À Pâques, le petit étant étiolé d'un hiver sans froid et sans

soleil, gris, humide, avec des grippes bénignes et insidieuses qui lui

avaient sucé toute la couleur des joues, Annette loua pour une

quinzaine une chambre de paysan, dans la vallée de Bièvres. Il n'y

avait qu'un grand lit pour elle et pour l'enfant. Il n'aimait pas

beaucoup cela; mais on ne lui demandait pas son avis. Heureusement, le

jour, il était seul; Annette retournait à Paris, pour ses affaires; et

elle le laissait sous la garde de ses hôtes, qui ne le gardaient

guère. Marc avait tôt fait de s'éclipser dans les champs. Il

regardait, furetait, il tâchait d'attraper, dans les bêtes et les

choses, quelque secret qui le concernât: car tout, dans la nature, il

le rapportait à lui. Il errait dans les bois. Il entendit brailler, à

distance, des gamins. Il ne cherchait pas la société des autres

garçons, parce qu'il n'était pas assez fort, et qu'il aurait voulu

dominer; mais tout de même, il était attiré. Il s'approcha et vit

qu'ils étaient cinq ou six, faisant cercle autour d'un chat blessé. La

bête avait l'échine brisée; et les petits s'amusaient à le remuer,

harceler, piquer du bout de leurs bâtons. Marc, sans réfléchir, se

jeta sur la troupe et lança des coups de poing. La surprise passée, la

bande le rossa et le hua. Il fit retraite; mais il restait à quelques

pas, caché derrière les arbres, et il se bouchait les oreilles. Il ne

pouvait se décider à partir... Il revint. Les galopins le hélèrent

en raillant:

--Hé! la quille! Tu as peur? Viens un peu le voir crever!

Il vint. Il ne voulait pas sembler une poule mouillée. Et puis, il

voulait voir. La bête, l'œil gluant, à demi arraché, était couchée

sur le côté, l'arrière-train rigide, mort déjà; le flanc soufflait,

et la tête tâchait de se soulever, en grondant de détresse. Elle ne

pouvait pas mourir. Les enfants se tordaient. Marc regardait,

pétrifié. Et brusquement, il saisit un caillou et se mit à taper

furieusement sur la tête. Un cri rauque le perça. Il tapa, tapa plus

fort, comme un enragé. Il tapait encore, quand c'était fini...

Les gamins le regardaient, gênés. Un d'eux essaya de blaguer. Du sang

aux doigts crispés encore sur la pierre, Marc les fixait, blême,

sourcils froncés, le regard mauvais et la lèvre tremblante. Ils

partirent. Il les entendit rire au loin et chanter. Serrant les dents,

il rentra. Et chez lui, il ne dit rien. Mais la nuit, dans le lit, il

cria. Annette le prit dans ses bras. Le tendre corps tremblait...

--Quel est ce vilain rêve? Mon ange, ce n'est rien...

Et lui, pensait:

--Je l'ai tué. Je sais ce que c'est que la mort.

Orgueil affreux de savoir, d'avoir vu et détruit! Et un autre

sentiment, qu'il ne peut pas comprendre, d'horreur et d'attirance...

L'étrange lien qui unit le tueur et le tué, les doigts englués de

sang et la tête broyée... À qui des deux est le sang?... La bête ne

souffrait plus. Il conservait encore ses dernières angoisses...

Heureusement, à cet âge, l'esprit ne peut se tenir longtemps à la

même pensée. Celle-là était dangereuse, s'il l'avait dû fixer.

D'autres images passèrent, leur courant rafraîchit le cerveau. Mais

l'idée resta au fond: sa présence se trahissait, de loin en loin, par

de sombres luisances, de lourdes bulles d'air, qui montaient de la vase

du ruisseau. Sous la croûte molle de l'être, un dur noyau caché: la

mort, la force qui tue... On me tue, et je tue... Je ne veux pas me

laisser tuer... Au plus fort! Je combats...

