échapper!... Elle fait tout pour l'envelopper. Trop. Chaque jour, il
échappe davantage. Elle a l'impression décourageante qu'elle le
connaît moins, chaque jour. Elle connaît bien une chose: son corps, sa
santé physique, ses maladies, les moindres symptômes; elle a une
intuition qui ne la trompe pas. Elle le tient devant elle, le lavant, le
palpant, le soignant,... ce cher corps fragile de petit androgyne... On
le dirait transparent... Mais qu'est-ce qu'il y a dedans? Elle le mange
des yeux, des mains, il lui est tout livré...
--Dieu! que je t'aime, petit monstre! Et toi, est-ce que tu m'aimes?
Il répond poliment:
--Oui, maman.
Mais qu'est-ce qu'il pense, au fond?
Marc n'avait, à sept ans, presque aucun trait de famille. Annette avait
beau l'explorer, quêter une ressemblance, tâcher de se l'inventer...
Non, il ne lui ressemblait pas, ni la forme du front, ni des yeux, ni
des lèvres, cette sorte de gonflure caractéristique des Rivière, et
spécialement d'Annette,--comme si la volonté, l'ardeur intérieure,
faisaient lever la pâte.--Tout au plus, la couleur de l'iris, mais
perdue dans un monde étranger... Quel monde? Celui du père? Les
Brissot? Non plus! Du moins, pas encore. Annette, jalousement, disait:
--Jamais!
Pourtant, lui eût-il tant déplu de retrouver dans les traits de son
fils quelque trace de Roger? N'en aurait-elle pas éprouvé une
jouissance obscure? Elle avait maintenant pour le souvenir de celui à
qui elle s'était donnée un mélange de rancune et d'attrait
inconfessés,--attrait qui s'adressait moins au vrai Roger qu'à celui
qu'elle avait rêvé,--et en somme c'était à ce rêve qu'elle s'était
donnée. Si elle l'eût revu dans l'image de son fils, elle en eût
ressenti une étrange victoire, le sentiment de lui avoir arraché cette
forme qu'elle avait aimée, pour la peupler de son âme à elle. Oui,
les traits de Roger, elle les eût accordés à Marc, pourvu que
l'esprit lui ressemblât, à elle.
Mais il ne ressemblait ni à lui, ni à elle. La physionomie de
Roger, qui manquait de l'accent original des Rivière, avait
une beauté de lignes, simples, régulières: c'était un livre facile à
déchiffrer.--Mais ce visage d'enfant, le sens de cette figure...
Comment dire? Il fuyait...
De jolis traits fins, mais pas proportionnés, front étroit, menton
efféminé, les yeux un peu bridés, le nez... (À qui ressemblait-il,
ce nez effilé aux arêtes minces, et long?)... et cette bouche grande
et maigre aux lèvres pâles, qui couraient un peu de travers?... Même
quand il était immobile, sol mouvant; l'air incertain, changeant...
Sans doute, il cherchait sa forme; il oscillait encore; mais dans quelle
direction allait-il se décider? Ou sa décision serait-elle de n'en
avoir point?
Il était, depuis sa grave maladie, un enfant qu'au premier regard on
eût dit nerveux et impressionnable, (qui, peut-être, l'était), mais
qui, lorsqu'on l'observait, déconcertait par ses manières tranquilles,
son air indifférent, son expression fermée. Pas désagréable, pas
maussade, ne disant pas non...
--Oui, maman...
Mais on s'apercevait ensuite qu'il ne tenait aucun compte de ce qu'on
avait dit: il n'avait pas écouté... Il n'avait pas écouté? Difficile
à savoir!... Et il la regardait, pour voir ce qui allait se passer. Et
elle le regardait... Ce petit sphinx!... D'autant plus sphinx qu'il ne
savait pas qu'il l'était. Il ne se connaissait pas plus qu'Annette ne
le connaissait. C'était le cadet de ses soucis! À sept ans, on ne
cherche plus et pas encore à se connaître, soi. Mais, en revanche, il
cherchait à la connaître, elle, sa maîtresse et servante. Et il avait
du temps pour cela, puisqu'elle l'enfermait avec elle, pendant des
jours. Ils s'observaient mutuellement. Mais elle n'était pas de force!
