Julien et Annette se revirent, un matin, dans le grand hall vitré, au

premier étage de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il y avait près

de dix ans qu'ils ne s'étaient rencontrés; et Julien, sagement, avait

écarté de sa pensée l'image, qui ressurgit, ce jour-là, devant lui.

Il levait les yeux de son livre. De l'autre côté de la table, à

quelques pas, il l'aperçut, lisant. Sur ses beaux cheveux châtains,

une toque de fourrure; son manteau rejeté par-dessus ses

épaules:--(c'était encore l'hiver, les approches de Pâques; et le

hall, où s'infiltrait par les grandes fenêtres l'air glacé de la

place, ne se réchauffait pas; Julien avait gardé son col de pardessus

relevé; mais, elle, le cou dégagé, ne sentait pas le froid).--Un

coude sur la table, et la joue appuyée sur le revers de sa main, elle

avait l'attitude familière qu'il lui avait vue jadis, le front penché

en avant, les blonds sourcils froncés, et les yeux qui couraient sur la

page, tandis qu'elle mordillait le bout de son crayon. Il retrouva

l'émotion de ses vingt ans. Mais l'idée ne lui serait pas venue de se

lever, pour lui parler.

Quelque ardeur qu'elle mît à lire, comme elle en mettait à tout,

l'esprit d'Annette chassait toujours plus d'une seule pensée. Les

idées qu'elle était venue chercher dans un livre et qui vraiment

l'attachaient, se présentaient rarement sans un cortège d'images, qui

n'avaient avec elles pas grand'chose de commun. Elle les reléguait

dehors; mais, de moment en moment, les images indiscrètes revenaient

frapper à la porte. La femme la plus intellectuelle ne s'oublie jamais

complètement dans ce qu'elle lit: le flot intérieur est trop fort.

Annette interrompait sa lecture, pour ouvrir un instant l'écluse.

Et comme elle s'arrêtait ainsi, promenant autour d'elle son regard un

peu trouble, son regard rencontra celui de Julien, qui la contemplait.

L'image de Julien lui sembla faire partie encore de celles qui se

promenaient en elle. Puis, sur-le-champ réveillée,--comme lorsque, le

matin, sur l'oreiller, elle se retrouvait d'un bond au milieu de la

vie,--elle se leva, joyeuse, et, par-dessus la table, elle lui tendit la

main.

Julien, confus, vint s'asseoir gauchement auprès d'elle. Ils se mirent

à causer. Julien ne causait guère. Il était étourdi d'un bonheur

aussi inattendu. Annette faisait tous les frais. Elle avait de la joie:

un heureux passé reparaissait. Julien y jouait un rôle fort effacé;

il était un anneau banal de la chaîne; la farandole se déroulait,

Julien était déjà loin... Mais il croyait se voir toujours dans les

yeux riants d'Annette; et, troublé, il ne savait trop ce qu'il

répondait. Il s'appliquait, (le maladroit!) à cacher l'admiration

qu'elle lui causait. Il la retrouvait belle, plus belle encore, mais

plus proche, plus humaine,--quelque chose de nouveau... Quoi? Il ne

savait rien d'elle; il en était resté, de six ans en arrière, à la

mort du père d'Annette; il n'avait rien appris, il vivait à l'écart,

les potins de Paris ne l'allaient pas chercher... Il demanda si Annette

habitait toujours à Boulogne.

--Comment! vous ne savez pas? Il y a beau temps que j'ai déguerpi...

Oui, on m'a mise dehors...

Il ne comprenait pas. Elle expliqua, en courant, d'un air allègre,

qu'elle était ruinée par sa faute, son indifférence aux affaires...

--C'est bien fait! ajouta-t-elle.

Et elle parla d'autre chose. Pas un mot sur sa vie. Non qu'elle voulût

cacher; mais cela ne regardait pas les autres. Si Julien eût insisté

pourtant, posé quelque question, elle eût répondu l'exacte vérité.

Mais il ne demanda rien, il n'aurait pas osé; et il avait la tête

perdue dans cette unique pensée: elle était pauvre, pauvre comme

lui... Déjà, le vent brûlant de l'espérance était entré.

Pour déguiser son émotion, il se pencha, avec une camaraderie bourrue,

sur la brochure qu'elle venait de quitter:

--Qu'est-ce que vous lisez là?