Orgueil, orgueil obscur, qui soutient sa faiblesse, ainsi qu'une

armature... D'où lui vient cet acier, sinon de cette mère, qu'il

dédaigne pourtant à cause de ses effusions, et parce qu'il en joue? Il

ne l'ignore pas. Même au temps où ses préférences allaient à Sylvie

qui le cajolait, il saisissait la supériorité d'Annette. Et

peut-être, il l'imite. Mais il lui faut se défendre contre

l'envahissement de cette personnalité qui l'aime trop, qui l'encombre,

et qui menace sa vie. Il reste armé contre elle, et la tient à

distance. Elle aussi est l'ennemi.

Sylvie avait disparu de l'horizon. Les premiers mois de ressentiment

passés, il lui venait une pointe de remords, à la pensée des

difficultés où se débattait sa sœur. Elle attendait qu'Annette vînt

lui demander son aide: elle ne l'eût pas refusée, mais elle ne l'eût

pas offerte. Et plutôt que de la demander, Annette se fût saignée aux

quatre membres. Les deux sœurs étaient buttées. Elles s'étaient

aperçues dans la rue, et elles s'étaient évitées. Mais Annette, une

fois qu'elle avait rencontré la petite Odette avec une ouvrière, ne

résista pas à un élan de tendresse; elle prit l'enfant dans ses bras

et la mangea de baisers. Sylvie, de son côté, voyant un jour passer

Marc qui rentrait de l'école,--(il n'avait pas l'air de la

voir)--l'arrêta, disant:

--Eh bien, tu ne me reconnais plus?

Croirait-on que ce petit animal prit un air raide, pour dire:

--Bonjour, ma tante.

Il avait fait tout seul ses petites réflexions; et, juste ou injuste,

il avait jugé bon de s'identifier avec la cause de sa mère... «_My

country, right or wrong..._» Sylvie fut suffoquée. Elle demanda:

--Et alors, ça va bien?

Il répondit froidement:

--Tout va très bien.

Elle le regarda s'éloigner, l'air gourmé, rougissant de l'effort

imposé. Il était bien tenu, gentiment babillé... Morveux!... «Tout

va très bien...» Elle l'eût calotté!...

Qu'Annette pût, sans elle, se tirer d'affaire, augmentait ses griefs.

Mais elle ne perdait pas une occasion d'en entendre parler; et elle ne

renonçait pas à l'idée de la régenter. Si elle ne pouvait en fait,

tout au moins en pensée! Elle n'ignorait point la vie austère que

menait sa sœur; et elle ne comprenait pas qu'Annette s'y condamnât.

Elle la connaissait assez pour savoir qu'une femme de sa sorte n'était

pas faite pour cette contrainte morale, ce dénuement de joie. Comment

pouvait-on ainsi forcer sa nature? Qui l'obligeait au veuvage? À

défaut de mari, il ne manquait pas d'amis qui eussent été heureux

d'alléger sa peine. D'y consentir, Sylvie eût peut-être moins estimé

sa sœur; mais elle l'eût sentie plus proche.

Elle n'était pas la seule à ne pas comprendre Annette. Annette ne

comprenait guère mieux les raisons de sa vie monastique, cette sorte de

peur farouche qui la faisait se rejeter en arrière, quand s'offrait non

pas même la possibilité, mais l'idée d'une de ces joies naturelles

qu'aucune loi religieuse ou sociale ne pouvait lui défendre: (elle ne

croyait pas à une morale d'église; et n'était-elle pas maîtresse

d'elle-même?)...

--De quoi ai-je peur?

--De moi...

Son instinct ne la trompe pas. Pour une telle nature, chargée de

passions, de désirs, d'aveugle sensualité, il n'est pas de volupté

innocente, pas de jeux sans conséquence: le moindre choc peut la livrer

à des forces, dont elle ne serait plus maîtresse. Déjà, elle a

reconnu l'ébranlement moral causé par ses brèves rencontres passées

avec l'amour. Le danger serait bien autre, aujourd'hui! Elle n'y

résisterait pas. Si elle se donnait au plaisir, elle serait emportée

tout entière, il ne lui resterait plus la foi dont elle a besoin...