Annette se trompait, en pensant qu'il ne ressemblait à personne de sa
connaissance. Il avait dans l'esprit des analogies étonnantes avec le
grand-père Rivière. Mais Annette, quoi qu'elle crût, avait fort mal
connu son père. Il l'avait trop séduite pour qu'elle eût jamais vu le
vrai Raoul Rivière. À peine quelques soupçons, surtout depuis la
lecture de la fameuse correspondance. Elle n'avait pas voulu s'y
arrêter. Elle préférait garder--même en les replâtrant--ses
souvenirs pieux et tendres, un moment ébranlés. Et puis, elle n'avait
connu que le Raoul dernière manière. Mais si le vieux Rivière avait
pu revenir pour inspecter, comme il savait faire, le petit bâtard, il
eût dit:
--Je recommence.
Il ne recommençait pas. Rien ne recommence jamais. Il revenait, en
détail...
Jeux malicieux du sang! Par-dessus la tête d'Annette, ils se donnaient
la main, les deux compères. Et l'un des caractères les plus frappants
que la franche Annette avait transmis du grand-père au petit-fils,
était une aptitude remarquable à dissimuler! Non par besoin de
mensonge. Un Raoul Rivière avait assez de mépris bonhomme pour ses
contemporains et se sentait assez fort, pour qu'il n'eût jamais craint,
s'il lui avait plu, de se montrer tout nu. (Il lui avait plu souvent, et
l'on citait de lui des mots féroces, qui emportaient le morceau)....
Mais non! C'était plaisir gratuit, humour burlesque, une vocation de
théâtre, le goût malicieux de se grimer moralement, afin de mystifier
les gens. Le petit en avait hérité, certes innocemment. Son âme
inconsistante encore et très hétérogène, nullement bouffonne au
fond, s'était glissée en naissant dans ce sac à malices; et elle
usait des organes que Nature lui avait faits. De même que si elle fût
entrée dans le corps d'une bête à poil ou à plumes, elle eût
essayé son bec, ses griffes ou ses ailes,--habillée d'un pan de la
défroque du vieux Rivière, elle retrouvait d'instinct les ruses du
grand-père.
Il se tenait sur ses gardes devant les grandes personnes, et il savait
lire en elles ce qui le concernait: son génie d'attention était
aiguillé de ce côté. Alors, quand il voyait ce qu'ils s'imaginaient
qu'il était, il l'était. À moins qu'il ne lui prît fantaisie de les
contrarier, parce qu'ils l'agaçaient, ou bien pour s'amuser.
Une de ses occupations était de démonter le mécanisme de ces jouets
vivants, de chercher leurs ressorts cachés, leurs points faibles, de
les tâter, d'en jouer, de les faire «marcher». Ce n'est pas très
difficile: ils sont assez grossiers, et ils ne se méfient pas.--En
premier lieu, sa mère.
Elle l'intriguait. Il y avait de l'énigme en elle. Il avait entendu des
allusions à son sujet, dans l'atelier de Sylvie, alors qu'il était
assis aux pieds des ouvrières, sans qu'on pensât à lui. Il n'y
comprenait pas grand'-chose. Mais cela ajoutait au mystère; et il
interprétait. Deviner, inventer... Dans ce corps de furet aux aguets,
immobile, les yeux brillants, l'esprit toujours en mouvement.
Maintenant qu'enfermé avec elle, souvent pendant des jours; à cause de
sa mauvaise santé, de ses rhumes d'hiver, et de l'avide affection de sa
mère, elle était sa principale ressource, il l'épiait curieusement,
chantonnant, bricolant, poursuivant ses autres occupations--car l'esprit
de l'enfant est, comme ses guibolles, agile et bondissant, il a beau
vous tourner le dos, il vous regarde avec des yeux derrière la tête,
et ses oreilles de chat comme des girouettes girent aux sons de voix. Si
cette attention à feux tournants chasse trois ou quatre lièvres à la
fois, il ne perd jamais la piste, il s'amuse, il sait bien que demain il
recommencera... Le lièvre se laissait prendre. Expansive, emportée,
prodigue dans ses sentiments, Annette ne lésinait point: elle se
dépensait sans compter.
Tantôt elle lui parlait, comme è un tout petit:--et elle le blessait,
il la trouvait ridicule. Tantôt elle lui parlait, comme à un camarade
de pensée, trop âgé:--et elle l'ennuyait, il la trouvait rasante.
Tantôt elle se laissait aller à penser tout haut, monologuer devant
lui, comme s'il ne pouvait comprendre:--et il la jugeait baroque, il
l'observait sévèrement, moqueusement. Il ne la comprenait pas; mais ne
pas comprendre n'a jamais dispensé de juger.
