arracher les moyens d'exister, combien étaient broyées, bien moins
encore par la rudesse des choses que par leur propre faiblesse et leur
renoncement! Presque toutes étaient exploitées par une affection, et
ne pouvaient se passer d'être exploitées. On eût dit que c'était
leur seule raison de vivre,--dont elles meurent...
L'une se sacrifiait à une vieille mère ou à un père égoïste.
L'autre à un mari vulgaire ou à un homme qui la trompe. L'autre...
(L'autre, c'est moi!)... à un enfant qui ne l'aime point, qui
l'oubliera, qui peut-être demain, la trahira...Eh! qu'importe? Si je
trouve une joie à être trahie par lui, trompée, oubliée!... «_S'il
me plaît d'être battue!_»... Ah! dérision, duperie!... Et les autres
vous envient, celles qui n'ont personne à qui se sacrifier! Elles
épousent un chien, un chat, un oiseau!... À chacune son idole! S'il en
faut à tout prix, le bon Dieu valait mieux! Au moins, il était de
race... Et moi aussi, j'ai le mien, mon Dieu, mon Dieu inconnu, ma
vérité cachée, et cette passion qui me pousse à le chercher...
Duperie peut-être aussi! Mais je ne le saurai que lorsque je serai
arrivée. Et si c'est duperie, du moins celle-là est haute, et elle
vaut la peine...
Annette se révoltait contre le non-sens de certains sacrifices. Non, la
nature ne veut pas que le meilleur se sacrifie au plus indigne! Et si
elle le voulait, pourquoi me soumettrais-je?... Mais elle ne le veut
pas! Elle veut qu'on se sacrifie au meilleur, au plus grand, au plus
fort...
Le sacrifice à tout prix, au pire comme au meilleur, peut-être même
au pire, de préférence, parce que le sacrifice est ainsi plus complet,
le sacrifice pour le sacrifice,--oui, c'est assez conforme à l'idée
qu'ils se font de Dieu!... _Credo quia absurdum..._ Tel maître, tels
valets!... Ce Dieu est bien celui qui, le Septième Jour, se reposa,
trouvant que ce qu'il avait fait était bien fait. Si on l'eût
écouté, le chariot de l'homme, au premier tour de roue, se serait
arrêté. Chaque progrès du monde se fait, contre sa volonté...
_Fiat!_ Nous pousserons le chariot. Et s'il doit nous écraser, je veux
au moins qu'il marche.
Une tragique rencontre accrut l'aversion d'Annette pour ces immolations
sans raison--(qu'en sait-elle?)--de ceux qui valent plus à ceux qui
valent moins.
Elle s'était naguère trouvée en compétition, pour un cours
d'étrangères dans une institution de Neuilly, avec une jeune femme,
dont le visage rustique et volontaire l'avait attirée. Elle essaya de
lier conversation. Mais l'autre, méfiante, ne songeait qu'à
l'évincer. En ce temps-là, Annette, peu habituée encore à ces luttes
qui lui répugnaient, s'était mal défendue; et même, par désir de se
faire une amie, elle s'était effacée devant la concurrente. Celle-ci
ne lui en avait eu aucune reconnaissance. Rien ne comptait pour elle que
son gain. Une fourmi qui se hâte, avide d'amasser... Annette ne
l'intéressait point.
Annette l'avait perdue de vue; et quand, six ans après, le hasard de
nouveau les mit en présence, l'une et l'autre avaient change.
Annette n'était plus disposée à faire la généreuse, ou bien la
dégoûtée... La vie est comme elle est. Je n'ai pas les moyens de la
modifier; je veux vivre: tu passeras après...
Le heurt se produisit. Il ne fut pas long. Dès la première passe, la
concurrente était _knock out..._ Comme elle avait vieilli! Annette fut
frappée du ravage. Elle avait gardé le souvenir d'une brunette aux
joues colorées, semées de deux ou trois petits grains noirs, comme un
pain aux raisins, solide paysanne, de taille courte, ramassée, le
visage dessiné d'un trait fin et sec, qui n'eût pas manqué d'un
certain agrément sans un air de maussaderie,--le front obstiné, les
mouvements brusques, toujours pressée. Elle retrouvait une figure
maigre et crispée, le regard dur, la bouche amère, les joues
creusées, jeune et flétrie comme une herbe brûlée.
