--Vous voulez m'effrayer. Mais je ne vous crois pas.

Car elle ne croyait que ce qui n'était pas vrai.

Et cet homme, impitoyable pour toutes les médiocrités, ne fit qu'une

exception dans la vie: pour Solange. Il s'abstenait de la juger.

Précédé d'une réputation, à l'américaine, tapageuse, mais solide

et basée sur des réalités indiscutables, il était revenu à Paris,

depuis sept à huit ans. L'appui de son cornac, remorquant à la suite

des dollars insolents les protections officielles, lui avait frayé

passage, en dépit des triples barrières entassées par la routine, la

jalousie, et par les justes droits de ceux qui depuis longtemps

attendaient leur tour d'entrer. Justes ou non, il leur passa sur le

ventre, à tous. Philippe n'eût point souffert des honneurs ou des

avantages qui ne fussent pas mérités; mais, les sachant mérités, il

ne s'embarrassait point des moyens pour les décrocher. Il méprisait

trop les hommes pour ne pas leur emprunter, quand c'était nécessaire,

leurs méprisables armes, afin de les enfoncer. Il ne négligea point

une réclame de presse, qui perçait les oreilles, à la façon des

cuivres accompagnant jadis, sur les tréteaux de villages, les

arracheurs de dents. Il fut l'homme des exhibitions mondaines, des

avant-premières, des vernissages, des galas officiels. Il se prêta aux

interviews sensationnelles. Lui-même il écrivit--(on n'est jamais

mieux servi que par soi)--et, par un ou deux exemples, il montra aux

contradicteurs qu'il maniait la plume aussi bien que le bistouri. Avis

aux amateurs!... Point d'équivoque! Sa façon de tendre la main voulait

dire: «Alliance, ou guerre?» Il ne laissait aucun moyen d'échapper

par la neutralité.

En même temps, un travail acharné, nul ménagement pour soi, pas plus

que pour les autres, l'indifférence aux risques, des résultats

éclatants, impossibles à nier, qui lui faisaient de ses internes, dans

l'hôpital qu'il dirigeait, d'enthousiastes partisans; des

communications téméraires à l'Académie, qui soulevaient

l'incrédulité exaspérée des esprits bien assis, n'aimant pas à

être bousculés; des joutes homériques, d'où il sortait presque

toujours avec le mot décisif, toujours avec le dernier.

Il épouvantait les timidités. Point d'égards aux individus, quand

l'intérêt de la science ou de l'humanité lui semblait en jeu! Il eût

voulu expérimenter sur les criminels, supprimer les monstres, châtrer

les anormaux, faire des essais héroïques sur la chair vivante. Il

haïssait la sentimentalité. Il ne s'apitoyait pas sur ses patients, et

il ne leur permettait pas les apitoiements. Leurs geignements ne

l'intéressaient pas. Mais où il pouvait sauver, il sauvait,--rudement;

il tranchait dans le vif, pour guérir le vivant. Dur de cœur, mais les

mains douces. Ils le craignaient, et ils le recherchaient. Il

rançonnait les riches et ne demandait rien aux pauvres.

Il vivait largement, ayant pris le goût du luxe,--que d'ailleurs il

eût pu, sans regrets, d'un jour à l'autre, rejeter entièrement;--mais

cette vie, puisqu'on l'a, autant la prendre toute! Sa femme faisait

partie de son luxe. Il jouissait de l'une et de l'autre, et il ne leur

demandait pas ce qu'ils ne pouvaient donner. Il ne demandait pas à

Noémi de partager sa pensée, et il ne le lui offrait pas. Noémi n'y

tenait point: si elle avait le reste, elle gardait, jugeait-elle, la

bonne part. Lui, avait décidé qu'en tout cas c'était la seule qu'on

dût aux femmes. Une femme qui pense est un meuble encombrant.

Pourquoi donc fut-il pris sur-le-champ par Annette?