Il avait adopté une attitude factice, qui lui était commode, car elle
pouvait s'appliquer à tous les cas: la politesse impertinente et
distraite d'un enfant bien élevé, qui fait semblant d'écouter, parce
qu'il y est obligé, mais que cela n'intéresse nullement: il a ses
affaires, et quand vous lui parlez, attend que vous ayez fini.--À
d'autres moments, il s'amusait à jouer le caressant, pour lui faire
plaisir. Il savait que sa mère ne manquerait pas d'exploser de bonheur.
La bonne femme y allait de tout son cœur. Quand elle tombait dans ses
panneaux, il avait pour elle un peu de mépris affectueux. Quand elle
agissait d'une façon qu'il n'avait pas prévue, il était irrité, mais
il l'estimait davantage.
Il n'était pas capable de tenir un rôle longtemps. Un enfant est trop
souple et toujours sautillant. Une minute après qu'il avait fait le
joli cœur et qu'il la ravissait par ses effusions, il ne se gênait pas
pour trahir crûment son indifférence. Annette était déconcertée.
Il arrivait qu'elle n'y tînt plus de déception, d'agacement, surtout
aux rares moments où un vague soupçon l'avertissait que Marc
s'obstinait dans un rôle. Alors, avec sa violence,--(nous en demandons
pardon aux pédagogues modernes)--elle le claquait nerveusement...
Vraiment, elle allait contre tous les bons principes et la dignité de
l'enfant! Aux yeux d'une Anglo-Saxonne, la pauvre Annette se déshonore
à jamais. Mais entre vieux Français, nous n'en sommes plus à un de
ces déshonneurs près... «_Qui bene amat..._» L'adage fleurit
toujours dans les familles bourgeoises, qui ont conservé quelque
teinture du latin. Nous avons tous été «_bien aimés_». Et nous
jugions, au fond, comme le fils d'Annette, que les trois quarts du temps
nous ne l'avions pas volé. Mais si, comme lui, nous n'en aimions pas
moins celle qui nous claquait, les claques lui faisaient perdre, c'est
vrai, un peu de son prestige. Avouons-le, c'était peut-être pour cela
que nous--Marc et nous--les provoquions!...
Il avait beau jeu, après, pour faire la victime brutalisée. Et Annette
se reprochait son abus de force. Elle se sentait fautive. Il lui fallait
chercher à rentrer en grâce. Il l'attendait venir...
Triomphe de la faiblesse! C'est une arme que les femmes sont expertes à
manier. Mais la plus femme des deux était ici l'enfant. Cette jeune
chair, encore toute baignée du lait maternel, est plus qu'à demi
féminine. Et elle a de la fille les ruses et les roueries. Annette
était désarmée. Auprès du petit fripon, elle était le sexe fort. Le
stupide sexe fort, qui est honteux de sa force et cherche à se la faire
pardonner. La partie n'était pas égale. Le petit la bernait.
Il n'était pourtant pas un rusé comédien, qui s'amuse. Il avait plus
d'une nature, ainsi que le grand-père. Bien peu avaient pu voir celle
qui se cachait sous le masque moqueur du vieux Rivière. Le drame que
recouvrent parfois le cynisme bouffon et l'appétit jouisseur de
certains conquérants. Raoul avait eu ses sombres abîmes, qu'il ne
montrait pas. Il y en a plus souvent qu'on ne croit sous le rire
gaulois. On les garde pour soi. Annette, qui avait les siens, n'en avait
jamais livré le secret à son père; et elle n'avait pas plus connu
ceux de son père qu'elle ne connaîtrait ceux de son fils. Chacun
restait muré dans sa vie intérieure. Une étrange pudeur. On rougirait
moins d'étaler ses vices et ses appétits--(Raoul en faisait
parade)--que le tragique de l'âme.
Marc en avait sa part. Un enfant qui vit seul, sans frère et sans
compagnon, a du temps pour errer dans ces caves de la vie. Elles
étaient bien profondes et bien vastes, les caves des Rivière. La mère
et l'enfant auraient pu s'y rencontrer. Mais ils ne se voyaient pas; ils
passèrent l'un près de l'autre, plus d'une fois, en se croyant très
loin. Tous deux, les yeux bandés, Annette par le démon de passion qui
toujours la tenait, l'enfant par l'égoïsme naturel à son âge: tous
deux dans les ténèbres. Mais Marc n'était encore qu'à l'entrée du
caveau et il ne cherchait pas l'issue, en se heurtant aux murs, comme
Annette; il demeurait blotti sur une des premières marches, et il
rêvait l'avenir. Incapable de se l'expliquer, il se fabriquait la vie.