Il feuilleta. Une revue de sciences. Il y en avait une liasse.

--Oui, dit Annette, je tâche de me remettre au courant. Ce n'est pas

facile. J'ai perdu pied depuis cinq ans; il me faut gagner ma vie,

donner des leçons, je n'ai pas le temps. Je profite de Pâques, plus de

leçons, je chôme. J'essaie de réparer le temps perdu, je fais les

bouchées doubles, vous voyez!--(elle montra les revues ouvertes qui

l'entouraient)--je voudrais tout avaler. Mais c'est trop, je n'arrive

pas, j'ai tout à réapprendre; il y a quantité de choses qui se sont

passées, depuis que je n'étais plus là; on fait des allusions à des

travaux que je ne connais pas... Dieu! comme on marche vite!... Mais je

les rattraperai! Je le jure, je ne veux pas rester en arrière, sur le

chemin, comme une éclopée. Il y a de belles choses à voir, là-bas.

Je veux les voir...

Julien buvait ses paroles. De tout ce qu'elle disait, il retenait ceci:

elle gagnait sa vie, avec peine; et elle riait... Elle montait dans son

admiration, à des hauteurs que l'ancienne Annette n'avait jamais

atteintes. Et elle l'y entraînait. Car cette joie, qu'il n'avait pas,

elle la lui apportait.

Ils sortirent ensemble. Julien était fier de se trouver en compagnie de

cette belle femme; et il n'en revenait pas qu'elle se souvînt si bien

de lui. Au temps jadis, à peine si elle paraissait remarquer son

existence. Et voici qu'elle lui rappelait de petits faits oubliés, qui

le concernaient! Elle s'informa de la mère de Julien. Il en fut si

touché que sa gêne se fondit; à son tour, il commença à se

raconter; mais il n'allait pas vite, les mots étaient gelés. Annette

l'écoutait, gentiment ironique; et elle avait envie de lui souffler. Il

était encore au début, et l'assurance lui venait, lorsqu'elle lui

tendit la main, pour le quitter. Il eut juste le temps de lui demander

si elle retournerait à la bibliothèque, et la joie de lui entendre

dire: «Demain».

Julien rentra chez lui, confondu. Il était honteux de lui; mais demain,

il réparerait. Il ne voulait aujourd'hui songer qu'au miracle de cette

amitié. De son côté, Annette, qui s'enlisait dans le milieu de

Sylvie, avait plaisir à retrouver un camarade de ses années

intellectuelles. Ce n'était pas qu'il fût très vivant,--non,

vraiment!--mais sérieux, sympathique, brave garçon... Quel glaçon!...

Elle n'eut pas lieu le lendemain, de changer d'opinion. Julien ne

dégelait que seul, à la maison. Dès qu'il revit Annette, la glace

aussitôt reprit. Il en fut consterné. Il avait préparé beaucoup de

choses à dire--(il préparait, comme un cours, une

conversation):--devant les yeux d'Annette, il n'en resta plus rien. Du

récit intérieur, trop de fois réchauffé, un extrait insipide... Il

s'ennuyait lui-même, à se l'entendre ânonner. Il ne reprenait son

aplomb que sur le terrain des sciences, quand il ne s'agissait pas de

lui. Là, il était précis, clair, et même il s'animait. Annette n'en

demandait pas plus. Avide de s'instruire, elle le pressait de questions,

qui amusaient Julien par leur intelligence, prompte à imaginer,

devinant faux souvent, mais--(il suffisait d'un mot)--se retrouvant au

point juste où on voulait l'amener... Il aimait ce visage attentif,

dont les yeux plongeaient en lui pour atteindre plus vite sa pensée, et

soudain rayonnaient... Elle avait compris! La joie de la pensée

partagée, de ce soleil invisible et de l'immense perspective

qu'illumine sa clarté, la joie de s'en aller ensemble, à la

découverte, par les chemins nouveaux où il était son guide! C'était

délicieux de causer ainsi, dans le recueillement de cette halle aux

livres, cette église de l'esprit!

