--Non, non, je ne veux pas, je ne sais pas, je ne veux pas que tu sois
très malade... Ô Marc, ne meurs pas! Si tu meurs, je veux mourir avec
toi!
Elle se jeta à son cou, en pleurant. Il était très ému, et il
pleurait aussi, il ne savait pas si c'était à cause d'elle ou de lui.
Au bruit, les mamans accoururent et, grondant, les séparèrent. Ils
s'étaient sentis bien proches, en cet instant...
Mais le matin suivant, Marc avait réfléchi. Il n'était plus inquiet;
et même,--(pour effacer ses craintes, on s'était moqué de lui)--il
était vexé de s'être montré capon; il s'en prenait à Odette de
l'avoir amené, par sa sotte inquiétude, à ces marques de faiblesse.
Et puis... (il l'entendait rire, et il la voyait passer, débordante de.
santé)... il lui en voulait de cette santé. Elle en avait trop. Il
l'enviait, et il était humilié.
Après qu'il fut guéri, il garda longtemps la mortification de s'être
trahi aux yeux de sa cousine. Il en était d'autant plus irrité qu'il
avait eu peur vraiment. Et elle l'avait vu. Son émotion passée, Odette
en conservait un malin souvenir. Elle l'avait aperçu sans échasses,
peureux, petit garçon. Elle ne l'en aimait que mieux. Il ne le lui
pardonnait point.
Marc était guéri. Odette était florissante. Elle avait, toute
glorieuse, fait, l'été précédent, sa première communion. (C'était
à cette époque où l'Église, comme Joconde, en quête de l'innocence,
avait, de son grand nez méfiant, qui humait l'air du temps, jugé qu'il
n'en était plus, après l'âge de sept ans). Odette se croyait femme et
s'efforçait de le paraître, en modérant son impétuosité de chevreau
tenu en laisse; mais d'une cabriole, le petit cornu vous échappe des
mains... Sylvie était heureuse, les affaires allaient bien. Et Annette,
qui trouvait au foyer de sa sœur un aliment au besoin d'affection que
l'âge et l'épreuve avaient un peu assagi, semblait avoir atteint une
zone apaisée. Tout était confiant.
Une chaude après-midi... entre trois et quatre heures, fin d'octobre...
un de ces jours radieux, où la lumière sans voiles semble, ainsi que
les arbres dévêtus, toute nue. Les fenêtres étaient ouvertes pour
laisser entrer les rayons du soleil d'automne, qui sont doux et dorés
comme ceux du miel. C'était le lendemain l'anniversaire des huit ans
d'Odette. Annette était chez Sylvie. Dans la chambre sur la cour, elles
regardaient ensemble et tâtaient des étoffes, bavardes et occupées
gravement de leur examen. Odette était, de l'autre côté du couloir,
dans la chambre du fond qui donnait sur la rue. Tout à l'heure, la
curieuse était venue fourrer son nez par la porte entre-bâillée, pour
voir ce qu'on faisait. On l'avait renvoyée, en prenant la voix
grondeuse, terminer un petit travail, avant de goûter ensemble. Marc
était au lycée; on l'attendait après sa classe, dans une demi-heure.
Le temps coulait uni, sans un pli, sans une ride, sans hâte, comme s'il
eût dû ainsi durer toute la vie. On se sentait bien, mais on ne
songeait même pas à en jouir: c'était naturel! Au lierre du mur, dans
la cour, les moineaux heureux pépiaient. Les dernières mouches de
l'automne bourdonnaient leur contentement de chauffer aux derniers jours
de soleil leurs ailes engourdies...
Elles n'entendirent rien... Rien. Pourtant, elles s'étaient tues, au
même instant, toutes deux, comme si le fil fragile qui tenait suspendu
leur bonheur, s'était rompu...
On sonna à la porte.
--Marc, déjà? Non, c'est trop tôt.
On sonna, on frappa de nouveau... Il y a des gens bien pressés!... On y
va!...
Sylvie alla ouvrir, et Annette, derrière elle, à quelques pas, suivit.
À la porte, la concierge, hors d'haleine, criait, agitait les bras.
D'abord, elles ne comprirent pas...
--Madame ne sait pas... le malheur qui est arrivé... La petite
demoiselle...
--Qui?
--Mademoiselle Odette... Cette pauvre mignonne...
--Quoi! Quoi!
--Elle est tombée...
--Tombée!
--Elle est en bas.
