entouraient. Léopold l'avait remarqué, avec une irritation qu'il
n'avait pu dissimuler à Sylvie. Le souvenir pénible qu'il gardait de
sa peu reluisante aventure avait laissé en lui un ressentiment
involontaire, qui ne devint pas moins vif, quelques mois après: au
contraire! Car il pouvait feindre avec lui qu'il en avait oublié les
motifs. Sylvie, déjà en éveil, fut frappée de ses allures bizarres:
elle l'observa, et elle ne douta plus: il était jaloux. Selon la
logique admirable du cœur, ce fut contre Annette qu'elle en eut: elle
la prit en grippe. Son état de santé expliquait, dans une certaine
mesure, ces réactions excessives. Mais le malheur est que leur
retentissement se prolonge au delà de l'état qui les a causées.
Sylvie accoucha, en octobre, d'une petite fille. Joie pour tous. Annette
se montra aussi passionnée pour l'enfant que s'il était le sien.
Sylvie n'avait aucun plaisir à le lui voir dans les mains; et son
hostilité, jusque-là comprimée, n'essaya plus de se voiler. Annette
qui, depuis quelques semaines, avait eu de sa sœur des mots blessants,
mais qui les attribuait au malaise passager, n'eut plus moyen de douter
de la désaffection de Sylvie. Elle se tut, évitant toute occasion de
la contrarier. Elle espérait un retour de l'ancienne tendresse.
Sylvie se rétablit. Les rapports entre les deux sœurs restaient
apparemment les mêmes; et un indifférent n'y eût rien trouvé de
changé. Mais Annette distinguait en Sylvie une froideur hostile, qui
lui faisait mal. Elle eût voulu lui prendre les mains, lui demander:
--Qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as contre moi? Ma chérie,
dis-le-moi!
Mais le regard de Sylvie la glaçait. Elle n'osait pas. Elle avait
l'intuition que Sylvie, si elle parlait, ce serait pour dire des choses
irréparables. Mieux valait se taire. Annette sentait chez sa sœur une
volonté d'injustice, contre laquelle on ne pouvait rien.
Un jour, Sylvie dit à Annette qu'elle voulait avoir un entretien avec
elle. Annette, le cœur battant, se demandait:
--Que va-t-elle me dire?
Sylvie ne dit rien qui pût offenser Annette, pas un mot de ses griefs.
Elle lui parla de mariage.
Annette, doucement, écarta le sujet. Mais Sylvie, insistant, proposait
un parti: un ami de Léopold, une sorte de courtier d'affaires,
vaguement journaliste, qui avait un certain chic, des manières d'homme
du monde, des ressources variées, (trop variées), qui vendait des
autos et de la publicité, servait d'intermédiaire entre des
industriels et la clientèle des cercles et des salons, et touchait des
commissions des deux côtés. Il fallait que Sylvie eût bien changé à
l'égard de sa sœur, pour lui offrir un tel choix; et Annette fut
sensible au manque d'affection que marquait cette méconnaissance
voulue. Elle arrêta d'un geste l'exposé de la candidature. Sylvie le
prit mal, demandant si Annette trouvait le parti au-dessous de ses
prétentions. Annette dit qu'elle ne prétendait à rien qu'à vivre
seule. Sylvie répliqua que c'est facile à dire; mais quand on veut
vivre seule, il faut d'abord le pouvoir.
--Est-ce que je ne le puis pas?
--Toi! je t'en défie bien!
--Tu es injuste. Je puis gagner ma vie!
--Avec le secours des autres!
Il y avait dans le ton, plus encore que dans les mots, une intention
blessante. Annette rougit, mais elle ne la releva pas; elle ne voulait
pas en venir à la brouille.
Dans les semaines suivantes, la mauvaise humeur de Sylvie s'afficha:
tous les prétextes lui étaient bons, le moindre désaccord dans la
conversation, un détail d'habillement, un retard d'Annette au dîner,
le bruit que faisait le petit Marc dans l'escalier. Plus de sorties
ensemble. Si l'on avait convenu d'une promenade pour le dimanche, elle
partait, sans prévenir, avec Léopold, prétextant l'inexactitude
d'Annette. Ou, au dernier moment, elle décommandait la réunion
projetée.
Annette voyait que sa présence était à charge. Elle parla timidement
de chercher un logement dans un autre quartier, moins éloigné de ses
leçons. Elle espérait qu'on allait se récrier, la prier de rester. On
fit semblant de ne pas avoir entendu.
