Mais pour le façonner, il faudrait le saisir. Ne pas le laisser

échapper!... Elle fait tout pour l'envelopper. Trop. Chaque jour, il

échappe davantage. Elle a l'impression décourageante qu'elle le

connaît moins, chaque jour. Elle connaît bien une chose: son corps, sa

santé physique, ses maladies, les moindres symptômes; elle a une

intuition qui ne la trompe pas. Elle le tient devant elle, le lavant, le

palpant, le soignant,... ce cher corps fragile de petit androgyne... On

le dirait transparent... Mais qu'est-ce qu'il y a dedans? Elle le mange

des yeux, des mains, il lui est tout livré...

--Dieu! que je t'aime, petit monstre! Et toi, est-ce que tu m'aimes?

Il répond poliment:

--Oui, maman.

Mais qu'est-ce qu'il pense, au fond?

Marc n'avait, à sept ans, presque aucun trait de famille. Annette avait

beau l'explorer, quêter une ressemblance, tâcher de se l'inventer...

Non, il ne lui ressemblait pas, ni la forme du front, ni des yeux, ni

des lèvres, cette sorte de gonflure caractéristique des Rivière, et

spécialement d'Annette,--comme si la volonté, l'ardeur intérieure,

faisaient lever la pâte.--Tout au plus, la couleur de l'iris, mais

perdue dans un monde étranger... Quel monde? Celui du père? Les

Brissot? Non plus! Du moins, pas encore. Annette, jalousement, disait:

--Jamais!

Pourtant, lui eût-il tant déplu de retrouver dans les traits de son

fils quelque trace de Roger? N'en aurait-elle pas éprouvé une

jouissance obscure? Elle avait maintenant pour le souvenir de celui à

qui elle s'était donnée un mélange de rancune et d'attrait

inconfessés,--attrait qui s'adressait moins au vrai Roger qu'à celui

qu'elle avait rêvé,--et en somme c'était à ce rêve qu'elle s'était

donnée. Si elle l'eût revu dans l'image de son fils, elle en eût

ressenti une étrange victoire, le sentiment de lui avoir arraché cette

forme qu'elle avait aimée, pour la peupler de son âme à elle. Oui,

les traits de Roger, elle les eût accordés à Marc, pourvu que

l'esprit lui ressemblât, à elle.

Mais il ne ressemblait ni à lui, ni à elle. La physionomie de

Roger, qui manquait de l'accent original des Rivière, avait

une beauté de lignes, simples, régulières: c'était un livre facile à

déchiffrer.--Mais ce visage d'enfant, le sens de cette figure...

Comment dire? Il fuyait...

De jolis traits fins, mais pas proportionnés, front étroit, menton

efféminé, les yeux un peu bridés, le nez... (À qui ressemblait-il,

ce nez effilé aux arêtes minces, et long?)... et cette bouche grande

et maigre aux lèvres pâles, qui couraient un peu de travers?... Même

quand il était immobile, sol mouvant; l'air incertain, changeant...

Sans doute, il cherchait sa forme; il oscillait encore; mais dans quelle

direction allait-il se décider? Ou sa décision serait-elle de n'en

avoir point?

Il était, depuis sa grave maladie, un enfant qu'au premier regard on

eût dit nerveux et impressionnable, (qui, peut-être, l'était), mais

qui, lorsqu'on l'observait, déconcertait par ses manières tranquilles,

son air indifférent, son expression fermée. Pas désagréable, pas

maussade, ne disant pas non...

--Oui, maman...

Mais on s'apercevait ensuite qu'il ne tenait aucun compte de ce qu'on

avait dit: il n'avait pas écouté... Il n'avait pas écouté? Difficile

à savoir!... Et il la regardait, pour voir ce qui allait se passer. Et

elle le regardait... Ce petit sphinx!... D'autant plus sphinx qu'il ne

savait pas qu'il l'était. Il ne se connaissait pas plus qu'Annette ne

le connaissait. C'était le cadet de ses soucis! À sept ans, on ne

cherche plus et pas encore à se connaître, soi. Mais, en revanche, il

cherchait à la connaître, elle, sa maîtresse et servante. Et il avait

du temps pour cela, puisqu'elle l'enfermait avec elle, pendant des

jours. Ils s'observaient mutuellement. Mais elle n'était pas de force!

