Elle passe.--Elle passa, l'heure unique. Elles passèrent, ces années

d'étroite intimité, de sévère discipline, de vie serrée. Ces riches

années... Annette, dans toute sa force, intacte, non entamée.

L'enfant, dans toute la fleur de son petit univers...

Mais cette harmonie d'âmes, une vibration de l'air suffit à

l'ébranler. La porte est-elle fermée?...

Une matinée de dimanche. Annette était seule chez elle. Marc faisait

avec un camarade une partie de balle au Luxembourg. Annette ne faisait

rien; elle jouissait de pouvoir rester sans parler, sans remuer, assise

dans son fauteuil, en cette journée de congé; le flot de sa pensée

décrivait des méandres; elle s'y laissait porter, un peu courbaturée.

On frappa. Elle hésita à ouvrir. Troubler cette heure de silence?...

Elle ne bougea point. On frappa de nouveau, on sonna avec insistance.

Elle se leva à regret. Elle ouvrit... Sylvie! Des mois, qu'elles ne

s'étaient vues!... Le premier mouvement fut de joie, chez Annette; et

à son expression cordiale celle de Sylvie répondit. Puis, la mémoire

revint des griefs, des relations tendues. Et elles furent gênées.

Elles échangèrent des questions de politesse, des réponses de

santés. Elles se tutoyaient; et, questions ou réponses, les formes du

langage étaient familières; mais le cœur restait guindé. Annette

pensait: «Qu'est-ce qu'elle est venue faire?» Et Sylvie, si elle le

savait, ne semblait pas pressée de le dire. Tout en parlant de ceci, de

cela, elle se montrait préoccupée d'une pensée, qu'elle tâchait de

retarder, mais qui, à la fin, sortirait. Et, à la fin, en effet,

brusquement, elle dit:

--Annette, finissons-en! Il y a eu des torts, des deux côtés.

Annette, orgueilleuse, n'en admettait pas du sien. Forte--trop forte--de

son droit, et n'oubliant pas l'injustice, elle dit:

--De mon côté, il n'y a rien.

Sylvie n'aimait pas à faire la moitié du chemin, et qu'on ne vînt pas

au-devant. Elle dit, d'un ton vexé:

--Quand on a eu des torts, il faut avoir au moins le courage de les

reconnaître.

--Je reconnais les tiens, dit Annette, obstinée.

Sylvie, se fâchant, déballa les vieux reproches amassés. Annette

répliquait avec hauteur. Elles allaient se dire les plus dures

vérités. Sylvie, qui n'était pas patiente, fit le mouvement de se

lever pour partir; mais elle se rassit, en disant:

--Tête de bois! Il n'y aura jamais moyen de la faire convenir qu'elle

n'avait pas raison!

--Lorsque ce n'est pas vrai! fît l'autre, intransigeante.

--Au moins, par politesse, pour que je n'aie pas tort toute seule!

Elles rirent.

Elles se regardaient maintenant avec des yeux apaisés et railleurs.

Sylvie fit la grimace à Annette. Annette lui cligna de l'œil. Elles ne

désarmaient pourtant pas.

--Diablesse! dit Sylvie.

--Je n'accepte point... fit Annette. C'est toi qui...

--Bon, ne recommençons pas!... Écoute, je suis franche: tort ou

raison, je ne serais pas revenue ici, toute seule. Je n'oublie pas, moi

non plus...

Elle recommença tout de même, malgré ce qu'elle venait de dire, à

rappeler jalousement, mi-bouffe, mi-sérieuse, avec un mélange de

rancune et de blague, qu'Annette avait voulu tourner la tête à son

mari. Annette haussa les épaules.

--Enfin, conclut Sylvie, tu peux être certaine que s'il n'y avait que

moi, je ne serais pas revenue!

Annette l'interrogeait curieusement du regard. L'autre dit:

--C'est Odette qui m'envoie.

--Odette?