Quelle foi? La foi en soi. Orgueil? Non. Foi en cet inexplicable, ce

divin qui est en elle et qu'elle veut transmettre, non souillé, à son

fils. Une femme comme elle n'a le choix, en dehors de la stricte

discipline du mariage, qu'entre une contrainte morale absolue, et

l'abandon consenti aux instincts passionnés. Tout ou rien... Rien!

Et cependant, par bouffées,--malgré ses élans de ferveur

fière,--depuis quelques mois, la prend à la gorge cette angoisse:

--Je perds ma vie...

Marcel Franck reparut. Le hasard le mit sur le chemin d'Annette; il ne

songeait plus à elle, mais il ne l'avait pas oubliée. Il avait fait

pas mal d'expériences amoureuses. Sur son souple cœur elles n'avaient

pas trop marqué: comme de fins coups d'ongle, autour des yeux malins

quelques plis légers. Mais une certaine fatigue, un affectueux dédain

pour ses faciles conquêtes et pour le conquérant. À peine eut-il revu

Annette, il retrouva la sensation d'antan--fraîcheur et certitude--qui

attirait curieusement ce sceptique et blasé. Il l'explorait des yeux:

elle aussi, avait vu du pays! Il y avait au fond du regard des lueurs

englouties, des sillages, des naufrages. Mais elle paraissait plus calme

et plus assurée. Et le regret lui revint de cette saine compagne, qui,

par deux fois déjà, lui avait échappé. Il n'était pas trop tard!

Jamais ils n'avaient semblé plus près de s'entendre.

Il sut, sans l'interroger, se rendre compte discrètement de ses

ressources et de ses occupations. Peu de temps après, il lui fit offrir

un travail assez bien rétribué: il s'agissait d'un classement de

fiches pour le catalogue d'une collection particulière d'ouvrages

d'art, dont il était chargé. Un motif naturel pour passer avec elle

quelques heures par semaine. Ils savaient à la fois travailler et

causer. L'intimité de naguère fut vite rétablie.

Marcel ne questionnait jamais Annette sur sa vie; mais il se

racontait:--c'était le meilleur moyen de connaître ce qu'elle pensait.

Les plaisantes expériences de sa vie amoureuse offraient des sujets

variés, où il se complaisait. Il aimait à prendre Annette pour

confidente amusée, qui le grondait un peu; il était le premier à se

moquer de lui, comme il se moquait de tout; et elle écoutait en riant

ses libres confessions, étant libre d'esprit pour tout ce qui ne la

touchait point. Il le comprenait autrement; et il avait plaisir à lui

voir cette gaie intelligence, indulgente à la vie. Il ne trouvait plus

trace de ce pédantisme moral, de cette intolérance de jeune fille, un

peu bornée par vertu. Tandis qu'ils échangeaient leurs réflexions

ironiques, il pensait que ce serait charmant de s'attacher cette

spirituelle amie, de partager avec elle l'aventure de la vie... Comment?

Comme elle voudrait! Maîtresse, épouse, à son gré! Il n'avait pas de

préjugés. Pas plus qu'il n'avait attaché d'importance à la

«maternité buissonnière» d'Annette, il ne se préoccupait des

rencontres qu'elle avait pu faire, depuis. Il ne la tourmenterait pas de

sa surveillance exigeante; il n'était pas curieux de sa vie secrète:

à chacun ses secrets et sa part de liberté! Il ne lui demandait que,

dans la vie commune, d'être riante et sensée, une bonne associée

d'intérêts et de plaisir: (et dans le plaisir, il comprenait tout:

l'intelligence, l'affection, et le reste).

Il y pensa si bien qu'il le lui dit, un soir que dans la bibliothèque

où ils achevaient leur travail, le soleil, au travers des arbres d'un

vieux jardin, dorait les fauves reliures. Annette fut bien étonnée!...

Comment! il y revenait, ce n'était pas fini?... Elle dit:

--Oh! mon ami, que vous êtes gentil! Mais il n'y faut plus penser.