Annette se trompait, en pensant qu'il ne ressemblait à personne de sa

connaissance. Il avait dans l'esprit des analogies étonnantes avec le

grand-père Rivière. Mais Annette, quoi qu'elle crût, avait fort mal

connu son père. Il l'avait trop séduite pour qu'elle eût jamais vu le

vrai Raoul Rivière. À peine quelques soupçons, surtout depuis la

lecture de la fameuse correspondance. Elle n'avait pas voulu s'y

arrêter. Elle préférait garder--même en les replâtrant--ses

souvenirs pieux et tendres, un moment ébranlés. Et puis, elle n'avait

connu que le Raoul dernière manière. Mais si le vieux Rivière avait

pu revenir pour inspecter, comme il savait faire, le petit bâtard, il

eût dit:

--Je recommence.

Il ne recommençait pas. Rien ne recommence jamais. Il revenait, en

détail...

Jeux malicieux du sang! Par-dessus la tête d'Annette, ils se donnaient

la main, les deux compères. Et l'un des caractères les plus frappants

que la franche Annette avait transmis du grand-père au petit-fils,

était une aptitude remarquable à dissimuler! Non par besoin de

mensonge. Un Raoul Rivière avait assez de mépris bonhomme pour ses

contemporains et se sentait assez fort, pour qu'il n'eût jamais craint,

s'il lui avait plu, de se montrer tout nu. (Il lui avait plu souvent, et

l'on citait de lui des mots féroces, qui emportaient le morceau)....

Mais non! C'était plaisir gratuit, humour burlesque, une vocation de

théâtre, le goût malicieux de se grimer moralement, afin de mystifier

les gens. Le petit en avait hérité, certes innocemment. Son âme

inconsistante encore et très hétérogène, nullement bouffonne au

fond, s'était glissée en naissant dans ce sac à malices; et elle

usait des organes que Nature lui avait faits. De même que si elle fût

entrée dans le corps d'une bête à poil ou à plumes, elle eût

essayé son bec, ses griffes ou ses ailes,--habillée d'un pan de la

défroque du vieux Rivière, elle retrouvait d'instinct les ruses du

grand-père.

Il se tenait sur ses gardes devant les grandes personnes, et il savait

lire en elles ce qui le concernait: son génie d'attention était

aiguillé de ce côté. Alors, quand il voyait ce qu'ils s'imaginaient

qu'il était, il l'était. À moins qu'il ne lui prît fantaisie de les

contrarier, parce qu'ils l'agaçaient, ou bien pour s'amuser.

Une de ses occupations était de démonter le mécanisme de ces jouets

vivants, de chercher leurs ressorts cachés, leurs points faibles, de

les tâter, d'en jouer, de les faire «marcher». Ce n'est pas très

difficile: ils sont assez grossiers, et ils ne se méfient pas.--En

premier lieu, sa mère.

Elle l'intriguait. Il y avait de l'énigme en elle. Il avait entendu des

allusions à son sujet, dans l'atelier de Sylvie, alors qu'il était

assis aux pieds des ouvrières, sans qu'on pensât à lui. Il n'y

comprenait pas grand'-chose. Mais cela ajoutait au mystère; et il

interprétait. Deviner, inventer... Dans ce corps de furet aux aguets,

immobile, les yeux brillants, l'esprit toujours en mouvement.

Maintenant qu'enfermé avec elle, souvent pendant des jours; à cause de

sa mauvaise santé, de ses rhumes d'hiver, et de l'avide affection de sa

mère, elle était sa principale ressource, il l'épiait curieusement,

chantonnant, bricolant, poursuivant ses autres occupations--car l'esprit

de l'enfant est, comme ses guibolles, agile et bondissant, il a beau

vous tourner le dos, il vous regarde avec des yeux derrière la tête,

et ses oreilles de chat comme des girouettes girent aux sons de voix. Si

cette attention à feux tournants chasse trois ou quatre lièvres à la

fois, il ne perd jamais la piste, il s'amuse, il sait bien que demain il

recommencera... Le lièvre se laissait prendre. Expansive, emportée,

prodigue dans ses sentiments, Annette ne lésinait point: elle se

dépensait sans compter.

Tantôt elle lui parlait, comme è un tout petit:--et elle le blessait,

il la trouvait ridicule. Tantôt elle lui parlait, comme à un camarade

de pensée, trop âgé:--et elle l'ennuyait, il la trouvait rasante.

Tantôt elle se laissait aller à penser tout haut, monologuer devant

lui, comme s'il ne pouvait comprendre:--et il la jugeait baroque, il

l'observait sévèrement, moqueusement. Il ne la comprenait pas; mais ne

pas comprendre n'a jamais dispensé de juger.