Par ce qui lui ressemblait.

Par ce qui lui ressemblait dans l'Annette de ce temps, et que lui seul

pouvait lire. Au croisement de lames de leurs premiers regards, au

battement des premières répliques, fer contre fer, il se dit:

--Elle voit ces gens comme moi. Elle est de ma race.

De sa race? Il ne semblait guère, à en juger par les faits: Annette

était tombée de la sphère sociale, où Philippe s'était hissé, à

la force du poignet; et il se rencontraient, à un échelon de

passage.--Mais, à ce moment précis, ils étaient de plain-pied; ils se

sentaient tous deux étrangers à ce monde, adversaires de ce monde,

tous deux comme d'une autre race, jadis maîtresse du sol, maintenant

dépossédée, dispersée sur la terre, à peu près disparue. Et qui

sait, après tout, les mystères des races et leurs vicissitudes, cette

mêlée millénaire où, semble-t-il, l'humanité s'achemine au triomphe

final de la médiocrité?... Mais il y a des ressauts; et parfois,

l'ancien maître du sol, pour un jour, reprend son bien. Son bien ou

non, Philippe revendiquait le sien. Et comme tel, il venait de s'adjuger

Annette.

Quand Annette fut rentrée au logis, baissant la tête, le front pesant,

elle se coucha sans parler. Elle faisait le vide en elle. Mais elle ne

s'endormit pas. Il lui fallait guetter, pour écarter une image: dès

qu'elle s'engourdissait, l'image se présentait à l'entrée. Pour

l'oublier, elle essaya de ses préoccupations journalières: elles ne

l'intéressèrent point. Alors, elle fit appel, contre l'invasion

menaçante, à un allié qu'elle craignait habituellement d'évoquer,

car il risquait de remuer trop de troubles passés: Julien, et le monde

de pensées qu'autour du nom aimé, plus fictif que réel, le regret et

le rêve avaient groupées. Ils reparurent un moment, et retombèrent

glacés. Elle s'obstina à les ressaisir de force. Elle ne tenait dans

ses bras qu'une gerbe fanée. Un coup de soleil avait bu la sève. À

vouloir les ranimer, Annette, avec ses mains fiévreuses, achevait de

les brûler. Elle s'agitait, tournant et retournant l'oreiller. Il

fallait pourtant dormir, pour le travail du lendemain. Elle prit un

cachet, et tomba dans l'oubli. Mais quand, après trois ou quatre

heures, elle se réveilla, le souci était là; et il lui sembla que,

même pendant le sommeil, il ne l'avait pas quittée.

Le lendemain et les jours qui suivirent, son trouble persista. Elle

allait, elle venait, elle donnait ses leçons, elle causait, elle riait,

ainsi que d'habitude. La machine, bien montée, continue d'elle-même.

Mais l'âme était inquiète.

Une journée grise, en traversant Paris, soudain tout s'éclaira... De

l'autre côté de la rue, Philippe Villard passait... Elle rentra,

baignée de joie.

