Elle ne savait pas qu'un des chemins insinuants par où l'amour se

glisse, est la tendre vanité de croire qu'on est nécessaire,--ce

sentiment si fort au cœur d'une vraie femme, et où se satisfait son

double besoin de bonté, qu'elle avoue, et d'orgueil, qu'elle n'avoue

pas,--si fort qu'elle préfère souvent, quand elle a l'âme bien née,

à celui qu'elle préfère, mais qui peut se passer d'elle, celui

qu'elle aime moins, mais qu'elle peut protéger. Et n'est-ce pas

l'essence de la maternité? Si le grand fils, toute sa vie, restait le

petit poussin!... La femme au cœur de mère, comme l'était Annette,

prête volontiers à l'homme, dont l'affection l'implore, un charme

qu'il n'a point; son instinct la dispose à n'être plus attentive en

lui qu'aux qualités. Julien n'en manquait point. Annette se

réjouissait de voir sa timidité se fondre et sa nature vraie,

comprimée, s'ouvrir au jour, avec un bonheur attendri de convalescent.

Elle se disait que, jusqu'ici, nul ne connaissait cet homme, pas même

cette mère, dont il parlait toujours, et qu'elle commençait à

jalouser. Lui-même, le pauvre Julien, il ne se connaissait pas... Qui

se fût douté que sous cette écorce rêche, il y eût une âme tendre,

délicate... (elle exagérait!) Il lui fallait la confiance, et il en

avait manqué: la confiance en les autres, la confiance en soi. Pour

croire en lui, il avait besoin qu'un autre crût. Eh bien, elle croyait!

Elle croyait en Julien, pour le compte de Julien, si bien qu'elle finit

par y croire, aussi pour le sien!... Il s'épanouissait à vue d'œil,

comme une plante au soleil. Et c'est bon d'être pour un autre le

soleil... «Épanouis-toi, mon cœur!...» Était-ce du cœur de Julien,

ou du sien qu'elle parlait? Elle ne savait déjà plus. Car du bien

qu'elle faisait, elle s'épanouissait aussi. Une nature abondante meurt

de ne pas nourrir de soi les affamés... «Me donner!»...

Annette donnait trop. Elle était irrésistible. La passion de Julien ne

se dissimula plus. Et Annette--un peu tard--reconnut qu'elle n'était

pas à l'abri...

Quand elle vit l'amour près de venir en elle, elle esquissa une faible

défense; elle tâcha de ne pas prendre au sérieux les sentiments de

Julien. Mais elle ne se croyait pas elle-même, et elle ne fit que

rendre Julien plus pressant: il devint pathétique...

Alors, elle prit peur; elle le supplia de ne pas l'aimer, de rester bons

amis...

--Pourquoi? demandait-il, pourquoi?

Elle ne voulait pas dire... Elle avait la crainte instinctive de

l'amour; elle gardait le souvenir de ce qu'elle en avait souffert; et

une intuition l'avertissait de ce qu'elle en souffrirait encore. Elle

l'appelait et le chassait; elle le voulait et le fuyait. Aux instances

de Julien, elle résistait sincèrement; et dans le fond du cœur, elle

faisait des vœux pour que son adversaire vainquît sa résistance...

Le combat se fût prolongé, sans un événement qui vint en hâter l'issue.

Annette avait avec le mari de sa sœur de francs rapports d'amitié. Ce

brave homme, un peu vulgaire, ne manquait ni de droiture, ni de

qualités de cœur. Annette l'estimait; et Léopold lui témoignait une

considération un peu cérémonieuse. Dès leurs premières rencontres,

il l'avait jugée d'une autre espèce que lui et que Sylvie: elle

l'intimidait. Il n'en eut que plus de gratitude, pour la bienveillance

qu'elle lui montra. Au temps où il faisait sa cour à Sylvie, elle fut

son alliée; plus d'une fois, elle vint à son secours, quand il était

en butte aux turlupinades de sa fiancée, trop sûre de son pouvoir pour

ne pas en abuser. Elle s'était même interposée, depuis,

discrètement, dans les malentendus de ménage, ou les brusques

caprices, lubies et diableries, auxquelles Sylvie se livrait, par

accès, pour se désennuyer, en ennuyant le mari. Léopold, qui n'y

comprenait rien, venait conter ses peines à Annette, qui se chargeait

de ramener Sylvie à la raison. Il en était arrivé à confier à sa

belle-sœur plus d'une chose qu'il ne disait pas à sa femme. Sylvie ne

l'ignorait point, et elle plaisantait Annette, qui le prenait gaiement.