Elle fut lâche, elle resta. Elle s'accrochait à cette affection,
qu'elle sentait lui échapper. Ce n'était pas seulement Sylvie qu'elle
ne voulait point quitter. Elle s'était attachée à la petite Odette.
Elle supporta plus d'un froissement pénible, sans paraître les
remarquer. Elle espaça ses visites.
C'était encore trop souvent pour Sylvie. Elle n'était certes pas
revenue à son état normal. Une jalousie maladive la travaillait. Une
fois qu'Annette innocemment jouait avec Odette, sans tenir compte d'un
sec avertissement, que Sylvie lui avait intimé de cesser, Sylvie se
leva irritée et lui arracha des bras la fillette. Et elle dit:
--Va-t'en!
Il y avait dans ses yeux une telle animosité qu'Annette, saisie, lui
dit:
--Enfin, qu'est-ce que je t'ai fait? Ne me regarde pas ainsi! je ne peux
pas le supporter. Tu veux que je m'en aille? Tu veux que je ne revienne
plus?
--Tu as fini par comprendre, dit Sylvie, méchamment.
Annette pâlit. Elle cria:
--Sylvie!
Avec une rage froide, Sylvie continua:
--Tu vis à mes dépens. C'est bien. C'est bien, mais c'est assez. Mon
mari et ma fille sont à moi. Bas les mains!
Annette, les lèvres blanches, répétait:
--Sylvie!... Sylvie!... d'un accent angoissé.
Puis soudain, elle aussi, un emportement la prit. Elle cria:
--Malheureuse! Tu ne me reverras jamais!
Elle courut à la porte, et partit.
Honteuse de sa violence, Sylvie affectait de ricaner:
--On la reverra, ce soir.
DEUXIÈME PARTIE
Annette sortit de l'appartement de Sylvie, avec la volonté de n'y plus
jamais rentrer. Elle pleurait. Elle brûlait de honte et de colère. Ces
deux natures passionnées ne pouvaient cesser de s'aimer, sans approcher
de la haine.
Impossible pour Annette de rester sous le même toit! Si elle en eût eu
les moyens, elle eût déménagé le lendemain. Heureusement pour elle,
il fallait se plier aux nécessités pratiques: donner congé, chercher
un nouvel appartement. Dans sa première fureur, elle eût plutôt mis
ses meubles au dépôt et campé à l'hôtel. Mais ce n'était pas le
moment de gaspiller son argent. Elle en avait fort peu mis de côté; ce
qu'elle gagnait était à mesure dépensé; même sans recourir à
l'aide de sa sœur, le sentiment d'y pouvoir faire appel, en cas de
besoin, lui donnait une sécurité qui la dispensait des soucis trop
criants d'avenir. Lorsqu'elle voulut établir maintenant le compte de ce
qu'il lui faudrait pour vivre, elle dut, à sa mortification,
reconnaître que, livrée à ses seules ressources, son travail actuel
n'eût pas suffi à son entretien. Les dépenses étaient allégées par
le voisinage des deux sœurs et la communauté d'une partie des repas.
Les habillements du petit étaient des cadeaux de Sylvie; et pour les
robes d'Annette, elle ne faisait payer que le prix de l'étoffe. Sans
parler des objets empruntés, de tout ce qui étant à l'une pouvait
servir aux deux, des menus présents, des promenades du dimanche, de ce
modeste superflu qui éclaire l'uniformité quotidienne. Et puis, le
crédit dont sa sœur jouissait dans le quartier faisait bénéficier
Annette d'une certaine latitude de payement. À présent, il fallait
calculer toutes les dépenses payées comptant. Les débuts seraient
rudes. Déménagement, arrhes, frais d'installation. Et la grosse
question: la surveillance de l'enfant. Question contradictoire: car il
faut gagner pour l'enfant; pour gagner, il faut sortir de chez soi; et
qui veillera sur l'enfant? Annette se rendait compte qu'elle ne serait
jamais venue à bout de telles difficultés, si elles s'étaient posées
plus tôt, quand Marc était tout petit. Comment faisaient les autres
femmes? Annette plaignait les malheureuses, et elle était humiliée.
Mettre l'enfant en pension? Il était maintenant d'âge à aller au
lycée. Mais elle se refusait à l'enfermer dans ces ménageries. Ce
qu'elle avait entendu dire des collèges anciens--(les choses se sont un
peu améliorées, depuis)--ce que son instinct flairait de cette
promiscuité physique et morale, lui faisait regarder comme un crime d'y
jeter son enfant. Elle voulait croire que le petit en eut souffert...