Sylvie hurla. Elle avait repoussé la concierge et dégringola
l'escalier. Annette voulut la suivre; mais les jambes lui manquèrent;
elle dut attendre que son cœur lui permît de marcher. Elle était
encore en haut, et penchée sur la rampe, quand de la rue lui vinrent
les cris sauvages de Sylvie...
Que s'était-il passé? Probablement Odette, qui ne travaillait pas
volontiers, musardant, furetant, était allée regarder par la fenêtre
si Marc ne venait pas, et elle s'était penchée... La pauvre petite
n'avait même pas eu le temps de comprendre...--Quand Annette,
chancelante, fut enfin dans la rue, elle vit un attroupement, Sylvie
comme une démente et, dans ses bras, le petit corps disloqué, jambes
et tête pendantes, comme un agneau égorgé. La brune toison voilait le
crâne fracturé; on voyait seulement un peu de sang au nez; les yeux
encore ouverts semblaient interroger... La mort avait répondu.
Annette se fût jetée par terre, en criant d'horreur, si la fureur
sauvage de Sylvie n'eût pris toute la douleur du monde. Elle était
tombée à genoux, sur le pavé, presque couchée sur l'enfant, qu'elle
soulevait, qu'elle secouait, avec des cris enragés. Elle l'appelait,
elle l'appelait, elle insultait... Qui? Quoi? Le ciel, la terre... Elle
écumait de désespoir et de haine...
Et, pour la première fois, Annette vit dans sa sœur les passions
forcenées, que Sylvie portait sans le savoir au fond de sa nature, et
dont la vie lui avait jusqu'alors épargné l'emploi. Et elle les
reconnut, comme étant de son sang.
L'excès de cette souffrance ne lui permettait pas de s'abandonner à la
sienne. Il fallait qu'elle fût, par réaction, forte et calme. Elle le
fut. Elle prit Sylvie par les épaules. La vocifératrice se débattait;
mais Annette, penchée sur elle, la souleva; et Sylvie, subissant cette
impérieuse douceur, se tut, releva la tête, vit le cercle autour
d'elle, jeta un regard farouche et, l'enfant dans ses bras, sans un mot,
elle rentra.
Elle venait de passer le seuil de la maison. Annette rentrait à sa
suite, quand au coin de la rue elle aperçut Marc qui arrivait. Et
malgré son amour déchiré pour la pauvre petite, son cœur bondit dans
sa poitrine:
--Quel bonheur que ce ne soit pas lui!
Elle courut à Marc, pour l'empêcher de voir. Marc, aux premiers mots,
blêmit, serra les dents. Loin de la scène elle l'emmena; elle lui dit
qu'Odette était gravement blessée; mais lui, avec l'intuition
méfiante de l'enfant, savait qu'elle était morte; et il cherchait, les
poings crispés, à repousser cette terrible pensée. Malgré son
trouble, il restait préoccupé de lui, de son attitude et des gens qui
passaient; il remarquait que sa mère marchait tête nue, près de lui,
dans la rue, et qu'on les regardait: il en était gêné. Cette
contrariété contribua à le calmer. Annette, le voyant plus ferme, lui
dit, à mi-chemin, de rentrer seul chez lui. Elle revint en hâte, vers
Sylvie, prostrée, assise comme écroulée dans un coin, près du lit de
la petite morte, sans entendre ni comprendre, respirant bruyamment,
ainsi qu'un animal blessé. Ses ouvrières s'occupaient de l'enfant.
Annette lava le petit corps, le revêtit de linge blanc, le coucha dans
le lit, ainsi qu'aux soirs lointains,--hier,--éternellement lointains,
où elle venait entendre les confidences à voix basse de l'enfant.
Lorsque ce fut fini, elle alla vers Sylvie et elle lui prit la main.
Moite et froide, la main s'abandonna. Annette serrait ces doigts, d'où
la vie semblait s'être retirée; et elle n'avait pas le courage de
chuchoter une parole de tendresse, qui n'eût point traversé le mur du
désespoir. Le seul contact fraternel de leurs corps pouvait faire
pénétrer au dedans lentement sa pitié. Elle l'enlaça, le front
appuyé contre la joue de Sylvie; et ses larmes gouttaient sur le cou de
sa sœur, comme pour fondre le gel qui lui enveloppait le cœur. Sylvie,
muette, ne bougeait pas; mais ses doigts, faiblement, commençaient à
répondre à la main fraternelle, quand arriva le mari. Annette la
quitta.
