât le bonheur

d'une autre. Elle s'était efforcée de croire que Noémi était trop

futile pour souffrir beaucoup et qu'elle se détacherait. Mais elle

savait le contraire; et tout ce qu'elle pouvait faire, c'était

d'écarter Noémi de sa pensée. L'égoïsme des premiers jours de

possession le lui permit.

Depuis la rencontre avec Noémi, ce ne fut plus possible. Annette avait

le don malheureux de sortir de soi, en dépit de ses passions, d'être

aspirée par les passions des autres, surtout par leurs souffrances,

qu'un regard lui révélait...

Elle rentra chez elle, presque aussi obsédée que Noémi du mal qui la

rongeait. Elle ne pouvait se payer de mots, s'armer des droits de

l'amour. Noémi aussi aimait. Et Noémi souffrait. Est-ce que l'amour

qui souffre a moins de droits que celui qui fait souffrir!... Il n'y a

point de droits! Il faut que l'une des deux souffre. Elle ou moi!...

Elle!... La passion d'Annette ne lui laissait pas le choix...--Mais ce

n'était point gai...

Au moins, que cette souffrance ne soit pas aggravée! Il est coupable de

la prolonger, comme ils font, de laisser mûrir la blessure sans y

porter une main ferme, pour trancher et panser. Esquiver l'aveu franc,

s'en remettre à Noémi du soin de découvrir son infortune, c'est

lâche et c'est cruel. Annette avait, dès le premier jour, déclaré à

Philippe:

--Je ne veux point me cacher.

Comment donc s'était-elle laissée, de jour en jour, glisser à cette

situation sans dignité?... Toujours sa faiblesse de cœur... Elle

disait à Philippe:

--Il faut parler.

Mais dès que Philippe voulait parler, elle l'empêchait, elle avait

peur de sa brutale franchise. Il rejetait ce qu'il n'aimait plus, comme

un citron pressé. Ses vieux liens le gênaient. Il disait:

--Allons! Finissons-en!

Et Annette:

--Non, non, pas aujourd'hui!

Elle voyait le mal qu'il allait faire.--Dieu! que c'est pénible

d'assassiner un cœur!

Philippe avait bien autre chose à penser! Ses jours étaient remplis

par une lutte acharnée contre l'opinion et la presse ameutées. Ce

n'était pas le moment, pour Annette, de le fatiguer de ses propres

soucis. Il s'était engagé dans une campagne dangereuse. Il avait pris

l'initiative d'une ligue pour la restriction de la natalité. Il

abhorrait l'hypocrisie impudente de la bourgeoisie régnante, qui,

nullement soucieuse d'améliorer l'hygiène, d'alléger l'indigence des

classes travailleuses, ne s'intéresse qu'à leur pullulement, afin de

ne point manquer de chair à usine et à canon. Elle se garde, pour son

compte, de diminuer son bien-être et de compliquer sa vie, en faisant

trop d'enfants! Mais elle ne s'inquiète point si une natalité mal

réglée perpétue dans le peuple la misère, la maladie, et

l'asservissement. Elle en fait un devoir national et religieux. Philippe

ne doutait pas des fureurs qu'il soulèverait. Mais jamais un danger ne

l'avait arrêté. Il fonça droit dessus. Elles dépassèrent son

attente.

Il s'était fait haïr par une multitude: ses collègues d'abord, les

pontifes lésés dans leur amour-propre, leur doctrine et leurs

intérêts, les rivaux supplantés, nombre de ses partisans mêmes à

qui il ne ménageait pas la vérité,--car il n'était pas homme à

faire avec ceux qui le louaient marché de compliments, et le moindre de

ses défauts était la reconnaissance: il prenait ce qui lui était dû,

et il ne rendait que ce qu'il jugeait mérité: il ne rendait pas

grand'chose! Solange seule exceptée, la qualité de bienfaiteur ne lui

en imposait guère. Point de traitement de faveur! Il pouvait donc

s'attendre à être bien attaqué et mal défendu. Il gênait les

manœuvres des profiteurs de l'idéal. Chaque fois que s'organisait une

noble flibusterie philanthropique, on était sûr de le voir se mettre

à la traverse; il avait un plaisir scandaleux à ficher le nez des gens

vertueux dans leurs trigauderies. Aussi s'était-il fait, dans les

milieux respectables, une réputation (_sotto voce_) de très mauvais

esprit, destructeur, anarchiste. Ces chuchotements ne s'étaient pas

encore risqués jusqu'à l'oreille publique,--la monstrueuse oreille du

_Pasquino_: la presse à calomnie. Ils attendaient le moment. _Eccolo!_

La belle occasion!... Ce fut une explosion de colère patriotique. Tous

les journaux s'en mêlèrent. L'écho de l'indignation publique parvint

au Parlement, où d'immortelles paroles furent prononcées pour

revendiquer les droits des pauvres à une famille copieuse. Quelques

exaltés déposèrent une proposition de loi qui sévît contre toute

propagande incitante, d'une façon directe ou indirecte, à la

dépopulation. Les exagérations d'une presse libertaire, où

l'égoïsme du plaisir prenait le pas sur les raisons humanitaires,

fournirent des arguments pour discréditer la cause. Philippe trouvait

ses partisans chez les ennemis de la société. Il répondait lui-même

dans un grand journal, carrément, à toute volée. Mais cette tribune

risquait de lui manquer: car au journal les lettres de protestation

affluaient. Il fit des conférences, il parla dans des meetings

tumultueux. Sa violence égalait celle de ses contradicteurs. Ils

épiaient une imprudence de langage, dont ils pussent l'assommer. Mais

le rude jouteur restait maître de ses emportements, et il ne se

laissait pas entraîner d'une ligne au delà de ce qu'il voulait dire.

Il se fit une popularité énorme d'emballements, de dérision, et de

haine. Dans la poussière du combat, il respirait à l'aise.

L'âme enchantée II: L'été · 第 19 / 24 段