Qui sait? Peut-être qu'il en eût été bien aise, pour lui échapper,
à elle! Mais quelle mère peut imaginer qu'elle pèse à son enfant?...
Elle ne consentit même pas à le mettre en demi-pension. Elle se
donnait pour raison la santé délicate de Marc: il avait besoin d'une
nourriture spéciale; elle devait surveiller ses repas. Mais pour être
de retour à l'heure des repas, quand ses leçons l'obligeaient
quelquefois à courir à l'autre bout de Paris, c'étaient de grosses
fatigues. Aller, venir, toujours en mouvement. Et les leçons ne
suffisaient pas. Il se présentait toujours quelque dépense urgente,
sur quoi l'on ne comptait pas. Le petit grandissait beaucoup; et Annette
regrettait qu'il ne fût pas comme les petits haricots, qui ne
s'allongent jamais plus vite que leur pelure. Il fallait le vêtir.
Annette ne pouvait non plus se permettre de négliger sa toilette: à
défaut de sa fierté, son métier l'eût obligée. Elle devait donc
trouver des ressources nouvelles. De la copie en chambre, un travail
d'étrangère ou une traduction à revoir: (tâche ingrate, peu payée);
quelque secrétariat d'œuvre, un ou deux matins par semaine: (mal
rétribué aussi); mais le tout, mis ensemble, devenait suffisant.
Gagner par tous les moyens! Annette cumulait. Elle se fit détester des
concurrentes affamées, auxquelles elle se heurta de nouveau, dans sa
chasse au pain. Mais cette fois, tant pis! Plus de sentimentalité! Il
lui fallait passer. On ne se retournait pas pour ramasser ceux qui
étaient tombés. Elle avait bien parfois la vision au passage de
quelque figure crispée, qui la dévisageait avec des yeux hostiles,
quelque rivale évincée, à qui elle eût volontiers porté aide, en
d'autres jours. Tant pis! On n'a pas le temps. Il s'agissait d'arriver
la première. Elle savait maintenant où trouver le travail, et par le
plus court chemin. Ses diplômes, sa licence, lui assuraient une
supériorité. Et elle n'ignorait pas qu'elle en avait une autre: sa
cote personnelle, ses yeux, sa voix, sa mise, l'art de dompter les
clients. Entre elle et d'autres postulantes, on hésitait rarement. Les
sacrifiées ne le lui pardonnaient point.
Sa vie nouvelle s'ordonnait sur un plan d'une saine rigueur. Pas un vide
pour les pensées inutiles. Au jour le jour. Chaque jour était plein
comme une noix, plein et dur. Après le tremblement des premières
semaines, où elle ne savait pas si elle arriverait à vivre et faire
vivre son fils, elle s'habitua, se rassura, elle finit même par
éprouver un plaisir de la difficulté vaincue. Sans doute, aux rares
instants où la nécessité d'agir ne tenait plus son esprit tendu,
quand, le soir, elle posait sa tête sur l'oreiller, elle avait des
minutes, avant de s'endormir, où se pressaient les calculs, les
préoccupations de budget... Si elle tombait en route?... Malade?... Je
ne veux pas!... Paix, il faut dormir... Heureusement, elle était lasse;
le sommeil ne se faisait pas attendre. Et quand revenait le jour, il n'y
avait plus de place pour les «_si_» et les appréhensions. Plus da
place pour ce qui énerve, alanguit, dissout l'âme. La gêne et le
travail mettaient chaque chose à son rang. Ce qui est nécessaire. Et
ce qui est de luxe...
Ce qui est nécessaire: le pain quotidien. Ce qui est de luxe: les
problèmes du cœur... L'eût-elle imaginé! Ils lui paraissaient,
maintenant, secondaires... Bon pour ceux qui ont trop de temps! Elle
n'en avait ni trop, ni trop peu. Juste assez. Une pensée par action, et
pas une de plus. Alors, en pleine force, elle se sentait comme une
barque bien calée, qui est lancée sur les flots.
Elle était dans sa trente-troisième année; et rien n'avait encore
usé ses énergies. Elle s'apercevait que, non seulement elle n'avait
pas besoin de tutelle, mais qu'elle était plus forte, sans appui. La
dureté de vivre la revigorait. Et le premier bienfait fut de la
débarrasser de l'obsession de Julien, de la nostalgie de l'amour, qui,
sourde ou violente, empoisonnait toutes ses années passées. Elle
découvrait combien elle avait été affadie de rêves sentimentaux, de
douceur, de tendresse, de sensualité hypocrite: et d'y penser seulement
lui répugnait. Avoir affaire aux rudesses de la vie, subir son contact
blessant, devoir être dure soi-même,--c'est bon, c'est vivifiant.