Il avait adopté une attitude factice, qui lui était commode, car elle

pouvait s'appliquer à tous les cas: la politesse impertinente et

distraite d'un enfant bien élevé, qui fait semblant d'écouter, parce

qu'il y est obligé, mais que cela n'intéresse nullement: il a ses

affaires, et quand vous lui parlez, attend que vous ayez fini.--À

d'autres moments, il s'amusait à jouer le caressant, pour lui faire

plaisir. Il savait que sa mère ne manquerait pas d'exploser de bonheur.

La bonne femme y allait de tout son cœur. Quand elle tombait dans ses

panneaux, il avait pour elle un peu de mépris affectueux. Quand elle

agissait d'une façon qu'il n'avait pas prévue, il était irrité, mais

il l'estimait davantage.

Il n'était pas capable de tenir un rôle longtemps. Un enfant est trop

souple et toujours sautillant. Une minute après qu'il avait fait le

joli cœur et qu'il la ravissait par ses effusions, il ne se gênait pas

pour trahir crûment son indifférence. Annette était déconcertée.

Il arrivait qu'elle n'y tînt plus de déception, d'agacement, surtout

aux rares moments où un vague soupçon l'avertissait que Marc

s'obstinait dans un rôle. Alors, avec sa violence,--(nous en demandons

pardon aux pédagogues modernes)--elle le claquait nerveusement...

Vraiment, elle allait contre tous les bons principes et la dignité de

l'enfant! Aux yeux d'une Anglo-Saxonne, la pauvre Annette se déshonore

à jamais. Mais entre vieux Français, nous n'en sommes plus à un de

ces déshonneurs près... «_Qui bene amat..._» L'adage fleurit

toujours dans les familles bourgeoises, qui ont conservé quelque

teinture du latin. Nous avons tous été «_bien aimés_». Et nous

jugions, au fond, comme le fils d'Annette, que les trois quarts du temps

nous ne l'avions pas volé. Mais si, comme lui, nous n'en aimions pas

moins celle qui nous claquait, les claques lui faisaient perdre, c'est

vrai, un peu de son prestige. Avouons-le, c'était peut-être pour cela

que nous--Marc et nous--les provoquions!...

Il avait beau jeu, après, pour faire la victime brutalisée. Et Annette

se reprochait son abus de force. Elle se sentait fautive. Il lui fallait

chercher à rentrer en grâce. Il l'attendait venir...

Triomphe de la faiblesse! C'est une arme que les femmes sont expertes à

manier. Mais la plus femme des deux était ici l'enfant. Cette jeune

chair, encore toute baignée du lait maternel, est plus qu'à demi

féminine. Et elle a de la fille les ruses et les roueries. Annette

était désarmée. Auprès du petit fripon, elle était le sexe fort. Le

stupide sexe fort, qui est honteux de sa force et cherche à se la faire

pardonner. La partie n'était pas égale. Le petit la bernait.

Il n'était pourtant pas un rusé comédien, qui s'amuse. Il avait plus

d'une nature, ainsi que le grand-père. Bien peu avaient pu voir celle

qui se cachait sous le masque moqueur du vieux Rivière. Le drame que

recouvrent parfois le cynisme bouffon et l'appétit jouisseur de

certains conquérants. Raoul avait eu ses sombres abîmes, qu'il ne

montrait pas. Il y en a plus souvent qu'on ne croit sous le rire

gaulois. On les garde pour soi. Annette, qui avait les siens, n'en avait

jamais livré le secret à son père; et elle n'avait pas plus connu

ceux de son père qu'elle ne connaîtrait ceux de son fils. Chacun

restait muré dans sa vie intérieure. Une étrange pudeur. On rougirait

moins d'étaler ses vices et ses appétits--(Raoul en faisait

parade)--que le tragique de l'âme.

Marc en avait sa part. Un enfant qui vit seul, sans frère et sans

compagnon, a du temps pour errer dans ces caves de la vie. Elles

étaient bien profondes et bien vastes, les caves des Rivière. La mère

et l'enfant auraient pu s'y rencontrer. Mais ils ne se voyaient pas; ils

passèrent l'un près de l'autre, plus d'une fois, en se croyant très

loin. Tous deux, les yeux bandés, Annette par le démon de passion qui

toujours la tenait, l'enfant par l'égoïsme naturel à son âge: tous

deux dans les ténèbres. Mais Marc n'était encore qu'à l'entrée du

caveau et il ne cherchait pas l'issue, en se heurtant aux murs, comme

Annette; il demeurait blotti sur une des premières marches, et il

rêvait l'avenir. Incapable de se l'expliquer, il se fabriquait la vie.