--Mais si, il faut y penser, dit-il. Pourquoi ne faudrait-il pas?

--«Oui, en effet, pourquoi pas?» se disait Annette. «Je suis contente

de causer avec lui, de le voir... Mais non, c'est impossible! Cela ne se

discute même pas...»

Franck est en face d'elle, assis de l'autre côté de la table, sa barbe

blonde au soleil. Les deux bras sur la table, il prend les mains

d'Annette, et dit:

--Pensez-y cinq minutes!... Là!... Je ne dirai rien... Nous nous

connaissons, depuis combien d'années?... Douze?... Quinze?... Je n'ai

pas besoin de m'expliquer. Tout ce que je dirais, vous le savez.

Elle ne cherche pas à dégager ses mains, elle sourit et le regarde,

elle le regarde, de ses yeux clairs qui le fixent, mais que lui n'arrive

pas à fixer, car ils sont déjà partis bien au delà de lui. C'est en

elle qu'elle regarde. Elle pense:

--«Cela ne se discute même pas?... Tout doit se discuter! Pourquoi

est-ce impossible?... Il ne me déplaît pas... Il est joli garçon,

séduisant, assez bon, intelligent, agréable... Que la vie serait

facile!... Mais moi, je ne pourrais pas vivre de sa vie, avec lui... Il

plaît, et tout lui plaît. Mais il n'estime rien: ni les hommes ni les

femmes, ni l'amour, ni Annette...» (C'est elle-même qui parle, car

elle se voit du dehors) «Certes, il n'est pas avare d'attentions

délicates et de respect mondain, il m'en fait bonne mesure. Et

peut-être qu'il m'accorde un traitement de faveur... Mais, ô le bon

sceptique! que prend-il au sérieux? Il se délecte de son manque de foi

total en la nature humaine. Il en escompte les faiblesses avec une

curiosité complaisante et complice. Je crois qu'il serait déçu, le

jour qu'il se verrait contraint de l'estimer... Bon garçon! Oui, la vie

serait facile avec lui,--si facile que je n'aurais plus aucune raison de

vivre...» Et puis, elle n'a plus de mots, même pour penser. Mais la

pensée poursuit, et sa résolution se fixe.

Franck lui a lâché les mains. Il sent la partie perdue. Il s'est

levé, il va vers la fenêtre, et, adossé au chambranle, philosophiquement,

il allume une cigarette. Il est derrière Annette, il la voit

immobile, les bras toujours allongés sur la table? connue s'il

était encore devant elle. Sa belle nuque blonde et ses rondes

épaules... Perdues!... Pour qui, pour quoi se réserve-t-elle? Quelque

nouvelle «Brissotise»?... Non, il sait que le cœur d'Annette est

libre... Alors?... Elle n'est pas pourtant frigide! Elle a besoin

d'être aimée et d'aimer...

--Elle a surtout besoin de croire... Croire en ce, que l'on fait, en ce

que l'on veut, en ce qu'on cherche ou ce qu'on rêve, croire en ce que

l'on est, malgré tous les dégoûts et les désillusions, croire en soi

et en la vie!... Franck détruit l'estime. Annette supporterait plus

volontiers de n'être pas estimée, que de perdre l'estime--la

sienne--dans la vie. Car c'est la source d'énergie. Et sans la force

d'agir, Annette ne serait rien. La passivité du bonheur, pour elle,

c'est la mort. La distinction essentielle entre les êtres est en ceci:

qu'ils sont, les uns actifs, les autres passifs. Et de toutes les

passivités, la plus mortelle pour Annette serait celle de l'esprit,

tranquillement établi, comme celui d'un Franck, dans le confort d'un

doute qui ne connaît même plus le doute, mais voluptueusement se livre

au cours indifférent du Rien... Un suicide!... Non! Elle refuse... Que

pense-t-elle donc que sera sa vie?--Peut-être rien d'heureux ou de

complet. Un ratage, peut-être. Mais, ratée ou non, un élan vers un

but... Inconnu? Illusoire? Peut-être. N'importe! L'élan n'est pas

illusoire. Et que je tombe en chemin, pourvu que je tombe sur _mon_

chemin!...

