Philippe n'était point beau. Il était petit, trapu, le front renflé

au-dessus des yeux, de forts maxillaires, une courte barbe en pointe, un

regard bleu d'acier. Très maître de lui, il avait une froideur

courtoise et impérieuse. Assis à côté d'Annette à table, il suivait

deux conversations: l'entretien général que Solange menait à sa

manière décousue, et celui que, dans l'intervalle, il tenait avec sa

voisine. Dans les deux, il avait le même parler bref, précis, et

tranchant. Jamais une hésitation, ni dans le mot, ni dans l'idée. Plus

Annette l'entendait, plus elle avait pour lui une hostilité. Elle

répondait, masquée sous une indifférence un peu sèche et distante.

Il ne semblait pas attacher grand prix à ce qu'elle disait. Sans doute,

la jugeait-il d'après les éloges insipides que lui en avait faits

Solange. Il était à peine poli. Cela n'étonnait point. On était

habitué à ses façons brusques. Mais Annette les supportait avec

irritation. Elle l'observait, de côté, sans avoir l'air de voir, trait

par trait; et elle n'en trouvait aucun qui lui plût. Mais l'impression

totale n'était point le total des impressions de détail; et quand elle

arrivait, sans trouble, à la fin de son examen, elle retrouvait le

trouble. Un mouvement, de la main, un plissement du visage... Elle le

craignait. Et elle pensait: «Surtout, qu'il ne me voie pas!»...

Solange parlait d'un auteur qui avait, disait-elle, le don des larmes.

--Un joli don! dit Philippe. Les larmes dans la vie, déjà, ne valent

pas cher. Mais dans l'art, je ne connais rien de plus dégoûtant que de

les mettre en bouteille.

Les dames se récrièrent. Madame Villard disait que les larmes étaient

un des plaisirs de la vie, et Solange une parure de l'âme.

--Eh bien, et vous, vous ne protestez pas? demanda-t-il à Annette. Vous

approvisionnez-vous aussi chez le fournisseur?

--J'ai assez des miennes, dit-elle, je n'ai pas besoin de celles des

autres.

--Vous vivez sur votre fonds?

--Si vous avez un moyen de m'en débarrasser?

--Soyez dure!

--J'apprends! répondit-elle.

Il lui jeta un bref regard de côté.

Les autres continuaient de s'épancher.

--Tenez, dit Philippe à Annette, voilà un bonhomme à qui il faudra

l'apprendre!

(Il lui montrait, du coin de l'œil, Marc, dont le visage mobile

trahissait naïvement les émotions diverses que lui causait la jolie

madame Villard, assise à côté de lui).

--Je crains, dit Annette, qu'il n'ait déjà que trop de dispositions.

--Tant mieux!

--Tant mieux pour ceux qui sont sur le passage?

--Qu'il marche dessus!

--Vous en parlez à votre aise!

--Vous n'avez qu'à vous écarter.

--Ce serait contre nature.

--Mais non, ce qui est contre nature, c'est de trop aimer.

--Son enfant?

--Qui que ce soit, et surtout son enfant.

--Il a besoin de moi.

--Regardez-le! Est-ce qu'il pense à vous? Il vous renierait, pour une

miette mangée dans la main de ma femme.

Les doigts d'Annette sur la nappe se crispèrent... Ah! comme elle le

haïssait!... Il avait vu ses doigts...

--Je ne l'ai point fait, pour renoncer à lui, dit-elle.

--Vous ne l'avez point fait, répondit-il. C'est la nature qui l'a fait.

Elle s'est servie de vous, et vous rejette après.

--Je ne me laisse pas rejeter.

--Bataille, alors?

--Bataille!

Il la regarda en face.

--Vous serez battue, dit-il.

--Je le sais, on l'est toujours. Mais n'importe! On se bat.

Sous son masque de froideur, ses yeux souriaient de défi. Mais le

regard bleu de l'autre les traversa, d'un coup. Elle s'était trahie.

Philippe était un violent. La violence était une part de son génie.

Il la portait aussi bien à sa clinique, dans ses diagnostics

foudroyants et la sûreté de sa main, à la salle d'opération, que

dans les actes de sa vie et dans ses décisions. Habitué à lire, d'un

regard, au fond des corps, il saisit sur-le-champ Annette tout

entière,--Annette, ses passions, son orgueil et ses troubles, et son

tempérament et sa puissante nature. Et Annette se sentit saisie. Le

casque aussitôt retombé, la visière baissée, enragée de dépit,

elle ne livra plus aux yeux de son adversaire que l'armure glacée. À

l'étreinte de son cœur, elle savait maintenant que l'ennemi était

là. L'ennemi? Oui, l'amour... (Ah! le mot fade, si loin de la force

cruelle!...) Au brusque éveil d'intérêt qu'elle avait perçu en lui,

elle opposa une raideur ironique, qui voilait mal son animosité.

