Sylvie montrait maintenant une étrange gaieté, affairée, agitée.

Elle avait le verbe haut, un flux de paroles fatigant, avec des saillies

burlesques, une verdeur de propos, qui faisaient rire aux éclats son

petit peuple ouvrier, et que Marc dégustait sournoisement, quand il se

trouvait là pour les gober au passage. Lui aussi se dissipait,

travaillait moins, flânait, polissonnait, à l'affût des occasions de

ne rien faire et de rire: l'organisme se défendait contre l'effroi

intérieur... Qui s'en doute, au dehors? On est impénétrable les uns

aux autres, on semble indifférent, on voudrait se confier, on ne peut

pas... «Il n'est pas de communion possible dans la souffrance...»

Mais Annette, que sa passion pour la morte rendait injuste pour les

vivants, ne voyait que leur égoïsme qui, par tous les moyens, se

reprenait à la vie, laissant tomber au fond la pierre du souvenir; et

elle leur en voulait.

Or, un jour,--un dimanche que Marc était allé avec Léopold, à un

match de sport,--Annette, venant chez Sylvie, trouva la porte de

l'appartement ouverte. Elle entra et entendit une plainte pesante qui se

traînait. Sylvie, seule dans sa chambre fermée, parlait et gémissait.

Annette se retira sur la pointe des pieds; elle referma la porte sur le

palier, et sonna. Sylvie vint ouvrir; elle avait les yeux rouges; elle

dit que c'était le rhume, et causa avec un entrain bruyant et vulgaire.

Elle se mit à raconter une de ses éternelles histoires scabreuses,

dont elle était approvisionnée. Annette avait le cœur serré. Se

pouvait-il qu'elle jouât!--Elle ne jouait qu'à moitié. Beaucoup plus

que les autres, c'était elle qu'elle voulait tromper. Un désespoir

foncier, sans jour et sans issue, l'avait amenée à une sorte de

mépris bouffon de la vie. Si elle ne voulait pas tomber, nulle autre

alternative que l'oubli et ce masque d'insouciance cynique, qui

finissait par se substituer aux traits du vrai visage. Tout n'est rien.

Rien ne vaut la peine. Honnêteté, honneur, des blagues!... Ne rien

prendre au sérieux. Rire de la vie. En jouir. Le travail seul subsiste,

parce que c'est un besoin et qu'on ne peut s'en passer...

Bien d'autres choses subsistaient sous ces destructions. L'instinct

était chez Sylvie plus solide que la pensée. Et quand elle rejetait

tout, Annette et le fils d'Annette lui restaient incrustés sous la

peau. Ils ne formaient qu'un, eux trois! Mais cet amour d'instinct,

presque matériel, n'empêchait pas les mauvais sentiments. Sylvie, qui

n'était pas tendre pour elle, ne l'était pas non plus pour Annette.

Elle se montrait agressive et railleuse à l'égard de sa sœur, dont le

sérieux moral, la tristesse taciturne, lourde de souvenirs, l'irritait,

comme un reproche muet.

Un reproche, en effet. Annette n'avait pas la charité de le lui

épargner. Elle voyait bien pourtant que Sylvie fuyait la peine, comme

un gibier le chien; et elle la plaignait. Elle plaignait la misère de

la nature humaine, mais en la méprisant de chercher son salut aux

dépens de ses trésors les plus chers et d'être toujours prête à

trahir ses affections sacrées, pour tromper la poursuite féroce de la

douleur. Elle en était ulcérée; car dans son propre cœur elle

entendait rappel de cette lâcheté de vivre; et elle, la châtiait.

De là qu'elle s'imposa, en ces mois qui suivirent le malheur, une

austère discipline du cœur, un rigorisme moral, pessimiste et hautain,

qui cachait sa tendresse blessée...

Après le sombre hiver, Pâques étaient revenues. Annette errait dans

Paris, le matin du dimanche:--le ciel refleurissait, l'air était

immobile;--l'âme enveloppée de son deuil, elle écoutait les appels

nostalgiques des cloches; et leur filet sonore l'enserrait de ses

mailles, la tirait hors du flot du siècle insouciant sur la grève où

gisait le Dieu mort. Elle entra dans une église; et, dès les premiers

pas, elle fut suffoquée par ses pleurs; depuis longtemps refoulés, ils

refluaient. Dans le coin d'une chapelle, agenouillée, elle les laissa

couler, tête basse. Jamais elle n'avait senti comme à cette heure le

tragique de ce jour. Elle entendait ces orgues, ces chants, ces chants

de joie... Cette joie!... Sylvie qui riait... Et l'âme pleure, au

fond... Ah! elle le savait bien, aujourd'hui: Le pauvre mort _n'est pas

ressuscité!_ Et l'amour désespéré des siens, l'amour des siècles,

s'épuise à nier sa mort... Cette poignante vérité, combien elle est

plus grande et plus religieuse que l'illusoire résurrection! Duperie

passionnée, navrante duperie du cœur, qui ne peut consentir à perdre

son bien-aimé!...