Toute une partie d'elle-même, la meilleure peut-être, à coup sûr la
plus saine, renaissait.
Elle ne rêvait plus. Elle ne se tourmentait plus. Même plus de la
santé de son enfant. Quand il était souffrant, elle faisait ce qu'il y
avait à faire. Elle n'y pensait pas, avant. Elle n'y pensait plus,
indéfiniment, après. Elle était prête à tout, elle avait confiance.
Et c'était la meilleure médecine. En ces premières années de labeur
acharné, elle ne fut pas malade, un jour; et le petit ne lui causa
aucune vraie inquiétude.
Sa vie intellectuelle n'était pas moins réduite que sa vie
sentimentale. Elle n'avait presque plus le temps de lire. Elle aurait
dû en souffrir... Point! l'esprit y suppléait par ses propres
ressources. Il avait assez à faire de classer ses nouvelles
découvertes. Car, en ces premiers mois, elle découvrit beaucoup; elle
découvrit tout.--Pourtant, qu'y avait-il de changé? Le travail, elle
le connaissait: (elle croyait le connaître). Et cette ville, ces gens
étaient les mêmes, aujourd'hui qu'hier...
Mais du jour au lendemain, tout fut changé. De l'heure où elle
commença de chercher son pain, ce fut la vraie découverte. L'amour ne
l'avait pas été. Même pas la maternité. Elle les portait en elle. Et
sa vie n'en avait exprimé qu'une faible partie. Mais à peine eut-elle
passé dans le camp de la pauvreté, elle découvrit le monde.
Le monde est autre, selon qu'on le regarde d'en haut ou d'en bas.
Annette était maintenant dans la rue, entre les rangées de maisons qui
s'allongent: on voit l'asphalte, la boue, la menace des autos et le flot
des passants. On voit le ciel là-haut--(rarement lumineux)--là-haut,
quand on a le temps! L'entre-deux disparaît: tout ce qui faisait
l'objet de la vie d'avant, la société, les entretiens, les théâtres,
les livres, le luxe du plaisir et de l'intelligence. On sait bien qu'il
est là, on l'aimerait peut-être; mais autre chose à penser!...
Regarder à ses pieds, devant soi, se garer, aller vite... Tous ces
gens, comme ils courent!... D'en haut, on ne voyait que la flânerie de
la rivière; elle paraît calme, et l'on n'aperçoit pas la violence du
courant. La course, la course au pain...
Mille fois, Annette avait pensé à l'état où elle se trouvait
aujourd'hui, au monde du travail et de la gêne. Mais ce qu'elle pensait
alors ne ressemblait en rien à ce qu'elle pensait maintenant qu'elle en
faisait partie...
Hier, elle croyait à l'axiome démocratique des Droits de l'humanité; et
l'injustice lui semblait que la masse en pût être frustrée.--Aujourd'hui,
l'injustice,--(s'il était encore question de juste et d'injuste)--c'était
qu'il y eût des droits pour des privilégiés. Il n'y a pas de
Droits. L'homme n'a droit à rien. Rien ne lui appartient. Il
faut qu'il conquière chaque chose, à nouveau, chaque jour. C'est
la Loi: «_Tu gagneras ion pain, à la sueur de ton front._» Les
Droits sont une fourbe invention du combattant fourbu, pour
sanctionner le butin de sa victoire passée. Les Droits ne sont que
la force d'hier, qui thésaurise.--Mais le droit vivant, l'unique, c'est
le travail. La conquête de chaque jour... Quelle vision soudaine du
champ de bataille humain! Elle n'effrayait point Annette. La vaillante
admettait ce combat, comme une nécessité; et elle la trouvait juste,
parce qu'elle était «en forme», jeune et robuste. Si elle vainquait,
tant mieux! Si elle était vaincue, tant pis! (Elle ne serait pas
vaincue...) Elle n'avait pas renoncé à la pitié. Mais elle avait
renoncé à la faiblesse. Le premier des devoirs: «Ne sois pas
pusillanime!»