Il n'avait pas eu loin à aller pour trouver le redoutable mur, devant
lequel le moi épouvanté se cabre. La mort. Le mur se dressait de tous
les côtés. La maladie le côtoyait, comme un chemin de ceinture. On
eût cherché vainement un passage au travers. Le mur était massif et
n'avait pas une brèche. Personne n'avait eu besoin de dire à Marc que
le mur était là. Tout de suite, dans l'ombre, il avait renâclé,
comme un cheval, le crin hérissé. Il n'en parlait à personne.
Personne ne lui en parlait. Tout le monde était d'accord.
Annette, comme les jeunes femmes d'aujourd'hui, était une mauvaise
pédagogue, qui, lorsqu'elle était fille, avait beaucoup entendu parler
de pédagogie, en parlait volontiers, avec componction, attachait à la
façon d'élever les enfants beaucoup plus d'importance que les mères
d'autrefois qui y allaient à l'aveuglette;--mais, l'enfant venu, elle
se trouvait démunie devant les mille et une surprises de la vie,
incapable de prendre parti, faisant des théories qu'elle n'appliquait
pas, ou qu'elle abandonnait dès les premiers essais;--et finalement,
elle laissait tout aller, s'en remettant à l'instinct.
Le problème religieux était de ceux qui l'avaient préoccupée, sans
qu'elle fût arrivée à une solution pratique pour l'enfant. Ses amies
de jeunesse, dans la bourgeoisie riche et républicaine, étaient, pour
la plupart, élevées avec religion par leur mère, sans religion par
leur père; et elles ne sentaient même pas le heurt des deux
conceptions:--(les deux s'accordent dans le monde, comme bien d'autres
contradictoires, car aucun sentiment n'y a la troisième
dimension).--Elle-même était allée à l'église, comme au lycée;
elle avait pris sa première communion, comme son bachot,
consciencieusement, sans émotion. Les cérémonies où elle assistait
dans sa riche paroisse lui semblaient d'ordre mondain. Elle s'était
dégagée d'elles, en se dégageant du monde.
La société moderne--(et l'Église en est un des piliers)--a si bien
réussi à dénaturer en les affadissant les grandes forces humaines
qu'Annette, qui portait en elle plus de richesse de foi qu'il n'y en a
en un cent de dévotes, croyait qu'elle n'était pas religieuse: car
elle confondait la religion avec le moulin à prières et ces
cérémonies d'un exotisme désuet, luxe d'âme pour les riches, leurre
des yeux et du cœur consolant pour les pauvres, qui assure les
fondations de leur misère et de la société.
Depuis qu'elle avait cessé les pratiques religieuses, elle n'en avait
jamais senti le besoin. Elle ne s'apercevait pas que lorsqu'elle avait
ses fougueux élans de conscience, ses monologues passionnés, elle se
disait la messe.
Elle ne songea pas à donner à son fils ce dont elle se passait.
Peut-être même la question ne se fût pas posée pour elle,
si--(paradoxe!)--Sylvie ne l'eût posée. Sylvie, qui n'avait pas plus
de religion qu'un moineau de Paris, ne se serait pas crue mariée, sans
le concours de l'Église. Et elle trouvait indécent qu'Annette ne fît
pas baptiser son fils. Annette n'y pensait pas. Elle le fît pourtant,
afin que Sylvie fût marraine. Puis, elle n'y pensa plus; et les choses
en restèrent là, jusqu'à l'arrivée de Julien. Que Julien eût la foi
pratiquante ne la donnait pas à Annette, mais la lui rendait digne de
respect et ramena son attention sur le problème qu'elle avait
négligé: que devait-elle faire pour Marc? L'envoyer à l'église? lui
apprendre une religion à laquelle elle ne croyait pas? Elle le demanda
à Julien, qui fut scandalisé: il affirma avec énergie la nécessité
pour l'enfant d'être instruit des divines vérités.
--Mais si ce ne sont pas des vérités pour moi? Il faudra donc que je
mente, quand Marc m'interrogera?
--Non pas mentir, mais laisser croire, si c'est dans son intérêt.