Elle rentra près de Marc et dit la vérité. Elle ne la lui apprenait
pas. Il ne parut pas ému; il avait peur de son émotion et voulait
garder l'air assuré; mais il n'eût pas fallu qu'il fût obligé de
parler: dès qu'il ouvrit la bouche, sa voix se mit à trembler; il
courut se cacher dans sa chambre, pour pleurer. Annette qui sentit, avec
la divination maternelle, l'angoisse pour ce cœur d'enfant de la
première rencontre avec la mort, évita de parler du sujet redoutable,
mais le prit sur ses genoux, comme quand il était petit. Et lui, ne
songea pas à se plaindre qu'on le traitât en petit, et il se réfugia
dans la chaleur du sein. Après qu'ils se furent apaisés l'un et
l'autre, en berçant leur peur et sentant qu'ils étaient deux pour se
défendre, elle le fit coucher et le pria d'être un brave petit homme,
de ne pas s'effrayer si elle devait ressortir, le laisser seul une
partie de la nuit. Il comprit et promit.
Elle reprit, dans la nuit, le chemin de la maison tragique. Elle voulait
veiller la petite morte. Sylvie était sortie de sa morne
insensibilité. Elle n'était pas revenue au furieux désespoir du
début. Mais le spectacle n'était pas moins pénible. Sa tête s'était
troublée. Annette lui vit, sur les lèvres, un sourire. Sylvie leva les
yeux, en l'entendant entrer, la regarda, vint à elle, et dit:
--Elle dort.
Elle la prit par la main, et la mena devant le lit:
--Regarde comme elle est belle!
Son visage rayonnait; mais Annette vit passer sur le front une ombre
d'inquiétude; et quand, après un moment, Sylvie répéta, à mi-voix:
--Elle dort bien, n'est-ce pas?...
Annette rencontra son regard fiévreux, qui attendait qu'elle dît:
--Elle dort. Oui.
Elle le dit.
Elles allèrent s'asseoir dans la chambre à côté. Le mari était là,
avec une ouvrière. Ils se forçaient à causer, pour occuper son
attention. Mais la pensée blessée de Sylvie, qui se fuyait, sautait
d'un sujet à l'autre, sans s'arrêter. Elle avait pris un ouvrage,
qu'à tout instant elle jetait, elle prenait, elle jetait, pour écouter
la chambre au sommeil. Elle redisait:
--Comme elle dort!... en promenant son regard sur les autres, pour
les... pour se persuader. Une fois, elle retourna près du petit lit, et
penchée sur l'enfant, lui dit des mots mignons. Ce fut atroce pour
Annette. Elle voulait que Sylvie se tût. Le mari, à voix basse, la
supplia de ne pas toucher à l'illusion.
L'illusion tomba seule. Sylvie, revenue à sa place, avait repris son
ouvrage, et elle ne parlait plus. Les autres parlaient autour d'elle,
mais elle n'écoutait plus. À leur tour, ils se turent. Le sombre
silence plana... Soudain, Sylvie cria. Sans mots. Un long cri. Abattue
sur la table, elle y heurtait sa tête. On écarta précipitamment les
aiguilles et les ciseaux. Quand la parole lui revint, ce fut pour
insulter Dieu: elle ne croyait pas en lui; mais il faut bien avoir
quelqu'un contre qui se venger! Elle avait les yeux torves; et de basses
injures elle le souffletait...
L'épuisement vint. On la porta sur son lit. Elle ne remuait plus.
Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle fût assoupie.
Alors, elle rentra brisée. Les rues blêmes, au petit jour... Marc ne
dormait pas. Elle se coucha en grelottant. Mais au moment de se mettre
au lit--(c'était trop, tout ce que depuis douze heures elle avait dû
souffrir et maîtriser!)--elle courut en chemise et pieds nus dans la
chambre de son fils, et passionnément elle lui baisa la bouche, les
yeux, les oreilles, le cou, les bras, les mains. Et elle disait:
--Mon petit, mon cher petit... Toi, tu ne me quitteras pas?...
Il était très ému, gêné et effrayé. Il pleura avec elle, plus sur
lui que sur les autres. Sur les autres, aussi. À présent, il sentait
ce qu'il avait perdu, il pleurait cette affection, dont il n'avait point
voulu. Il se rappela le soir où il était malade, et Odette auprès de
lui. Il était pénétré de tendresse et de tristesse. Et il pensa:
--Tout de même, c'est moi qui vis!...