--Oui. Elle demande pourquoi on ne voit plus tante Annette.

--Comment! Elle pense à moi? fit Annette étonnée. Qui l'en a fait

souvenir?

--Je ne sais pas. Elle a vu ta photo chez moi. Et puis, il faut croire

que tu lui as fait impression, quand elle t'a rencontrée, je ne sais

où, dans la rue, ou bien à la maison... Intrigante! avec tes airs de

n'y pas toucher, tes manières réservées, tu t'y entends à vous

rafler les cœurs!

(Elle ne plaisantait qu'à moitié).

Annette se souvint du tendre petit corps, attrapé au passage, au hasard

d'une rencontre, enlevé dans ses bras, de la petite bouche humide, qui

se collait à sa joue. Sylvie continuait:

--Enfin, je lui ai dit que nous étions fâchés. Elle demandait

pourquoi. Je lui ai répondu: «Zut!» Ce matin, dans son lit, quand je

suis venue l'embrasser, elle m'a dit: «Maman, je voudrais qu'on ne soit

pas fâchés avec la tante Annette.»--J'ai dit: «Fiche-moi la paix!»

Mais elle avait de la peine. Alors, je l'ai embrassée, et je lui ai

demandé: «Tu y tiens tant que ça, à cette tante? Qu'est-ce que ça

peut bien te faire? En voilà, une idée!... Eh bien, si tu y tiens, on

ne sera plus fâchés.» Elle a tapé des mains et dit: «Quand elle

viendra?»--«Quand il lui plaira.»--«Non, je voudrais que tu ailles

tout de suite lui dire de venir.»... Je suis allée... Petite

drogue!... Elle fait de moi ce qu'elle veut... Maintenant, tu vas venir.

On t'attend pour dîner.

Annette, les yeux baissés, ne disait ni oui ni non. Sylvie fut

indignée:

--J'espère bien que tu n'auras pas le cœur de te faire prier!

--Non, dit Annette, montrant ses yeux rayonnants, où il y avait une

larme.

Elles s'embrassèrent passionnément. Par jeu d'amour et de colère,

Sylvie mordit l'oreille d'Annette. Annette se récria:

--Toi, toi, tu mords maintenant? Si encore, c'était moi, qu'on traite

de toquée! Mais toi! tu es enragée?

--Oui, je le suis, dit Sylvie. Comment veux-tu que je ne te haïsse pas?

Tu me voles tout ce que j'ai, mon mari, ma fille...

Annette éclata de rire:

--Eh! garde-le, ton mari! Je n'y tiens pas.

--Moi non plus, fît Sylvie. Mais il est à moi. Je défends qu'on y

touche.

--Mets-y un écriteau!

--C'est à toi que je le mettrais... Grand laideron! Qu'est-ce que tu as

qui les attire? Ils t'aiment tous.

--Mais non.

--Mais si. Tous, Odette, Léopold, ce nigaud... Les autres... Tous.--Et

moi aussi!... Je te déteste. On veut se défaire de toi. On ne peut

pas. Pas moyen! Tu vous tiens!...

Elles se tenaient les mains, et riaient, en se regardant, cette fois,

fraternellement.

--Ma petite vieille!

--Tu ne crois pas si bien dire!

C'est vrai, elles avaient vieilli toutes deux. Toutes deux le

remarquaient. Sylvie montra, en cachette, une dent fausse, qu'elle

s'était fait remettre, sans que personne y eût rien vu. Et Annette

avait sur les tempes une touffe de cheveux blancs. Mais elle ne la

cachait pas. Sylvie l'appela:

--Poseuse!

Les voilà redevenues intimes, comme autrefois!... Et dire que, sans

cette petite, on ne se serait jamais revues!...