Il n'avait pas eu loin à aller pour trouver le redoutable mur, devant

lequel le moi épouvanté se cabre. La mort. Le mur se dressait de tous

les côtés. La maladie le côtoyait, comme un chemin de ceinture. On

eût cherché vainement un passage au travers. Le mur était massif et

n'avait pas une brèche. Personne n'avait eu besoin de dire à Marc que

le mur était là. Tout de suite, dans l'ombre, il avait renâclé,

comme un cheval, le crin hérissé. Il n'en parlait à personne.

Personne ne lui en parlait. Tout le monde était d'accord.

Annette, comme les jeunes femmes d'aujourd'hui, était une mauvaise

pédagogue, qui, lorsqu'elle était fille, avait beaucoup entendu parler

de pédagogie, en parlait volontiers, avec componction, attachait à la

façon d'élever les enfants beaucoup plus d'importance que les mères

d'autrefois qui y allaient à l'aveuglette;--mais, l'enfant venu, elle

se trouvait démunie devant les mille et une surprises de la vie,

incapable de prendre parti, faisant des théories qu'elle n'appliquait

pas, ou qu'elle abandonnait dès les premiers essais;--et finalement,

elle laissait tout aller, s'en remettant à l'instinct.

Le problème religieux était de ceux qui l'avaient préoccupée, sans

qu'elle fût arrivée à une solution pratique pour l'enfant. Ses amies

de jeunesse, dans la bourgeoisie riche et républicaine, étaient, pour

la plupart, élevées avec religion par leur mère, sans religion par

leur père; et elles ne sentaient même pas le heurt des deux

conceptions:--(les deux s'accordent dans le monde, comme bien d'autres

contradictoires, car aucun sentiment n'y a la troisième

dimension).--Elle-même était allée à l'église, comme au lycée;

elle avait pris sa première communion, comme son bachot,

consciencieusement, sans émotion. Les cérémonies où elle assistait

dans sa riche paroisse lui semblaient d'ordre mondain. Elle s'était

dégagée d'elles, en se dégageant du monde.

La société moderne--(et l'Église en est un des piliers)--a si bien

réussi à dénaturer en les affadissant les grandes forces humaines

qu'Annette, qui portait en elle plus de richesse de foi qu'il n'y en a

en un cent de dévotes, croyait qu'elle n'était pas religieuse: car

elle confondait la religion avec le moulin à prières et ces

cérémonies d'un exotisme désuet, luxe d'âme pour les riches, leurre

des yeux et du cœur consolant pour les pauvres, qui assure les

fondations de leur misère et de la société.

Depuis qu'elle avait cessé les pratiques religieuses, elle n'en avait

jamais senti le besoin. Elle ne s'apercevait pas que lorsqu'elle avait

ses fougueux élans de conscience, ses monologues passionnés, elle se

disait la messe.

Elle ne songea pas à donner à son fils ce dont elle se passait.

Peut-être même la question ne se fût pas posée pour elle,

si--(paradoxe!)--Sylvie ne l'eût posée. Sylvie, qui n'avait pas plus

de religion qu'un moineau de Paris, ne se serait pas crue mariée, sans

le concours de l'Église. Et elle trouvait indécent qu'Annette ne fît

pas baptiser son fils. Annette n'y pensait pas. Elle le fît pourtant,

afin que Sylvie fût marraine. Puis, elle n'y pensa plus; et les choses

en restèrent là, jusqu'à l'arrivée de Julien. Que Julien eût la foi

pratiquante ne la donnait pas à Annette, mais la lui rendait digne de

respect et ramena son attention sur le problème qu'elle avait

négligé: que devait-elle faire pour Marc? L'envoyer à l'église? lui

apprendre une religion à laquelle elle ne croyait pas? Elle le demanda

à Julien, qui fut scandalisé: il affirma avec énergie la nécessité

pour l'enfant d'être instruit des divines vérités.

--Mais si ce ne sont pas des vérités pour moi? Il faudra donc que je

mente, quand Marc m'interrogera?

--Non pas mentir, mais laisser croire, si c'est dans son intérêt.