Annette tremblait de recommencer une pareille journée. Ses forces n'y
eussent pas suffi. Mais ce qui suivit n'eut pas la terrifiante violence
des heures précédentes. La souffrance humaine, quand elle atteint au
faîte, il faut qu'elle redescende. On meurt, ou on s'habitue.
Sylvie avait repris possession d'elle. Elle était livide, marquée au
coin des narines et des lèvres d'un trait dur, qui depuis, laissa, en
s'atténuant, sa flétrissure. Mais calme, active, occupée, avec ses
ouvrières, à couper et à coudre les vêtements de deuil. Elle donnait
des ordres, surveillait, travaillait; et ses mains étaient sûres et
précises, comme son regard. Elle fit l'essayage de la robe d'Annette.
Annette craignait de prononcer un mot qui rappelât l'enterrement. Mais
Sylvie en parla, froidement. Elle ne laissait à personne le soin de
s'occuper des détails. Elle régla tout. Elle conserva ce calme tendu
jusqu'à la fin de la cérémonie. Seulement, avec une rage froide et
concentrée, elle s'opposa à tout service religieux. Elle ne pardonnait
pas!... Jusqu'alors, elle avait été vaguement incroyante, insouciante,
non hostile; et, tout en riant un peu, elle était, sans l'avouer,
émue, le jour qu'elle avait vu sa belle petite fille en blanche
communiante... Justement! Elle avait été dupée... Le lâche!... Elle
ne pardonna jamais.
Annette s'attendait à ce que la contrainte inhumaine que s'imposait
Sylvie fût payée d'une nouvelle crise, au retour dans la maison. Mais
il ne lui fut pas permis de rester auprès de sa sœur. Sylvie le lui
interdit durement. La présence d'Annette lui était intolérable...
Annette avait son fils!...
Le jour suivant, le mari inquiet vint raconter à Annette que Sylvie ne
s'était pas couchée. Elle ne pleurait pas, elle ne se plaignait pas,
elle se rongeait en silence. Elle reprit impitoyablement son travail
d'atelier: c'était un devoir mécanique, plus impérieux que la vie. On
ne s'apercevait de son état qu'à certains accidents: des erreurs qui,
avant, ne lui arrivaient jamais: une robe coupée de travers, qu'après
elle détruisit, sans un mot; elle se blessa aussi les doigts avec ses
ciseaux. On la décida à se coucher la nuit. Mais elle restait assise
dans le lit, sans dormir, et elle ne répondait pas à ce qu'on lui
disait.
Et chaque matin, avant de paraître à l'atelier, elle faisait visite au
cimetière.
Cela dura quinze jours. Puis, elle disparut. Au milieu de l'après-midi.
Des clientes vinrent, attendirent. À l'heure du souper, elle n'était
point là. Dix heures, onze heures passèrent. Le mari redoutait un acte
désespéré. Vers une heure, elle rentra; et, cette nuit, elle dormit.
On ne put rien savoir d'elle. Mais le lendemain soir, de nouveau, elle
s'éclipsa. Et le surlendemain, elle recommença. Maintenant, elle
causait, elle semblait détendue. Mais elle ne disait pas où elle
était allée. Les ouvrières jasaient. Le brave mari haussait les
épaules avec pitié, et disait à Annette:
--Si elle me trompe, je ne peux pas lui en vouloir; elle a trop
souffert... Et même, si cela peut l'arracher à son obsession,... eh
bien, soit!...
Annette réussit à saisir Sylvie au passage; elle lui fit entendre
discrètement l'inquiétude, les soupçons, et la peine que causaient
ses sorties. Sylvie, qui d'abord ne voulait pas s'arrêter, parut
indifférente à ce qu'on pouvait penser, mais elle fut touchée de la
bonté du mari, et prise d'un besoin subit de se confier, elle emmena
Annette dans sa chambre, dont elle ferma la porte; elle s'assit tout
près d'elle, et mystérieusement, à mi-voix, les yeux brillants, elle
révéla qu'elle allait, tous les soirs, dans un cercle d'initiés,
réunis autour d'une table, causer avec sa petite fille. Annette,
horrifiée, écoutait, sans oser trahir ses sentiments, Sylvie qui
racontait, d'une voix attendrie, les réponses de l'enfant. Il n'était
plus besoin de l'engager à parler: elle goûtait une joie à se redire
tout haut les paroles puériles, où elle avait transfusé tout le sang
de son cœur. Annette ne pouvait détruire une illusion qui faisait
vivre sa sœur. Léopold était près de l'encourager: pour son gros bon
sens, celle-là valait toute autre religion. Annette prit conseil du
médecin, qui dit de laisser la douleur s'épuiser.