Le soir, Annette, avec Marc, vint dîner. Odette s'était cachée; on ne

pouvait la trouver. Annette se mit à sa recherche; elle la découvrit

derrière un grand rideau. Se baissant pour la prendre, accroupie sur

ses talons, disant des mots mignons, elle lui tendit les bras. La petite

détournait la tête, et ne voulait pas regarder; puis, ce fut une

explosion: elle se jeta au cou d'Annette. À table, où elle avait le

bonheur d'être placée à côté de la tante, sa langue resta liée:

l'événement la suffoquait. À la fin seulement, elle s'intéressa au

dessert. On but à l'amitié retrouvée; et, par plaisanterie, Léopold

trinqua au futur mariage de Marc avec Odette. Marc en fut vexé: ses

ambitions visaient plus haut. Odette le prit au sérieux. Après dîner,

les deux enfants essayèrent de jouer, mais ils ne s'entendirent pas.

Marc était dédaigneux, Odette fut mortifiée. Les parents qui

causaient entendirent des claques et des pleurs. On sépara les

combattants. Ils boudaient tous les deux. Odette était énervée par

les émotions de la journée. Il fallut la coucher. Elle s'y refusait,

maussade. Mais Annette lui proposa de l'emporter dans ses bras, et

l'enfant se laissa prendre. Annette la déshabilla et la mit dans son

lit, en baissant ses petites jambes grassouillettes. Odette était dans

l'extase. Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle fût endormie,

--(ce qui ne tarda point)--et, retrouvant Marc sur les genoux de Sylvie,

elle dit à sa sœur:

--Veux-tu que nous changions?

--Tope! fit Sylvie.

Mais, dans le fond du cœur, aucune n'aurait changé. Et pourtant Marc

eût peut-être mieux convenu à Sylvie, et Odette à Annette. Mais ce

n'était pas le «mien»!

Les enfants s'accommodaient beaucoup mieux du changement. En ayant

entendu parler par jeu, ils le réclamèrent. Pour leur faire plaisir,

on le leur accorda. Le troc avait lieu le samedi soir entre les deux

mères. Odette chez Annette et Marc chez Sylvie passaient la nuit de

Samedi et la journée de dimanche; le dimanche Soir, on les rendait à

leurs propriétaires. Dans l'interrègne, on les gâtait indignement.

Et, comme il est naturel, ils revenaient grognons, à la maison. Ce

qu'ils avaient de plus tendre, ils le réservaient à celle qui n'était

pas la mère de tous les jours.

Odette ravissait Annette par ses câlineries, ses petites confidences et

ses longs babillages. Annette en était sevrée. Marc avait le

tempérament passionné de sa mère, mais il savait mieux le comprimer;

il n'aimait pas à se livrer, et surtout aux plus proches, parce qu'ils

en abusent:--aux étrangers, c'est moins dangereux: ils entendent de

travers...--Odette était, comme Sylvie, caressante, expansive, mais de

cœur très aimant; elle exprimait tout haut ce qu'Annette souhaitait

d'entendre: la petite futée, qui s'en apercevait, lui en doublait la

dose; elle éveillait l'écho de ce qu'Annette avait pensé, enfant.

Annette se l'imaginait, du moins; et elle l'aimait, en partie, pour

cette suggestion; en l'écoutant, elle rêvait à ses premières

années, qu'elle faussait inconsciemment: car elle y projetait les

brûlantes clartés de ses pensées d'aujourd'hui...

Chères matinées de dimanche! La petite était dans le grand lit:

(c'était pour elle une fête de passer la nuit nichée dans les bras de

sa tante, qui recevait ses coups de pied sans broncher et craignait de

respirer, pour ne pas la réveiller...) Elle regardait Annette, qui

s'habillait, et elle jasait, comme un moineau. Seule maîtresse du lit

et, afin d'affirmer sa prise de possession, étendue en travers, elle

faisait des folies, quand la tante lui tournait le dos. Mais Annette,

qui se coiffait devant son miroir, riait d'y trouver au fond les

guibolles nues en l'air et la brune tête ébouriffée sur l'oreiller.