C'était achever de se trahir. Elle était trop vraie, trop passionnée.

Elle ne pouvait pas feindre. Son animosité même la montrait jusqu'en

ses profondeurs.--Philippe était seul à voir. Il n'essaya plus de

ranimer l'entretien; il en savait assez; et, l'air détaché, racontant

à la société une de ces histoires amères et plaisantes, marquées de

sa rude expérience, il mesurait du regard celle qu'il allait prendre.

Aucun des assistants n'avait rien observé. Les Mouton-Chevallier

constataient à regret qu'Annette et Philippe ne sympathisaient point:

entre les deux caractères, il n'y avait rien de commun. Au reste, en

réunissant Annette avec les Villard, ils n'avaient songé qu'à

rapprocher Annette et Mme Villard: «elles étaient faites l'une pour

l'autre»; et de ce côté, ils eurent le plaisir de voir qu'ils ne

s'étaient pas trompés.

Noémi Villard était une délicieuse créole, os menus, chair dodue et

dorée de pigeon rôti, des yeux de biche, un nez fin, des joues

maigres, avec une gueulette qui avançait pour happer; de jeunes seins

ronds et purs, montrés généreusement, les bras frêles, la taille

mince, le pied petit, les membres délicats. Elle jouait la

femme-enfant, avec des emballements, des langueurs, des élans, des

rires et des larmes et des mots zézayants. Elle paraissait une

créature fragile, expansive, sensible, pas très intelligente. Elle

était tout le contraire. Cérébrale et sensuelle, sèche et

passionnée, observant tout, calculant tout, inlassable, incassable,

fragile, oui, comme un osier qui plie et--bing!--qui cingle, faite à

chaux et à sable sous le friable émail: (elle seule eût pu dire ce

que coûte d'énergie ce délicat vernis).--Quant à l'intelligence,

elle aurait pu en revendre: elle en avait en banque; mais elle ne

l'utilisait qu'au seul objet qui l'intéressât: son mari, qu'elle

possédait jalousement. Ç'avait été, des deux parts, un mariage de

passion, de la tête et des sens,--volupté, vanité.--La décision de

Noémi avait de beaucoup devancé le choix de Philippe, et même son

attention. Cet homme qui, à l'exemple d'illustres confrères parisiens,

menait avec une égale fougue son écrasante activité professionnelle

et une vie mondaine sans arrêt, avait trouvé le temps de «faire»,

comme on dit, de nombreuses passions. Sa réputation victorieuse n'avait

pas été pour peu dans le fol amour et le désir décidé que conçut

Noémi de le prendre, mais pour elle seule, et de le garder. Philippe ne

se souciait pas de l'intelligence chez les femmes. Il les voulait bien

faites, bien portantes, élégantes, et sottes. Il affectait de dire

qu'une femme n'est jamais assez sotte. Noémi ne l'était point; mais

qu'à cela ne tînt! Une femme qui veut un homme se fait, devant son

miroir, l'esprit comme les yeux qu'il veut. Elle grisa Philippe de sa

jeune chair, et de son idolâtrie. Elle l'absorba goulûment.

Mais ce n'est pas une sinécure que la carrière d'amante. Il y faut

dépenser une espèce de génie. Et jamais de repos! Philippe, après

une longue période de mutuelle servitude amoureuse, commençait à se

lasser. Noémi, merveilleusement prompte à saisir dans le cœur de son

mari-amant les moindres indices d'une saute de vent, ne dormait que d'un

œil; sans que Philippe y prît garde, toujours en éveil jaloux, elle

savait d'un coup de patte détourner le danger et, par l'appât des sens

et son esprit rusé, reprendre au piège l'homme prêt à lui échapper.