Elle ne pouvait avec personne partager ses pensées. Et renfermée en

elle, avec la petite morte, elle la défendait contre la seconde mort,

la plus terrible: l'oubli. Elle réagissait durement contre elle et

contre les autres. Et comme toute réaction contre un milieu de pensée,

par le choc en retour amène une réaction contraire, son attitude de

blâme provoqua ceux qui se sentaient atteints à exagérer la leur. Et

le malentendu s'élargit.

Il devint presque complet entre le fils et la mère. Marc de plus en

plus se détachait d'Annette. Depuis des années, l'antagonisme

s'annonçait. Mais jusqu'à ces derniers temps, il était resté, de la

part de l'enfant, voilé, sournois, prudent. Pendant la longue période

où il avait vécu en tête à tête avec Annette, il se serait bien

gardé d'entrer en discussion; la partie n'était pas égale; avant

tout, avoir la paix! Il laissait parler sa mère. Ainsi, elle lui

livrait, une à une, ses faiblesses; et lui, ne livrait rien.--Mais

maintenant qu'il avait trouvé en sa tante une alliée, il ne cacha plus

son jeu. Naguère, que de fois sa mère, impatientée de ce petit

mollusque, qui rentrait sa pensée dans sa coquille, dès qu'on y

voulait toucher, lui avait dit:

--Allons, sors de ton trou! Montre un peu cette caboche! Ne sais-tu pas

parler?

Il savait. Annette pouvait être satisfaite! Il parlait maintenant... Il

eût mieux fait de continuer à se taire!... Quel petit discuteur! Ah!

il ne fuyait plus la contradiction. Il ne laissait rien passer de la

bouche de sa mère, sans ergoter obstinément. Et de quel ton

impertinent!

C'était venu tout d'un coup; et, sans doute, Sylvie y avait sa part de

responsabilité, en encourageant malignement cette fronde. Mais la vraie

cause était plus intime. Ce changement d'attitude répondait au

changement de nature, aux approches de la crise de puberté. L'enfant se

transformait: en quelques mois, il avait pris un autre caractère, des

manières quinteuses, brutales, entrecoupées de «revenez-y» de son

vieux mutisme; mais ce n'était plus le silence poli, conciliant, un peu

fourbe, de l'enfant qui voulait plaire; on le sentait maintenant hostile

et hérissé... Sa brusquerie de façons, son impolitesse grossière,

l'âpreté inexplicable avec laquelle il répondait aux affectueuses

avances, faisaient saigner la sensibilité d'Annette. Assez armée

contre le monde, elle ne l'était point contre ceux qu'elle aimait; un

mot rude de son fils la blessait aux larmes. Elle ne le montrait point;

mais il n'en ignorait rien. Il continuait: on eût dit qu'il cherchât

ce qui pouvait déplaire à sa mère.

Il eût rougi de se conduire ainsi avec des indifférents. Mais elle, ne

lui était pas, certes, indifférente! Il tenait à elle,--et comment!

Comme le fruit vivant qui, quand l'heure est venue, s'arrache au ventre

de la mère. Il est fait de sa chair; et pour la faire sienne, cette

chair, il la déchire.

Marc avait bien des éléments qui appartenaient à la nature d'une

autre race que la race maternelle. Mais l'étrange! ce n'était pas par

ces éléments différents qu'il entrait le plus en conflit avec sa

mère, c'était par ceux qui lui étaient communs avec elle. Car son

désir jaloux d'indépendance ne possédait pas encore une personnalité

qui lui appartînt en propre; et toute ressemblance avec sa mère lui

semblait un danger d'annexion. Alors, pour se défendre, il se faisait

différent. Quoi qu'elle dît, quoi qu'elle fît, il était le

contraire. Parce qu'elle était aimante, il se faisait insensible;

confiante, renfermé; passionnée, froid et tranchant. Et tout ce

qu'elle combattait, tout ce qui répugnait à la nature d'Annette--(ah!