Rien que de naturel et de franc entre les trois. Léopold ne s'était

jamais plaint de la place que tenaient à son foyer la sœur de sa femme

et le petit garçon, souvent assez encombrant; il eût trouvé plutôt

que Sylvie ne faisait pas assez pour aider Annette, dont il admirait la

vaillance; et il gâtait l'enfant. Annette, qui savait par Sylvie ce que

pensait Léopold, lui en était reconnaissante.

La période de grossesse de Sylvie ne fut pas pour ceux qui

l'entouraient, surtout pour le mari, un temps de félicité. De

fréquents désaccords écartèrent Léopold de sa compagne. Non pas que

Sylvie prétendît se passer de lui. Elle avait peu de ménagements pour

sa maternité, et ne voulait rien changer à sa manière de vivre. Mal

lui en prit. Ces longs mois de gésine furent loin d'être pour elle ce

qu'ils avaient été pour Annette: un rêve interminable, et trop vite

fini, de bonheur engourdi. Sylvie n'était pas faite pour couver des

rêves. Elle s'impatientait, et n'entendait renoncer à aucun de ses

devoirs, de ses droits, et de ses plaisirs: elle se surmena. Sa santé

se ressentit de son état nerveux, et son caractère n'y gagna

point. Quand on est tourmentée, on est volontiers tourmenteuse.

Sylvie, étant à la peine, trouvait indigne que son mari n'y

fût pas; et elle s'en chargea. Elle le harcelait de son humeur

taquine, maligne, perpétuellement changeante, et même--(c'était

inattendu!)--jalousement amoureuse: ce qui ne l'empêchait point de lui

chanter pouilles! Certains jours, il ne savait à quel saint se vouer.

Annette se trouvait là, pour recevoir ses doléances. Il montait

geindre à son étage; elle l'écoutait patiemment, et elle trouvait

moyen de le faire rire de ses petites infortunes. Ces conciliabules, en

se renouvelant, établissaient entre eux une complicité de secrets

communs. Et parfois, devant Sylvie, ils échangeaient un coup d'œil

malicieux. Honnêtes tous les deux, ils ne prenaient aucune précaution

et s'abandonnaient à une familiarité qui, si elle était innocente,

n'était pas inoffensive. Annette n'avait pas idée d'un risque, et elle

s'amusait à d'amicales agaceries. Léopold s'y laissa prendre: il ne

demandait qu'à l'être; il l'était, depuis longtemps, par le

rayonnement de cette force de joie, qui se dégageait d'elle. Annette

était toute alors à la découverte de l'amour de Julien, qui la

troublait délicieusement. Le reste du monde était dans la brume. Quand

elle venait de voir Julien et que Léopold lui parlait, elle écoutait

Léopold, et même elle lui répondait; mais c'était à Julien qu'elle

souriait. L'autre ne pouvait le deviner.

Il savait ce qu'il voulait. Il résistait, en brave homme. Mais un brave

homme est un homme. Il ne doit pas jouer avec le feu.

Un dimanche de mai, ils allèrent tous les quatre, Sylvie, Annette,

Léopold et le petit Marc, en promenade du côté de Sceaux. Après une

heure de marche, Sylvie, un peu fatiguée, s'assit au bas d'un coteau,

et dit:

--Allez, jeunesses, grimpez si vous voulez! Vous nous retrouverez ici.