Elle s'aperçoit du long silence, et que Franck n'est plus là. Elle se

retourne, le voit, sourit, se lève et dit:

--Pardon, mon ami! Restons comme nous sommes! On est si bien, amis!

--Et pas mieux, autrement?

Elle secoue la tête: («Non!»).

--Allons! fait-il, me voilà blackboulé au troisième examen!

Elle rit et, venant à lui, elle dit avec malice:

--Voulez-vous, au moins, ce que je vous ai refusé, au second examen?

Et, lui passant les bras autour du cou, elle l'embrasse... Un affectueux

baiser. Mais il n'y a pas à s'y tromper: un baiser d'ami...

Franck ne s'y trompe pas. Il dit:

--Eh bien, il y a espoir que dans une vingtaine d'années, je sois reçu

au troisième.

--Non, dit Annette en riant, limite d'âge! Mariez-vous, mon ami! Vous

n'avez qu'à choisir: toutes les femmes vous attendent.

--Mais pas vous.

--Moi, je reste vieux garçon.

--Vous verrez, vous verrez, pour votre punition, vous vous marierez,

passé la cinquantaine.

--«_Frère, il faut mourir_»... D'ici là!...

--D'ici là, vie de nonne...

--Vous n'en connaissez pas les délectations.

Annette faisait la fanfaronne. Tout n'était pas délectation. Sa vie

claustrée la gênait souvent aux entournures. Elle était de cette

espèce de nonnes, qui n'auraient pas trop d'une abbaye à gouverner et

d'un Dieu à aimer. L'abbaye se réduisait au logement du cinquième, et

le Dieu à son enfant. C'était infime et immense. Son compte n'y était

pas; mais elle le parfaisait: un virement de rêves. De cette

monnaie-là, elle était bien pourvue. Si sa vie quotidienne était

apparemment puritaine et mesquine, elle prenait sa revanche dans sa vie

imaginaire. Là, sans heurt et sans bruit, continuait de couler

«l'Enchantement» éternel.

Mais comment s'introduire, à sa suite, dans ces retraites de l'âme? Le

rêve intérieur n'est point tissé de mots. Et, pour se faire

comprendre, pour se comprendre soi-même, il faut user de mots... Cette

pâte lourde et gluante, qui sèche au bout des doigts!...--Annette

éprouve aussi le besoin, pour s'expliquer à soi, de fixer parfois son

rêve en des récits à voix basse. Mais ces récits ne sont pas des

transcriptions fidèles--une transmutation, à peine,--ils se

substituent au rêve, mais ils ne lui ressemblent pas. Faute de pouvoir

saisir l'esprit dans son essor, le cerveau se fabrique des contes qui

l'occupent et le trompent sur la grande féerie ou le drame

intérieur...

Une immense plaine liquide, une vallée diluvienne qui coule à pleins

bords, fleuve sans rives, de feu, d'eau, et de nuées; tous les

éléments y sont encore mêlés; mille courants s'enchevêtrent, ainsi

qu'une chevelure; mais une force unique fait rouler en volutes leurs

longues boucles sombres, pailletées de lueurs. C'est l'Esprit

innombrable et son troupeau de rêves, que mène aux pâturages

ténébreux de l'Espoir le berger silencieux: Désir, le roi des mondes.

La gravitation impérieuse les pousse sur la pente avide qui, tantôt

insidieuse et tantôt abrupte, les aspire.

Annette sent couler la rivière enchantée, elle enroule et déroule à

son fuseau la tresse des courants annelés, elle s'y abandonne, et joue

avec la force féline qui l'emporte... Mais quand l'esprit de raison,

brusquement réveillé, veut contrôler le jeu, il ne trouve qu'Annette,

arrachée de son rêve, qui en cherche un autre où rentrer. Alors, elle

en invente, sagement, avec les éléments contrôlés de ses journées,

avec ses souvenirs, les figures du passé, le roman de la vie qu'on a

déjà vécue, ou qu'on vivra peut-être... Et Annette feint de croire

que le grand rêve se poursuit. Mais elle sait qu'il a fui. Elle n'est

pas inquiète. Ainsi que l'Époux de l'Évangile, il reviendra, à

l'heure où l'on ne compte plus sur lui.