comme il le connaissait!)--lui devenait attrayant; et il se dépêchait

de le faire savoir à Annette. Puisqu'elle se piquait de morale, ce

moutard trouva élégant de se croire amoraliste, et surtout de le

proclamer:

--La morale, c'est une invention... avait-il déclaré à sa mère. Et

la crédule Annette l'avait pris au sérieux. Elle l'attribuait à

l'influence déplorable de Sylvie, qui s'amusait à jeter le trouble

dans le petit cerveau sagement cultivé... Vlan dans les platebandes!

une poignée de graines folles! Et le peigne à rebrousse-poil sur les

allées ratissées!... Elle ne manquait pas de bonnes raisons pour se

persuader qu'elle agissait dans l'intérêt de l'enfant... «Ce pauvre

petit, mis en serre, comprimé dans une caisse!... Nous allons le

dépoter!...» Mais, tout en aimant sa sœur, elle avait un vif et cruel

plaisir à lui voler ce cœur qui était sa bouture.

La finesse intéressée de l'enfant pour tout ce qui le concerne avait

saisi le duel engagé entre les deux sœurs; et, naturellement, il

l'exploitait. Par ruse maligne, il réservait ses faveurs à Sylvie; et

il était bien aise de la jalousie qu'il excitait chez sa mère. Annette

ne la cachait plus. Elle la justifiait, avec plus de raison que Sylvie,

par l'intérêt de Marc. Sylvie aimait l'enfant et elle ne manquait pas

de bon sens. Sa sagesse poids légers en valait bien une autre plus

pesante; mais elle n'était pas faite pour un garçon de treize ans; et

le profit qu'il retirait en était périlleux: si elle aiguisait en lui

l'appétit de la vie, elle ne lui en donnait pas le respect; et quand,

de trop bonne heure, le respect a fichu le camp, gare à la casse!

Sylvie n'était pas faite non plus pour former le goût de Marc, sinon

pour la toilette. Elle le menait à de stupides cinémas, à des

music-halls, d'où il rapportait des refrains effarants et des images

qui laissaient peu de place aux pensées sérieuses: son travail s'en

ressentit. Annette se fâcha et défendit à Sylvie d'emmener Marc.

C'était le bon moyen de sceller l'alliance du neveu et de la tante.

Marc se jugea persécuté; il découvrit que, de nos jours, le métier

de peuple opprimé est rémunérateur; et Annette apprit, à ses

dépens, que celui de peuple oppresseur n'est pas de tout repos.

Maintenant, Marc lui faisait sentir, à toute occasion, qu'il était une

victime et qu'elle abusait de sa force. Eh bien, soit! elle en abusait,

pour le faire marcher au pas! Elle ne toléra plus ses légèretés de

langage, ces habitudes inconvenantes qu'il avait prises de gouailler

tout, cette blague impertinente. Pour le réduire, elle lui opposa une

sévérité de principes. Il avait la partie belle pour répondre!

Depuis longtemps, il guettait l'occasion.

Un jour qu'il s'appuyait, contre une interdiction de sa mère, sur des

paroles de la tante, Annette, impatientée, lui dit que Sylvie avait le

droit de dire et de faire ce qu'elle voulait: on n'avait pas à la

juger; mais ce qui était bon pour elle ne l'était pas pour lui; il

n'avait pas à la prendre pour modèle: «Tout n'est pas à imiter chez

elle...»

Marc écouta la tirade, et dit négligemment:

--Oui, mais elle, elle a un mari.

Annette ne put répondre d'abord: elle ne voulait pas comprendre...

Qu'avait-il dit? Non, ce n'était pas possible!... Et puis, une rougeur

lui monta au front. Assise, les mains immobiles sur l'ouvrage, elle ne

bougeait point. Il ne faisait non plus aucun mouvement. Il n'était pas

très fier de ce qu'il avait dit, de ce qui allait venir... Le silence

se prolongeait! Un flot de colère soulevait le cœur violent d'Annette.

Elle le laissa passer. La pitié, l'ironie prirent la place. Elle eut un

sourire méprisant:

--Petit malheureux! pensait-elle. Et finalement, elle dit, ses doigts

ayant repris leur tâche:

--Et tu trouves sans doute qu'une femme sans mari, qui travaille pour

nourrir son enfant, est moins digne de respect?

Marc perdit son aplomb. Il ne répondit rien. Il ne s'excusa point. Il

était mortifié.

Annette ne dormit pas, cette nuit... Ainsi, c'était en vain qu'elle

s'était sacrifiée! Que le monde la blâmât, c'était dans l'ordre.