Le poste disputé était un secrétariat chez un ingénieur: il
n'exigeait que deux matinées de présence par semaine, pour dépouiller
la correspondance d'affaires et recevoir les visiteurs. Annette
rencontra Ruth Guillon dans l'antichambre, et leurs yeux hostiles se
croisèrent. Ruth Guillon dit:
--Vous venez pour cette place. Elle m'a été promise.
Annette dit:
--Elle ne m'a pas été promise. Mais je viens pour cette place.
--C'est inutile, puisqu'elle sera à moi.
--Utile ou non, je viens. Elle sera à qui l'aura.
Après un instant, Annette fut appelée dans le cabinet de l'ingénieur,
et choisie. Elle était connue pour une travailleuse exacte et
intelligente.
En sortant, elle se heurta à Ruth, et passa froidement. Ruth l'arrêta,
demandant:
--Vous l'avez?
--Je l'ai.
Elle vit le front de l'autre rougir étrangement. Elle s'attendait à
une parole violente. Mais Ruth ne dit rien. Annette continua son chemin;
et l'autre la suivit. Elles descendirent l'escalier. Arrivée dans la
rue, Annette, se retournant, jeta un regard rapide sur sa rivale
défaite; et l'air abattu de Ruth la remua. Malgré ses résolutions
d'être dure, elle revint, et lui dit:
--Je regrette. Il faut vivre.
--Oh, je sais bien, dit l'autre. Aux uns la chance! Moi, je n'en ai
jamais.
Le ton était tout autre. Abattement sans animosité. Annette fit un
geste pour lui prendre la main; mais Ruth retira la sienne.
--Voyons, ne vous affectez pas! Un jour, c'est l'une qui perd; un autre
jour, c'est l'autre.
--Moi, c'est tous les jours.
Annette lui rappela leur première rencontre, où Ruth avait pris la
place. Ruth ne répondit pas et cheminait, l'air morne, à côté
d'Annette.
--Est-ce que je ne peux pas vous aider? dit Annette.
La rougeur de nouveau se montra au front. Fierté blessée, émotion?
Ruth dit sèchement:
--Non!
Annette insista:
--Je le ferais avec plaisir.
Et, d'un geste familier, elle lui saisit le bras. Ruth, surprise, serra
nerveusement la main d'Annette sous son bras; et, détournant la tête,
elle se mordit la lèvre; puis, elle s'arracha, irritée, et partit.
Annette la laissa s'éloigner, en la suivant des yeux. Elle la
comprenait: oui, on n'a pas le droit de faire don de sa pitié à qui ne
vous la demande pas...
Quelques jours après, entrant chez un laitier, elle vit Ruth qui
faisait des emplettes. Elle lui tendit la main. Cette fois, Ruth la
prit, mais d'un air glacé. Elle faisait effort cependant pour paraître
moins maussade; elle dit quelques paroles banales; et Annette, contente
de cette pauvre avance, y repartit. Les deux femmes s'entretinrent du
prix de ce qu'elles achetaient. Annette s'étonna, sans le montrer, que
Ruth dépensât plus qu'elle en œufs frais et lait cacheté. Ruth
mettait de l'ostentation à payer devant elle. En sortant, Annette dit:
--Comme c'est cher, de vivre!
Et elle s'excusait presque des œufs qu'elle avait pris, disant:
--C'est pour mon petit.
Et Ruth se rengorgeant:
--Moi, c'est pour mon mari.
Annette ignorait tout de sa vie. Elle demanda:
--Est-ce qu'il est souffrant?
--Non, mais il est très délicat.
Elle parla avec fierté des soins que réclamait cette santé. Annette,
avertie de la susceptibilité de Ruth, ne lui posait pas de questions,
attendant qu'elle parlât. Ruth ne disait plus rien, elles allaient se
séparer, quand Annette se souvint... Elle offrit à Ruth une tâche--la
révision d'un travail d'étrangère--qui lui était commandée et dont
elle n'avait pas le temps de se charger. Ruth témoigna aussitôt une
vive gratitude: l'argent jouait pour elle un rôle capital. Annette lui
demanda son adresse, pour le cas où elle aurait d'autres commandes à
lui transmettre. Ruth hésita, répondit évasivement. Annette,
impatientée, dit:
--C'est pour vous être utile. En tout cas, moi, j'habite...
Et elle dit son adresse. Ruth donna la sienne, à contre-cœur. Annette,
rebutée, décida de ne plus s'occuper d'elle.