C'était un jeu d'abord. Ce ne le fut pas longtemps. Encore plus que

Philippe, il fallait se surveiller, soi, être toujours attentive,

toujours prête à parer aux dégâts imprévus des minutes perfides,

aux dégâts infaillibles des jours et des années. Noémi n'avait plus

toute sa prime fraîcheur; le teint était brouillé; la finesse du

visage devenait sécheresse, la gorge s'empâtait, et les pures attaches

du cou étaient menacées. L'art volait au secours du chef-d'œuvre en

danger, et même y ajoutait quelques charmes de plus. Mais quelle

tension, toujours! Le moindre instant d'abandon eût livré le secret à

l'œil aigu du maître, qui n'eût plus oublié. Ne jamais se laisser

surprendre, au dépourvu!... Quelle tragédie, un matin qu'une des

petites incisives du haut s'était brisée! Noémi était restée, la

moitié du jour, invisible, disparue, chez le dentiste,--sans qu'en la

voyant, au retour, exhiber son sourire impeccable, Philippe eût

d'autres soupçons que ceux de la jalousie... (Mais cela, c'est moins

terrible qu'une dent cassée!...)--Il fallait jouer serré. Philippe

n'était pas un de ces maris qu'on pût aisément tromper sur la

marchandise. Il était du métier. Noémi avait toujours un petit

battement de cœur, quand il posait sur elle un de ces regards «Rayons

X» (ainsi qu'elle les appelait, en riant, pour se donner le change),

qui lui faisaient passer la visite d'inspection. Elle se demandait:

«Voit-il?...» Il voyait; mais il ne le montrait pas. L'art chez Noémi

lui semblait une partie de la nature; et pourvu que l'effet lui plût,

tout allait bien. Mais gare au jour où l'effet serait manqué!... Elle

ne pouvait pas deux nuits dormir sur ses lauriers. Elle devait les

gagner à nouveau, chaque demain. Et il lui était interdit de se

montrer soucieuse. Pour plaire au maître, il fallait toujours paraître

gaie, jeune, rayonnante. C'était parfois accablant! À des moments de

lassitude, quand elle savait n'être pas vue, elle s'affalait dans le

creux d'un divan, un pli dur entre les yeux, un sourire crispé,

saignant de ses lèvres carminées... Mais l'accès de faiblesse ne

durait jamais plus d'une minute ou deux. Il fallait repartir. Et elle

repartait. Jeune, gaie, rayonnante... pourquoi pas? Elle l'était. Elle

l'avait. Elle ne le lâcherait pas... Et puis, contre un tyran, dont on

ne peut se passer, et qui abuse, il y a des vengeances... Suffit! Elle a

ses secrets... Nous en reparlerons tout à l'heure, s'il lui plaît...

Pour l'instant, elle rit, pas seulement des dents, elle est satisfaite,

d'elle et de lui, elle est sûre, elle le tient!--Et naturellement,

c'est l'heure où il lui échappe... En vain, tout son talent! Toute

cette peine, en vain! Toujours un moment vient où l'attention se

relâche. Argus même a dormi. Et l'animal en cage, le cœur de l'amant

chambré, reprend sa liberté.

Par une de ces aberrations, dont la nature est coutumière--(la bonne

entremetteuse y trouve son avantage)--Noémi, pour une fois, vit sans

défiance une femme. Et cette femme fut Annette.

Elle vivait sur la trompeuse assurance que Philippe abhorrait les femmes

intellectuelles. Annette était la dernière qui l'aurait inquiétée.

D'après le portrait physique de ses rivales passées et d'après le

sien propre, Noémi s'était fait une image de celle qui pourrait lui

voler son mari. Elle la voyait petite, comme elle, plutôt brune,

sûrement jolie, fine, coquette, sachant tirer parti de ses avantages.

Philippe professait l'opinion humoristique que la femme, étant

exclusivement faite pour l'usage de l'homme, devait, dans la vie

moderne, être un bibelot d'appartement extrêmement soigné, mais

facile à manier, qui, sans tenir trop de place, meublât agréablement

le salon et la chambre à coucher. Il n'aimait pas les grandes femmes et

faisait plus de cas de la grâce que de la beauté. Quant aux qualités

d'esprit, il disait que, quand il en avait besoin, il les trouvait chez

les hommes, et que le seul esprit qu'il demandât à la femme était

«l'esprit de corps». Noémi n'y contredisait point: elle répondait au

portrait.--Annette n'y répondait point. Grande et forte, d'une beauté

lourde, au repos, lorsque rien ne l'animait, et (quand elle ne le

voulait pas) sans grâce, Junon-génisse qui somnole dans un

pré,--Noémi la jugea rassurante; et le fait qu'Annette se montrât

glaciale avec Philippe lui prêta des attraits. De son côté, Annette,

très sensible au joli chez les femmes, et portée à aimer ce qui ne

lui ressemblait pas, fut séduite par Noémi; en causant avec elle, elle

montra qu'elle avait aussi, quand il lui plaisait, un sourire

enchanteur. Philippe n'en perdit rien; et son feu naissant se prit pour

l'Annette aux deux masques, dont l'un n'était pas pour lui...