--Non, il ne peut être dans son intérêt que je le trompe. Et quelle
autorité aurai-je, quand il le découvrira? Ne sera-t-il pas en droit
de me le reprocher? Il ne croira plus en moi. Et que sais-je si cette
foi apprise ne gênera pas plus tard son vrai développement?...
Ici, Julien s'assombrissait; et Annette se hâtait de changer de sujet.
Comment agir, pourtant? Elle n'allait pas, comme le lui conseillaient
des amis protestants, faire à son fils un cours de toutes les religions
et le laisser choisir quand il aurait seize ans!... Annette éclatait de
rire. Quelle étrange conception de la religion, comme d'une matière
d'examen!...
En fin de compte, Annette n'avait rien fait. Elle se promenait avec
Marc, entrait dans les églises, s'asseyait dans un coin, admirant avec
lui la forêt jaillissante de ces hauts troncs de pierre, les lueurs de
sous-bois qui filtraient des verrières, goûtant l'envol des voûtes,
la lointaine psalmodie, les nappes blanches de l'orgue. C'était un bain
de rêve et de recueillement...
Marc ne détestait pas d'être ainsi, la main dans la main de sa mère,
écoutant, chuchotant. C'était doux, c'était chaud, assez
voluptueux... Oui, mais à condition que ça ne durât pas trop
longtemps! Cette somnolence sentimentale l'ennuyait. Il avait besoin de
remuer et de penser des choses précises. Sa petite tête travaillait,
observait, remarquait, cette foule qui prie, sa mère qui ne priait pas.
Et, sans les exprimer, il faisait ses réflexions. Il questionnait
rarement, beaucoup moins que la plupart des enfants: car il avait un
fort amour-propre et craignait de dire des naïvetés.
Il demanda pourtant:
--Maman, qu'est-ce que c'est que Dieu?
Elle répondit:
--Mon chéri, je ne sais pas.
--Qu'est-ce que tu sais, alors?
Elle sourit, et le pressa contre elle:
--Je sais que je t'aime.
Oui, cela, c'était banal. Il le savait. Mais ce n'était pas la peine
de venir à l'église, pour cela!...
Il n'était pas très tendre et il n'avait aucun goût pour le vague de
l'âme, où «ces femmes» se complaisent. Annette, quand elle avait son
petit à côté d'elle, pas trop de préoccupations matérielles, une
heure de relâche gagnée au milieu des tâches qui la talonnaient,
était heureuse; et elle n'avait pas à chercher Dieu bien loin: il
était dans son cœur. Mais Marc eût trouvé que, dans son cœur, il y
avait lui, Marc, et que tout le reste était des bêtises. Il faut être
clair. Qu'est-ce que c'était que Dieu, au juste? L'homme là-bas,
devant l'autel, avec sa jupe de fille et sa carapace dorée? Le suisse
avec sa canne et ses mollets? Ces images peinturlurées,--une par
chapelle,--qui grimaçaient des sourires fondants, comme les dames
embrasseuses, qu'il n'aimait point?...
--Maman, allons-nous-en!
--Est-ce que ce n'est pas beau?
--Oui, c'est assez beau. Rentrons!
...Qu'est-ce que c'était que Dieu?... Il n'avait plus insisté pour le
demander à sa mère. Quand les grands avouent qu'ils ne savent pas une
chose, c'est qu'elle ne les intéresse pas... Il continua seul son
enquête sommaire. Des prières entendues, «_Notre Père qui êtes aux
cieux_»,--(une localisation qui excitait le scepticisme des plus
éveillés parmi ces gamins modernes, pour qui les cieux étaient en
train de devenir un nouveau champ de sport),--la Bible feuilletée,
comme les autres vieilles histoires, avec une curiosité
ennuyée,--quelques questions posées, quelques réponses happées,
de-ci de-là, d'un air négligent,--«Dieu, quelqu'un d'invisible, qui
avait créé le monde...»--On dit ça!... C'est trop loin. Et pas
clair. Il était comme sa mère: Dieu ne l'intéressait pas. Un roi de
plus ou de moins!...
Mais ce qui l'intéressait, c'était son existence à lui, et ce qui la
menaçait, et ce qu'il y avait après. De stupides entretiens devant
lui, chez Sylvie, avaient d'assez bonne heure éveillé son attention.