Elle resta avec le petit. Annette et Léopold continuèrent

allègrement. Annette, animée, joyeuse, bon garçon... Léopold la

reposait, par sa bonhomie, de la tension morale où la tenaient l'amour

de Julien et ses entretiens intellectuels. Le sentier sinuait entre un

long mur de grande propriété et un talus vêtu de buissons fleuris.

Par les trous dans les haies, on voyait, en montant, les pentes des

vergers, avec leurs touffes de neige et de rose. Ciel fantasque, où,

sur le fin bleu pers les nuages affairés couraient. Le vent rieur

mordait par boutades, comme un jeune chien. Annette allait devant,

cueillant des fleurs, chantant. Léopold la suivait à la piste; il la

regardait courbée, et son torse robuste sous l'étoffe tendue, ses

mains nues, son cou nu, rougis par l'air cinglant, et dans les cheveux

en mousse le rouge coquillage de l'oreille, dont le bout paraissait une

goutte de sang. Le talus se relevait à droite, et le chemin formait un

couloir d'où le vent engouffré leur dévalait au nez. Annette, sans se

retourner, interpella son compagnon. Il ne répondit pas. Elle continua,

penchée, de cueillir et de parler. Et comme elle plaisantait Léopold

qui se taisait, soudain elle perçut le danger de ce silence. Elle

laissa tomber ses fleurs... Elle s'était redressée, mais n'avait pas

eu le temps de se retourner, quand... Elle faillit tomber... Il l'avait

étreinte. Brutalement empoignée, elle sentit sur sa nuque un souffle

haletant, et une bouche avide lui baisait le cou, les joues. Raidie

instantanément, s'arcboutant, toutes ses forces inconnues de combat

ramassées, du torse et de l'échine elle secoua avec fureur l'homme qui

l'avait saisie; elle brisa l'étreinte, et elle se retrouva face à face

avec l'agresseur. Ses yeux flambaient de colère. Lui, ne lâchait point

prise. Ils eurent une lutte rude de bêtes qui se haïssent. Rude et

brève. Annette (l'instinct révolté lui prêtait une vigueur accrue)

repoussa violemment l'homme, qui trébucha. Il resta devant elle,

doublement humilié, soufflant, congestionné; et ils s'observaient, le

courroux dans les yeux. Pas un mot ne fut dit... Brusquement, Annette

grimpa la pente du talus, par une brèche de la haie se coula de l'autre

côté, et s'enfuit. Léopold, dégrisé, l'appelait. Elle se tint à

vingt pas, et ne le laissa point approcher. Ils redescendirent le

coteau, des deux côtés de la haie, conservant leurs distances,

méfiants, hostiles, et honteux. Léopold, d'une voix altérée,

suppliait Annette de revenir, lui demandait pardon. Annette faisait la

sourde oreille; elle entendait pourtant: la confusion de cette voix

l'atteignait, à travers la barrière de sa rancune; elle ralentit le

pas...

--Annette! suppliait-il, Annette! ne vous sauvez pas!... Je ne veux pas

vous poursuivre... Voyez, je reste ici, je ne m'approcherai pas... J'ai

agi comme une brute. Je suis honteux, honteux... Injuriez-moi! mais ne

vous sauvez pas! Je ne vous toucherai plus, même du bout du doigt... Je

me dégoûte... Pardon, à genoux!

Il s'agenouilla gauchement sur les cailloux; il avait l'air malheureux;

et il était ridicule.

Annette, qui l'écoutait durement, immobile, de profil, sans le

regarder, jeta un coup d'œil de côté, vit cet homme humilié; et elle

fut pénétrée de cette humiliation: son cœur chaud avait la faculté

de s'ouvrir aux émotions des autres, comme si elles étaient siennes;

et de la honte de Léopold, elle rougit. Elle fit un mouvement vers lui,

et dit:

--Levez-vous!

Il se releva; et elle, instinctivement, recula de quelques pas. Il dit:

--Vous avez peur encore. Vous ne me pardonnerez jamais.

Elle dit, sèchement:

--Ne parlons plus. C'est fini.