(N'était-il pas pour lui?... L'amour que l'on repousse a de si savantes

malices, pour rentrer dans la place d'où on l'a expulsé!...) Dans le

même temps qu'Annette interdisait à Philippe de scruter sa pensée et

se retranchait derrière la plus ingrate de ses apparences, elle

n'était pas fâchée qu'il vit, par-dessus le mur, son visage le plus

captivant... Oui, il avait bien vu. De l'autre coin du salon, exposant

à ses hôtes une récente expérience, il observait sa femme, qui

travaillait pour lui. Annette et Noémi se prodiguaient toutes les

câlineries, dont Noémi n'était jamais à court, et qu'inspirait à

Annette un sentiment complexe, d'où le souci de Philippe n'était pas

absent. Et son oreille suivait, à l'autre coin du salon, la voix

tranchante, qui se savait écoutée....

Elle le haïssait, elle le haïssait... Il était le plus profond de sa

nature refoulée,--qu'elle voulait refouler,--le mauvais et le fort: le

dur orgueil impérieux, le besoin de dominer, les exigences de la

volonté, celles de l'intelligence, aussi du corps sensuel et violent,

la passion sans amour, plus forte que l'amour. Et comme cette faune de

l'âme, elle la haïssait en elle, elle la haïssait en lui. Mais

c'était engager un combat inégal. Ils étaient deux contre elle:--lui

et elle.

Philippe Villard était de basse bourgeoisie franc-comtoise. Le père,

imprimeur dans une petite ville, actif, remuant, audacieux, avait à la

fois l'énergie et le manque de scrupules qu'il fallait pour réussir

sur un plus vaste théâtre; mais il ne réussit point, parce que, pour

réussir, il y a une ligne d'audace qu'il faut savoir atteindre et ne

pas dépasser, et qu'il la dépassait toujours. Gérant d'un canard

local, qui nageait sur les eaux troubles de la politique, républicain

gambettiste, anti-clérical à tous crins, grand brasseur d'élections,

une fois il força la note des diffamations et chantages autorisés par

la loi, (non! l'usage) et, condamné, lâché par ceux qu'il avait

servis, malade par surcroît, il se vit ruiné, son matériel vendu,

toutes les haines locales démuselées maintenant qu'il n'avait plus les

moyens de se faire utiliser ou craindre. Alors, il se débattit

furieusement, comme un loup, contre la maladie, la misère et la

méchanceté; et l'exaspération empirant son état, il creva, exhalant

jusqu'à son dernier souffle sa rancune implacable contre la trahison de

ses anciens compagnons. Le petit avait dix ans; et rien ne fut perdu

pour lui de ces imprécations.

Sa mère, fière paysanne des plateaux jurassiens, habitués à lutter

avec le sol ingrat que le vent âpre mord, servit comme femme de

journée, lessiveuse au canal, fit les plus rudes travaux, solide comme

une jument du Perche, abattant la besogne avec ses quatre membres et sa

carcasse de fer, âpre au gain, mais exacte, probe, dure pour elle et

serrée; elle était crainte et recherchée: une langue redoutable,

qu'elle tenait attachée; on la savait maîtresse, par le mari mort, de

bien des secrets de maison; elle n'en usait point, mais elle les avait:

il était plus prudent de payer ses services que de s'en passer. Sans

scrupules d'esprit et d'action rigoureuse, un feu sombre,--(dans cette

race, l'Espagne a laissé de son sang)--une passion d'énergie sans

limites qui, mêlée au désabusement gaulois, ne croit à rien et agit

comme si le salut et la damnation étaient au bout. Elle n'aimait que

son fils. Farouche façon d'aimer! Elle ne lui cachait rien de ce qu'aux

autres elle taisait: elle le traitait en associé. Ambitieuse pour lui

seul: elle se sacrifiait, et il devait se sacrifier--à qui? À _sa_

revanche (_Sa?_ Oui, la sienne, celle du fils, celle de la mère, c'est

la même!) Pas de tendresse, point de gâteries, ni surtout de

plaignotteries!... «Prive-toi! Tu te pourlécheras plus tard...» Quand

il revenait de classe,--(Dieu sait par quels efforts de travail et de

diplomatie elle lui obtint une bourse au collège de la ville, puis au

lycée du chef-lieu!)--quand il revenait battu et humilié par les

petits bourgeois, héritiers imprudents de la malveillance cachée des

pères, elle lui disait:

--Sois plus fort qu'eux, plus tard! Ils te baiseront les pieds.