Le plaisir de petit frisson, qu'ont ces filles à parler d'accidents, de
morts subites, de maladies, d'enterrements, et de jacasser de plus
belle!... La mort les excitait. L'instinct animal du petit se
hérissait, à ce nom. Là-dessus, il eût bien voulu interroger sa
mère. Mais Annette, très saine, ne parlait jamais de la mort et ne
s'en préoccupait jamais, à cette époque de sa vie. Elle avait bien
autre chose à faire! Gagner la vie de son petit gars. Quand, du matin
au soir, il faut songer à l'en deçà, l'au-delà paraît un luxe. Il
ne devient l'essentiel que lorsque ceux qu'on aime ont passé de l'autre
côté. Son fils était ici. Au reste, si elle l'eût perdu, ni la vie
ni la mort n'aurait eu de prix pour elle. Elle était trop passionnée
pour se satisfaire d'un monde immatériel, d'un monde sans le corps
aimé!
Marc la voyait vigoureuse, intrépide, occupée, insoucieuse de ses
craintes; et il aurait eu honte de trahir sa faiblesse. Il lui fallait
donc s'aider seul. Ce n'était pas commode. Mais on peut croire que le
petit ne s'embarrassait pas de problèmes de pensée compliqués! Il
ramenait la question à ses dimensions propres. La mort, c'étaient les
autres qui disparaissaient. Qu'ils disparussent, c'était leur affaire!
Mais moi, est-ce que je puis disparaître?
Sylvie, une fois, dit devant lui:
--Hé quoi! nous mourrons tous!...
Il avait demandé:
--Et moi?
Elle rit:
--Oh! toi, tu as le temps!
--Combien?
--Jusqu'à ce que tu sois vieux.
Mais il savait très bien qu'on enterrait aussi des enfants. Et puis,
même vieux, il serait encore lui. Un jour, Marc mourrait... Il était
terrifié. Est-ce qu'il n'y avait pas un moyen d'échapper? Il devait se
trouver, quelque part, comme un clou dans un mur, une chose où
s'accrocher, une main qu'on saisit... Je ne veux pas disparaître...
Le besoin de cette main aurait pu, justement, le ramener comme tant
d'autres, à Dieu, la main tendue, que l'angoisse des hommes projette
dans la nuit. Mais que sa mère ne semblât point chercher cet appui,
suffisait à en écarter sa pensée. Même en critiquant Annette, il
subissait l'influence de son attitude. Qu'en dépit de ce qui
l'attendait, elle pût rester tranquille, ne le rassurait point, mais
l'obligeait à se tenir droit, comme elle. On a beau être un petit
garçon nerveux, chétif, un peu froussard, on n'est pas pour rien le
fils d'Annette. Puisqu'elle, une femme n'a pas peur, je ne dois pas
avoir peur.
Seulement, il ne lui était pas donné, comme à ces grands, de n'y pas
penser. La pensée vient et va, on ne peut pas l'empêcher, surtout la
nuit, quand on ne dort pas... Eh bien, alors, il fallait y penser et ne
pas avoir peur: «Comment est-on, quand on meurt?»...
Naturellement, il n'avait aucun moyen de le savoir. On lui avait
épargné tout spectacle funèbre. Quelques images de musée. Raidi dans
son petit lit, il tâtait les parois de son corps... Comment
voir?...--Une parole imprudente lui révéla, tout près, une fenêtre
qui s'ouvrait sur le gouffre qu'il brûlait de regarder.
Un jour d'été, il musardait à la fenêtre; il attrapait des mouches
et leur arrachait les ailes. Il trouvait amusant de les voir gigoter. Il
ne pensait pas leur faire mal; il leur faisait une farce. C'étaient des
jouets vivants, que ça ne coûtait rien de casser... Sa mère le
surprit dans cette occupation. Avec sa violence qu'elle ne savait pas
réprimer, elle le prit par les épaules et le secoua, en criant qu'il
était un dégoûtant petit lâche...
--Qu'est-ce que tu dirais, si on te cassait les bras? Tu ne sais donc
pas que ces bêtes souffrent comme toi?...
Il feignit de rire, mais il était saisi. Il n'y avait pas réfléchi.
Ces bêtes étaient comme lui!... Il ne s'apitoyait pas, il n'en avait
aucune envie. Mais il les regardait maintenant avec d'autres yeux,
inquiets, attentifs, hostiles... Un cheval tombé dans la rue... Un
chien écrasé qui crie... Il épiait... Le besoin de savoir était trop
fort, pour que la pitié s'éveillât...