Délicieux pour lui, mais non pour les voisins! Car il causait tout

haut; il avait oublié qu'il existât des voisins. Annette le fit taire

en souriant, et se leva pour partir. Il la suivit. Mais n'ayant plus

devant lui sa table et ses livres, il redevint dans la rue le même

impotent qu'Annette avait vu la veille. Elle essaya de le faire parler

de lui; peine perdue! Et il ne pouvait se décider à la quitter; il

voulait la reconduire, jusqu'à la porte de sa maison: avec cela,

guindé, crispé, brusque, par gaucherie; par moments, sans le vouloir,

même pas très poli... Il était assommant! Annette, un peu agacée,

pensait:

--Où diable pourrai-je le semer?

Julien aperçut, au coin de la bouche qui se taisait, le pli moqueur. Il

s'arrêta brusquement, et dit, d'un ton navré:

--Oh! pardon, je vous ennuie!... Si, je le sais, je le sais! Je suis si

ennuyeux!... Je ne sais pas parler. Je suis déshabitué. Je vis seul.

Ma mère est bonne, très bonne; mais je ne puis lui parler de mes

pensées. Beaucoup l'inquiéteraient; elle ne les comprendrait pas... Et

je n'ai jamais su trouver personne qui s'y intéressât... Je ne le

demande point... Vous avez été bonne de m'écouter avec indulgence. Je

me suis laissé aller à vouloir vous raconter... Mais ce n'est pas

possible. On ne peut pas raconter, on doit garder pour soi... Ce n'a pas

d'intérêt, et ce n'est pas viril... Vivre et se taire... Je vous

demande pardon de vous avoir ennuyée.

Annette fut touchée. Il y avait dans ces paroles une réelle émotion;

ce mélange de modestie et de triste fierté la frappa; elle sentit sous

la gaine de froideur beaucoup de déceptions et de tendresse blessée.

Dans un de ces élans du cœur, auxquels elle ne résistait pas, elle se

prit pour Julien d'une affectueuse pitié. Elle dit avec chaleur:

--Non, non, ne regrettez rien! Je vous remercie, vous avez bien fait de

parler... (Elle corrigea, avec une pointe moqueuse, qui, cette fois,

n'avait rien de cuisant)... d'essayer de parler... Oui... ce n'est pas

facile, vous n'êtes pas habitué... Eh bien, cela me fait plaisir que

vous ne soyez pas habitué!... Assez d'autres le sont!... Mais il n'est

pas défendu d'espérer que moi, je vous habituerai... Voulez-vous?

Puisque vous n'avez personne avec qui causer!...

Julien était trop ému pour répondre; mais son regard exprimait une

reconnaissance, encore effarouchée. Bien que l'heure de rentrer fût

passée, Annette revint sur ses pas, afin de se promener encore quelques

minutes ensemble; et elle lui parlait, en bonne camarade maternelle, sur

un ton simple et cordial, qui lui était une main fraîche sur son front

endolori. Oui, il était meurtri, ce grand garçon; avec son air bourru,

il avait besoin d'être manié très doucement... Maintenant, il

reprenait vie... Tout de même, il fallait rentrer!... Annette lui

proposa de se revoir, de temps en temps. Et ils s'avouèrent que, pour

le travail qu'ils avaient fait à la bibliothèque, ils auraient aussi

bien pu le faire au Luxembourg, ou...

--Ou... Pourquoi pas chez moi?

Et Annette, l'invitant pour un des prochains dimanches, s'éclipsa sans

attendre la réponse...

Ah! qu'il eût bien parlé, maintenant qu'elle n'était plus là!... Il

repassa toute la scène; il savourait la bonté d'Annette. Et comme cet

homme, pondéré dans l'exercice de son intelligence, était incapable

de garder la mesure dans les choses du cœur, il glissa sans transition

de la pensée que son sentiment était destiné à rester sans retour,

à celle que, peut-être...

Annette n'avait pas le moindre soupçon de ce qui se passait en Julien.

Le physique ingrat de son nouveau compagnon la garantissait si bien

contre l'amour que, d'une façon comique, elle pensait qu'il en devait

garantir aussi Julien. Elle l'estimait. Elle le plaignait. D'être

plaint, le rendait sympathique. C'était agréable de se dire qu'elle

pouvait lui faire du bien; et il lui en devenait plus sympathique. Mais

elle n'aurait pas eu l'idée de se méfier de lui, et moins encore

d'elle.