Maintenant, Sylvie rayonnait. Annette se demandait si elle n'eût pas
préféré le désespoir sacré à cette joie dérisoire, qui profane la
mort. À l'atelier, Sylvie ne dissimulait plus ses relations
d'outre-tombe; ses ouvrières lui faisaient raconter ses séances; elles
y goûtaient un frisson amusé de roman-feuilleton. Lorsque Annette
arrivait, elle les entendait mêler leurs réflexions animées au récit
de la dernière conversation que Sylvie avait eue avec Odette; une
apprentie se moquait derrière une étoffe qu'elle pliait; et Sylvie,
experte naguère à manier l'ironie, ne s'apercevait de rien, bavarde et
absorbée dans sa fantasmagorie.
Elle n'en resta point là. Un soir, sans avertir Annette, elle emmena
Marc. Elle s'était reprise pour lui d'une affection exaltée. Dès
qu'elle le voyait, sa figure s'éclairait. Annette, ne trouvant plus
Marc à la maison, devina ce qui s'était passé. Mais elle se garda de
le lui faire raconter, quand il rentra, fort tard, oppressé, énervé.
L'enfant cria, dans ses rêves. Annette se leva, le calma, lui caressa
la tête avec ses tendres mains.
Au matin, elle eut une explication sévère avec Sylvie. Son fils était
en cause, elle ne ménageait plus rien. Elle ne cacha pas, cette fois,
son aversion écœurée pour les dangereuses folies, et elle intima
violemment à sa sœur la défense d'y mêler le petit. Sylvie qui, en
d'autres temps, eût répliqué sur le même ton, baissa le front, avec
un sourire équivoque, évitant de rencontrer le regard courroucé
d'Annette; son instinct ne se sentait pas assez sûr de ses
révélations, pour les exposer à la critique passionnée de sa sœur.
Elle ne discuta rien, elle ne promit rien: d'une câlinerie sournoise,
comme une chatte semoncée, qui n'en fera qu'à sa tête.
Elle ne se risqua pourtant plus à emmener Marc. Mais elle le prenait
pour confident de ce qu'elle avait entendu dans ses séances; et il
était bien difficile d'empêcher leurs conciliabules, sur lesquels Marc
gardait un secret aussi méfiant que sa tante. Sylvie disait à Marc
qu'Odette parlait de lui. C'était ce qui l'attachait au jeune garçon:
Odette le lui avait légué. Elle transmettait les messages entre les
deux enfants. Marc n'y croyait pas vraiment; le sens critique du
grand-père le défendait contre ces absurdités; mais son imagination
était émue. Il écoutait, intéressé, répugné. Tout en se prêtant
à ce jeu malsain, il jugeait sévèrement Sylvie; et il étendait sa
condamnation aux femmes en général. Mais cette atmosphère de tombeaux
était insalubre pour un garçon de cet âge. L'horrible bouffonnerie de
la vie et de la mort le hantait précocement. Il se sentait entouré
d'une odeur de viande pourrie. Des minutes suffocantes. Et comme sa
pensée n'était pas assez forte encore pour le défendre, sa vitalité
fiévreuse de préadolescence eut recours, pour réagir, aux plus
troubles instincts, qui vaguaient, comme des bêtes dans la nuit.
Redoutable troupeau! On dirait que, par une sorte d'embryogénie,
l'organisme psychique, en son évolution, passe par toute la série des
formes animales, et qu'il lui faille franchir l'étape des plus
brutales, avant de s'élever à leur sublimation par l'intelligence et
la volonté humaine. Par bonheur, il est bref, ce rappel des sauvages
origines: un passage de spectres. Le mieux est qu'on les laisse au plus
vite passer, et qu'on se range de côté, sans rien faire qui éveille
leur conscience ténébreuse. Mais l'heure n'est pas sans dangers, et la
plus tendre vigilance n'en peut défendre l'enfant. Car ce petit Macbeth
est seul à voir les spectres: pour les autres--les plus proches--reste
vide la place de Banquo; ils distinguent la voix fraîche, les traits
purs de l'enfant; et ils n'aperçoivent pas les redoutables ombres qui
courent au fond des yeux limpides. À peine les distingue-t-il
lui-même, spectateur curieux. Comment les connaîtrait-il, s'ils
proviennent d'un monde où il n'était pas né, ces instincts de
possession, de violence, et... même de crime! Aucune pensée perverse
qui ne l'effleure en ces jours, qu'il ne tâte du bout de sa langue.--Ni
l'une ni l'autre des deux femmes qui choyaient Marc ne se doutait du
petit monstre, qu'à certaines minutes elles tenaient près de leurs
jupes...
