pourrait le mieux répondre à ses desseins. Elle fit posément son
choix; et le choix fait, elle décida d'épouser. L'amour viendrait
après. Il aurait aussi sa place: Sylvie n'eût pas épousé un homme
qu'elle n'eût pu aimer. Mais l'amour faisait l'appoint. Les affaires,
en premier.
L'objet du choix se nommait Selve (Léopold); et du premier coup d'œil,
la petite patronne avait décidé le titre, le nom-fanal de la nouvelle
maison:--_Selve et Sylvie._--Mais bien que le nom ne soit jamais, pour
une femme, de médiocre importance, Sylvie n'était pas si folle que de
se contenter d'un nom; et Selve (Léopold) était un parti sérieux.
Plus très jeune, trente-cinq ans bien marqués, assez bel homme, comme
on dit en style populaire,--ce qui veut dire, en somme: assez laid, mais
solidement bâti,--d'un blond roux, le teint fleuri, il était premier
coupeur chez un grand tailleur, habile dans son métier, gagnant bien,
rangé, pas noceur: Sylvie avait pris ses informations; l'affaire était
conclue... Dans la tête de Sylvie. Elle n'avait pas consulté Selve.
Mais l'assentiment de l'élu était le cadet de ses soucis. Elle se
chargeait de l'obtenir.
Selve ne l'eût point cherchée. Ami de son bien-être et de ses
habitudes, bon homme, point ambitieux, et assez égoïste, il était
résolu à rester célibataire, et il ne songeait pas à quitter sa
place secondaire, mais lucrative et sans responsabilité, chez un patron
qui savait son prix. Sylvie eut bientôt fait de bouleverser ses projets
et sa tranquillité. Elle le rencontra--elle se fit rencontrer--à une
exposition d'automne, où elle était venue, comme lui, pour étudier
les modes qu'ils contribuaient à lancer. Elle était entourée, et,
sans prêter attention à Selve, elle commença par distribuer ses
sourires et ses malicieuses reparties à trois ou quatre jeunes hommes
très épris. Puis, après qu'il eut amèrement dégusté cette grâce
et cet esprit qui n'étaient pas pour lui, il s'aperçut brusquement
qu'il était devenu l'objet de ses faveurs: elle ne parlait plus qu'à
son adresse; les autres ne comptaient plus. Il fut d'autant plus touché
de ce revirement soudain qu'il l'attribua à son mérite personnel. De
ce coup, il fut pris. Adieu ses résolutions!
À quelque temps de là, Sylvie pria Annette de lui tenir compagnie, le
soir, après dîner, à l'heure où il n'y avait personne à l'atelier.
--Je t'ai demandé de venir, dit-elle, parce que j'attends quelqu'un.
Annette s'étonna:
--Eh! qu'as-tu besoin de moi? Ne peux-tu le recevoir seule?
Sylvie, gravement, dit:
--Je trouve que c'est plus convenable.
--Voilà un accès de convenances qui a mis le temps
à venir!
--Mieux vaut tard que jamais, dit Sylvie, pince-sans-rire.
--Tu me contes des balivernes. À d'autres!
Sylvie dit:
--Justement.
Annette la menaça du doigt:
--C'est à d'autres que tu en as? Eh bien, qui est cet autre?
--Le voilà.
Selve (Léopold) sonna. Il parut dépité de ne pas trouver Sylvie
seule; mais il fit bonne figure, en homme bien élevé. Il n'était pas
facile de se montrer à son avantage, seul en face de deux jeunes
commères, passablement inquiétantes, et qui étaient d'entente. Il se
sentait guetté par ces deux paires d'yeux. Après quelques galanteries
un peu lourdes, dont Annette, par politesse, eut son lot, il parla des
affaires, du métier, de sa vie occupée. Annette, charitablement, lui
posait des questions, d'un air intéressé. Il devint plus confiant, et
conta les difficultés de sa carrière, ses déboires, ses succès; et
il ne manquait aucune occasion de se faire valoir. Il semblait simple,
cordial, suffisant; il jouait cartes sur table. Plus prudente, Sylvie,
avant de jouer, regardait dans le jeu de l'autre. Annette, bientôt
reléguée à l'arrière-plan, et suivant la partie, s'étonnait moins
de l'habileté de sa sœur que de la modestie de son choix. Sylvie
n'eût pas eu de peine à trouver un parti plus reluisant. Elle ne le
voulait point. Elle se méfiait des hommes trop beaux et trop brillants.
