--Tu vois, tu me cachais!... Tu sais... Je suis très malade?

--Non, non, je ne veux pas, je ne sais pas, je ne veux pas que tu sois

très malade... Ô Marc, ne meurs pas! Si tu meurs, je veux mourir avec

toi!

Elle se jeta à son cou, en pleurant. Il était très ému, et il

pleurait aussi, il ne savait pas si c'était à cause d'elle ou de lui.

Au bruit, les mamans accoururent et, grondant, les séparèrent. Ils

s'étaient sentis bien proches, en cet instant...

Mais le matin suivant, Marc avait réfléchi. Il n'était plus inquiet;

et même,--(pour effacer ses craintes, on s'était moqué de lui)--il

était vexé de s'être montré capon; il s'en prenait à Odette de

l'avoir amené, par sa sotte inquiétude, à ces marques de faiblesse.

Et puis... (il l'entendait rire, et il la voyait passer, débordante de.

santé)... il lui en voulait de cette santé. Elle en avait trop. Il

l'enviait, et il était humilié.

Après qu'il fut guéri, il garda longtemps la mortification de s'être

trahi aux yeux de sa cousine. Il en était d'autant plus irrité qu'il

avait eu peur vraiment. Et elle l'avait vu. Son émotion passée, Odette

en conservait un malin souvenir. Elle l'avait aperçu sans échasses,

peureux, petit garçon. Elle ne l'en aimait que mieux. Il ne le lui

pardonnait point.

Marc était guéri. Odette était florissante. Elle avait, toute

glorieuse, fait, l'été précédent, sa première communion. (C'était

à cette époque où l'Église, comme Joconde, en quête de l'innocence,

avait, de son grand nez méfiant, qui humait l'air du temps, jugé qu'il

n'en était plus, après l'âge de sept ans). Odette se croyait femme et

s'efforçait de le paraître, en modérant son impétuosité de chevreau

tenu en laisse; mais d'une cabriole, le petit cornu vous échappe des

mains... Sylvie était heureuse, les affaires allaient bien. Et Annette,

qui trouvait au foyer de sa sœur un aliment au besoin d'affection que

l'âge et l'épreuve avaient un peu assagi, semblait avoir atteint une

zone apaisée. Tout était confiant.

Une chaude après-midi... entre trois et quatre heures, fin d'octobre...

un de ces jours radieux, où la lumière sans voiles semble, ainsi que

les arbres dévêtus, toute nue. Les fenêtres étaient ouvertes pour

laisser entrer les rayons du soleil d'automne, qui sont doux et dorés

comme ceux du miel. C'était le lendemain l'anniversaire des huit ans

d'Odette. Annette était chez Sylvie. Dans la chambre sur la cour, elles

regardaient ensemble et tâtaient des étoffes, bavardes et occupées

gravement de leur examen. Odette était, de l'autre côté du couloir,

dans la chambre du fond qui donnait sur la rue. Tout à l'heure, la

curieuse était venue fourrer son nez par la porte entre-bâillée, pour

voir ce qu'on faisait. On l'avait renvoyée, en prenant la voix

grondeuse, terminer un petit travail, avant de goûter ensemble. Marc

était au lycée; on l'attendait après sa classe, dans une demi-heure.

Le temps coulait uni, sans un pli, sans une ride, sans hâte, comme s'il

eût dû ainsi durer toute la vie. On se sentait bien, mais on ne

songeait même pas à en jouir: c'était naturel! Au lierre du mur, dans

la cour, les moineaux heureux pépiaient. Les dernières mouches de

l'automne bourdonnaient leur contentement de chauffer aux derniers jours

de soleil leurs ailes engourdies...

Elles n'entendirent rien... Rien. Pourtant, elles s'étaient tues, au

même instant, toutes deux, comme si le fil fragile qui tenait suspendu

leur bonheur, s'était rompu...

On sonna à la porte.

--Marc, déjà? Non, c'est trop tôt.

On sonna, on frappa de nouveau... Il y a des gens bien pressés!... On y

va!...

Sylvie alla ouvrir, et Annette, derrière elle, à quelques pas, suivit.

À la porte, la concierge, hors d'haleine, criait, agitait les bras.

D'abord, elles ne comprirent pas...

--Madame ne sait pas... le malheur qui est arrivé... La petite

demoiselle...

--Qui?

--Mademoiselle Odette... Cette pauvre mignonne...

--Quoi! Quoi!