Quand elle se décida à comprendre les raisons de cette joie, elle fut

atterrée. Comme si elle eût reconnu en sa chair un cancer!... Ainsi,

encore une fois, elle était prise au piège! L'amour? L'amour pour un

homme qui serait pour elle encore une cause d'inutiles souffrances, un

homme qu'elle ne connaissait pas, mais qu'elle savait dangereux, sans

bonté, un homme qui ne lui appartenait pas, qui appartenait à une

autre, un homme qu'elle n'aimait pas, puisqu'elle en aimait un autre! Un

autre? Oui, Julien, elle l'aimait toujours. Eh bien, si elle l'aimait,

est-ce qu'elle pouvait aimer un autre?--Elle l'aimait... Mais comment,

mais comment le cœur pouvait-il se donner à deux êtres à la fois? Se

donner tout entier, à chacun, sans partage! Car lorsqu'il se donnait,

le cœur d'Annette se donnait tout... Elle avait le sentiment de se

prostituer. Certes, livrer son corps lui eût paru moins honteux que

livrer son cœur à deux amours à la fois. N'était-elle pas sincère,

loyale avec elle-même?--Justement. Elle ne savait pas qu'elle avait

plus d'un cœur, qu'elle était plus d'un être. Dans la forêt d'une

âme coexistent des futaies de pensées, des fourrés de désirs, vingt

essences différentes. On ne les distingue point, à l'ordinaire: elles

dorment. Mais quand passe le vent, leurs rameaux s'entre-choquent... Le

choc des passions avait depuis longtemps déjà réveillé dans Annette

sa multiplicité. Elle était à la fois la femme de devoir et d'orgueil

passionné, la mère passionnée, l'amante passionnée--l'amante? les

amantes... la forêt sous la houle et ses bras jaillissants vers tous

les points du ciel... Mais Annette, humiliée jusqu'à l'accablement de

cette force qui disposait d'elle sans son adhésion, pensait:

--À quoi bon vouloir et lutter, des années, s'il suffit d'un instant

pour tout ruiner? D'où vient-elle donc, cette force?

Car elle la répudiait, avec fureur, comme étrangère. Ne

reconnaissait-elle pas sa propre substance? Ah! c'était le plus

accablant. Comment s'évader de soi-même?

Elle n'était pas femme à plier passivement sous une fatalité

intérieure, qu'elle méprisait. Elle décida d'étouffer un sentiment

qui la mortifiait. Et, son labeur aidant, elle y eût réussi, sans

Noémi.

Elle reçut une lettre de la grande écriture de la petite personne, qui

en avait étudié l'élégance mondaine, sans pouvoir en déguiser la

sèche décision. Quelques lignes aimables la priant à dîner. Annette

s'excusa sur ses occupations. Noémi redoubla, exprimant cette fois le

désir chaleureux qu'elle avait de la revoir et lui laissant le choix de

la soirée. Annette, résolue à ne plus affronter un danger qu'elle

avait éventé, déclina de nouveau l'invitation, prétextant son

extrême fatigue, à la fin de ses journées. Elle s'en croyait quitte;

mais le petit Pandarus, qui est, à ses heures d'ennui et de malice, une

des mille formes de l'Amour, ne laissa plus Noémi en repos qu'elle

n'eût introduit Annette dans sa bergerie. Et Annette, un soir

que, rentrant de ses leçons, elle préparait le dîner--(c'est

toujours l'heure que choisissent, pour faire leurs visites, les

désœuvrés)--vit paraître Noémi, gazouillante, qui l'assura d'une

amitié éternelle. Annette, gênée de se montrer à son désavantage,

malgré elle séduite par les tendresses de celle en qui, à son insu,

elle aimait un reflet de «l'autre», tint bon, malgré les instances,

et refusa tout dîner; mais elle ne put faire moins que de promettre sa

visite, s'informant prudemment des heures où elle serait sûre de

trouver Noémi seule. Noémi remarqua le souci que prenait Annette

d'éviter Philippe; elle l'interpréta par la timidité et le manque de

sympathie. La sienne en augmenta. Revenue au logis, elle eut

l'imprudence bavarde de raconter sa visite à Philippe, insistant, avec

la perfidie charmante des excellentes amies, sur tout ce qui, à son

sens, pouvait achever de déprécier une femme aux yeux de Philippe: le

dénuement, le désordre, l'odeur d'encre et de cuisine, bref, l'Annette

au fourneau. Philippe, qui connaissait la vaillante histoire d'Annette,

et qui connaissait encore mieux l'odeur de la pauvreté, fit d'autres

réflexions que celles qu'on escomptait; mais il les garda pour lui.