Elle n'eût pas pris (cela va de soi) un magot, ni un sot. _In medio..._
Elle entendait se choisir un second avisé, et non pas un premier. Elle
savait que chacun, dans le mariage, doit donner et veut prendre: c'est
l'offre et la demande. Sa demande à elle était de rester la maîtresse
chez soi.--Et quelle était sa demande, à lui?--Ah, le pauvre garçon!
C'était d'être aimé, pour lui, pour ses beaux yeux... Il ne s'en
faisait pourtant pas accroire, il savait qu'il n'était ni beau ni
attrayant. Mais sa faiblesse était de vouloir être épousé par
amour... Ridicule, n'est-ce pas? Il en haussait les épaules, car il
n'était pas sot, ce gros naïf, averti par la vie, et sceptique à
l'égard des femmes, comme le sont les trois quarts des Français. Mais
le besoin du cœur est si fort! Ce stupide besoin!... «Et pourquoi ne
serais-je pas aimé? J'en vaux d'autres qui le sont!...» Ainsi, il
était, tour à tour, presque humble, et presque fat. Toujours quêtant.
Ce n'était pas adroit... Et qu'il le laissât voir! Car elle l'avait
bien vu, la fine mouche. Et à ces gros yeux bleus au globe un peu
saillant, qui demandaient:
--M'aimez-vous?... elle faisait les yeux doux, qui ne disaient pas non,
qui ne disaient pas oui,--parce que l'incertitude alimente l'amour.
Quand les sœurs se retrouvèrent seules, Annette dit à Sylvie:
--Ne joue pas trop avec lui!
--Pourquoi pas? dit Sylvie, se mirant. L'enjeu en vaut la peine.
--Alors, c'est sérieux?
--Très sérieux.
--Je ne te vois pas mariée.
--Bon! je compte que tu me verras encore deux ou trois fois...
--Je n'aime pas que tu ries avec ces choses.
--Et de quoi rirait-on? Espèce d'Armée du Salut! Allons, Madame
Booth,--(elle prononçait: «Botte»)--ne fronce pas tes beaux sourcils!
Je ne songe pas à changer, avant d'avoir essayé. Je me marie, pour que
ça dure. Mais si ça ne durait pas, il faut savoir se résigner.
--Je ne suis pas inquiète pour toi, dit Annette.
--Vraiment? Merci pour l'autre! Il a fait ta conquête?
--Il ne te vaut pas, Sylvie. Mais je ne voudrais pas que ce brave homme,
un jour, tu le fisses souffrir.
Sylvie souriait, montrant les dents à son miroir:
--Souffrir! Chacun fait souffrir l'autre, ce n'est pas une affaire! Bien
sûr qu'il souffrira!... Le pauvre homme! Je voudrais être à sa
place... Allons, ne t'inquiète pas de lui! Crois-tu que je ne sache pas
sa valeur, à mon Adonis? Elle n'est pas éclatante, mais elle est de
bon poids. Je m'y connais. Je n'irai pas le lui dire, parce qu'il ne
faut jamais gâter les hommes: ce serait leur laisser croire qu'ils ont
des droits sur nous. Mais pour moi, j'en tiens compte. Je n'aurais pas
la sottise de me faire du tort, en lui faisant du tort. Et si je ne
réponds pas de ne pas le faire enrager--(ce sera excellent pour qu'il
maigrisse un peu)--je ne le mettrai sur le gril qu'autant qu'il sera
nécessaire. Bien entendu, à condition que je n'aie pas à m'en
plaindre! Autrement, ce serait pain bénit de lui rendre son dû. Et je
paye comptant. Je suis honnête marchande: je ne trompe mes clients que
juste ce qu'il faut pour vivre. A moins qu'ils n'aient la prétention de
me mettre dedans. Alors, je les y mets. Et comment!