Que d'âmes féminines, dont le génie caché s'exprime, comme le sien,

en ce fleuve intérieur! Qui pourrait lire au fond y trouverait souvent

sombres passions, extases, visions de l'abîme.--Et dans le va-et-vient

tranquille des journées, c'est la bourgeoise correcte, qui vaque à ses

affaires, froide et sensée, maîtresse d'elle et même, par réaction,

parfois avec excès, comme Annette, affichant vis-à-vis de ses élèves

ou de son fils--(mais lui, ne s'y laisse pas prendre)--une apparence de

raison froide et moralisante...

Non, elle ne l'abuse pas, le petit! Il voit loin. Il sait lire sous les

mots. Et il sait, lui aussi, ce que c'est que rêver. Chaque jour, il a

ses heures où il est comme un roi, tout seul avec ses rêves, seul dans

l'appartement. Annette, toujours imprudente, laisse, sans y penser, à

la disposition de l'enfant, une quantité de livres, épaves du naufrage

de sa bibliothèque et de celle du grand-père. Il en est de tout poil.

Depuis plusieurs années, elle n'a plus le loisir d'y faire des battues.

Le petit s'en charge. Chaque jour, au retour du lycée, quand sa mère

n'est point là, il part en chasse. Il lit confusément. De bonne heure,

il a appris à lire vite, très vite, il galope sur la pente des pages,

poursuivant le gibier. Son travail d'écolier en souffre, il est classé

comme un mauvais élève, distrait, qui ne sait jamais ses leçons et

qui broche ses devoirs. Le maître serait bien surpris, si le petit

braconnier récitait ce que ses yeux ont attrapé dans la chasse

réservée. Il y prend aussi des «classiques» au collet; mais de quel

autre fumet! Tout ce qu'il cueille librement ainsi, dans l'inconnu, a

pour lui une saveur de beau fruit défendu. Rien qui puisse le souiller

encore, dans ces rencontres, ou même l'éclairer avec brutalité. Aux

tournants dangereux, ses yeux s'égaient et passent, sans avoir

éventé, au piège, l'appât charnel. Mais heureux, insouciant, il

reçoit au visage le souffle de la vie chaude; dans cette forêt de

livres, ses narines aspirent l'aventure et la lutte éternelle,

l'amour...

L'amour, qu'est-ce que l'amour, pour un enfant de dix ans? Tout le

bonheur qu'on n'a pas,--qu'on aura: on le prendra... Comment sera sa

figure?... Des lambeaux de ce qu'il a vu et lu, il tâche de la

construire. Il ne voit rien. Il voit tout. Il veut tout. Tout avoir.

Tout aimer. (Être aimé! Pour lui, c'est le vrai sens d'aimer... «Je

m'aime. On doit m'aimer... Mais qui?...»)--Ses souvenirs ne l'aident

point. Ils sont trop près de lui, pour qu'il puisse les bien voir. À

son âge, il n'y a point (ou si peu!) de passé. C'est le présent qui

est le thème aux mille variations...

Le présent? L'enfant lève les yeux, et il voit sa mère. Autour de la

table ronde, sous la chaude lumière de la lampe à pétrole, ils sont

assis tous deux. Le soir, après dîner. Marc apprend--(il est censé

apprendre)--ses leçons pour le lendemain; Annette reprise une robe. Ni

l'un ni l'autre ne pense à ce qu'il fait. Ils s'en remettent à leur

machine, le serviteur complaisant. Le rêve coule. Annette suit le

courant. L'enfant l'observe rêvant... Voilà un spectacle intéressant,

plus que les leçons répétées par ses lèvres!...

Marc semblait n'avoir rien vu de ce qui, dans ces années, se passait

autour de lui; il n'eût rien su expliquer de ce qui occupait sa mère.