Ce ne fut pas tout à fait le hasard qui fit que, peu de jours après,

Annette, sortant de chez Noémi, rencontra dans la rue Philippe qui

rentrait. Ne l'ayant point cherché, elle se crut permis de ne pas

combattre la joie secrète qu'elle en éprouva. Ils échangèrent

quelques paroles. Pendant qu'ils étaient arrêtés, à causer, une

jeune femme passa, que Philippe salua, et qu'Annette reconnut. C'était

l'intelligente actrice, qui jouait alors la Maslowa. Annette avait de

l'attrait pour elle; et sa sympathie se lut dans son regard. Philippe

lui demanda:

--Vous la connaissez?

--Je l'ai vue, dit-elle, dans _Résurrection._

--Ah! fit-il, avec un pli de la bouche dédaigneux.

Annette s'étonna:

--Vous n'aimez pas son jeu?

--Son jeu n'est pas en cause.

--C'est la pièce, alors? Vous ne l'aimez pas?

--Non, dit Philippe.

Et il ajouta, voyant Annette curieuse de savoir ses raisons:

--Faisons quelques pas ensemble, voulez-vous? C'est un peu sans façons.

Mais les façons ne sont pas faites pour nous.

Ils cheminèrent ensemble. Annette, gênée et flattée. Philippe

parlait de la pièce, avec un mélange d'animosité et d'humour, comme

Tolstoy lui-même (juste retour des choses!) en usait souvent avec ceux

qu'il n'aimait point. Il s'interrompit, amusé de sa sévérité:

--Je ne suis pas juste... Quand je vois une œuvre, je vois ceux qui la

voient, je la vois sous leurs méninges; et le spectacle n'est pas beau.

--Il l'est chez quelques-uns, dit Annette.

--Oui, ils sont quelques-uns qui ont le don d'embellir la misère du

monde. Cela les dispense d'y remédier. Ces bons idéalistes se

ménagent de douces heures avec l'infortune des autres, qui leur est un

sujet d'émotions artistiques ou charitables de tout repos; mais ils en

ménagent de meilleures encore aux forbans qui l'exploitent. Leur

sentimentalité couvre de son pavillon les Ligues patriotiques ou de

repopulation, les lancements d'émissions, les guerres coloniales et

autres philanthropies... L'époque de la larme à l'œil!... Il n'en est

pas de plus sèche et de plus intéressée... L'époque du bon patron

(vous avez lu Pierre Hamp?) qui bâtit près de l'usine l'église,

l'assommoir, l'hôpital et le bordel.. Ils font deux parts de leur vie:

l'une en discours de civilisation, progrès, démocratie; l'autre en

exploitation et destruction sordide de tout l'avenir du monde,

empoisonnement de la race, anéantissement des autres races de l'Asie et

de l'Afrique... Après quoi, ils vont s'attendrir sur la Maslowa et

faire leur sieste sur les moelleuses harmonies de Debussy... Gare au

réveil! Les haines féroces s'amassent. La catastrophe vient... Tant

mieux! Leur sale médecine ne cherche qu'à entretenir les maladies. Il

faudra toujours en venir à la chirurgie.

--Est-ce que le malade en réchappera?

--J'enlève le mal. Tant pis pour le malade!

Une boutade. Annette sourit. Philippe lui jeta un coup d'œil de côté:

--Cela ne vous fait pas peur?

--Je ne suis pas malade, dit Annette.

Il s'arrêta pour la regarder:

--Non, vous ne l'êtes pas. On respire avec vous une odeur de santé...

Cela me change de mes infections physiques et morales! Les dernières

sont les pires... Pardon de ma diatribe! Mais je sors d'une séance,

d'une dispute avec une bande de tartuffes de l'entretien officiel des

maladies, c'est-à-dire de l'Hygiène; j'étais plein de colère et de

dégoût à étouffer; et quand je vous ai vue, vos yeux clairs, votre

franche démarche, tout en vous fier et sain, j'ai pris égoïstement

une bouffée de votre air. Voilà! cela va mieux. Merci.