--Non, il ne peut être dans son intérêt que je le trompe. Et quelle

autorité aurai-je, quand il le découvrira? Ne sera-t-il pas en droit

de me le reprocher? Il ne croira plus en moi. Et que sais-je si cette

foi apprise ne gênera pas plus tard son vrai développement?...

Ici, Julien s'assombrissait; et Annette se hâtait de changer de sujet.

Comment agir, pourtant? Elle n'allait pas, comme le lui conseillaient

des amis protestants, faire à son fils un cours de toutes les religions

et le laisser choisir quand il aurait seize ans!... Annette éclatait de

rire. Quelle étrange conception de la religion, comme d'une matière

d'examen!...

En fin de compte, Annette n'avait rien fait. Elle se promenait avec

Marc, entrait dans les églises, s'asseyait dans un coin, admirant avec

lui la forêt jaillissante de ces hauts troncs de pierre, les lueurs de

sous-bois qui filtraient des verrières, goûtant l'envol des voûtes,

la lointaine psalmodie, les nappes blanches de l'orgue. C'était un bain

de rêve et de recueillement...

Marc ne détestait pas d'être ainsi, la main dans la main de sa mère,

écoutant, chuchotant. C'était doux, c'était chaud, assez

voluptueux... Oui, mais à condition que ça ne durât pas trop

longtemps! Cette somnolence sentimentale l'ennuyait. Il avait besoin de

remuer et de penser des choses précises. Sa petite tête travaillait,

observait, remarquait, cette foule qui prie, sa mère qui ne priait pas.

Et, sans les exprimer, il faisait ses réflexions. Il questionnait

rarement, beaucoup moins que la plupart des enfants: car il avait un

fort amour-propre et craignait de dire des naïvetés.

Il demanda pourtant:

--Maman, qu'est-ce que c'est que Dieu?

Elle répondit:

--Mon chéri, je ne sais pas.

--Qu'est-ce que tu sais, alors?

Elle sourit, et le pressa contre elle:

--Je sais que je t'aime.

Oui, cela, c'était banal. Il le savait. Mais ce n'était pas la peine

de venir à l'église, pour cela!...

Il n'était pas très tendre et il n'avait aucun goût pour le vague de

l'âme, où «ces femmes» se complaisent. Annette, quand elle avait son

petit à côté d'elle, pas trop de préoccupations matérielles, une

heure de relâche gagnée au milieu des tâches qui la talonnaient,

était heureuse; et elle n'avait pas à chercher Dieu bien loin: il

était dans son cœur. Mais Marc eût trouvé que, dans son cœur, il y

avait lui, Marc, et que tout le reste était des bêtises. Il faut être

clair. Qu'est-ce que c'était que Dieu, au juste? L'homme là-bas,

devant l'autel, avec sa jupe de fille et sa carapace dorée? Le suisse

avec sa canne et ses mollets? Ces images peinturlurées,--une par

chapelle,--qui grimaçaient des sourires fondants, comme les dames

embrasseuses, qu'il n'aimait point?...

--Maman, allons-nous-en!

--Est-ce que ce n'est pas beau?

--Oui, c'est assez beau. Rentrons!

...Qu'est-ce que c'était que Dieu?... Il n'avait plus insisté pour le

demander à sa mère. Quand les grands avouent qu'ils ne savent pas une

chose, c'est qu'elle ne les intéresse pas... Il continua seul son

enquête sommaire. Des prières entendues, «_Notre Père qui êtes aux

cieux_»,--(une localisation qui excitait le scepticisme des plus

éveillés parmi ces gamins modernes, pour qui les cieux étaient en

train de devenir un nouveau champ de sport),--la Bible feuilletée,

comme les autres vieilles histoires, avec une curiosité

ennuyée,--quelques questions posées, quelques réponses happées,

de-ci de-là, d'un air négligent,--«Dieu, quelqu'un d'invisible, qui

avait créé le monde...»--On dit ça!... C'est trop loin. Et pas

clair. Il était comme sa mère: Dieu ne l'intéressait pas. Un roi de

plus ou de moins!...

Mais ce qui l'intéressait, c'était son existence à lui, et ce qui la

menaçait, et ce qu'il y avait après. De stupides entretiens devant

lui, chez Sylvie, avaient d'assez bonne heure éveillé son attention.