Peu à peu, cependant, Sylvie s'apaisait. Les récits de ses séances
n'avaient plus de caractère mystérieux; elle en parlait sans émotion,
d'un ton pressé; elle ne tenait pas à insister. Bientôt même, elle
n'en parla plus qu'avec contrainte. Et brusquement, elle cessa d'en
parler; elle ne répondit plus aux questions... Avait-elle eu une
déception, dont elle ne voulait pas convenir? Ou s'était-elle lassée?
Elle ne le dit à personne. Mais dans les longs entretiens qu'elle
continuait d'avoir avec Marc, le monde occulte tint de moins en moins de
place, et finit par disparaître. Elle paraissait avoir recouvré son
équilibre. Le passage de l'épreuve ne se marquait plus, aux yeux de
l'entourage, que par un changement d'âge, une expression nullement plus
affinée par la douleur, mais au contraire plus matérielle, des traits
un peu alourdis et des formes plus pleines, la même grâce toujours, et
plus d'éclat. De forts besoins de revivre se revanchaient de l'agonie
endurée. Et les nouvelles peines et les nouveaux plaisirs, les feuilles
des jours qui tombent, la poussière de la route, recouvrirent peu à
peu la fosse ouvert au cœur.
Mensongère apparence...
La vie reprit dans la maison Rivière. Mais la catastrophe avait fait
une brèche aux âmes.
C'est un bien petit événement dans l'ordre général que la
disparition d'un enfant. On est environné de mort, elle ne devrait pas
surprendre; dès qu'on commence à regarder, on la voit qui travaille et
l'on s'y habitue. On croit qu'on s'habitue. On sait qu'elle viendra un
jour travailler chez nous, et l'on prévoit la peine. Mais il y a bien
plus que la peine! Que chacun s'interroge! Peu qui ne reconnaîtront la
révolution qu'une mort a produite dans toute leur existence! C'est un
changement d'ère... «_Ante, Post Mortem..._» Un être a disparu. La
vie tout entière est atteinte, tout le royaume des êtres, hier royaume
du jour, et aujourd'hui, de l'Ombre... Ô Dieu! si cette petite pierre,
cette seule pierre tombe de la voûte, toute la voûte tombe! Le rien
est sans mesure. Si ce petit moi n'est rien, aucun moi n'est rien. Si ce
que j'aime n'est rien, moi qui aime, je ne suis rien. Car je ne suis que
par ce que j'aime... L'irréalité de tout ce qui respire est soudain
apparue. Et tous en prennent conscience, mais non de la même façon,
chacun avec ses organes--instinct ou intelligence, en face, le regard
droit, ou fuyant, et les yeux clignant de côté.
Sur l'arbre de la famille, d'où avait été brisé le petit rameau
d'Odette, les autres branches continuèrent à pousser. Mais trois au
moins sur quatre furent modifiés dans leur développement.
Le moins touché fut le père. Le jour de l'enterrement, son chagrin
faisait mal, haletant de la gorge et des flancs, comme un cheval
écroulé. Mais quinze jours après, il était repris déjà par ses
affaires et par les fortes exigences de sa vie physique, il travailla,
mangea double, voyagea, oublia.
Des deux femmes, Annette paraissait la vraie mère. Elle ne se consolait
pas. Son deuil devint plus âpre, à mesure que s'effaçait le sillage
de la petite fille. Odette lui était comme une enfant élue, l'enfant
créée non de sa chair, mais de son besoin de tendresse, plus à elle
qu'à Sylvie, plus elle que son fils. Elle s'accusait de ne pas l'avoir
assez aimée, de lui avoir marchandé les caresses, dont ce petit cœur
avide n'avait jamais assez. Et elle se persuadait qu'elle était seule
à conserver la mémoire de l'enfant, que les autres trahissaient.