Cela n'empêchait pas Odette de suivre chacun de ses gestes et de faire

sur la toilette de comiques observations. Elle avait, au milieu de son

babil, de graves réflexions, inattendues, lointaines, qui faisaient

dresser l'oreille à Annette:

--Qu'est-ce que tu as dit? Répète!

Elle ne se souvenait pas... Alors, elle en inventait d'autres, qui ne

valaient pas les premières. Ou bien, elle était prise de brusques

élans de tendresse.

--Tante Annette! Tante Annette!

--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?

--Je t'amoure... Oh! Dieu, comme je t'amoure!

Annette riait de l'énergie qu'elle y mettait.

--Pas possible!

--Oh! je t'aime, à la folie!

(Car, en étant sincère, elle était aussi comédienne, de nature).

--Bah!... J'aime mieux, sans folie.

--Tante Annette! Je veux t'embrasser.

--Tout à l'heure.

--Tout de suite. Je veux. Viens, viens!

--Oui.

Elle finissait tranquillement de se peigner.

Odette se retournait dans le lit, dépitée, en rejetant les draps de

tous les côtés.

--Ah! cette femme n'a pas de cœur.

Annette, éclatant de rire, laissait tomber son peigne,

courait au lit.

--Petit masque, ou as-tu été pêcher cela?

Odette l'embrassait avec furie.

--Allons, allons... tu m'étouffes... bon! me voilà décoiffée!...

jamais je n'arriverai à m'habiller aujourd'hui... Monstre, je ne veux

plus de toi!

La voix de la petite se faisait anxieuse, prête à pleurer.

--Tante Annette! aime-moi!... Je veux que tu m'aimes... Je t'en prie...

aime-moi!

Annette la serrait dans ses bras.

--Ah! faisait Odette, d'un accent pathétique, je donnerais mon sang

pour toi!

(Une phrase de roman-feuilleton, qu'elle avait entendu lire, à

l'atelier.)

Marc, quand il était le témoin de ces effusions, avait sa lippe

dédaigneuse et, les mains dans ses poches, les épaules remontées, il

s'en allait, prenant un air supérieur. Il méprisait ce bavardage,

cette sentimentalité de femmes qui disent tout. Comme il le déclarait

à un petit camarade:

--Ces femmes sont insipides...

Au fond, il était vexé des marques de tendresse que sa mère

prodiguait à Odette: quand il en était l'objet, il les repoussait;

mais il ne lui plaisait pas qu'une autre en profitât.

Sans doute, il avait sa tante, avec qui il pouvait prendre sa revanche;