--Me voici promue médecin! Après ce que vous venez d'en dire?

--Médecin, non pas. Médecine. Oxygène.

--Vous avez une façon de traiter les gens!

--C'est ainsi que je les classe: inspiration, expiration: ceux qui

renouvellent, et ceux qui tuent, ceux qu'il faut tuer.

--Qui voulez-vous tuer encore?

--_Encore!_ releva-t-il. Vous trouvez que j'ai assez de mes malades?

--Non, non, c'est malgré moi, dit Annette en riant. C'est le vieux sang

classique.... Mais puis-je vous demander, quand je vous ai rencontré,

à qui vous en aviez?

--J'aimerais autant l'oublier, maintenant que je suis avec vous. En deux

mots, il s'agit d'un îlot de maisons insalubres, où depuis le Roi

malpropre, Henry de la poule-au-pot, on cultive le cancer et la

tuberculose. Rendement perfectionné: dans les vingt derniers ans, du

80%. J'avais saisi de l'affaire le comité d'hygiène, exigé des

mesures radicales: l'expropriation et la démolition. On paraissait

d'accord, et l'on m'avait demandé de rédiger un rapport. Le rapport

fait, j'arrive, et je trouve les oracles retournés... «Rapport

impressionnant, cher éminent collègue, beau document, il faut voir,

nous verrons, ces morts sont morts, vraiment, sont morts dans leurs

maisons, mais sont-ils morts vraiment par le fait de leurs maisons?...»

L'un me sort des certificats--(confectionnés comment?)--établissant,

avec la complicité de familles achetées par le propriétaire, que le

défunt avait déjà pris son billet de cimetière, quand il vint

s'installer dans la salle d'attente, ou bien que la tumeur est suite

d'un accident. Un autre combat l'idée que les vieilles maisons soient

moins saines que les neuves, et dit qu'elles sont plus vastes et mieux

aérées; il donne en exemple la sienne.... Assainir, non détruire, il

ne faut d'excès en rien; un bon lavage suffit; le propriétaire

s'engage à faire désinfecter... D'ailleurs, nous sommes pauvres, rien

dans les poches, point d'argent pour une expropriation.... Ah! s'il

s'était agi de construire un nouveau canon!.... Mais, après tout, le

cancer tue mieux que le canon... Pour achever la farce, enfin un des

augures a parlé de la beauté. Il paraît que ces masures, datant du

Vert-Cochon, doivent être conservées pour l'art et pour l'histoire!...

J'aime l'art, moi aussi, et je vous montrerai chez moi d'assez belles

peintures, des vieilles et des nouvelles; mais la vieillesse ne m'est

pas--(à moins qu'il ne s'agisse de la belle Madame une Telle)--la

marque de la beauté; et, beau ou non, je n'admets pas que le passé

empoisonne le présent. De toutes les hypocrisies, l'hypocrisie

d'esthète me répugne le plus, car de sa sécheresse elle veut faire

une noblesse. Aussi, sur ce chapitre, j'en ai dit d'assez raides... Au

milieu du débat, un collègue me fait signe, m'attire à l'écart, me

dit: «Vous ne savez donc pas? L'insecte, la nécrobie qui se nourrit

des cadavres de ses locataires, il est l'ami intime du président de ce

grand comité du commerce et de l'alimentation qui fait les élections

et les coalitions, une de ces Éminences grises qui règnent dans les

convents et les banquets démocratiques, l'homme invisible dont la

goujaterie maçonne--franc-maçonne--l'édifice branlant de notre

République. Et cet ami du peuple ne veut pas qu'on déloge le peuple de

son tombeau...» Car, écoutez le plus beau! C'est par philanthropie...