--Elle est tombée...

--Tombée!

--Elle est en bas.

Sylvie hurla. Elle avait repoussé la concierge et dégringola

l'escalier. Annette voulut la suivre; mais les jambes lui manquèrent;

elle dut attendre que son cœur lui permît de marcher. Elle était

encore en haut, et penchée sur la rampe, quand de la rue lui vinrent

les cris sauvages de Sylvie...

Que s'était-il passé? Probablement Odette, qui ne travaillait pas

volontiers, musardant, furetant, était allée regarder par la fenêtre

si Marc ne venait pas, et elle s'était penchée... La pauvre petite

n'avait même pas eu le temps de comprendre...--Quand Annette,

chancelante, fut enfin dans la rue, elle vit un attroupement, Sylvie

comme une démente et, dans ses bras, le petit corps disloqué, jambes

et tête pendantes, comme un agneau égorgé. La brune toison voilait le

crâne fracturé; on voyait seulement un peu de sang au nez; les yeux

encore ouverts semblaient interroger... La mort avait répondu.

Annette se fût jetée par terre, en criant d'horreur, si la fureur

sauvage de Sylvie n'eût pris toute la douleur du monde. Elle était

tombée à genoux, sur le pavé, presque couchée sur l'enfant, qu'elle

soulevait, qu'elle secouait, avec des cris enragés. Elle l'appelait,

elle l'appelait, elle insultait... Qui? Quoi? Le ciel, la terre... Elle

écumait de désespoir et de haine...

Et, pour la première fois, Annette vit dans sa sœur les passions

forcenées, que Sylvie portait sans le savoir au fond de sa nature, et

dont la vie lui avait jusqu'alors épargné l'emploi. Et elle les

reconnut, comme étant de son sang.

L'excès de cette souffrance ne lui permettait pas de s'abandonner à la

sienne. Il fallait qu'elle fût, par réaction, forte et calme. Elle le

fut. Elle prit Sylvie par les épaules. La vocifératrice se débattait;

mais Annette, penchée sur elle, la souleva; et Sylvie, subissant cette

impérieuse douceur, se tut, releva la tête, vit le cercle autour

d'elle, jeta un regard farouche et, l'enfant dans ses bras, sans un mot,

elle rentra.

Elle venait de passer le seuil de la maison. Annette rentrait à sa

suite, quand au coin de la rue elle aperçut Marc qui arrivait. Et

malgré son amour déchiré pour la pauvre petite, son cœur bondit dans

sa poitrine:

--Quel bonheur que ce ne soit pas lui!

Elle courut à Marc, pour l'empêcher de voir. Marc, aux premiers mots,

blêmit, serra les dents. Loin de la scène elle l'emmena; elle lui dit

qu'Odette était gravement blessée; mais lui, avec l'intuition

méfiante de l'enfant, savait qu'elle était morte; et il cherchait, les

poings crispés, à repousser cette terrible pensée. Malgré son

trouble, il restait préoccupé de lui, de son attitude et des gens qui

passaient; il remarquait que sa mère marchait tête nue, près de lui,

dans la rue, et qu'on les regardait: il en était gêné. Cette

contrariété contribua à le calmer. Annette, le voyant plus ferme, lui

dit, à mi-chemin, de rentrer seul chez lui. Elle revint en hâte, vers

Sylvie, prostrée, assise comme écroulée dans un coin, près du lit de

la petite morte, sans entendre ni comprendre, respirant bruyamment,

ainsi qu'un animal blessé. Ses ouvrières s'occupaient de l'enfant.

Annette lava le petit corps, le revêtit de linge blanc, le coucha dans

le lit, ainsi qu'aux soirs lointains,--hier,--éternellement lointains,

où elle venait entendre les confidences à voix basse de l'enfant.

Lorsque ce fut fini, elle alla vers Sylvie et elle lui prit la main.

Moite et froide, la main s'abandonna. Annette serrait ces doigts, d'où

la vie semblait s'être retirée; et elle n'avait pas le courage de

chuchoter une parole de tendresse, qui n'eût point traversé le mur du

désespoir. Le seul contact fraternel de leurs corps pouvait faire

pénétrer au dedans lentement sa pitié. Elle l'enlaça, le front

appuyé contre la joue de Sylvie; et ses larmes gouttaient sur le cou de

sa sœur, comme pour fondre le gel qui lui enveloppait le cœur. Sylvie,

muette, ne bougeait pas; mais ses doigts, faiblement, commençaient à

répondre à la main fraternelle, quand arriva le mari. Annette la

quitta.