et en effet, il la prenait: pour punir l'ingratitude de sa mère, il se

montrait avec Sylvie dix fois plus aimable qu'Annette ne l'avait jamais

vu. Mais il faut en convenir: bien que Sylvie le choyât, il était

déçu. Sylvie le traitait en enfant; et il ne le supportait point. Il

n'aimait pas qu'elle crût lui faire plaisir, en le menant, chaque

dimanche, à la pâtisserie: assurément il n'était pas indifférent à

la pâtisserie; mais il n'aimait pas qu'on lui fit l'injure de croire

qu'il y attachât quelque importance. Et puis, il sentait trop que la

tante le regardait comme un personnage sans conséquence: elle ne se

gênait pas devant lui; et la curiosité de Marc y trouvait peut-être

son compte, mais non son amour-propre: car il percevait la nuance. Oui,

il lui aurait plu que Sylvie se montrât à lui dans son intimité, mais

comme à un vrai homme, non pas comme à un gosse. Enfin... (mais ceci,

il ne se l'avouait pas volontiers), à voir de près Sylvie, il avait

perdu des illusions. L'insouciante fille ne se méfiait pas de tout ce

qui s'éveille dans le cerveau pur et trouble d'un garçonnet de dix

ans, de l'image fabuleuse qu'il s'est fabriquée de la femme, et de la

meurtrissure des premières découvertes. Sylvie ne surveillait pas

beaucoup plus devant lui ses gestes et ses propos que devant un animal

familier... (Rien ne nous dit, après tout, que l'animal familier n'en

soit pas souvent choqué!)... Par instinct de défense contre les

déceptions que lui causait son idole écornée, se développaient

fâcheusement en lui certaines idées précoces, très naïvement

cyniques, sur lesquelles il vaut mieux ne pas insister. Il s'efforçait

de paraître--(à ses yeux: il ne songeait pas, pour le moment, aux

autres)--un homme blasé. Mais de tous ses sens aveugles d'enfant avide

et innocent, il humait, inquiet, le charme énigmatique et l'animalité

de l'être féminin. Il éprouvait pour la femme une attraction

dégoûtée.

Attraction. Répulsion. Tout vrai homme la connaît. À cette heure de

la vie, celui des deux sentiments qui dominait chez Marc était la

répulsion. Mais cette répulsion même avait une saveur âcre qui lui

faisait trouver fades les autres sentiments et les êtres de son âge.

Il dédaignait Odette, et jugeait cette petite fille au-dessous de sa

dignité.

Très petite fille, en effet; et pourtant, femme, étrangement. En

dépit des théories de ces illustres pédagogues, qui divisent

l'enfance en compartiments cloisonnés, un pour chaque faculté,--tout

est déjà dans l'enfance, dès la petite enfance, tout ce qu'on

est et sera, le double Être du présent et de l'avenir (pour ne

rien dire du Passé, immense, impénétrable, qui commande l'un et

l'autre).--Seulement, pour l'entrevoir, il faut être aux aguets. Dans

le crépuscule matutinal, il n'apparaît que par lueurs.

Ces lueurs étaient, chez Odette, plus fréquentes que dans la moyenne

des enfants. Fruit précoce. Très saine physiquement, elle portait un

petit monde passionnel, qui dépassait ses dimensions... D'où

venait-il? Des au-delà d'Annette et de Sylvie? Annette s'y

reconnaissait, quand elle avait l'âge d'Odette. Mais elle se trompait,

car elle avait été beaucoup moins précoce; et lorsque, d'après

Odette, elle reconstituait des passions de sa propre enfance, oubliées,

de bonne foi elle antidatait des sentiments qui appartenaient à ses

quatorze ou quinze ans.

Odette était une volière peuplée d'un bruit d'ailes fiévreuses. De

petits amours, invisibles, passaient: leur vol faisait glisser des

ombres et des lumières. Elle était tour à tour contente et énervée,

elle avait sans raison des envies de sangloter, puis d'éclater de rire,

puis, une lassitude, une indifférence à tout, puis, on ne savait

pourquoi, pour un mot, pour un geste, interprété à sa guise, elle

était de nouveau heureuse, mais heureuse!... Écrasée de bonheur, ou

bien ivre, comme une grive qui s'est gorgée de raisins; elle parlait,

elle parlait... Et prrrt!... Elle disparaissait, on ne savait plus ce

qu'elle était devenue, on la retrouvait dans un recoin du cabinet de

débarras, se cachant, savourant son bonheur inconnu, qu'elle eût été

bien en peine de comprendre. Cette bande d'oiseaux de l'âme allaient,

venaient, se succédaient à tire-d'aile...

On ne sait jamais jusqu'à quel point les enfants sont tout à fait

sincères dans leurs émotions: comme elles leur viennent de loin, de

beaucoup plus loin qu'eux, ils en sont, les premiers, des témoins

étonnés, et ils en deviennent les acteurs qui les jouent, pour les

expérimenter. Ce pouvoir de dédoublement inconscient leur est un

procédé instinctif de préservation, qui leur permet de supporter une

charge, sans cela, écrasante pour leurs frêles épaules.