Mais lui, à qui elle avait tout donné! Comment avait-il su? Qui lui

avait soufflé cette pensée?... Elle ne pouvait lui en vouloir; mais

elle était accablée.

Marc dormit en paix. Il n'était pas sans remords; mais le sommeil

était plus fort que les remords. Une bonne nuit passée, il les eût

oubliés, s'il ne les avait retrouvés dans le regard soucieux de sa

mère. Il lui déplut que sa mère n'oubliât pas comme lui. Il avait

des regrets; mais il ne pouvait se résoudre à les exprimer; et comme

il en était ennuyé, selon la logique de l'enfant, il en voulut à sa

mère.

Ils ne refirent pas allusion à la scène. Mais depuis, ils en furent

plus ce qu'ils étaient, avant. Il y avait une contrainte dans leurs

embrassements. Annette ne le traita plus tout à fait en enfant...

Comment avait-il su? Des conversations de lycée l'avaient fait

réfléchir sur le nom qu'il portait, et qui était celui de sa mère.

Des allusions anciennes, attrapées au passage, naguère, à l'atelier,

et qu'il n'avait pas comprises, s'éclairaient maintenant. Certains mots

imprudents de Sylvie à sa sœur, devant l'enfant... Et l'énigme

qu'était pour lui cette mère, qui l'irritait, mais qui le fascinait,

par _l'aura_ de passions que, sans pouvoir discerner, son flair de jeune

chien avait subodorées... Sur le tout, il avait bâti de vagues et

baroques histoires, qui n'arrivaient pas à se tenir d'une façon liée.

Sa naissance l'intriguait. Comment savoir?... La réponse blessante à

sa mère était en partie un piège qu'il lui tendait... Dans son cœur,

se mêlaient curiosité et rancune à l'égard de ce qui s'était passé

et qu'il ne savait pas. Jamais il n'osa faire là-dessus une question à

Sylvie: car il avait sa fierté pour sa mère, et il soupçonnait

qu'elle avait eu des torts. Mais il se croyait en droit de lui en

vouloir, pour le grave secret qu'elle lui cachait. Ce secret était

entre elle et lui comme un étranger.

Un étranger, vraiment. Marc ne se doutait guère qu'à des instants, il

le faisait surgir aux yeux d'Annette, _l'étranger_,--son père--bien

pis, les Brissot! Car, dans le sourd combat qui se poursuivait

désormais entre la mère et le jeune garçon, celui-ci faisait,

d'instinct, arme de tout ce qu'il trouvait, dans sa propre nature,

d'opposé à Annette. Ainsi, sans le savoir, il déterrait parfois et

employait contre elle des traits empruntés au fonds Brissot: le fameux

sourire condescendant, cette satisfaction de soi, ce philistinisme

badin, dont rien ne pourra ébranler la certitude hostile! Une ombre, un

reflet sur l'eau. Annette les reconnaissait, et pensait:

--Ils me l'ont pris!...

Un étranger, vraiment?--Non, il ne l'était pas. L'arme, les traits

empruntés, oui; mais la main qui les tenait était de la substance

d'Annette. Et cette main révoltée se crispait dans l'opposition entre

deux êtres trop parents et trop proches, qui n'est qu'un des mille jeux

de l'Amour et du Destin.

Il n'avait pas d'ami. Ce garçon de treize ans, qui se trouvait, matin

et soir, dans une classe, avec une trentaine d'enfants, restait séparé

de ses camarades. Plus petit, il aimait à bavarder, jouer, courir,

crier. Depuis un an ou deux, il avait des accès de mutisme, des

fringales d'isolement. Cela ne signifiait point qu'il n'eût plus besoin

de compagnons. Il en avait peut-être plus besoin qu'avant. Justement!

C'était trop: il avait trop à demander et à donner... Et partout des

épines, dans ce buisson de printemps! Un amour-propre hérissé. Un

rien le froissait, et il avait peur d'être froissé, et surtout de le

montrer: car c'est une faiblesse, et il faut se garder de donner prise

à l'ennemi: (il y en a un dans tout ami).

Ce qu'il avait saisi, ou plutôt imaginé de son état-civil, du passé

de sa mère, le tenait dans une gêne absurde, ridicule, sourcilleuse.

Ses lectures aidant, il s'était convaincu qu'il était un enfant

«naturel». (Ses livres romantiques l'appelaient d'un nom plus dru). Il

trouvait moyen de s'en faire un sujet de fierté. Il n'était même pas

loin de renifler dans l'archaïque injure un fauve relent de noblesse.