À la lumière nouvelle de cette loi du travail, tout s'éclairait pour
elle. Les anciennes croyances étaient mises à l'épreuve. Et une
nouvelle morale, sur les ruines de l'ancienne, s'élevait cimentée sur
cette base héroïque. Morale de la franchise, morale de la force, non
du pharisaïsme et de la débilité... Et, posant sous ce jour les
doutes qui la travaillaient, celui surtout qui lui tenait au plus
profond du cœur:--«Ai-je eu le droit à mon enfant?»--elle se
répondit:
--Oui, si je puis le faire vivre, si je sais en faire un homme. Si je le
puis, c'est bien. Si je ne puis pas, c'est mal. C'est la seule morale,
toute autre est hypocrite...
Cet arrêt inflexible redoubla sa vigueur et sa joie à lutter...
Elle méditait ainsi, le jour, tandis que dans Paris elle marchait,
allant d'une tâche à l'autre. La marche excitait sa pensée.
Maintenant que l'action quotidienne était méthodiquement réglée, le
rêve reprenait ses droits. Mais le rêve éveillé, clair, précis, le
rêve sans brouillard. Plus le temps lui était mesuré, plus il
profitait des moindres interstices; comme un lierre, il montait,
tapissant les murailles des jours. Annette confrontait à ses
conceptions élargies de la vraie morale humaine les expériences de sa
journée. Travail et pauvreté lui dessillaient les yeux. Elle perçait
d'un regard neuf le mensonge de la vie moderne, qu'elle n'avait pas
remarqué lorsqu'elle y était engluée. La monstrueuse inutilité de
cette vie--des neuf dixièmes de cette vie--particulièrement pour les
femmes... Manger, dormir, procréer... Oui, c'est le dixième utile.
Mais le reste?... Cette «civilisation?» Ce qu'on appelle:
«penser»?... L'homme--(_vulgus umbrarum_)--est-il vraiment fait pour
penser? Il veut se le persuader, il s'en est suggéré l'attitude, et il
s'y croit tenu, comme à des gestes consacrés. Mais il ne pense point.
Il ne pense point devant son journal, ni devant son bureau, devant la
roue qui tourne des actes quotidiens. La roue tourne avec lui, tourne à
vide. Pensent-elles, ces jeunes filles, qu'Annette est chargée
d'instruire? Qu'entendent-elles des mots qu'elles écoutent, lisent,
disent? À quoi se réduit leur vie? Quelques instincts énormes et
mornes, qui couvent dans la torpeur, sous des amas de fanfreluches.
Désir et jouir... La pensée est aussi une de leurs fanfreluches. Qui
trompe-t-on?--Soi... La robe de cette civilisation, son luxe, son art,
son mouvement et son bruit,--(ce bruit! un de ses masques, pour se faire
croire qu'elle court à un but! Quel but? Elle court, pour
s'étourdir...)--qu'y a-t-il là-dessous? Le vide. Ils s'en font gloire.
Ils se font gloire de leurs oripeaux, de leurs mots, de leurs grelots.
Comme ils sont rares, les hommes où se manifeste l'éclair de la
Nécessité!... Mais la Bête millénaire ne comprend rien à la voix de
ses dieux et de ses sages: ce n'est pour elle qu'un grelot de plus. Elle
ne sort pas du cercle du désir et de l'ennui... Oh! que la société
humaine, que l'Homme est une construction factice! Elle tient par
l'habitude. Elle croulera, d'un coup...
De tragiques pensées. Elles n'assombrissaient pas l'ardente Annette.
C'est le souffle intérieur qui fait joie ou tristesse, ce ne sont pas
les idées. Sous un ciel non troublé, une âme anémique périt de
mélancolie. Une âme vigoureuse, exposée aux rafales, s'enveloppe
allègrement des ombres comme du soleil. Elle sait bien qu'ils
alternent.--Annette rentrait parfois accablée de fatigue, et l'avenir
sans lumière. Elle se couchait, dormait; au milieu de la nuit, une
bouffonnerie de rêve l'éveillait en riant. Ou bien, le soir, elle
veillait, le front penché sur l'ouvrage; les doigts allaient leur
chemin; le cerveau allait le sien, et brusquement sur la route cueillait
une pensée burlesque: la voilà égayée! Elle doit faire attention à
ne pas rire trop haut, pour ne pas éveiller Marc. Elle dit: «Je suis
idiote!» en s'essuyant les yeux. Mais elle est allégée. Ces détentes
puériles, ces soudaines réactions: héritage salutaire, qui lui vient
de sa race. Quand le cœur est plein de nuages, la bise de la joie se
lève. Et les chasse.
Non, il n'était pas besoin de distractions, de livres! Annette avait
assez à lire en elle. Et le plus passionnant des livres: son fils.