Ils redescendirent le chemin. Annette, muette et glacée. Il avait peine

à garder le silence. Il était mortifié, et il cherchait à se

justifier. Mais il n'était pas très éloquent, le cher homme! Il

n'avait pas le style noble. Il répétait, avec colère:

--Je suis un saligaud!

Annette, encore bouleversée, réprimait un sourire. Son esprit en

tumulte avait peine à se calmer. Elle ressentait à la fois

l'écœurement et le burlesque de la scène. Elle n'avait pas pardonné,

et elle était près de plaindre l'homme qui s'accusait piteusement à

ses côtés. Il continuait de patauger. Elle l'écoutait avec rancune,

compassion, ironie. Il s'évertuait à expliquer «cette saleté de

folie, qui vous passe par le corps»... Oui, cette folie, elle la

connaissait... Mais il n'était pas utile qu'elle le lui dît. Et il

avait l'air si malheureux que, malgré elle, elle lui dit:

--Je sais. On est fou, parfois. Ce qui est fait est fait.

Ils continuèrent leur route, sans parler, le cœur lourd, tristes et

gênés. Sur le point d'arriver au lieu où ils avaient laissé Sylvie,

Annette fit un geste comme pour tendre la main à Léopold; mais elle ne

la tendit pas, et dit:

--J'ai oublié.

Il était soulagé, inquiet encore. Il demanda, comme un gosse pris en

faute:

--Vous ne direz rien?

Annette eut un petit sourire de pitié.

Non, elle ne dit rien. Mais, du premier coup d'œil, le regard aigu de

Sylvie avait lu. Elle ne posa aucune question. Ils parlèrent d'autres

choses; et tandis que tous trois, pour masquer leurs préoccupations,

faisaient montre de paroles bruyantes, pendant tout le retour, Sylvie

observa les deux autres.

À partir de ce jour, Annette et Léopold ne furent plus seuls ensembles.

La jalouse veillait. Annette aussi se gardait. Elle laissait, malgré

elle, percer une méfiance. Et Léopold, blessé, couvait sa rancune

inavouée.

Les yeux d'Annette s'étaient ouverts. Il ne lui était plus permis de

rester sans méfiance des autres et d'elle-même. Il ne lui était plus

permis de passer en riant, comme elle faisait avant, insoucieuse des

désirs qu'elle pouvait faire naître, puisqu'elle ne les cherchait pas.

Dans l'actuelle société, avec les mœurs actuelles, sa situation de

femme seule, jeune, et libre, non seulement l'exposait aux poursuites,

mais les légitimait. Personne ne comprenait qu'elle se fût affranchie,

d'audacieuse façon, pour s'enfermer après, dans un veuvage, dont la

constance était sans objet. Elle-même se donnait le change avec la

maternité. Et la maternité, sans doute, était une grande flamme; mais

une autre flamme brûlait toujours en elle. Elle tâchait de l'oublier,

parce qu'elle en avait la crainte; et elle s'imaginait que nul ne la

voyait. Mais non! le feu d'amour, malgré elle, se faisait jour. Et

d'autres, sinon elle, risquaient d'en être victimes. L'aventure de

Léopold venait de le lui montrer. Elle la trouvait hideuse. Elle en

était révoltée. L'acte d'amour paraît, aux yeux sans mirage de celui

qui n'aime point, une bestialité grotesque ou dégoûtante. La

tentative de Léopold était l'une et l'autre aux yeux d'Annette. Mais

Annette n'avait pas la conscience tranquille. Elle avait attisé ces

désirs. Elle se rappelait ses coquetteries irréfléchies, ses jeux

aguichants, ses ruses... Qui l'y avait poussée? Cette force refoulée,

ce feu intérieur, qu'il faut nourrir, ou étouffer. Étouffer, on ne

peut pas, on ne doit pas! C'est le soleil de la vie. Sans lui, tout est

plongé dans l'ombre. Mais au moins, qu'il ne consume point ce qu'il

doit animer, comme le char livré aux mains de Phaéton! Qu'il suive

dans le ciel sa route régulière!... Le mariage alors? Après l'avoir

si longtemps écarté, la perception des dangers qui la menaçaient

l'amenait à se dire qu'un mariage d'affection et d'estime, de calme

sympathie, lui serait une digue contre les démons du cœur, et une

protection contre les poursuites du dehors. À mesure qu'elle s'en

convainquait--(tout conspirait à l'en convaincre: sa sécurité

matérielle et morale, l'attrait du foyer, et les sollicitations de son

cœur),--elle opposait moins de résistance aux supplications de Julien.