--Dire, s'exclama Annette, qu'on ne pourra jamais obtenir qu'elle parle
sérieusement!
--La vie ne serait pas tenable, fit Sylvie, si l'on devait dire les
choses sérieuses sérieusement!
Léopold ne tarda pas à revenir; et Sylvie ne le laissa pas languir.
Elle eut vite fait le tour des positions de l'ennemi et reconnu,
derrière ses travaux de défense, ses armes et bagages et ses
approvisionnements, avant de se rendre à bon escient. Elle l'amena sans
peine à ses propres projets. Jusqu'à son dernier jour, Léopold
conserva l'illusion que c'était lui qui avait conçu l'idée de fonder
la grande maison de couture:--_Selve et Sylvie._--
Le mariage fut fixé au milieu de janvier, époque où le travail est un
peu ralenti. Les semaines qui précédèrent furent un joyeux temps pour
l'atelier. Léopold, radieux, régalait toute la bande, les emmenait au
théâtre, ou au cinéma. Elles avaient toutes un tel besoin de rire!
Quand l'une d'elles se marie, c'est comme si elle amenait le mariage
dans la maison. Et chacune des autres accueille le visiteur, en lui
chuchotant:
--N'oublie pas! La prochaine fois, c'est mon tour...
Annette fut gagnée par la joie générale. Au lieu d'en sentir plus
vivement sa vie manquée, elle se demandait ce que ses peines étaient
devenues. Elles avaient glissé, comme le long des hanches une chemise.
Ô jeune corps! Le chagrin ne te tient pas à la peau... Ce n'était
pourtant pas que ce mariage l'enchantât. Elle avait aimé trop
tendrement sa sœur, pour qu'il n'y eût pas quelque mélancolie à la
voir s'éloigner davantage. Et ce n'était pas un spectacle agréable,
cette jolie fille qui se donnait à cet homme un peu vulgaire... Annette
avait eu pour Sylvie d'autres rêves. Mais de nos rêves, les autres
n'ont que faire. Leur façon d'être heureux est la leur, non la nôtre.
Ils ont raison...
Sylvie était satisfaite. L'affection de Léopold, l'admiration qu'il
lui témoignait, touchaient sa vanité et, peu à peu, son cœur. Comme
elle l'avait dit à sa sœur, elle appréciait le sérieux caractère de
celui qu'elle avait choisi. Il serait un compagnon solide, pas gênant;
bien qu'elle n'eût pas l'intention d'abuser--(mais on ne sait
jamais!)--elle était assurée de ne s'être point donné un comptable
de sa conduite trop vétilleux. Léopold ne tenait pas à connaître Je
passé de Sylvie; il lui faisait confiance; et elle lui en savait gré.
L'expérience de la vie n'avait pas laissé à Léopold beaucoup
d'illusions, ni surtout d'intransigeance; elle l'inclinait à prendre
pour son usage et à accepter pour celui d'autrui, comme règle de
conduite, un égoïsme cordial d'honnête homme sceptique, affectueux,
pas exigeant, qui ne demande pas aux autres plus que lui-même ne peut
donner.
Sylvie se trouvait, en somme, bien plus proche de lui que d'Annette.
Elle aimait davantage Annette. Mais Annette homme--(elle le lui dit en
riant)--elle ne l'eût pas épousée! Non, non, ça aurait mal
tourné!...