Elle disait:

--Compte sur toi! Ne compte sur personne!

Il ne compta sur personne, et bientôt il fit voir qu'on aurait à

compter avec lui. Elle réussit à se tenir accrochée à la vie,

jusqu'à ce que les études du fils brillamment terminées, il eût pris

à Paris ses premières inscriptions de médecine. Il était dans un

examen, quand elle s'alita, avec une fluxion de poitrine. Elle ne voulut

pas le troubler, avant qu'il eût fini. Elle mourut sans lui. De sa rude

écriture, tordue comme les griffes de la vigne au printemps, tous les

points et accents bien marqués en leur place, elle mit sur une feuille

blanche soigneusement coupée à une lettre du fils peu ménager de

papier:

--«Je m'en vas. Mon garçon, tiens-toi ferme, ne lâche point!»

Il n'avait point lâché. Revenu au pays pour enterrer sa mère, il

trouva une petite somme, amassée jour par jour, qui lui permit de payer

son entretien encore pendant une année. Puis, réduit à lui-même, il

passa la moitié de ses journées et quelquefois de ses nuits à gagner

ce que l'autre moitié exigeait pour subsister. Nulle tâche ne le

rebuta. Il fit de la naturalisation chez un empailleur, il fut modèle

chez un sculpteur, garçon extra le dimanche dans des cafés de

banlieue, ou le samedi soir dans des restaurants de noces; il lui arriva

même, l'hiver, un matin de famine, de se faire engager par le service

de voirie dans une équipe de balayeurs de neige. Il n'hésita point à

recourir aux quémandages impudents, aux secours, aux prêts humiliants,

qu'on ne pourra point rendre, et qui donnent le droit à des faquins,

pour une pièce de cent sous, de vous traiter sans ménagements...

(Bougre! Ils ne s'y risquaient pas deux fois, sous son regard! Mais

alors, ne pouvant plus se payer en mépris, ils se payaient en haine,

prudente, derrière son dos: ils le vilipendaient.)--Il alla jusqu'à

prendre, durant quelques mois de travail acharné, l'argent que lui

offrait une fille du quartier. Il n'en rougissait point: car ce n'était

pas pour lui, (il se tuait de privations), c'était pour le succès. Des

besoins, certes, il en avait! il eût voulu tout prendre; mais il les

jugulait. Plus tard! Vaincre d'abord. Et pour vaincre, il faut vivre.

Vivre par tous les moyens. La victoire lave tout. Et elle lui était

due. Il se sentait du génie.

Il frappait l'attention des maîtres, des camarades. On lui confiait des

travaux, qu'après un semblant de retouches signaient des hommes

arrivés. Il se laissait exploiter, pour se créer des droits sur ceux

qui barraient la porte aux arrivants. Ils n'étaient pas très pressés

de le laisser entrer. Ils l'estimaient. L'estime est une monnaie qui

dispense des autres. On l'appréciait, ouida! Ce prix ne l'engraissait

point. Malgré sa solidité jurassienne, il était, de fatigue et de

sous-nutrition, en train de succomber, quand Solange le rencontra.

C'était à une de ces nombreuses œuvres qu'elle patronnait, avec une

générosité sincère et intermittente, de cœur et d'argent: une

clinique d'enfants. Solange y vit Philippe se dévouer, avec

rage,--cette rage qu'il avait de vaincre, partout où restait une

chance,--au chevet de petits malades qui semblaient condamnés; il y

passait des nuits et sortait de ces combats; l'air hâve et exténué,

mais les yeux qui flambaient de fièvre et de génie. Quand il avait

vaincu, il était presque beau et semblait plus que bon, auprès du

petit patient qu'il venait de sauver. L'aimait-il? C'est possible; pas

certain... Mais avec le mal il avait eu le dernier mot!