Elle se donnait, pour y céder, toutes les raisons de l'aimer. Mais elle

n'avait pas attendu de les avoir, pour l'aimer. Déjà avait commencé

le travail de construction de l'esprit, qui de l'élu crée une vision

exaltée. Julien l'y avait devancée. Comme elle était plus riche et

plus passionnée, elle l'eut tôt dépassé.

Ne se surveillant plus, se livrant à la fougue de sa franche nature,

elle n'usa point de ces artifices, dont une femme plus habile masque sa

défaite, lorsque son cœur est pris, et qu'elle laisse croire qu'elle

en demeure maîtresse. Annette avait fait don du sien. Elle le dit à

Julien.--Et, de cet instant précis, Julien commença de s'inquiéter.

Il connaissait mal les femmes. Elles le fascinaient et le

déconcertaient. Plutôt que de les connaître, il préférait les

juger. Il idéalisait les unes, il condamnait les autres. Quant à

celles qui ne rentraient dans aucune des deux catégories, il s'en

désintéressait. Les très jeunes hommes--(et Julien l'était resté,

par son peu d'expérience)--sont, dans leurs jugements, toujours

pressés. Comme ils sont pleins d'eux-mêmes et de leurs désirs, ils ne

cherchent dans les autres que ce qu'ils en voudraient. Soit du côté

moral, soit du côté charnel, les naïfs comme les roués, quand ils

aiment, c'est toujours à eux qu'ils pensent, ce n'est jamais à la

femme; ils se refusent à voir qu'elle existe en dehors d'eux. L'amour

est justement l'épreuve qui pourrait le leur apprendre:--il l'apprend

au petit nombre de ceux qui sont capables d'apprendre,--mais, en

général, à leurs dépens et à ceux de leur partenaire: car lorsque

enfin ils savent, il est trop tard. Le naïf étonnement des siècles,

gémissant de la dualité irréductible, qui est le fruit amer de

l'amour, ce rêve d'unité, déçu, est caractéristique de la

méconnaissance initiale. Car, que veut dire: «aimer», si ce n'est:

«aimer _un autre_»? Sans posséder l'égoïsme de Roger Brissot,

Julien, par ignorance, n'avait pas moins de peine à sortir de soi; et

il avait une vue encore plus bornée de l'univers féminin. Il eût

fallu l'y guider prudemment par la main.

Annette n'était rien moins que prudente, de nature. Et l'amour ne le

lui enseignait pas. Il lui donnait un besoin de confiance généreuse.

Maintenant qu'elle était sûre d'aimer et d'être aimée, elle ne

cachait rien. Rien de celui qu'elle aimait n'aurait pu l'éloigner;

pourquoi eût-elle songé à se farder? Saine de cœur, elle ne

rougissait pas d'être ce qu'elle était. Que celui qui l'aimait la vît

comme elle était! Elle avait bien remarqué sa naïveté, son

incompréhension, ses effarouchements. Elle y trouvait un plaisir tendre

et malicieux. Elle aimait à lui révéler, la première, une âme

féminine.

Elle alla le surprendre, un jour, dans son appartement. Ce fut la mère

qui ouvrit. Une vieille dame, aux cheveux gris bien tirés, au front

calme, qu'éclairait la lumière attentive des yeux sévères. Avec une

politesse méfiante, elle inspecta Annette, et elle la fit entrer dans

un petit salon, propre et froid, où les meubles avaient des housses.