Selve lui inspirait toute sécurité. Cette impression reposante la
dispensait de songer à lui: elle songeait à la noce, à la toilette
qu'elle se ferait, à son futur ménage, aux grands projets de commerce.
Et c'était un parfait contentement.
La noce eut lieu, un jour d'hiver rayonnant. Selve emmena tout son monde
dans le bois de Vincennes. De joyeuses parties s'organisèrent. Annette
s'y mêla gaiement. En d'autres temps, le côté bruyant et un peu
vulgaire de ces réjouissances lui eût été sensible. Il ne le lui fut
pas, en ce moment. Elle riait avec ces braves garçons et ces vaillantes
filles qui se donnaient cette journée de liesse entre leurs jours de
labeur. Elle prit part à leurs jeux, et elle enchanta tout le monde par
son entrain. Sylvie, qui l'avait connue froide et dédaigneuse, la
regardait courir et s'amuser franchement. La voilà qui jouait au
colin-maillard, les yeux sous le bandeau, rouge d'animation, bouche
ouverte et riant, et le menton levé, on eût dit pour attraper au vol
la lumière, les bras tendus en avant et les mains comme des ailes,
marchant à grands pas, buttant, riant de plus belle!... Le beau corps
vigoureux d'aveugle passionnée, qui va-t-il prendre? qui le prendra?...
Plus d'un qui la regardait dut avoir cette pensée. Mais Annette ne
semblait penser qu'à son jeu... Qu'avait-elle fait des préoccupations
qui pesaient sur elle, hier? et de son air soucieux, tendu, absorbé?...
Elle en avait, du ressort!... Sylvie s'attribuait le bienfait d'avoir
réussi à distraire Annette de ses soucis, et elle s'en réjouissait.
Mais Annette savait bien que la cause venait de plus loin. Elle n'était
pas allégée de ses soucis, parce qu'elle riait à la noce. Elle riait
à la noce, parce qu'elle était allégée...
Que s'était-il passé?--C'était une chose étrange, et qui n'était
pas l'œuvre d'un jour, bien qu'en un certain jour elle fût apparue.
Il y avait de cela quelques semaines, un matin de dimanche. Elle était
assise, à demi dévêtue devant sa table de toilette. Elle faisait sa
toilette longuement le dimanche, étant forcée, les autres jours, de
sortir de bonne heure. Elle était lasse de la fatigue accumulée
pendant la semaine. L'enfant, à peine levé, s'était glissé hors de
la chambre, pour aller chez la tante. Il était fort intéressé par le
mariage, et il amusait Sylvie par les réflexions qu'il exprimait, à ce
sujet, en homme d'expérience. Léopold le cajolait; pour faire la cour
à Sylvie, il la faisait à son petit chien. Aussi Marc, adulé et fier
de son importance, passait tout son temps dans l'appartement du bas, et
il ne restait plus chez sa mère qu'à contre-cœur. Annette en
ressentait un amer découragement. Mais ce matin, la lassitude
l'emportait sur le chagrin, et même il s'y mêlait un sentiment secret
qui l'éclairait. Elle soupira pourtant, par habitude. Elle goûtait
cette fatigue et cette jouissance confuses de savoir qu'on pourra, Dieu
bon! s'étendre tout de son long sur cette journée de dimanche, sans
avoir à remuer... Dimanche! Autrefois, Annette ne se doutait pas de son
prix...
--«On est las, on est las! C'est bon de ne pas bouger!... On dormirait
mille ans... Mal assise, accoudée dans une pose incommode, on ne ferait
pas un mouvement... Il y a un charme qui vous tient. On a peur de le
rompre. Ne remuons pas! On est bien!...»