Odette avait, pour l'un, pour l'autre,--et quelquefois pour

personne--des transports de passion, auxquels spontanément elle donnait

une expression théâtrale, pas toujours à voix haute, mais tout bas,

en monologue, pour son propre soulagement; en mimant le sentiment, elle

en amortissait le choc. Ces élans s'adressaient le plus fréquemment à

Annette, ou à Marc,--aux deux mêlés;--et elle disait souvent:

Annette, quand c'était Marc; parce que Marc se moquait d'elle, Marc la

dédaignait, et elle le détestait. Alors, elle avait des accès de

souffrance humiliée et jalouse, un désir de vengeance... Comment? Quel

mal lui faire? Le plus mal! Où l'atteindre?... Hélas! elle n'avait que

ses griffes d'enfant! Désolant!... Puisqu'elle ne pouvait rien (pour

l'instant), elle feignait l'indifférence... Mais c'était dur de ne

pouvoir rien; et c'était dur aussi de faire l'indifférente, quand on

avait toujours envie de rire, ou de pleurer. Une telle contrainte était

contre nature: Odette en était abattue; elle tombait dans une

prostration, jusqu'à ce que brusquement un réveil impérieux de sa

gaieté d'enfant et un besoin de mouvement la rejetassent dans ses jeux.

Annette contemplait, devinait--inventait un peu--ces désespoirs en

miniature, et elle se souvenait avec pitié des siens. Qu'elle en avait

dépensé, elle aussi, de fièvre à aimer, désirer, se ronger, et pour

qui, et pour quoi? À quoi cela sert-il? Une telle disproportion avec

l'objet borné de la nature! La gaspilleuse de forces! Et ces forces

d'aimer, elle les distribue au hasard! Les uns ont trop, les autres pas

assez. Annette se rangeait avec Odette parmi celles qui ont trop, et son

fils parmi ceux qui n'ont pas assez. C'était lui le plus heureux.

Pauvre petit!...

Il n'était pas si pauvre! Il n'avait pas une vie du cœur moins riche

que celle d'Odette, ni un débat de pensées moins vif--(mais il ne les

disait pas!)--ni des sentiments moins violents--(mais leur fougue se

portait vers une autre direction). Oui, il était indifférent à ce qui

occupait ces femmes. Mais son esprit était agité de tout autres

passions. Plus riche cérébralement et beaucoup moins absorbé par la

vie plus tardive de ses sens, ce petit homme, qui sentait monter la

marée obscure du Désir, en tournait les énergies, en vrai homme, vers

l'action et la domination. Il rêvait de telles conquêtes que celle

d'un cœur féminin lui eût paru bien pauvre--si seulement, à cette

heure de l'enfance, il y eût pensé! Les garçons des générations

précédentes rêvaient de soldats, de sauvages, de pirates, de

Napoléon, d'aventures océaniques. Marc rêvait d'avions, et d'autos,

et de sans-fil. Autour de lui, la pensée du monde dansait une ronde

vertigineuse; un délire de mouvement faisait vibrer la planète; tout

courait et volait, fendait l'air et les eaux, tournait, tourbillonnait.

Une magie d'inventions démente transmuait les éléments. Plus de

limites au pouvoir, et donc plus au vouloir! L'espace et le temps...

(«_Passez, muscade!_»)... se volatilisaient, escamotés par la

vitesse. Ils ne comptaient plus. Et les hommes, encore moins. Ce qui

comptait: Vouloir, Vouloir illimité! Marc connaissait à peine les

rudiments de la science moderne. Il lisait, sans comprendre, une revue

scientifique que recevait sa mère; mais il était, sans comprendre,

baigné, depuis sa naissance, dans le miracle de la science. Annette ne

le remarquait pas, car elle avait appris la science par la voie

scolastique; elle ne l'avait pas respirée, en vivant. Elle voyait des

figures à la craie et des chiffres sur le tableau, des raisonnements.