De ternes photographies de famille et de musées achevaient de glacer

l'atmosphère de la pièce. Annette attendit seule. Après un

chuchotement dans les chambres voisines, Julien entra précipitamment.

Il avait de la joie, et il était intimidé; il ne savait que

dire; il répondait à côté. Ils étaient assis dans des sièges

inconfortables, au dossier raide, qui entrave tout geste familier. Entre

eux, une de ces tables de salon, sur quoi on ne peut s'appuyer; et on se

heurte les genoux à ses aspérités. Le froid luisant du plancher sans

tapis et des figures mortes sous verre, comme des plantes d'herbier,

figeait les mots sur les lèvres, faisait baisser la voix. Ce salon

gelait Annette, décidément. Est-ce que Julien l'y laisserait, tout le

temps de sa visite? Elle lui demanda s'il ne voulait pas lui montrer la

chambre où il travaillait. Il ne pouvait refuser; et même il le

souhaitait; mais il avait l'air si hésitant qu'elle dit:

--Cela vous ennuie?

Il protesta, s'excusant du désordre, et il la fit entrer. De désordre,

il y en avait beaucoup moins que chez elle, à la première visite de

Julien. Mais celui de Julien était sans gaieté. La pièce servait de

cabinet de travail et de chambre à coucher. Des livres, une gravure

connue qui représentait Pasteur, des papiers sur les chaises, une pipe

sur la table, un lit d'étudiant. Elle remarqua au-dessus un petit

crucifix, avec un rameau de buis. Installée dans le fauteuil mal

rembourré, elle tâchait de mettre son hôte à l'aise, en lui

rappelant gaiement leurs souvenirs d'étudiants. Elle parlait sans

pruderie de ce qu'ils savaient tous deux. Mais il était distrait,

gêné de sa présence et de son libre-parler; il semblait préoccupé

de ce qui se passait dans la chambre à côté. Annette, gênée par

contagion, tint bon et réussit à lui faire oublier le «qu'en

pensera-t-on?» Il finit par s'animer, et ils rirent de bon cœur. Il

retrouva sa gêne, au départ, en la reconduisant; dans le couloir, ils

passèrent devant la chambre de la mère; la porte était entr'ouverte;

Mme Dumont affecta de ne pas les voir, par discrétion, ou pour ne pas

saluer l'étrangère. Les deux femmes n'avaient échangé qu'un regard;

et déjà, elles étaient ennemies. Mme Dumont mère était choquée de

la visite de cette fille hardie, de ses façons libres, de sa voix

claire, de ses rires, de sa vie: elle flairait le danger. Et Annette

qui, pendant la visite, avait perçu entre Julien et elle cette

présence invisible, en gardait une animosité; passant devant la

chambre de la vieille dame qui lui tournait le dos, elle parla et rit

plus haut. Et jalouse, elle pensait:

--Je te le prendrai.

Une semaine après, Julien vint à son tour, le soir, après dîner. Il

avait eu, au sujet d'Annette, sa première discussion avec sa mère; et

il voulait affirmer sa volonté. Ils étaient seuls. Léopold avait

emmené au cirque le petit Marc. Quand Julien la quitta, un peu avant

onze heures, Annette lui proposa de le reconduire à pied, pour le

plaisir de respirer ensemble l'air frais de la nuit. Mais, arrivés à

sa porte, Julien s'inquiéta de laisser Annette rentrer seule. Elle

s'amusa de sa crainte. Il n'en voulut pas moins la reconduire à son

tour; et elle se garda de protester: elle l'aurait plus longtemps! Ils

refirent donc le chemin, par le plus long; et ils se trouvèrent sur une

berge de la Seine, sans trop savoir comment. C'était une nuit de juin.