Mais Ruth vint la trouver, quelques semaines après. Elle s'excusa
d'avoir manqué d'amabilité. Et cette fois, elle confia un peu (pas
beaucoup) de sa vie. D'une famille de riches cultivateurs, elle s'était
brouillée avec son père, parce qu'elle avait voulu venir à Paris et
s'y faire professeur. Le père l'ayant blessée dans son amour-propre,
elle avait juré de ne jamais rien accepter de lui. Elle voulut gagner
sa vie seule. Elle s'y épuisa. Malgré son énergie, la pensée lui
était une fatigue; elle peinait sur les livres comme une bête au
labour; le sang lui gonflait les tempes: il lui fallait s'arrêter,
congestionnée. Un commencement de neurasthénie la contraignit de
renoncer aux examens qu'elle devait passer. Elle se rabattit sur les
leçons particulières. Elle arrivait à gagner, péniblement, sa vie,
quand elle s'éprit d'un homme qu'elle épousa, et qui n'était pour
elle qu'un fardeau de plus.--Mais ceci, elle ne le dit point: Annette le
sut par ailleurs. Elle était assez fine pour entrevoir déjà une
partie de la vérité, au cours des; questions discrètes qu'elle posa
à sa nouvelle amie. Elle vit que le mari n'avait aucun métier: il
était un «intellectuel», os «artiste», un «écrivain». Et elle ne
parvint pas très bien à savoir ce qu'il écrivait. Des vers?... En
fait de poésie, Ruth n'avait pas plus de goût qu'une petite bourgeoise
de province. Mais la poésie lui en imposait.
Elle n'était point pressée de faire connaître son «artiste». Elle
le chambrait. Mais, à partir de ce moment, elle vit Annette plus
souvent,--trop souvent. Elle finit par l'accabler de témoignages
d'amitié, des fleurs, des attentions, rarement bien inspirées, qui
agaçaient Annette. Pas de milieu! Rien ou tout, avec cette passionnée!
Jamais elle n'avait eu d'amie. Jamais elle ne s'était confiée. De
l'instant qu'elle décida d'aimer Annette, elle l'accapara. Annette,
assommée de cette affection, comprenait que le mari ne la trouvât
point légère.
À la fin, elle réussit à contempler, par surprise, l'oiseau
précieux: un homme fade, insignifiant, aux yeux bleus vagues, qui lui
fit l'impression d'être un dévot secret de l'absinthe. Très vain, et
très peu sûr de lui, parfaitement médiocre, il était inquiet de
l'opinion d'Annette. Il n'aimait point sa femme, mais il trouvait
commode de se faire choyer, il prenait des airs languissants, dolents,
et amers, à propos de sa santé, des talents méconnus, de l'envie des
confrères... Annette le transperçait de ses | yeux clairs. Il fut
prudent avec elle, et modéra ses jérémiades, que guettait l'ironie
silencieuse de l'auditrice. Mais Ruth était bouche bée, incapable de
juger, fière comme Artaban... «Laissons-lui ses illusions! Elle a
besoin de quelqu'un à aimer, d'un homme à protéger. Elle a une âme
de domestique passionnée. Elle se coucherait sous ses pieds...»--Il
arrivait aussi qu'elle le querellât durement. Une fois, en montant
l'escalier, Annette entendit les intonations criardes du «poète», qui
geignait: Ruth giflait son mari.
Annette ne doutait plus que la meilleure partie de l'argent de Ruth ne
passât aux flâneries et absinthes de José. Il jouait aux courses.
Ruth ne se plaignait jamais: elle s'acharnait à économiser assez pour
qu'il pût éditer un volume de ses poèmes. Mais il n'était pas
pressé de les écrire. Et quand, un jour, elle fit son compte, elle
découvrit qu'il avait dérobé les trois quarts de l'argent: il
s'était volé lui-même!
Ce jour-là, toute fierté brisée, elle avoua à Annette sa misère.
Elle n'en eût point parlé, s'il ne s'était agi que d'elle. Mais
depuis des années, elle s'épuisait pour lui--(elle dit: «pour sa
gloire»!)--Et c'est lui qui la détruit!...
Une confidence en amène une autre. Annette finit par savoir presque
tout des souffrances de Ruth. Sa santé était détruite; Ruth, chaque
jour, plus faible, savait moins renfermer ses pensées. Et, la mort
approchant, ses yeux se dessillaient; elle discernait l'inanité de cet
homme et son manque d'affection. José n'était presque plus jamais à
la maison. Il s'esquivait, trouvant désagréable la société d'une
femme malade et chagrine.
Quand vinrent ses derniers jours, Ruth n'avait plus d'illusion. Elle
affirma pourtant, avec un orgueil sincère, qu'elle ne regrettait rien,
qu'elle recommencerait...