Marc imaginait des forces fabuleuses. Justement parce qu'il n'était pas

gêné par sa raison, il était emporté par un lyrisme aussi vague et

brûlant que celui qui gonflait les voiles des Argonautes. Il concevait

d'extraordinaires exploits: percer le globe d'un tunnel, de part en

part; s'élever sans moteur dans l'air, relier Mars à la Terre, en

pressant un bouton faire sauter l'Allemagne,--ou bien un autre État (il

n'avait pas de préférence!)--Sous les mots mystérieux de volts,

d'ampères, de radium, de carburateur, qu'il employait avec aplomb, à

tort et à travers, il évoquait des contes des Mille-et-une-Nuits.

Comment diable sa pensée se fût-elle abaissée de si haut vers une

stupide petite fille?

Mais le corps et la pensée sont deux frères jumeaux, qui ne vont point

du même pas. Dans leur double croissance, il y a toujours l'un des

deux--(ce n'est pas toujours le même)--qui s'attarde sur la route, et

l'autre galope en avant. Le corps de Marc restait celui d'un enfant; et

tandis que l'esprit vagabondait là-haut, un fil le tenait par la patte

et le ramenait en bas, où il fait bon jouer. Alors, faute de mieux, il

condescendait à jouer,--ou même, sans condescendance, il jouait de

tout son cœur avec la stupide petite fille. C'étaient d'heureux

entr'actes.

Ils ne duraient pas longtemps. Trop d'inégalités entre les deux

enfants. Non pas seulement leur âge, ni qu'elle fût une fille. Mais

leur tempérament était trop différent. Odette, pas jolie, tenant

plutôt du père, avec les yeux d'Annette, une bonne figure ronde,

joufflue, camusette, était une enfant robuste, bien portante, dont

l'ardeur de sentiment ne troublait pas l'équilibre physique, mais

semblait la dépense naturelle de l'abondance vitale. Elle avait

échappé à tous les petits maux d'enfance. Marc était, au contraire,

marqué par sa maladie de la première année; et quoique, par la suite,

sa bonne constitution dût reprendre le dessus, cette lutte de

l'organisme, où il était souvent vaincu, lui gâta une partie de son

enfance; il restait exposé aux moindres refroidissements, fréquemment

arrêté par de petits retours de bronchite ou de fièvre. Il en

souffrait dans son amour-propre: car tous ses instincts étaient

d'orgueil et de force.

Vers la fin de 1911, un an après le raccommodement entre les deux

sœurs, Marc eut une de ces maladies d'hiver, compliquée d'influenza,

qui inspira de brèves inquiétudes. Odette vint à son chevet. On le

lui avait défendu, par crainte de la contagion; mais elle avait trouvé

moyen de se glisser dans la chambre, un soir que les deux mères

étaient occupées dans la pièce à côté. Elle fut compatissante; et

Marc, un peu fiévreux, se livra comme il n'avait jamais fait. Il était

inquiet.

--Qu'est-ce qu'elles disent, Odette?

(Il s'imaginait qu'on lui dissimulait la gravité de son mal).

--Je ne sais pas. Elles ne disent rien.

--Qu'est-ce que le médecin a dit?

--Il a dit que ce ne serait rien.

Il fut un peu soulagé, mais il restait méfiant.

--C'est vrai? Non, ce n'est pas vrai. On me cache... Je sais bien ce que

j'ai, moi...

--Qu'est-ce que tu as?

Il se taisait.

--Marc, qu'est-ce que tu as?

Il se renfermait dans un silence orgueilleux et hostile. Odette était

angoissée. Elle finit par croire qu'il était très malade. Et son

inquiétude se communiqua à Marc. Avec son exagération passionnée,

qui prenait des formes mélodramatiques, elle joignit les mains:

--Ô Marc, je t'en prie, ne sois pas si malade! Je ne veux pas que tu

meures!

Il n'en avait pas la moindre envie. Il aimait à être plaint, mais il

n'en demandait pas tant! À s'entendre dire ce qu'il craignait, il fut

glacé de peur. Il ne voulait pas le montrer. Tout de même, il le

montra:

L'âme enchantée II: L'été · 第 13 / 24 段