Il était près de sa septième année. Il avait subi le changement de
milieu, bien plus aisément qu'on n'eût imaginé. Désagréable ou non,
c'était un changement. Lui-même alors muait, comme un petit
serpent.... Ingrate enfance! Toutes les gâteries de Sylvie et toutes
ses cajoleries--(elle était si certaine de son pouvoir sur lui!)--il
s'en passa parfaitement. Après quarante-huit heures, il n'y pensait
même plus.
Ce n'est jamais ce qu'on croit qui plaît ou déplaît à l'enfant. Marc
apprécia d'abord, dans sa vie nouvelle, le lycée, où sa mère
l'envoyait en le plaignant,--et les heures de solitude, où personne ne
pouvait s'occuper de lui.
Annette s'était installée dans un petit cinquième, sur la populeuse
rue Monge. Escalier raide, logement exigu, bruit au dehors; mais de
l'espace par-dessus les toits: ce lui était nécessaire; le bruit ne la
gênait pas: elle était Parisienne, habituée au mouvement, elle en
avait presque besoin; et elle rêvait d'autant mieux, en plein tohubohu.
Peut-être sa nature s'était-elle aussi transformée, avec la
maturité; la plénitude de vie physique et le travail régulier lui
avaient donné un aplomb, une solidité nerveuse, qu'elle n'avait pas
toujours connus et qui ne dureraient pas toujours.
Le logement se composait, sur la rue, de la chambre d'Annette, qui
servait de salon (le lit formait divan), de la petite chambre de Marc,
et d'un étroit réduit, en retrait d'angle, avançant entre deux rues.
De l'autre côté du couloir, obscur en plein midi, la salle à manger
sur la cour, et une cuisine où le fourneau et l'évier prenaient
presque toute la place.
Entre la chambre de la mère et celle de l'enfant, la porte restait
ouverte; et Marc était trop petit pour protester. Il se trouvait à cet
âge indécis qui flotte entre la première enfance asexuée et le
premier éveil incertain du petit homme. Il n'était plus dans l'une, et
pas encore dans l'autre. Il lui arrivait encore de courir de son lit
dans celui de sa mère, le matin du dimanche; et il se laissait, aux
grands jours, faire la toilette par elle, des pieds à la tête. À
d'autres jours, il avait des effarouchements pudibonds. Aussi, des
curiosités. Et surtout, des accès de cachotterie, qui ne voulait pas
être troublée. Il fermait sournoisement sa porte. Annette la rouvrait.
Il ne pouvait faire un mouvement, sans qu'elle l'entendît. C'était
assommant! Mais il pouvait aussi ne faire aucun mouvement. Alors, elle
l'oubliait, pendant un peu de temps. Pas longtemps!...
Heureusement, Annette n'était pas toujours là. Elle devait sortir.
Marc allait à son lycée, qui n'était pas éloigné. Annette l'y conduisait,
le matin, et, quand elle était libre,--(rarement)--l'après-midi. Mais
elle ne pouvait l'y reprendre, pour le ramener au logis: car c'était
l'heure de ses leçons. Il devait rentrer seul, et elle s'inquiétait.
Elle avait tâché de s'entendre avec une famille voisine, pour que
la domestique, en ramenant l'autre enfant, prît Marc. Mais cela ne
faisait pas l'affaire de Marc; et il filait, avant. Alors, fier
et craintif, il revenait seul, et seul il s'enfermait dans l'appartement.
Jusqu'au retour de sa mère, il avait de bons moments! Annette
le grondait de son indépendance. Mais elle n'était pas trop
fâchée--(elle ne s'avouait pas ce mauvais sentiment)--qu'il se
passât de camarade. Elle se méfiait des camarades. Elle ne voulait
pas qu'on pût lui gâter son fils... _Son_ fils! Elle est donc
bien sûre qu'il est à elle? Certes, elle fait effort pour comprimer
son amour égoïste. Ce n'est plus, comme au temps où il était
tout petit, le besoin aveugle et glouton d'absorber le petit
être dans sa passion. Elle voit en lui maintenant une personnalité.
Mais cette personnalité, elle se persuade qu'elle en a la clef,
qu'elle sait mieux que lui ses lois et son bonheur; elle veut
la sculpter à l'image de son Dieu caché. Comme la plupart des mères,
se jugeant incapable de créer par elle seule ce qu'elle veut, elle
rêve de le créer par celui qu'elle a fait de son sang: (le rêve
éternel, éternellement déçu, de Wotan!.)