On me sert à la fin une pétition des locataires, bien stylés,

protestant contre la prétention de les charger de logement!--Que

vouliez-vous que je fisse contre tous? Les augures rient, dit-on. Donc,

j'ai ri. Mais j'ai dit qu'une bonne plaisanterie ne se gardait pas pour

soi, que je ne suis pas égoïste, et que je me proposais d'en faire

part, dès le lendemain, au public du _Matin._ Ils se sont récriés.

Mais je ferai comme j'ai dit. Je sais ce qui m'attend: une levée des

truelles. Et ceux de l'Hippocratie que j'ai naguère étrillés ne

perdront pas l'occasion. Ils ont de quoi m'atteindre. Mais, comme vous

dites: bataille! Madame la guerroyeuse!.... Hé! l'autre soir, chez

Solange?... Cela semble vous amuser?

--Oui, c'est beau, j'aime cela, lutter contre l'injustice. J'aurais

voulu être homme!

--Il n'y a pas besoin d'être homme. Vous en avez eu votre part....

--Jamais je ne me suis plainte de ma part de combat, mais de

l'étouffement. Combattre dans une cave, c'est notre lot, à nous. Mais

vous, c'est au grand air, sur le sommet d'une montagne.

--Hein! ce battement de narines! Un cheval qui respire la poudre. Je le

connais déjà. Je l'ai remarqué, l'autre soir.

--Vous vous êtes moqué de moi, l'autre soir.

--Non, certes. Cela me ressemble trop, pour que je me moque.

--Vous me harceliez. Vous m'avez fait marcher!

--Oui, j'avais vu tout de suite... Je ne me suis pas trompé.

--Tout de même, au début, vous étiez assez dédaigneux.

--Du diable si je m'attendais à vous trouver--à trouver _vous_, chez

Solange!

--Eh bien, dites donc, et vous? Pourquoi vous y trouviez-vous?

--Moi, c'est autre chose:

--C'est par amour pour la sentimentalité?

--À votre tour de railler... Pauvre Solange!.... Non, ne parlons pas

d'elle! Je sais tout ce qu'on peut dire. Mais Solange, c'est tabou!

Elle ne le questionna point, mais elle le regardait.

--Une autre fois, je vous dirai... Oui, je lui dois beaucoup....

Ils s'étaient arrêtés. Ils allaient se quitter. Annette souriait:

--Vous n'êtes pas si mauvais que vous en avez l'air.

--Et vous, peut-être pas si bonne!

--Ça fait une moyenne.

Il la regarda dans les yeux:

--Voulez-vous?

Il ne plaisantait plus. Un flot de sang monta aux joues d'Annette. Elle

ne put trouver une parole à répondre. Le regard de Philippe la tenait

et ne la lâchait point. Dit-il? Ne dit-il point? Sur ses lèvres elle

lut: «Je vous veux»....

Il s'inclina et partit.

Annette resta seule, dans un torrent de feu. Elle allait droit devant

elle. Elle se retrouva, dix minutes après, à l'endroit qu'elle venait

de quitter. Elle avait, en marchant, sans le savoir, fait le tour de la

grille du Luxembourg. Elle se réveilla brûlée, les trois mots de

flamme gravés sur fond noir. Elle fît effort pour les effacer.... Les

avait-il dits?... Elle revoyait le visage impassible. Elle essaya de

douter. Mais l'empreinte était là. Et sa résistance faiblit, et

brusquement céda... C'est bien... C'était écrit... Elle le savait

d'avance... Au lieu de se révolter, comme elle l'eût pensé, une heure

auparavant, elle était soulagée. Le sort en était jeté....

Elle rentra, le cerveau lucide, sans fièvre, décidée.

Elle savait que ce que Philippe voulait, il le ferait. Et ce que

Philippe voulait, elle le voulait aussi. Elle était libre. Rien ne la

retenait... La pensée de Noémi? Elle né lui devait rien qu'une chose:

la vérité. Elle ne mentirait point. Elle reprendrait son bien.... Son

bien? Le mari de l'autre... Mais l'aveugle passion lui soufflait que

Noémi le lui avait volé.