Et rien ne lui échappait! L'amour de Julien. L'amour pour Julien.

Obscurément, il en avait été averti. Et une jalousie, dont il ne

prenait pas conscience, s'était réjouie de la finale déconvenue,

comme un petit cannibale qui danse autour du poteau. Sa mère restait à

lui. Son bien! Il y tenait donc? Il ne l'appréciait que du jour où un

autre avait voulu le lui prendre. Il la regardait,--ces yeux, cette

bouche, ces mains. Il s'attachait à chacun de ses traits, à la façon

des enfants qui se perdent en un détail comme en un monde... (Ce n'est

pas toujours faux!...) Une ombre de la paupière, un retroussis de la

lèvre, sont de mystérieux et vastes paysages. Ils fascinaient l'esprit

de l'enfant. Cette abeille!... Son regard voletait, tout le long de la

bouche entr'ouverte... La porte rouge... Il s'engouffrait au fond,

ressortait... À force de la scruter, il oubliait ce qu'il regardait, la

femme... Caressante torpeur... Il s'en réveillait, pour se rappeler

(Pouah!) la classe du lendemain, un camarade méprisé, une mauvaise

place qu'il avait cachée à sa mère... Et puis, il était repris par

la lueur de la lampe dans l'ombre de la pièce, par le silence de la

chambre dans le grondement de Paris,--cette sensation d'îlot, de barque

sur la mer, et l'attente des rivages, de ce qu'il va trouver, et de ce

qu'il emportera sur son bateau chargé de ses biens, de ses espoirs, de

ce qu'il aura conquis des dépouilles de la vie. Il y mettait sa mère,

ses beaux cheveux blonds et ses sourcils arqués... Le petit Viking!

Comme il l'aimait soudain! Avec l'ardeur d'un amant, mais qui aurait

gardé le don de la divine ignorance!... Et la nuit, ne dormant pas, il

l'écoutait respirer... Toute cette vie mystérieuse le troublait,

l'absorbait...

Ainsi, tous les deux rêvent; mais elle est en pleine mer, et habituée

au long voyage. Lui, en est au départ; et tout lui est découverte.

Aussi, tout lui étant neuf, il regarde mieux et, souvent, il aperçoit

plus loin. Il a des moments de sérieux étonnant! Ils ne durent point.

Il est comme les animaux: brusquement, ce regard pénétrant vacille:

plus personne!... Mais aux minutes où il fixe sur sa compagne-mère sa

jeune force nouvelle, d'attention et d'amour, enfermé avec elle dans un

silence ardent, tout son être s'imprègne de l'odeur de cette âme; il

en devine sans comprendre les moindres tressaillements; et, par

éclairs, il touche aux secrets du cœur.

Bientôt, il en perdra la clef. Il ne s'y intéressera plus. Il ne saura

plus voir. Il y a deux êtres en lui: la lumière du dedans, et l'ombre

du dehors. Quand le corps de l'enfant se développe, l'ombre grandit

avec lui, et elle couvre la lumière. À mesure qu'il monte, il tourne

le dos au soleil; il paraît plus enfant, quand il est moins enfant; et

lorsqu'il est en haut, sa vue est plus bornée. Pour l'instant, Marc

jouit encore de la clairvoyance magique, dont il ne se doute point.

Jamais il ne fut plus près d'Annette, jamais il ne le sera, avant bien

des années.

Vers la fin de cette période, l'attrait devint en lui plus fort que la

méfiance. Il ne résistait plus à l'élan qui le jetait brusquement,

le visage, yeux et bouche, appuyé sur le sein de sa mère. Annette,

avec transport, découvrit que son enfant l'aimait. Elle ne l'espérait

plus...

Quelques mois s'écoulèrent, aussi délicieux qu'un jeune amour

partagé. Lune de miel de l'union de l'enfant et de la mère. Ravissante

pureté de cet amour de chair, comme tous les amours, mais d'une chair

sans péché. Rose vivante...

L'âme enchantée II: L'été · 第 12 / 24 段