--_Cela_ m'a tuée. Mais j'ai vécu de cela.
Elle ne croyait à rien, elle n'attendait rien, ni dans ce monde, ni
dans l'autre...
Annette était seule auprès d'elle, à son lit d'agonie. Une congestion
cérébrale l'avait terrassée...
José, qui avait fui les approches de la mort, montra sa face peureuse,
quelques instants après. Il eut une brève émotion. Après avoir
larmoyé, son premier mot fut:
--Mais, nom de Dieu! Qu'est-ce que je vais devenir?
Annette dit:
--Vous en trouverez une autre pour vous nourrir...
Il lui jeta un regard haineux.
Mais il laissa Annette payer les frais de l'enterrement.
Annette, au chevet de la morte, pensait:
--Voilà!... Elle fut une force d'orgueil, de volonté, d'ascétique
dévouement... À quoi a-t-elle servi? Quel gâchage! Ce don de soi à
un chien!... La pauvre Ruth était dure... Elle ne l'était pas assez.
Il faut se durcir encore...
Réaction contre les duperies du cœur,--mon cœur maudit, qui n'est là
que pour me leurrer!... Ma tête et mes sens veulent et savent. Mon
cœur est un aveugle À moi, de le mener!... Réaction contre l'amour,
et contre le sacrifice, et contre la bonté...
Il y a dans la vie de chacun, comme dans la vie sociale, des modes de
sentiment, qui se succèdent sans se ressembler. Et même, leur
première loi est de ne pas se ressembler. Pendant qu'une mode règne,
chacun y participe avec un sérieux entier, n'ayant plus que dédain
pour le ridicule des modes périmées, et convaincu que sa mode est,
sera toujours la meilleure... Annette passait alors par une mode de
dureté...
Mais quel que soit l'habit, l'être humain reste le même. Il ne peut se
passer des autres. Le plus fier a besoin de sa part d'affection; et plus
les circonstances l'obligent à se renfermer, plus sa pensée
traîtresse conspire à le livrer.
Annette se sentait bien forte. Forte de son expérience et de son
intelligence, ferme, pratique, désabusée. Elle était sûre maintenant
de vivre à sa volonté, certes, en travaillant; mais le travail aussi
était sa volonté. Elle ne craignait point d'en manquer. Elle n'avait
besoin du secours de personne. Et elle ne s'inquiétait point de plaire
ou de déplaire.
Elle se trouvait aux prises, depuis peu, avec une nouvelle espèce de
concurrents: les hommes. Elle donnait des leçons aux garçons, pour la
préparation aux lycées et aux examens. Elle réussissait; mais avec le
succès croissait l'animosité de ceux à qui elle était préférée.
Ils se considéraient comme frustrés. Il n'était plus question de
galanterie! Les moins dénués d'égard n'étaient pas les hommes
mariés; leurs femmes les excitaient. On calomniait Annette: que
n'insinuait-on pas sur les moyens qui lui valaient d'enlever les
meilleures places?--Annette, son sourire dur et attrayant aux lèvres,
allait droit son chemin, méprisant l'opinion.
Au fond, pourtant, se marquait--invisible--l'usure de ces longues
années de labeur sans merci. La quarantaine approchait. La vie avait
passé, sans qu'on y eût pris garde. Et une révolte obscure se
levait... Toute cette vie perdue, cette vie sans amour, sans action,
sans luxe, sans joie puissante... Et tout cela qui lui manque, elle
était si bien faite pour en jouir!...
À quoi bon y penser? Il est trop tard maintenant!
Trop tard?...
TROISIÈME PARTIE
Solange avait une petite figure ronde et rustique do madone gothique:
l'air vieillotte, enfantine, les yeux riants et plissés, le nez mignon,
la bouche mignarde, le menton un peu lourd, la peau fine et le teint
coloré. Elle aimait à parler de sérieuses pensées, sur un ton
sérieux, très sérieux, contrastant d'une façon comique avec son bon
visage rieur, qui s'appliquait sagement à ne pas l'être; mais sa
parole se hâtait, de peur de perdre le fil de ses graves idées; et il
arrivait qu'en effet, elle s'arrêtât au milieu, un vide dans la tête:
--Qu'est-ce que je voulais dire?...
Rarement, ses auditeurs lui soufflaient la réponse, car ils
n'écoutaient guère. Mais ils ne lui en voulaient pas. Solange n'était
pas de ces péroreuses, qu'il faut suivre dans leurs discours insipides.