Solange, quand elle connut la situation de Philippe, passa par une de

ces crises de «pathétisme» périodique, où tout son horizon était

bloqué par un unique objet. Si l'on en voulait profiter, il ne fallait

point perdre de temps. Philippe ne le perdait jamais. Cet homme qui se

noyait s'empara de la main qui lui était tendue. Il prit même le bras

avec, et il eût pris le reste, s'il ne s'était aperçu que Solange,

dans ses emballements, ne concevait pas l'idée de rapports amoureux.

Elle aimait à s'exalter, mais cela ne dérangeait en rien sa

tranquillité. Philippe n'avait jamais vu encore une femme s'intéresser

à lui, sans y chercher son intérêt. La bonne Solange trouvait son

plaisir en elle. Elle ne demandait aux autres que de ne pas la

contrarier dans l'image qu'elle s'en faisait. Au fond, elle ne tenait

pas à les connaître. Elle écartait de sa vue tout ce qui, chez un

autre, aurait pu lui déplaire, sous prétexte que ce n'était pas «sa

vraie nature»; et elle ne gardait comme _vraie_ que ce qui lui

ressemblait. Elle en arrivait ainsi à se faire un univers tout pétri

de braves gens anodins, comme elle. Philippe se laissa faire, avec un

peu de mépris et un peu de respect. Il n'aimait pas les sots; et il

estimait tels ceux qui ne voyaient pas le monde comme il était; mais

une bonté qui fait le bien dont elle parle n'était pas pour lui un

spectacle commun. Quelles que soient les valeurs, morales ou immorales,

l'essentiel est qu'elles _vaillent._ La bonté de Solange n'était pas

fictive. Dès qu'elle sut le dénuement et le labeur de Philippe, elle

le pensionna, jusqu'à ce qu'il fût sorti des années d'examens, elle

lui procura le répit de travailler en paix. Elle fit plus: elle usa de

ses relations étendues pour intéresser à lui un des maîtres

influents de la Faculté, ou--(car cet homme avisé n'était pas sans

avoir remarqué la valeur inquiétante du louveteau affamé)--pour faire

que son intérêt ne demeurât point confiné _intus et in cute_, mais

se montrât au jour. Enfin, ce fut elle qui, le mettant en rapports avec

un roi des huiles américain, désireux de s'immortaliser par

procuration, lui ouvrit les chemins rapides de la renommée, que d'abord

il fonda, au delà de l'Océan, sur ses audacieuses prouesses dans un

Palace-hôpital du pharaon.

Au reste, il arriva, au cours des années d'épreuves, que Solange

oubliât totalement son protégé pendant des mois, et que la pension

promise cessât, par distraction. Toute leur bonne volonté ne fait pas

que les riches puissent comprendre qu'il faille toujours penser à

l'argent. L'argent, c'est une préoccupation de pauvres. Solange

envoyait à Philippe des billets de concert. Pour rappeler à cette

charmante femme, dans sa loge de théâtre, la pension arriérée, il

fallait avoir toute honte bue. Philippe la buvait. C'était parfois le

seul aliment qu'il eût pris de la journée. Solange faisait alors de

grands yeux étonnés:

--Quoi donc?... Ah! cher ami, que je suis donc étourdie!... Dès que je

serai rentrée...

Elle promettait, oubliait encore un jour ou deux, et envoyait enfin,

s'excusant le plus gentiment du monde. Philippe, enragé d'attente et

d'humiliation, se jurait que la prochaine fois il crèverait plutôt que

de redemander. Mais crever, c'est bon pour ceux qui n'ont pas besoin de

vivre! Et lui, il avait besoin... Il redemanderait, autant de fois qu'il

faudrait... Solange ne lui en voulait point. Si elle oubliait

souvent,--(«Elle avait tant à penser!»...)--quand on le lui

rappelait, elle avait toujours le même plaisir à donner...

Quels singuliers rapports que ceux de cet homme, jeune, ardent, affamé

de tous les biens de la terre, avec cette femme, à peine plus âgée

que lui, élégante, jolie, douce, bonne à manger, qui se voyaient seul

à seule, souvent, pendant des années, sans que rien d'équivoque

s'insinuât dans leur amitié! La tranquille Solange conseillait

maternellement Philippe sur la toilette, sur les petits problèmes du

monde et de la vie pratique. L'orgueil de Philippe n'avait point honte

de recevoir, de demander conseil, et même de se confier, de conter ses

ambitions et ses déceptions. Il le pouvait sans crainte. Solange

n'entendait rien, rien de mal, rien de réel. Qu'importe! Elle

écoutait, et elle disait, après, avec son bon sourire:

L'âme enchantée II: L'été · 第 17 / 24 段