Il se jugeait intéressant, à part des autres, solitaire, un peu

damné. Il ne lui eût pas déplu de se ranger parmi les bâtards

sataniques de Schiller et de Shakespeare. Cela lui donnait le droit de

mépriser le monde, en tirades hautaines,--_in pello._

Mais quand il se retrouvait dans «le monde»,--dans sa classe de

lycée, parmi les camarades, il était intimidé, alourdi de son secret,

soupçonneux qu'on pût le deviner. Ses façons bizarres, son air fatal,

sa voix fluette qui commençait de muer, son minois de petite

demoiselle, rougissant, insolent comme un cochelet, éveillaient

l'attention, la malice de ses compagnons; et même il fut en butte aux

avances honteuses d'un de ces petits chenapans, qui le persécutait de

ses propositions, mi-bouffes, mi-sérieuses. Il en fut bouleversé; la

nuit, il était malade de révolte et de dégoût; il ne voulait plus

retourner au lycée, mais il ne pouvait en avouer les raisons à sa

mère; il devait seul se faire respecter; il se disait:

--Je le tuerai.

Sa pensée tumultueuse était soulevée par des lames de fond.

Il était à l'heure où s'éveillent les forces génésiques. Elles le

fascinaient et elles l'épouvantaient. L'étrange innocence de sa mère

passait à côté, sans voir et sans savoir. Il serait mort de honte, si

elle avait su et vu. Et seul, se méprisant, il se livrait, affolé, aux

terribles sollicitations de l'instinct dégradant... Mais que peut faire

l'enfant, un pauvre enfant livré à ces forces démentes! Cette

monstrueuse nature met dans un corps de treize ans le brutal incendie,

qui faute d'aliment le dévore! Il ne peut se sauver, s'il est de bonne

race, qu'en se jetant tout entier, par un excès contraire, dans une

exaltation ascétique de l'esprit, qui souvent ruine le corps. La

jeunesse de ce temps, plus heureuse que ses aînées, commençait de

pratiquer la discipline virile de l'athlétisme. Marc n'eût pas

demandé mieux que de faire comme elle. Mais là encore, la nature

était contre lui. Il n'avait pas la force. Ah! qu'il enviait les forts!

Qu'il aimait, jalousement, leur beauté!... Jusqu'à la haine!... Jamais

il ne serait comme eux!...

Désirs, tous les désirs, purs, impurs, un chaos!... tous les démons

ennemis!... Il serait le jouet du hasard--(Nul ne peut rien pour

lui!)--sans un fond de santé morale, d'honnêteté,--mieux, de grandeur

qui s'ignore, ce je ne sais quoi de divin, fruit des peines, de la

vaillance et de la longue patience des meilleurs de la race,--qui ne

supportera pas la honte des souillures, l'affront de la

déchéance,--qui a le flair inquiet de ce qui est vil et lâche,--qui

le traque au dedans, jusque dans les replis de ses pensées,--qui

n'échappe point toujours aux salissures,--mais qui ne manque jamais de

les juger, de se juger, de se flétrir et de se châtier...

L'orgueil!... Loué soit-il! _Sanctus!..._ Chez de telles natures

d'enfant, l'orgueil est la santé. Il est l'affirmation du divin dans la

boue, le principe du salut. Qui, dans la solitude sans amour, qui

lutterait, sans orgueil? Pourquoi lutter, si l'on ne croyait pas que

l'on a des biens suprêmes à défendre, et que pour eux, il faut

vaincre ou mourir!...

Marc veut vaincre! Vaincre ce qu'il comprend et ce qu'il ne comprend

pas. Vaincre ce qu'il ignore, et ce qui lui répugne. Vaincre l'énigme

du monde et vaincre sa bassesse... Ah! ici comme ailleurs, sans cesse il

est vaincu! Dans son effort de travail, de lecture, de concentration, il

s'échappe à lui-même, il se sent débordé. Toujours la force qui lui

manque... Elle est là, cependant, mais à peine formée, inférieure à

la tâche et à sa volonté. Il est rongé de désirs et de curiosités,

saines, malsaines, qui le tiraillent de tous les côtés, ou baigné de

torpeur, incapable de rien faire et de rien fixer. Il perd son temps; et

il est trop pressé. Déjà le préoccupe son avenir, le choix de la

carrière: car il sait qu'il lui faudra se décider de bonne heure; et

il n'a aucune raison de se décider: il flotte entre tout, avec le même

degré d'intérêt et d'indifférence, d'attrait et de dégoût. Il veut

et ne veut pas, il n'est même pas capable de vouloir ou de ne pas

vouloir. La machine n'est pas réglée. Il se lance et s'arrête en

panne, ou butte, et se retrouve au fond.