Elle rentra près de Marc et dit la vérité. Elle ne la lui apprenait

pas. Il ne parut pas ému; il avait peur de son émotion et voulait

garder l'air assuré; mais il n'eût pas fallu qu'il fût obligé de

parler: dès qu'il ouvrit la bouche, sa voix se mit à trembler; il

courut se cacher dans sa chambre, pour pleurer. Annette qui sentit, avec

la divination maternelle, l'angoisse pour ce cœur d'enfant de la

première rencontre avec la mort, évita de parler du sujet redoutable,

mais le prit sur ses genoux, comme quand il était petit. Et lui, ne

songea pas à se plaindre qu'on le traitât en petit, et il se réfugia

dans la chaleur du sein. Après qu'ils se furent apaisés l'un et

l'autre, en berçant leur peur et sentant qu'ils étaient deux pour se

défendre, elle le fit coucher et le pria d'être un brave petit homme,

de ne pas s'effrayer si elle devait ressortir, le laisser seul une

partie de la nuit. Il comprit et promit.

Elle reprit, dans la nuit, le chemin de la maison tragique. Elle voulait

veiller la petite morte. Sylvie était sortie de sa morne

insensibilité. Elle n'était pas revenue au furieux désespoir du

début. Mais le spectacle n'était pas moins pénible. Sa tête s'était

troublée. Annette lui vit, sur les lèvres, un sourire. Sylvie leva les

yeux, en l'entendant entrer, la regarda, vint à elle, et dit:

--Elle dort.

Elle la prit par la main, et la mena devant le lit:

--Regarde comme elle est belle!

Son visage rayonnait; mais Annette vit passer sur le front une ombre

d'inquiétude; et quand, après un moment, Sylvie répéta, à mi-voix:

--Elle dort bien, n'est-ce pas?...

Annette rencontra son regard fiévreux, qui attendait qu'elle dît:

--Elle dort. Oui.

Elle le dit.

Elles allèrent s'asseoir dans la chambre à côté. Le mari était là,

avec une ouvrière. Ils se forçaient à causer, pour occuper son

attention. Mais la pensée blessée de Sylvie, qui se fuyait, sautait

d'un sujet à l'autre, sans s'arrêter. Elle avait pris un ouvrage,

qu'à tout instant elle jetait, elle prenait, elle jetait, pour écouter

la chambre au sommeil. Elle redisait:

--Comme elle dort!... en promenant son regard sur les autres, pour

les... pour se persuader. Une fois, elle retourna près du petit lit, et

penchée sur l'enfant, lui dit des mots mignons. Ce fut atroce pour

Annette. Elle voulait que Sylvie se tût. Le mari, à voix basse, la

supplia de ne pas toucher à l'illusion.

L'illusion tomba seule. Sylvie, revenue à sa place, avait repris son

ouvrage, et elle ne parlait plus. Les autres parlaient autour d'elle,

mais elle n'écoutait plus. À leur tour, ils se turent. Le sombre

silence plana... Soudain, Sylvie cria. Sans mots. Un long cri. Abattue

sur la table, elle y heurtait sa tête. On écarta précipitamment les

aiguilles et les ciseaux. Quand la parole lui revint, ce fut pour

insulter Dieu: elle ne croyait pas en lui; mais il faut bien avoir

quelqu'un contre qui se venger! Elle avait les yeux torves; et de basses

injures elle le souffletait...

L'épuisement vint. On la porta sur son lit. Elle ne remuait plus.

Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle fût assoupie.

Alors, elle rentra brisée. Les rues blêmes, au petit jour... Marc ne

dormait pas. Elle se coucha en grelottant. Mais au moment de se mettre

au lit--(c'était trop, tout ce que depuis douze heures elle avait dû

souffrir et maîtriser!)--elle courut en chemise et pieds nus dans la

chambre de son fils, et passionnément elle lui baisa la bouche, les

yeux, les oreilles, le cou, les bras, les mains. Et elle disait:

--Mon petit, mon cher petit... Toi, tu ne me quitteras pas?...

Il était très ému, gêné et effrayé. Il pleura avec elle, plus sur

lui que sur les autres. Sur les autres, aussi. À présent, il sentait

ce qu'il avait perdu, il pleurait cette affection, dont il n'avait point

voulu. Il se rappela le soir où il était malade, et Odette auprès de

lui. Il était pénétré de tendresse et de tristesse. Et il pensa:

--Tout de même, c'est moi qui vis!...