Elle regardait par la fenêtre, sur le toit d'en face, une fumée qui
sortait de la cheminée du boulanger: elle fuyait sous le vent, en
volutes, claire et gaie, s'allongeait, s'enroulait, et courait en
dansant, sur le ciel bleu. Les yeux d'Annette riaient, et son esprit
dansait, dans les prairies de l'air,--entraîné à la suite des folles
arabesques. Tout le poids de la terre avait glissé en bas. L'esprit se
sentait nu, dans le vent et le soleil. Annette chantait à
mi-voix...--Et soudain, lui apparurent les yeux ravis d'un jeune homme,
qui la regardait hier en omnibus. Elle ne le connaissait pas, et elle ne
le reverrait sans doute jamais. Mais ce regard, qu'elle avait surpris en
tournant la tête brusquement, (car il ne croyait pas être vu), avouait
si naïvement son attrait que, depuis, elle en gardait une joie
fraîche, au cœur... Elle affectait de n'en pas savoir la cause....
Mais comme son miroir lui renvoyait l'image de son sourire, elle se vit
avec les yeux de celui qui l'aimerait un jour.... Où êtes-vous,
soucis?....On les entendait encore qui bourdonnaient, au loin, très
loin, par bouffées....
--«Assez! assez! À quoi bon!... Il faut se faire une raison!»
Qu'Annette se le dît, ce n'était pas nouveau. Vingt fois elle l'avait
dit. Mais qu'elle fît comme elle avait dit, on ne s'y attendait point!
Il ne fallait pas en attribuer le succès à la raison. La raison est
bonne conseillère; mais les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Et le
cœur n'est convaincu que par les raisons du cœur.
Elles ne manquaient pas maintenant. Maintenant, Annette consentait à
voir l'absurdité de ses exigences d'amour maternel. Mais si elle y
consentait, c'était que d'autres aspirations, étouffées, avaient
ressuscité. Elle ne pouvait plus les nier, elle ne le voulait plus. Et
cet acquiescement tacite une fois donné, Annette se sentit délivrée.
La voix de sa jeunesse, réveillée, lui disait:
--Rien n'est perdu. Tu as encore droit au bonheur. Ta vie commence....
Le monde se ranima. Tout reprit une saveur. Même dans les jours ternes,
il se fit de lumineuses échappées. Annette ne formait aucun plan
d'avenir. Elle s'abandonnait au bonheur, quel qu'il fût, de l'avenir
reconquis.... Oui, oui, elle était jeune, jeune comme la jeune
année.... Toute une vie devant soi...Il n'y en aurait jamais assez!
Un de ces jolis mois de février précoce, qui ont tant de charme à
Paris. Le printemps n'est encore que dans le ciel et dans le cœur, mais
tout pur, pure lumière, joie limpide d'enfant qui s'éveille. La belle
journée de l'an recommence; et devant que les oiseaux aient reparu, on
les entend venir; comme de la cime d'une tour perdue dans le ciel clair,
on les voit, nuages d'ailes, les essaims d'hirondelles: ils viennent,
ils passent les mers! Et déjà, on les a qui chantent dans mon cœur...
Ainsi que tout être bien portant, Annette aimait toutes les saisons. En
s'adaptant à elles, elle participait à leurs forces secrètes. Celles
du renouveau l'exaltaient.
Elle allait, heureuse de marcher, heureuse de travailler, rapportant au
foyer une bonne fatigue et un fort appétit, s'intéressant à tout,
reprise d'une curiosité nouvelle pour les choses de l'esprit, qu'elle
avait depuis quatre ans délaissées, pour les livres, la musique; et
quelquefois, le soir, bien qu'à demi fourbue, elle sortait et courait
à l'autre bout de Paris, profitant d'un billet de concert. Sylvie
l'enviait, car sa grossesse commençante ne lui réussissait pas.
Dans ses courses du soir, Annette plus d'une fois était suivie. Elle ne
le remarquait pas, distraite, rêvant, amusée, brusquement arrêtée au
milieu de son soliloque par le sentiment qu'elle traînait quelque chose
à ses talons. Elle se réveillait, regardait curieusement la chose qui
chuchotait, elle haussait les épaules, ou bien faisait la moue, et
repartait bon train, en disant:
--Quel vieux sot!