Elle avait oublié son invitation, quand, le dimanche suivant, il vint

la lui rappeler; et le joyeux étonnement qu'elle lui témoigna n'était

pas joué. Mais Julien qui, depuis une semaine, ne songeait qu'à cette

heure, ne vit pas l'étonnement et vit seulement la joie; la sienne s'en

accrut. Le temps était très mauvais. Annette ne pensait pas à sortir,

de l'après-midi. Comme elle n'attendait personne, elle était en

négligé, l'appartement aussi. Le petit avait passé par là. On a

beau, comme Annette, avoir le goût de l'ordre: les enfants se chargent

de vous y faire renoncer, comme à tant de beaux projets qu'on a formés

sans eux. Mais Julien, ramenant tout à lui, vit dans «ce beau

désordre»--non certes «un effet de l'art»,--mais une marque de

l'intimité qu'on voulait lui accorder. Il arrivait, le cœur battant,

mais décidé, cette fois, à se montrer sous un jour avantageux; il

jouait l'assurance. Cela ne lui seyait guère. Et Annette, vexée

d'être surprise en ce fouillis, en voulut à l'intrus de son manque de

façons. Elle se fit aussitôt froide; et en un instant, la superbe dé

Julien fut brisée. Ils restaient là maintenant, aussi raides l'un que

l'autre, l'un n'osant plus parler, l'autre attendant, d'un air de

hauteur malicieuse...

--Si tu crois, mon bonhomme, qu'aujourd'hui, je vais t'aider!...

Et puis, elle saisit le comique de la situation, elle vit du coin de

l'œil la mine piteuse du conquérant, et elle rit tout haut. Subitement

détendue, elle reprit le ton de camaraderie. Julien n'y comprit rien;

interloqué, mais soulagé, il revint, lui aussi, au naturel; et une

conversation amicale enfin s'engagea.

Annette lui parlait de sa vie de travail; et ils se confessèrent l'un

à l'autre qu'ils n'étaient guère faits pour leur métier. Julien se

fût passionné pour la science qu'il enseignait; mais...

--...Ils ne peuvent pas suivre! Ils sont là qui vous fixent, avec des

yeux mornes, clignotant de sommeil; à peine deux ou trois, dans le

regard de qui on voit passer une lueur; le reste, une lourde masse

d'ennui, qu'en suant sang et eau, on arrive (pas toujours) à remuer, un

moment, et qui retombe dans l'étang. Allez l'y repêcher! Un métier de

puisatier!... Aussi, ce n'est pas leur faute, à ces malheureux gosses!

Ils sont, comme nous, victimes de la manie démocratique, qui prétend

que tous les esprits absorbent également la même somme de

connaissances, et cela, avant l'âge normal, où ils pourraient

commencer à comprendre! Ensuite, il y a les examens, ces concours

agricoles, où l'on pèse nos produits, gavés d'une mixture de mots

estropiés et de notions informes, que la plupart se hâtent de

dégorger immédiatement après, et qui les dégoûte d'apprendre, pour

le reste de leur vie.

--Moi, dit Annette, en riant, j'aime bien les enfants, oui, même les

plus ingrats, il n'y en a pas un qui me soit indifférent. Je voudrais

les avoir tous, je voudrais tous les étreindre... Mais il faut se

borner! N'est-ce pas? C'est assez d'un...

(Elle montrait la chambre en désordre, mais il ne comprit pas et sourit

bêtement.)

--...Dommage! Quand j'en vois un qui me plaît, je voudrais le voler. Et

ils me plaisent tous. Il y a même chez les plus laids quelque chose de

frais, un espoir infini... Mais qu'est-ce que je puis en faire! Et

qu'est-ce qu'on m'en fait? Je les vois en courant. On me les confie, une

heure. Et puis, je cours à d'autres. Et mes petites, elles aussi, elles

courent de main en main. Ce qu'une main a fait, une autre le défait. Il

ne reste plus rien. Des petites âmes sans forme, des petites formes

sans âme, qui dansent le boston ou bien le pas de quatre. On court.

Tout le monde court. Cette vie est un champ de courses. Jamais aucun

arrêt. Ils meurent, ils sont des morts, ah! les malheureux, qui jamais

ne s'accordent un jour de recueillement! Et ils ne l'accordent pas plus

à nous qui le voudrions...