Elle était sans orgueil et prête affectueusement à s'excuser de vous
avoir ennuyé. Mais, de nature, incapable de suivre une pensée, elle
avait une aspiration naïve à penser et une immense bonne volonté. Il
n'en sortait pas grand'chose: les pensées restaient en route; les
graves livres ouverts, Platon, Guyau, Fouillée, bâillaient, à la
même page, des semaines ou des mois; et les beaux grands projets,
idéalistes, altruistes,--œuvres d'assistance sociale, ou systèmes
nouveaux d'éducation--étaient des joujoux d'esprit, qu'elle ne tardait
pas à oublier dans les coins, sous les meubles, jusqu'au prochain
hasard qui les lui faisait retrouver. Bonne petite bourgeoise, douce,
aimable, jolie, raisonnable, pondérée, un tantinet pédant, pas
gênante, plaisante, qui, sans pose, s'imaginait qu'elle avait des
besoins intellectuels, et qui n'avait besoin, en somme, que de parler
d'idéal et de beaucoup d'autres choses, le tout sur le même plan,
tranquille, propret, bien tenu, honnête, pur, et nul.
Plus jeune qu'Annette de trois ou quatre ans, elle avait subi autrefois
pour Annette une de ces attractions paradoxales, que ressentent pour les
natures dangereuses les natures sans danger. Il est vrai que ces
phénomènes se produisent d'ordinaire, à distance. En fait, elle avait
peu approché Annette, au lycée, où elles étaient dans des classes
différentes. C'était seulement pour l'avoir vue au passage et pour
avoir cueilli quelques échos des grandes que la petite Solange avait
conçu pour son aînée une fascination intimidée. Annette ne s'en
était pas doutée. Solange l'avait parfaitement oubliée, depuis. Elle
s'était mariée, et elle était heureuse. Pour qu'elle ne le fût pas,
il eût fallu que son mari fût un monstre,--ou un homme passionné.
Victor Mouton-Chevallier n'était, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre!
Sculpteur de son métier, l'inspiration ne le tourmentait pas, car il
avait des rentes et une riche flemme. Il ne manquait pas de goût; mais
il n'éprouvait aucun besoin pressant de traduire dans son art autre
chose, ni autrement que ne l'avaient déjà fait celui-ci, celui-là, ou
cet autre de ses illustres confrères de tous les temps. Et comme il
ignorait l'ambition, comme il était dénué de sentiments mesquins,
(peut-être aussi des autres), il goûtait une satisfaction sans
mélange à se retrouver si bien, si complètement exprimé--(du moins,
il s'en flattait)--par Michel-Ange, par Rodin, par Bourdelle, ou par de
plus petits messieurs: car il était éclectique, et prenait partout son
bien. Dans cet heureux état, ce n'eût vraiment pas été la peine de
se fatiguer à produire soi-même, si ce n'eût ajouté au plaisir une
saveur de plus: la flatteuse illusion qu'il était de la famille. Il
prenait volontiers polir lui le respect attendri qu'il se croyait tenu
de témoigner pour les héros de l'art et pour leurs infortunes; il
participait à celles-ci,--de loin; et sa figure réjouie s'obligeait à
des mines d'austère mélancolie, en écoutant sa femme pianoter
sagement la Sonate Pathétique: (car Beethoven aussi était de la
famille).--Solange avait pleinement répondu à ses besoins domestiques.
Une affection tranquille, une bonté facile, une humeur douce, égale,
complaisante, un idéalisme en chambre, qui ne se risque pas dehors
quand il fait vent ou crotte, une propension à admirer, qui rend la vie
tellement plus commode!--enfin, d'un mot qui dit tout: _la
sécurité_,--leur vrai idéal inavoué... Leurs moyens de fortune et de
cœur le leur permettaient: ils étaient à l'abri des préoccupations
matérielles; et il n'était pas à craindre qu'ils introduisissent dans
leur home, le souci.
Ils y introduisirent pourtant Annette. S'ils avaient pu se douter des
éléments de trouble que portait en elle cette _Frau Sorge_, ils
eussent été diantrement mal à l'aise. Mais ils ne le surent jamais.
Ils étaient de ces innocents qui jouent avec un explosif; ils auraient
une attaque de nerfs, s'ils savaient ce qu'ils tiennent dans la main.
Mais n'en connaissant rien, après avoir bien joué, ils vont, sans
penser à mal, le déposer gentiment dans le jardin d'un ami.--Ils
déposèrent Annette dans le jardin des Villard.