Le sot était souvent jeune; et Annette pensait:
--Dans une douzaine d'années, Marc pourrait être ainsi.
Elle s'arrêtait indignée. Le faux Marc recevait le courroux de ses
yeux qui s'adressait à l'autre; et il n'insistait pas. Les yeux se
remettaient à rire. Cette idée de voir Marc à cette place, grand
garçon, beau garçon, malgré tout l'amusait. L'amour-propre maternel,
quand même, y trouvait son compte. Elle en faisait la remarque et elle
se tançait... Non, bien mieux! c'était Marc qu'elle tançait.
--Polisson! grondait-elle. En rentrant, je lui tirerai les oreilles.
(Elle les lui tirait).
Ces petites aventures l'égayaient... Oui, les premières fois. Mais
quand cela se prolongeait...
--Ah! zut! c'est assommant! Est-ce qu'il n'est plus permis de se
promener tranquille? Parce qu'on regarde à droite, à gauche,
simplement, gentiment, parce qu'on rit en marchant, il faut qu'on vous
soupçonne de penser à l'amour! L'amour, je le connais, je l'ai assez
vu! Les sots qui croient que l'on ne peut se passer d'eux! Ils
n'imaginent pas qu'on soit heureux sans eux, heureux tout uniment, de
ceci qu'il fait beau, on est jeune, on a le peu qu'il vous faut!...
Qu'ils pensent ce qu'ils veulent! Est-ce que je pense à eux?... À
eux!... Non, mais ils ne se sont donc jamais regardés?
Elle les regardait, elle; et comme elle était en état de grâce
(c'est-à-dire de gaye liberté), elle ne les idéalisait pas. Certes!
Elle se demandait comment on peut bien s'amouracher de l'homme! Ce n'est
vraiment pas un bel animal! Il faut avoir perdu la tête, pour le
trouver séduisant... Et la fille de Rivière, qui était une bonne
Française, de la forte espèce classique, lisant Rabelais et Molière,
se répétait le mot de Dorine à Tartuffe.
Elle se moquait de l'amour... (Ah! comme elle se mentait!...) Elle le
provoquait, et elle le portait dans son cœur. L'air endormi, sournois.
Il attendait son heure. Ces petites escarmouches préparaient la
véritable attaque. L'ennemi venait. L'ami...
Mais comment eût-il été possible de se méfier? Tous les autres, si
l'on veut! Mais _lui_, quelle plaisanterie!
Julien Dumont avait à peu près l'âge d'Annette, de vingt-neuf à
trente ans. De taille moyenne, légèrement voûté, une figure un peu
triste et qui eût paru ingrate, sans des yeux assez beaux, bruns, doux,
sérieux, humblement caressants, quand on les apprivoisait; le front
osseux, avec un pli au milieu, le nez gros, les joues d'ossature forte,
une courte barbe noire, la bouche affectueuse qui se dissimulait sous la
moustache trop longue--(c'était, chez Julien, comme un parti pris de
cacher ce qu'il avait de moins laid),--le teint mat, vieil ivoire, d'un
homme qui est nourri de plus de livres que de soleil. Une physionomie
qui ne manquait ni d'intelligence ni de bonté, mais un peu morne,
engourdie, et que la vie, les passions, n'avaient pas encore pétrie.
Dans l'ensemble, quelque chose de butté et de découragé.
Il était plus naïf et plus neuf qu'Annette, qui l'était encore
beaucoup. Car, malgré sa courte expérience, plus violente qu'étendue,
elle ne savait pas grand'chose du monde de l'amour. Il est vrai que
l'intuition qu'elle tenait de son père et les entretiens de Sylvie, qui
valaient bien parfois ceux de la reine de Navarre, ne lui avaient rien
laissé ignorer. Mais la leçon est mal sue, que le cœur n'a pas
étudiée, à ses frais. Les mots ne sont pas de même étoffe que la
réalité. Et il arrive que, retrouvant dans la vie ce qu'on vient de
lire, on ne le reconnaisse pas. Annette, très bien instruite, avait
presque tout à apprendre. Mais Julien avait tout.