Elle ne fît rien pour presser l'inévitable. Elle était sûre que

Philippe viendrait. Elle attendit.

Il vint. Il avait choisi l'heure où il la savait seule. Quand elle alla

ouvrir, elle fut prise de terreur. Mais cela devait être ainsi. Elle

ouvrit. Elle ne montra rien de son émotion, si ce n'était sa pâleur.

Il entra dans la chambre. Ils restaient l'un devant l'autre, à quelques

pas, debout, le front un peu baissé; et il la regardait, avec ses yeux

sérieux. Après un silence, il dit:

--Je vous aime, Rivière.

Et ce nom de Rivière, dans sa bouche, évoquait un cours d'eau.

Annette, frémissante, immobile, répondit:

--Je ne sais pas si je vous aime, je ne crois pas, mais je sais que je

suis vôtre.

La lueur d'un sourire passa sur le grave visage de Philippe.

--C'est bien. Vous ne mentez pas, dit-il... Ni moi.

Il fit un pas vers elle. Elle recula, d'instinct, et se trouva adossée

à la paroi de la chambre, sans défense, la paume de ses deux mains

appuyée contre le mur; et ses jambes fléchissaient. Il s'était

arrêté, et il la contemplait.

--Ne craignez point! dit-il.

Et, dans son dur regard, il y avait de la tendresse. Elle dit, comme une

vaincue qui accepte, avec calme et une ombre de mépris:

--Que voulez-vous de moi? C'est mon corps que vous voulez? Je ne vous le

dispute point. Ce n'est que lui que vous voulez?

Il fit encore un pas et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Sa joue

frôlait la robe. Il prit la main d'Annette, qu'elle lui abandonna,

inerte. Il la respira, promena ses lèvres sur les ongles et,

s'inclinant, la posa sur sa tête, sur ses yeux.

--Voilà ce que je veux.

Annette sentait, sous ses doigts, les rudes cheveux en brosse, la

gonflure du front, et la tempe qui battait. Cet homme impérieux se

mettait sous sa garde... Elle se pencha vers lui. Il releva la face. Ce

fut leur premier baiser.

Ses bras enserraient Annette, tombée à genoux près de lui, et ne

résistant plus, comme vidée de son souffle. Et le violent Philippe ne

songeait pas à user de sa victoire. Il disait:

--Je veux tout. Je vous veux toute: maîtresse, amie, compagne,--ma

femme tout entière.

Annette se dégagea. L'image de Noémi avait surgi. Tout à l'heure,

c'était elle qui l'avait rayée de sa pensée. Mais que Philippe fît

de même, elle en fut presque blessée. Blessée dans cette

franc-maçonnerie instinctive des femmes, même ennemies, qui se

retrouvent liguées contre l'offense de l'homme,--commune,--faite à

l'une...

Annette dit:

--Vous ne le pouvez pas. Une autre vous a.

Il haussa les épaules:

--Elle n'a rien.

--Votre nom et votre foi.

--Que vous importe le nom? Vous avez le reste.

--Je ne tiens pas au nom, mais il me faut la foi: je la donne, et je la

demande.

--Je suis prêt à vous la donner.

Mais Annette, qui la demandait, quand il la lui offrit se révolta:

--Non, non! Vous la reprendriez à celle qui partage votre vie depuis

des années, pour la donner à moi que vous voyez pour la troisième

fois?

--Je n'ai pas eu besoin de trois fois pour vous voir.

--Vous ne me connaissez pas.

--Je vous connais. J'ai appris à voir vite, dans la vie. La vie passe;

et jamais un moment ne reparaît deux fois. Il faut vouloir

sur-le-champ, ou ne vouloir jamais. Vous passez, Rivière; et si je ne

vous prends, je vous perds. Je vous prends.

--Vous vous trompez, peut-être.

L'âme enchantée II: L'été · 第 18 / 24 段