Le plaisir de petit frisson, qu'ont ces filles à parler d'accidents, de

morts subites, de maladies, d'enterrements, et de jacasser de plus

belle!... La mort les excitait. L'instinct animal du petit se

hérissait, à ce nom. Là-dessus, il eût bien voulu interroger sa

mère. Mais Annette, très saine, ne parlait jamais de la mort et ne

s'en préoccupait jamais, à cette époque de sa vie. Elle avait bien

autre chose à faire! Gagner la vie de son petit gars. Quand, du matin

au soir, il faut songer à l'en deçà, l'au-delà paraît un luxe. Il

ne devient l'essentiel que lorsque ceux qu'on aime ont passé de l'autre

côté. Son fils était ici. Au reste, si elle l'eût perdu, ni la vie

ni la mort n'aurait eu de prix pour elle. Elle était trop passionnée

pour se satisfaire d'un monde immatériel, d'un monde sans le corps

aimé!

Marc la voyait vigoureuse, intrépide, occupée, insoucieuse de ses

craintes; et il aurait eu honte de trahir sa faiblesse. Il lui fallait

donc s'aider seul. Ce n'était pas commode. Mais on peut croire que le

petit ne s'embarrassait pas de problèmes de pensée compliqués! Il

ramenait la question à ses dimensions propres. La mort, c'étaient les

autres qui disparaissaient. Qu'ils disparussent, c'était leur affaire!

Mais moi, est-ce que je puis disparaître?

Sylvie, une fois, dit devant lui:

--Hé quoi! nous mourrons tous!...

Il avait demandé:

--Et moi?

Elle rit:

--Oh! toi, tu as le temps!

--Combien?

--Jusqu'à ce que tu sois vieux.

Mais il savait très bien qu'on enterrait aussi des enfants. Et puis,

même vieux, il serait encore lui. Un jour, Marc mourrait... Il était

terrifié. Est-ce qu'il n'y avait pas un moyen d'échapper? Il devait se

trouver, quelque part, comme un clou dans un mur, une chose où

s'accrocher, une main qu'on saisit... Je ne veux pas disparaître...

Le besoin de cette main aurait pu, justement, le ramener comme tant

d'autres, à Dieu, la main tendue, que l'angoisse des hommes projette

dans la nuit. Mais que sa mère ne semblât point chercher cet appui,

suffisait à en écarter sa pensée. Même en critiquant Annette, il

subissait l'influence de son attitude. Qu'en dépit de ce qui

l'attendait, elle pût rester tranquille, ne le rassurait point, mais

l'obligeait à se tenir droit, comme elle. On a beau être un petit

garçon nerveux, chétif, un peu froussard, on n'est pas pour rien le

fils d'Annette. Puisqu'elle, une femme n'a pas peur, je ne dois pas

avoir peur.

Seulement, il ne lui était pas donné, comme à ces grands, de n'y pas

penser. La pensée vient et va, on ne peut pas l'empêcher, surtout la

nuit, quand on ne dort pas... Eh bien, alors, il fallait y penser et ne

pas avoir peur: «Comment est-on, quand on meurt?»...

Naturellement, il n'avait aucun moyen de le savoir. On lui avait

épargné tout spectacle funèbre. Quelques images de musée. Raidi dans

son petit lit, il tâtait les parois de son corps... Comment

voir?...--Une parole imprudente lui révéla, tout près, une fenêtre

qui s'ouvrait sur le gouffre qu'il brûlait de regarder.

Un jour d'été, il musardait à la fenêtre; il attrapait des mouches

et leur arrachait les ailes. Il trouvait amusant de les voir gigoter. Il

ne pensait pas leur faire mal; il leur faisait une farce. C'étaient des

jouets vivants, que ça ne coûtait rien de casser... Sa mère le

surprit dans cette occupation. Avec sa violence qu'elle ne savait pas

réprimer, elle le prit par les épaules et le secoua, en criant qu'il

était un dégoûtant petit lâche...

--Qu'est-ce que tu dirais, si on te cassait les bras? Tu ne sais donc

pas que ces bêtes souffrent comme toi?...

Il feignit de rire, mais il était saisi. Il n'y avait pas réfléchi.

Ces bêtes étaient comme lui!... Il ne s'apitoyait pas, il n'en avait

aucune envie. Mais il les regardait maintenant avec d'autres yeux,

inquiets, attentifs, hostiles... Un cheval tombé dans la rue... Un

chien écrasé qui crie... Il épiait... Le besoin de savoir était trop

fort, pour que la pitié s'éveillât...

L'âme enchantée II: L'été · 第 11 / 24 段