Julien la comprenait! Ce n'était pas à lui qu'il était besoin

d'apprendre le prix de la retraite et l'horreur du tumulte. Et leur

entente s'accrut, lorsque Annette dit qu'heureusement on avait encore,

au milieu de l'inondation, quelques îlots où se réfugier, les beaux

livres des poètes, et surtout la musique. Les poètes avaient pour

Julien peu d'attrait; leur langue lui échappait; il avait pour elle

cette méfiance bizarre, commune à beaucoup d'esprits qui aiment la

pensée, qui souvent ont leur poésie à eux, mais qui ne perçoivent

pas les vibrations profondes de la musique des mots. L'autre musique, en

revanche, le langage des sons, leur est plus accessible. Julien

l'aimait. Malheureusement, le temps et les moyens lui manquaient d'en

aller entendre.

--Ils me manquent aussi, dit Annette. J'y vais pourtant.

Julien n'avait pas cette vitalité. Après sa journée de travail, il

restait seul chez lui, enfermé. Et il ne savait pas jouer.--Il vit un

piano dans la chambre.

--Vous jouez?

--Ah! ce n'est pas commode! dit Annette en riant, il ne me le permet

pas!

Julien demandait, surpris, vaguement inquiet, qui pouvait bien

l'empêcher. Annette, l'oreille aux aguets, écoutait de petits pieds

qui tapaient en montant les marches de l'escalier. Elle courut leur

ouvrir:

--Tenez, le voilà, le monstre!

Elle ramena Marc, qui revenait de chez sa tante.

Julien ne comprenait toujours pas.

--Mon petit garçon... Marc, veux-tu dire bonjour!

Julien fut atterré. Annette ne songeait même pas qu'il pût s'en

étonner. Elle continua gaiement, en retenant Marc, qui voulait

s'échapper:

--Vous voyez, je n'ai tout de même pas perdu mon temps.

Julien n'eut pas l'esprit de répondre; son attention était occupée à

déguiser son trouble. Il esquissa un sourire assez niais. Marc avait

réussi à glisser des mains de sa mère, sans avoir dit bonjour,--(il

trouvait ridicule cette cérémonie, et il l'esquivait, laissant sa

mère parler, «parler pour ne rien dire», sachant bien que, l'instant

d'après, elle aurait oublié, pour parler d'autre chose... «les femmes

n'ont aucune suite...»)--À quatre pas de Julien, dans les plis d'un

rideau, dont il tortillait l'embrasse, Marc dévisageait l'étranger,

avec des yeux sévères; et il avait très vite, à sa façon d'enfant,

(qui n'était pas si fausse), jugé la situation. Décision sans appel:

il n'aimait pas Julien. L'affaire était tranchée.

Julien, dont ce regard d'enfant accroissait l'embarras, essayait de

reprendre le fil de l'entretien, tout en suivant le fil de ses propres

pensées. Mais il ne parvenait ainsi qu'à les embrouiller ensemble. Il

se rassurait pourtant. Faiblement. L'assurance d'Annette ne lui

permettait pas de douter qu'elle ne fût mariée: c'était hors de

question. Mais le mari, où était-il? Vivant ou mort? Annette n'était

pas en deuil... Non, il ne se rassurait pas... Qu'était-il devenu, cet

homme? Julien n'osait le demander directement. Après bien des détours,

il se risqua enfin (il se crut très habile) à glisser négligemment:

--Il y a longtemps que vous êtes seule?

Annette dit:

--D'abord, je ne suis pas seule, en montrant son enfant.

Il n'en sut rien de plus. Mais, puisqu'elle admettait ainsi,

implicitement, qu'elle était seule (avec l'enfant), et qu'elle le

prenait gaiement, c'était que son deuil était loin, très loin, et

qu'on n'y pensait plus. La logique intéressée de Julien conclut

victorieusement:

--«Monsieur Malbrough est mort...»

Bon voyage au mari! Il n'était plus inquiétant. Julien jeta dessus

encore une pelletée, et se tournant vers l'enfant, il lui grimaça un

sourire. Marc lui devenait sympathique.

Mais il ne le devenait pas à Marc. Il était plus familier avec la

constitution des corps atomiques qu'avec celle d'un esprit d'enfant.

Marc sentit parfaitement que cette démonstration d'amabilité n'était

pas naturelle; et le résultat fut qu'il tourna le dos, grognant:

--Je lui défends de me rire au nez!