Annette tremblait de recommencer une pareille journée. Ses forces n'y

eussent pas suffi. Mais ce qui suivit n'eut pas la terrifiante violence

des heures précédentes. La souffrance humaine, quand elle atteint au

faîte, il faut qu'elle redescende. On meurt, ou on s'habitue.

Sylvie avait repris possession d'elle. Elle était livide, marquée au

coin des narines et des lèvres d'un trait dur, qui depuis, laissa, en

s'atténuant, sa flétrissure. Mais calme, active, occupée, avec ses

ouvrières, à couper et à coudre les vêtements de deuil. Elle donnait

des ordres, surveillait, travaillait; et ses mains étaient sûres et

précises, comme son regard. Elle fit l'essayage de la robe d'Annette.

Annette craignait de prononcer un mot qui rappelât l'enterrement. Mais

Sylvie en parla, froidement. Elle ne laissait à personne le soin de

s'occuper des détails. Elle régla tout. Elle conserva ce calme tendu

jusqu'à la fin de la cérémonie. Seulement, avec une rage froide et

concentrée, elle s'opposa à tout service religieux. Elle ne pardonnait

pas!... Jusqu'alors, elle avait été vaguement incroyante, insouciante,

non hostile; et, tout en riant un peu, elle était, sans l'avouer,

émue, le jour qu'elle avait vu sa belle petite fille en blanche

communiante... Justement! Elle avait été dupée... Le lâche!... Elle

ne pardonna jamais.

Annette s'attendait à ce que la contrainte inhumaine que s'imposait

Sylvie fût payée d'une nouvelle crise, au retour dans la maison. Mais

il ne lui fut pas permis de rester auprès de sa sœur. Sylvie le lui

interdit durement. La présence d'Annette lui était intolérable...

Annette avait son fils!...

Le jour suivant, le mari inquiet vint raconter à Annette que Sylvie ne

s'était pas couchée. Elle ne pleurait pas, elle ne se plaignait pas,

elle se rongeait en silence. Elle reprit impitoyablement son travail

d'atelier: c'était un devoir mécanique, plus impérieux que la vie. On

ne s'apercevait de son état qu'à certains accidents: des erreurs qui,

avant, ne lui arrivaient jamais: une robe coupée de travers, qu'après

elle détruisit, sans un mot; elle se blessa aussi les doigts avec ses

ciseaux. On la décida à se coucher la nuit. Mais elle restait assise

dans le lit, sans dormir, et elle ne répondait pas à ce qu'on lui

disait.

Et chaque matin, avant de paraître à l'atelier, elle faisait visite au

cimetière.

Cela dura quinze jours. Puis, elle disparut. Au milieu de l'après-midi.

Des clientes vinrent, attendirent. À l'heure du souper, elle n'était

point là. Dix heures, onze heures passèrent. Le mari redoutait un acte

désespéré. Vers une heure, elle rentra; et, cette nuit, elle dormit.

On ne put rien savoir d'elle. Mais le lendemain soir, de nouveau, elle

s'éclipsa. Et le surlendemain, elle recommença. Maintenant, elle

causait, elle semblait détendue. Mais elle ne disait pas où elle

était allée. Les ouvrières jasaient. Le brave mari haussait les

épaules avec pitié, et disait à Annette:

--Si elle me trompe, je ne peux pas lui en vouloir; elle a trop

souffert... Et même, si cela peut l'arracher à son obsession,... eh

bien, soit!...

Annette réussit à saisir Sylvie au passage; elle lui fit entendre

discrètement l'inquiétude, les soupçons, et la peine que causaient

ses sorties. Sylvie, qui d'abord ne voulait pas s'arrêter, parut

indifférente à ce qu'on pouvait penser, mais elle fut touchée de la

bonté du mari, et prise d'un besoin subit de se confier, elle emmena

Annette dans sa chambre, dont elle ferma la porte; elle s'assit tout

près d'elle, et mystérieusement, à mi-voix, les yeux brillants, elle

révéla qu'elle allait, tous les soirs, dans un cercle d'initiés,

réunis autour d'une table, causer avec sa petite fille. Annette,

horrifiée, écoutait, sans oser trahir ses sentiments, Sylvie qui

racontait, d'une voix attendrie, les réponses de l'enfant. Il n'était

plus besoin de l'engager à parler: elle goûtait une joie à se redire

tout haut les paroles puériles, où elle avait transfusé tout le sang

de son cœur. Annette ne pouvait détruire une illusion qui faisait

vivre sa sœur. Léopold était près de l'encourager: pour son gros bon

sens, celle-là valait toute autre religion. Annette prit conseil du

médecin, qui dit de laisser la douleur s'épuiser.