Alors, il scrute ce fond. Et cet enfant qui souffre et se ronge, est

plus apte qu'un autre à percevoir le vide et l'ennui d'un temps qui

s'achemine à la destruction. Il a le sentiment aigu de l'abîme...

Mais sa mère n'en voit rien. Elle voit un garçon maussade,

prétentieux, révolté, puéril, maladivement susceptible,

grandiloquent et faiseur d'embarras, qui aime parfois à tenir des

propos graveleux, et qu'à d'autres moments un mot libre effarouche.

Surtout, elle s'irrite de son ricanement. Elle n'en soupçonne point le

sens amer, encore moins le défi à la mauvaise chance. Il ressent

cruellement l'injustice qui lui est faite: il est (ou se juge) sans

force, sans beauté, sans talent, sans valeur; il achève de s'accabler,

en ajoutant à ses défaites réelles d'autres qu'il imagine; il

conspire avec toutes les apparences, qui peuvent l'humilier... Ces deux

petites ouvrières, qui passent à côté de lui en riant, il croit

qu'elles rient de lui, il ne se doute pas qu'elles rient pour

l'aguicher, et qu'elles ne trouvent pas si laid son minois rougissant de

fille effarouchée... Il croit lire dans les yeux de ses professeurs la

dédaigneuse pitié pour sa médiocrité... Il croit que ses camarades

plus robustes méprisent sa faiblesse et démasquent sa lâcheté: car,

nerveux à l'excès, il a ses moments de pusillanimité; et, comme il

est sincère, il se les avoue, il se juge déshonoré; pour se punir, il

s'oblige secrètement à des imprudences dangereuses, qui lui mettent la

sueur froide au front et le réhabilitent un peu--si peu!--à ses

propres yeux... Ce petit Nicodème, c'est de lui qu'il ricane, souvent,

et de ses défaites! Mais il en veut au monde qu'il l'a fait comme il

est--et, d'abord, à sa mère.

Elle ne comprend pas son air hostile... Comme il est égoïste! Il ne

pense qu'à lui...

Il ne pense qu'à lui?... Qu'est-ce qu'il deviendrait, s'il ne pensait

à lui? S'il ne se défendait, qui le défendrait?...

Ils restent seuls et murés, l'un en face de l'autre. L'heure des

effusions n'est plus. Annette commence à répéter la lamentation des

mères:

--Comme il était plus aimant, lorsqu'il était plus enfant!

Et lui, se dit que les mères n'aiment leurs enfants que pour leur

amusement. Chacun n'aime que soi...

Non, chacun voulait aimer l'autre. Mais quand on est en danger, on doit

penser à soi. On pensera à l'autre, après. Comment sauverait-on

l'autre, si on ne se sauvait, soi? Et comment se sauverait-on, si on

laissait à son cou accroché l'autre?

Rejetée par son fils, Annette se durcit comme lui. Le cœur

volontairement fermé à l'amour, l'esprit d'autant plus libre, en

l'absence d'objet qui nourrît sa tendresse, il lui fallait occuper sa

faim intellectuelle et son besoin d'agir. Elle travaillait tout le jour,

lisait le soir, la nuit, dormait solidement. Marc, rancunier, enviait et

méprisait la santé de cette femme vigoureuse, le pouvoir qu'elle

avait, semblait-il, de ne pas se tourmenter.

Annette, cependant, souffrait de la privation de ne pouvoir partager sa

pensée avec un compagnon. Elle remplissait le vide par le travail,

l'oubli actif... Mais le travail pour le travail est lui-même si

vide!... Et ces forces qu'on sent en soi, inutiles, où les sacrifier?

Sacrifier!... Ce besoin de sacrifice!... Annette le trouvait autour

d'elle, partout, pitoyable souvent, et quelquefois absurde!... Car,

bonne observatrice, elle ne cessait d'explorer les visages et les âmes

tout au long de ses journées; elle se distrayait de ses peines en

plongeant dans celles des autres. Peut-être la curiosité

l'emportait-elle sur la pitié, dans cette période où son cœur

s'était pétrifié (elle le prétendait), au spectacle des souffrances,

et surtout des défaites et des abdications.

L'âme enchantée II: L'été · 第 15 / 24 段