Ils s'assirent sur un banc. Les peupliers bruissaient au-dessus de l'eau

sombre, où s'étiraient les lueurs rouges et jaunes des fanaux sur les

ponts. Le ciel était lointain, les étoiles exsangues, comme si la

ventouse de la ville les eût sucées. La nuit était en haut, et la

lumière en bas. Ils se taisaient. Les paroles ne pouvaient plus

exprimer leurs pensées. Mais, sans se regarder, chacun lisait celles de

l'autre. Le désir de Julien brûlait le cœur d'Annette; mais sa

timidité l'enchaînait immobile, et il n'osait même pas lever les yeux

vers elle. Elle, sans tourner la tête, souriait, regardant les reflets

rouges sur la rivière, et elle le voyait: il ne se déciderait pas!...

Alors, elle se pencha vers lui, et l'embrassa...

Il revint, enivré d'amour et de reconnaissance, et l'insidieuse pointe

d'une sourde inquiétude fichée dans la pensée... Une mauvaise parole

de sa mère:

--«Ces filles pauvres et hardies, qui cherchent à se faire épouser...»

Il l'avait arrachée tout à l'heure avec colère; mais le bout de

l'aiguillon sous la peau était resté. Il eut honte. Il demanda pardon

mentalement à Annette. Il savait qu'était faux l'injurieux soupçon.

Il croyait en elle religieusement. Mais il était troublé. Et chaque

nouvelle visite le troublait davantage. La liberté d'Annette, sa

liberté de manières, sa liberté d'idées, ses libres opinions sur

n'importe quel sujet,--surtout en morale sociale--son absence tranquille

de préjugés, l'effaraient. Il était étriqué dans ses façons de

penser, comme de s'habiller, un peu chagrin d'idées, enclin à la

sévérité. Elle, au contraire, largement indulgente et riante. Il ne

concevait pas qu'elle pût être aussi puritaine que lui, en ce qui la

concernait, mais qu'aux autres elle appliquât une autre mesure, la

leur, avec une tolérance ironique. Tolérance et ironie le

décontenançaient. Elle s'en apercevait; et quand sur une question, il

s'exprimait avec un rigorisme injuste et excessif, elle n'essayait pas

d'y opposer sa manière de voir; elle souriait de cette naïve

intransigeance, qui ne lui déplaisait pas. Son sourire inquiétait

Julien plus encore que ses paroles. Il avait l'impression qu'elle en

savait plus que lui. C'était vrai. Mais combien plus? Et que

savait-elle, au juste? Quelle expérience avait-elle eue?...

À son tour, comme sa mère,--(et certaines observations malveillantes

de sa mère y avaient contribué)--cet homme de vitalité fine, mais

appauvrie, était vaguement alarmé de l'éclatante santé, du

rayonnement de cette femme. Il en avait le désir ardent, et il en avait

peur. Dans les promenades qu'ils firent ensemble, il se sentait chétif.

La parfaite aisance d'Annette, en quelque milieu qu'elle se trouvât,

ajoutait à sa gêne. Et bien que cette gêne, si elle l'eût

remarquée, elle l'aurait aimée, il en était humilié. Mais elle ne la

remarquait pas. Elle était toute à son chant intérieur. Le tort

d'Annette était qu'elle ne songeât point que ce chant, nul ne

l'entendait qu'elle; et elle ne voyait pas le regard anxieux de Julien,

qui se demandait:

--À qui, à quoi rit-elle?...

Elle semblait si loin!...

Il ne cessait pas de voir--il voyait mieux que jamais--ses grandes

vertus d'esprit, son énergie morale. Et en même temps, elle lui

restait une énigme dangereuse. Il était partagé entre deux sentiments

opposés: attraction invincible, et méfiance obscure: comme un reste de

cet instinct primitif qui rappelle à l'homme et à la femme

d'aujourd'hui l'inimitié originelle des sexes, pour qui l'union

charnelle était une forme de combat. Cet instinct soupçonneux de

défense est peut-être plus fort chez l'homme, à la fois, comme

Julien, d'intelligence aiguë, mais pauvre en expériences. Comme il lui

est impossible de voir exactement la femme, il la voit tantôt trop

simple, et tantôt remplie d'embûches.

L'âme enchantée II: L'été · 第 8 / 24 段