Maintenant, Sylvie rayonnait. Annette se demandait si elle n'eût pas

préféré le désespoir sacré à cette joie dérisoire, qui profane la

mort. À l'atelier, Sylvie ne dissimulait plus ses relations

d'outre-tombe; ses ouvrières lui faisaient raconter ses séances; elles

y goûtaient un frisson amusé de roman-feuilleton. Lorsque Annette

arrivait, elle les entendait mêler leurs réflexions animées au récit

de la dernière conversation que Sylvie avait eue avec Odette; une

apprentie se moquait derrière une étoffe qu'elle pliait; et Sylvie,

experte naguère à manier l'ironie, ne s'apercevait de rien, bavarde et

absorbée dans sa fantasmagorie.

Elle n'en resta point là. Un soir, sans avertir Annette, elle emmena

Marc. Elle s'était reprise pour lui d'une affection exaltée. Dès

qu'elle le voyait, sa figure s'éclairait. Annette, ne trouvant plus

Marc à la maison, devina ce qui s'était passé. Mais elle se garda de

le lui faire raconter, quand il rentra, fort tard, oppressé, énervé.

L'enfant cria, dans ses rêves. Annette se leva, le calma, lui caressa

la tête avec ses tendres mains.

Au matin, elle eut une explication sévère avec Sylvie. Son fils était

en cause, elle ne ménageait plus rien. Elle ne cacha pas, cette fois,

son aversion écœurée pour les dangereuses folies, et elle intima

violemment à sa sœur la défense d'y mêler le petit. Sylvie qui, en

d'autres temps, eût répliqué sur le même ton, baissa le front, avec

un sourire équivoque, évitant de rencontrer le regard courroucé

d'Annette; son instinct ne se sentait pas assez sûr de ses

révélations, pour les exposer à la critique passionnée de sa sœur.

Elle ne discuta rien, elle ne promit rien: d'une câlinerie sournoise,

comme une chatte semoncée, qui n'en fera qu'à sa tête.

Elle ne se risqua pourtant plus à emmener Marc. Mais elle le prenait

pour confident de ce qu'elle avait entendu dans ses séances; et il

était bien difficile d'empêcher leurs conciliabules, sur lesquels Marc

gardait un secret aussi méfiant que sa tante. Sylvie disait à Marc

qu'Odette parlait de lui. C'était ce qui l'attachait au jeune garçon:

Odette le lui avait légué. Elle transmettait les messages entre les

deux enfants. Marc n'y croyait pas vraiment; le sens critique du

grand-père le défendait contre ces absurdités; mais son imagination

était émue. Il écoutait, intéressé, répugné. Tout en se prêtant

à ce jeu malsain, il jugeait sévèrement Sylvie; et il étendait sa

condamnation aux femmes en général. Mais cette atmosphère de tombeaux

était insalubre pour un garçon de cet âge. L'horrible bouffonnerie de

la vie et de la mort le hantait précocement. Il se sentait entouré

d'une odeur de viande pourrie. Des minutes suffocantes. Et comme sa

pensée n'était pas assez forte encore pour le défendre, sa vitalité

fiévreuse de préadolescence eut recours, pour réagir, aux plus

troubles instincts, qui vaguaient, comme des bêtes dans la nuit.

Redoutable troupeau! On dirait que, par une sorte d'embryogénie,

l'organisme psychique, en son évolution, passe par toute la série des

formes animales, et qu'il lui faille franchir l'étape des plus

brutales, avant de s'élever à leur sublimation par l'intelligence et

la volonté humaine. Par bonheur, il est bref, ce rappel des sauvages

origines: un passage de spectres. Le mieux est qu'on les laisse au plus

vite passer, et qu'on se range de côté, sans rien faire qui éveille

leur conscience ténébreuse. Mais l'heure n'est pas sans dangers, et la

plus tendre vigilance n'en peut défendre l'enfant. Car ce petit Macbeth

est seul à voir les spectres: pour les autres--les plus proches--reste

vide la place de Banquo; ils distinguent la voix fraîche, les traits

purs de l'enfant; et ils n'aperçoivent pas les redoutables ombres qui

courent au fond des yeux limpides. À peine les distingue-t-il

lui-même, spectateur curieux. Comment les connaîtrait-il, s'ils

proviennent d'un monde où il n'était pas né, ces instincts de

possession, de violence, et... même de crime! Aucune pensée perverse

qui ne l'effleure en ces jours, qu'il ne tâte du bout de sa langue.--Ni

l'une ni l'autre des deux femmes qui choyaient Marc ne se doutait du

petit monstre, qu'à certaines minutes elles tenaient près de leurs

jupes...