Quand Solange avait retrouvé Annette, elle retrouva, du même coup, le
vieux sentiment qu'elle avait eu pour elle: elle s'en éprit. Elle
savait, comme tout le monde, la vie «irrégulière» d'Annette. Mais
bonne--sans profondeur, aussi sans pruderie--elle ne la jugeait point
mal. Il faut dire qu'elle ne la comprenait pas bien. Avec son penchant
à l'indulgence, qui était le côté le plus sympathique de son aimable
nature, elle pensait que sans doute Annette avait été une victime, ou
bien qu'elle avait eu ses raisons sérieuses pour agir comme elle avait
fait, et qu'en tout cas, cela ne regardait qu'elle; et elle s'indigna
contre l'opinion. Après avoir revu l'amie, elle s'était informée,
elle apprit son courage et son abnégation; elle conçut pour elle une
admiration enflammée. Ce fut un de ces emballements périodiques, qui
ne lui laissaient, pour un temps, plus de place pour aucun autre
sentiment. Son mari, qu'elle alimentait de ses enthousiasmes, trouva
dans celui-ci une occasion de plus de s'attendrir, sur la noblesse de
cœur d'Annette, et aussi de sa femme, et aussi sur la sienne. (Est-il
rien qui nous fasse mieux déguster notre beauté morale que de nous
émouvoir sur celle du prochain?) Entre les deux époux, il y eut, à
l'égard d'Annette, surenchère de nobles intentions. On ne pouvait
laisser seule, dénuée de sympathies, cette pauvre femme, victime de
l'injustice sociale! Les Mouton-Chevallier allèrent trouver Annette, au
haut de ses cinq étages. Ils la surprirent en train de faire son
ménage. Ils ne l'en trouvèrent que plus touchante; et sa froideur leur
parut d'une admirable dignité. Ils ne la quittèrent point qu'ils
n'eussent emporté la promesse qu'Annette avec son gamin viendraient
dîner, un soir prochain, en toute intimité.
Annette eut peu de plaisir à cette amitié renouée. Elle en
distinguait la fadeur. Les années de solitude morale lui avaient donné
un flair sauvage. Il ne fait pas bon s'écarter trop du monde: on a
peine à y rentrer; on est devenu sensible à son odeur de cadavre sous
les fleurs. Dans le quiet intérieur des Mouton-Chevallier, Annette ne
se trouvait pas à l'aise; leur bonheur conjugal ne lui faisait pas
envie... «Bénin, bénin, bénin...», comme on dit dans Molière...
Non, merci! Pas pour moi!... Elle était à une heure où elle avait
besoin d'âpres souffles de vie...
Eh bien, qu'elle soit satisfaite! La bénigne Solange va les lui
procurer...
Annette s'habillait pour aller au dîner. Elle devait, ce soir-là,
rencontrer chez les Mouton-Chevallier ces amis dont Solange lui
rebattait les oreilles, le docteur Villard--un chirurgien à la mode,
d'une illustration tapageuse,--et sa brillante jeune femme. Elle était
soucieuse... «Si je n'y allais pas?...» Elle eût été capable
d'envoyer un mot pour s'excuser. Mais Marc, qu'ennuyaient les
tête-à-tête avec sa mère, se réjouissait de tout prétexte de
sortir. Annette ne voulut pas le priver de cette distraction.
D'ailleurs, elle se trouvait absurde... «Quoi? Qu'est-ce qui te
trouble?»... C'était comme un mauvais pressentiment... Inepte!
L'esprit rationaliste, qui cohabitait en elle avec les instincts qui
n'en tenaient point compte, lui fît hausser les épaules. Elle acheva
sa toilette, et, son fils à son bras, elle alla chez Solange.
L'instinct superstitieux n'attendit pas longtemps pour prendre sa
revanche. En fait, ce n'est pas miracle qu'un pressentiment se réalise.
Un pressentiment est une prédisposition à ce qu'on craint de
ressentir. Par conséquent, s'il l'annonce, il n'est point sorcier. Pour
jouer sur les mots, il serait plutôt sourcier: en s'approchant de la
source, un frisson l'avertit que le flot ronge l'écorce.
Sur le seuil du salon, Annette eut l'avertissement; mais elle fronça
les sourcils, et dès qu'elle fut entrée, elle se rassura. Avant même
que Solange le lui eût présenté, elle avait d'un regard jugé
Philippe Villard: il lui fut antipathique. Elle en eut du soulagement.