Annette, qui s'amusait des efforts inutiles de Julien pour amadouer

l'enfant, crut devoir réparer l'accueil malgracieux de Marc. Elle

questionna Julien sur sa vie solitaire, avec un intérêt un peu

distrait d'abord, mais qui cessa bientôt de l'être. Julien, plus sûr

de lui, toujours, quand il était assis dans le clair-obscur d'une

chambre, se raconta, cette fois, ingénument. Il était simple; il ne

posait jamais,--presque jamais,--malgré son désir de plaire. En sa

sincérité, il montrait une candeur qu'on n'est pas accoutumé de

rencontrer à Paris, chez un homme de son âge. Il avait, en touchant

aux sujets qui lui étaient chers, une délicatesse qui voilait son

émotion contenue. À ces moments d'abandon où, dans le silence

affectueux d'Annette qui l'encourageait, sa vraie nature intime

paraissait affleurer, un reflet de beauté morale animait son visage.

Annette le regardait, attentive; et ce n'était déjà plus l'aimable

indifférence qu'elle ressentait pour lui.

Ils se virent, dès lors, régulièrement le dimanche, et un peu plus

souvent dans les semaines, où ils avaient congé. Julien prenait le

prétexte des livres qu'il prêtait; il fallait bien qu'il y joignît

quelques explications, pour qu'Annette eût moins de peine à

comprendre. Il apportait à Marc des cadeaux assez chers, mal choisis,

dont le petit ennemi ne lui avait aucune gratitude: car il les trouvait

enfantins et au-dessous de sa dignité. Mais rien ne pouvait ébranler

la bonne volonté de Julien, fermement décidé à ne pas voir ce qui le

gênait. Comme tous les esprits solitaires qui se méfient du

monde,--dès l'instant qu'ils renoncent à la méfiance en faveur d'un

élu, ils ne savent plus discerner, ils ne veulent plus: ils sont

livrés. L'esprit de Julien, ingénieux à se duper, arrangeait à sa

satisfaction les souvenirs qu'il rapportait de chacune de ses visites,

tout ce qu'Annette avait dit, et tout ce qui l'environnait. (Lui-même,

sans y penser, s'embellissait, par ricochet!) Les inattentions

d'Annette, ses réponses distraites, jusqu'aux silences d'ennui que

parfois il lui causait, tout la lui rendait plus belle et plus

touchante. Et comme, à chaque fois, il découvrait pourtant de petits

traits nouveaux, qui ne s'accordaient pas avec le portrait qu'il

s'était fait, il refaisait le portrait, il le refit dix fois; et

quoique le portrait changeât et ne ressemblât presque plus à celui du

début, Julien ne douta jamais qu'il ne lui restât fidèle: il était

prêt à changer son idéal d'amour, autant de fois que l'objet aimé

changerait.

Annette avait saisi l'amour qu'il avait pour elle. Elle en fut amusée

d'abord, puis touchée, re connaissante un peu, beaucoup, malgré

tout,--( «Le moins beau garçon du monde ne peut donner que ce qu'il

a... Merci, mon bon Julien!...»)--puis, un peu troublée. Elle se dit

honnêtement qu'elle ne devait pas le laisser s'engager sur cette

pente... Mais ça lui faisait tant de plaisir, à ce garçon! Et à

elle, ça ne faisait point de peine... Annette était sensible à

l'affection; elle l'était aux douces cajoleries, aux flatteries de la

tendresse. Trop, peut-être. Elle l'avouait. L'amour, l'admiration

qu'elle lisait dans les yeux lui étaient une caresse, qu'elle aimait à

renouveler... Oui, elle en convenait, ce n'est peut-être pas très

bien. Mais c'est si naturel! Il lui fallait faire un petit effort pour

s'en priver. Elle le fit. Mais elle n'eut pas de chance: tout ce qu'elle

dit pour écarter Julien--(dit-elle tout, vraiment?)--l'attira

davantage... C'est Une fatalité! Il faut se résigner à la

fatalité... Elle riait de soi, tandis que Julien, inquiet, se demandait

si ce n'était pas de lui...

--«Hypocrite! hypocrite! Est-ce que tu n'as pas honte?...»

Elle n'avait pas honte. Peut-on résister au plaisir d'un cœur qui vous

est tout livré? Cela éclaire vos journées. Et quel tort cela fait-il?

Quel danger? Du moment qu'on est tranquille, maître de soi, et qu'on ne

veut que le bien, le bien de l'autre!

L'âme enchantée II: L'été · 第 7 / 24 段