Peu à peu, cependant, Sylvie s'apaisait. Les récits de ses séances

n'avaient plus de caractère mystérieux; elle en parlait sans émotion,

d'un ton pressé; elle ne tenait pas à insister. Bientôt même, elle

n'en parla plus qu'avec contrainte. Et brusquement, elle cessa d'en

parler; elle ne répondit plus aux questions... Avait-elle eu une

déception, dont elle ne voulait pas convenir? Ou s'était-elle lassée?

Elle ne le dit à personne. Mais dans les longs entretiens qu'elle

continuait d'avoir avec Marc, le monde occulte tint de moins en moins de

place, et finit par disparaître. Elle paraissait avoir recouvré son

équilibre. Le passage de l'épreuve ne se marquait plus, aux yeux de

l'entourage, que par un changement d'âge, une expression nullement plus

affinée par la douleur, mais au contraire plus matérielle, des traits

un peu alourdis et des formes plus pleines, la même grâce toujours, et

plus d'éclat. De forts besoins de revivre se revanchaient de l'agonie

endurée. Et les nouvelles peines et les nouveaux plaisirs, les feuilles

des jours qui tombent, la poussière de la route, recouvrirent peu à

peu la fosse ouvert au cœur.

Mensongère apparence...

La vie reprit dans la maison Rivière. Mais la catastrophe avait fait

une brèche aux âmes.

C'est un bien petit événement dans l'ordre général que la

disparition d'un enfant. On est environné de mort, elle ne devrait pas

surprendre; dès qu'on commence à regarder, on la voit qui travaille et

l'on s'y habitue. On croit qu'on s'habitue. On sait qu'elle viendra un

jour travailler chez nous, et l'on prévoit la peine. Mais il y a bien

plus que la peine! Que chacun s'interroge! Peu qui ne reconnaîtront la

révolution qu'une mort a produite dans toute leur existence! C'est un

changement d'ère... «_Ante, Post Mortem..._» Un être a disparu. La

vie tout entière est atteinte, tout le royaume des êtres, hier royaume

du jour, et aujourd'hui, de l'Ombre... Ô Dieu! si cette petite pierre,

cette seule pierre tombe de la voûte, toute la voûte tombe! Le rien

est sans mesure. Si ce petit moi n'est rien, aucun moi n'est rien. Si ce

que j'aime n'est rien, moi qui aime, je ne suis rien. Car je ne suis que

par ce que j'aime... L'irréalité de tout ce qui respire est soudain

apparue. Et tous en prennent conscience, mais non de la même façon,

chacun avec ses organes--instinct ou intelligence, en face, le regard

droit, ou fuyant, et les yeux clignant de côté.

Sur l'arbre de la famille, d'où avait été brisé le petit rameau

d'Odette, les autres branches continuèrent à pousser. Mais trois au

moins sur quatre furent modifiés dans leur développement.

Le moins touché fut le père. Le jour de l'enterrement, son chagrin

faisait mal, haletant de la gorge et des flancs, comme un cheval

écroulé. Mais quinze jours après, il était repris déjà par ses

affaires et par les fortes exigences de sa vie physique, il travailla,

mangea double, voyagea, oublia.

Des deux femmes, Annette paraissait la vraie mère. Elle ne se consolait

pas. Son deuil devint plus âpre, à mesure que s'effaçait le sillage

de la petite fille. Odette lui était comme une enfant élue, l'enfant

créée non de sa chair, mais de son besoin de tendresse, plus à elle

qu'à Sylvie, plus elle que son fils. Elle s'accusait de ne pas l'avoir

assez aimée, de lui avoir marchandé les caresses, dont ce petit cœur

avide n'avait jamais assez. Et elle se persuadait qu'elle était seule

à conserver la mémoire de l'enfant, que les autres trahissaient.

L'âme enchantée II: L'été · 第 14 / 24 段