Il avait vécu en dehors de l'amour. On craint trop en France de parler
de cette sorte d'«innocents»: ils excitent les plaisanteries faciles
d'un peuple spirituel, mais qui ne varie pas beaucoup les formes de son
esprit. Ces «innocents» sont nombreux. Soit scrupules religieux, soit
puritanisme moral, soit timidité foncière, quelquefois maladive, soit
(et c'est le plus fréquent) travail écrasant qui absorbe les années
de jeunesse, vie pauvre, âpre labeur, répulsion des amours vulgaires,
et respect de l'avenir, de celle qui viendra--(qui ne viendra
pas);--dans tous les cas, sans doute, froideur du sang, lenteur nordique
du cœur à s'éveiller, qui ne préjuge rien de la force des passions
futures, mais qui plutôt les amasse et les tient en réserve... Ils
sont nombreux; et la jeunesse heureuse qui passe ne se soucie point
d'eux. Aux innocents les mains vides! Ils restent à l'écart. Julien ne
connaissait presque rien de la vie que par l'intelligence.
D'une famille bourgeoise, pauvre, laborieuse, restreinte strictement aux
deux parents,--le père, petit professeur, qui s'était tué à la
tâche,--la mère, qui se dévouait au fils, et à qui le fils se
dévouait,--un fond religieux, catholique pratiquant, croyant, d'idées
libérales,--une vie de travail continu, monotone, éclairée froidement
par une joie sévère de conscience et d'habitudes,--nul intérêt à la
politique, le dégoût de l'action publique, le culte de la vie cachée,
intérieure, domestique:--une âme vraiment honnête, modeste, sachant
le prix des humbles et fortes vertus. Et, dans le fond du cœur, une
fleur de poésie.
Il était professeur agrégé des sciences dans un lycée. Il avait
connu Annette jadis à la Faculté, quand ils avaient vingt ans. Dès le
premier jour, il fut attiré. Mais Annette, alors riche, fêtée,
rayonnante de jeunesse et d'égoïsme heureux, distraitement distante,
intimidait Julien. Ses camarades, plus hardis, s'emparaient, auprès
d'elle, de la place qu'il eût voulu prendre. Il les enviait, mais il
n'essayait pas de rivaliser; il se jugeait inférieur, laid, gauche, mal
habillé, ne pouvant s'exprimer, donnant une fausse idée de son
intelligence et de sa sincérité. Le sentiment de sa disgrâce physique
le paralysait d'autant plus qu'il était sensible à la beauté; et
celle d'Annette lui inspirait un émoi silencieux. Car il la voyait
belle; il n'avait pas la liberté d'esprit, comme ses compagnons qui lui
faisaient la cour, de juger cavalièrement, en même temps que de ses
attraits, de ses imperfections, des forts sourcils, des yeux bombés, ou
du nez court. Il ne voyait pas les détails. Mais seul de ces jeunes
hommes, il saisissait l'harmonie de cette forme vivante; et seul, il la
lisait: car toute forme exprime un sens intérieur, mais la plupart
s'arrêtent au dessin des signes. Julien ne séparait point des yeux, du
front, des forts sourcils d'Annette l'énergie de caractère et la
vigueur d'esprit. Il la voyait de loin, d'une vue simple et sommaire. Il
voyait juste, plus juste, de ce premier regard, que lorsque,
s'approchant, il tâcha de la mieux connaître. Il était de ces esprits
presbytes, qui sont gênés, de près. Ils ont parfois du génie, et
buttent à chaque pas.