concurrence; et elle le comprit: car elle était, parmi elles, une
privilégiée. Si elle travaillait pour ne pas être à charge à sa
sœur, sa sœur n'en était pas moins là: elle était préservée des
risques de la misère. Elle ne connaissait pas l'incertitude fébrile du
lendemain. Elle jouissait de son enfant; nul ne prétendait le lui
arracher. Comment comparer son sort à celui de cette femme, dont elle
avait appris l'histoire,--une institutrice révoquée, parce qu'elle
avait eu, comme Annette, l'audace d'être mère!--À vrai dire, elle
avait été d'abord tolérée dans l'enseignement, à condition de
dissimuler sa maternité. Exilée dans un poste de disgrâce, au fond
d'une campagne, elle avait dû éloigner d'elle l'être de sa chair.
Mais elle ne put s'empêcher de courir à lui, quand il était malade.
Le secret fut divulgué, et la vertueuse campagne férocement s'égaya.
L'autorité universitaire, bien entendu, sanctionna la justice
populaire, en jetant sur le pavé les deux insoumis au Code. Et c'était
à eux qu'Annette venait disputer leur maigre nourriture! Elle évitait
de se présenter aux places que l'autre postulait. Mais on la
préférait. Justement parce qu'elle les recherchait moins âprement,
parce qu'elle en avait moins besoin. On n'estime pas ceux qui ont
faim.--Aussi, les malheureuses qu'elle supplantait la traitaient en
intruse qui les volait. Elles se savaient injustes; mais l'injustice
soulage, quand on est victime de l'injustice. Annette découvrit la plus
grande guerre,--la guerre des travailleurs, non pas contre la nature ou
contre les circonstances,--non pas contre les riches, pour leur arracher
le pain,--la guerre des travailleurs contre les travailleurs, pour
s'arracher le pain, les miettes tombées de la table des riches ou du
Crésus ladre, l'État... C'est la grande misère. Plus sensible chez
les femmes. Surtout chez celles de ce temps. Car elles se montraient
incapables encore de s'organiser. Elles en restaient à l'état de la
guerre primitive, un contre un; au lieu d'associer leurs peines, elles
les multipliaient...
Annette, se raidissant, avec le cœur qui saignait et, malgré tout, aux
yeux une flamme de joie, marchait, soutenue dans son ingrate tâche, par
la nouveauté de la tâche, la force à dépenser,--et la pensée de son
petit, qui l'illuminait, tout le jour.
Marc passait le jour dans l'atelier de Sylvie. La tante Victorine
s'était éteinte, peu après l'installation. Elle n'avait pu survivre
à la perte du vieux foyer, des vieux meubles, des habitudes d'un
demi-siècle quiet. Annette étant tenue, jusqu'au soir, hors du logis,
Sylvie prenait l'enfant chez elle. Il était le chat de l'atelier,
choyé par les clientes et par les ouvrières, furetant à quatre
pattes, assis sous une table, ramassant des agrafes et des bouts de
chiffons, dévidant des écheveaux, enroulant des pelotons, bourré de
sucreries et beurré de baisers. C'était un petit garçon de trois à
quatre ans, châtain doré comme Annette, resté un peu pâlot depuis sa
maladie. La vie était pour lui un spectacle perpétuel. Sylvie aurait
pu se souvenir de ses premières expériences, quand, assise sous le
comptoir de sa mère, elle écoutait les clients. Mais les grandes
personnes, du haut de leurs échasses, ont un champ de vision beaucoup
trop différent pour savoir ce qu'agrippent les yeux d'un enfant. Et ses
oreilles roses... Elles avaient de quoi s'occuper, dans l'atelier! Les
langues s'en donnaient, rieuses, hardies, effrontées. La pruderie
n'était point le péché de Sylvie et de son troupeau. Bien rire, bien
médire, fait l'aiguille courir... On ne songeait pas au petit. Est-ce
qu'il pouvait comprendre?... Il ne comprenait pas (c'était plus que
probable), mais il prenait, il ne laissait rien perdre. L'enfant ramasse
tout, tâte tout, goûte à tout. Gare à ce qui traîne! Vautré sous
une chaise, il mettait dans sa bouche tout ce qui tombait de là-haut,
les miettes de biscuit, des boutons, des noyaux; et il mettait aussi les
mots. Sans savoir. Justement! Pour savoir! Et il les mâchonnait,
chantonnait.....
--Petit cochon!...
C'était une apprentie qui lui arrachait des doigts un ruban qu'il
suçait, ou bien, pour essayer, qu'il s'enfonçait dans le nez. Mais on
ne lui arrachait pas les propos avalés. Il n'en faisait rien, pour
l'instant; il n'avait rien à en faire. Mais ce n'était pas perdu.
Extirpé des dessous de meubles et de jupes, où il se livrait à de
curieuses études sur les pieds qui frétillent et leurs doigts
prisonniers qui se crispent dans les bottines, ramené aux usages et à
la position normale dans le monde des grands, il restait immobile et
sagement assis, sur un tabouret bas, entre les jambes de Sylvie. Ou
bien, parce que la tante rarement demeurait en repos, d'une autre
enjuponnée. Il appuyait sa joue contre l'étoffe chaude et, la tête
renversée, il regardait, le nez en l'air, ces figures penchées, yeux
plissés, aux prunelles mobiles, vifs, brillants, ces bouches qui
mordent le fil, et l'on voit la salive, et la lèvre du bas (elle
paraît en haut) qui est sucée par les dents, et le dessous des
narines, qui a des filets rouges et se trémousse en parlant; et ces
doigts qui couraient avec leur aiguillon; et brusquement, une main lui
chatouillait le menton: il y avait un dé au bout, qui lui faisait froid
dans le cou... Ici, comme tout à l'heure, rien n'était perdu pour lui:
ces chauds et frais contacts, cette tiédeur duveteuse, ces lumières
qui rougissent et ces ombres qui ambrent des morceaux de chair vivante,
et cette odeur de femmes... Il n'en avait certes pas conscience, lui;
mais sa multiple conscience, cette conscience à facettes qui est
éparpillée à la périphérie de l'être d'un enfant, enregistrait au
passage les empreintes sur son rouleau... Ces femmes ne se doutaient pas
que, des pieds à la tête, leur image s'imprimait sur cette petite
plaque sensible. Seulement, il ne les voyait que par morceaux; et des
morceaux manquaient: ainsi que dans un puzzle, dont les pièces sont
mêlées. De là, ses bizarres et fugaces préférences, aussi vives que
variées, qui semblaient capricieuses, et qui étaient moins
inconstantes que partielles. Bien malin eût pu dire ce qui en chacune
de ces femmes l'attirait! En vrai chat du foyer, c'était la douceur des
mains plus que la personne entière qu'il aimait. Et c'était l'ensemble
de ces douceurs, le foyer, l'atelier. Il était égoïste, avec candeur.
(Et bon droit: le petit constructeur avait d'abord à rassembler son
moi). Égoïste sincèrement, jusque dans ses caresses. Car il était
caressant, parce qu'il voulait plaire, et parce qu'il y trouvait
plaisir. Aussi ne l'était-il qu'avec celles qu'il avait élues.
Sa grande favorite fut, dès les premiers temps, Sylvie. Son instinct
d'animal domestique avait tout de suite perçu qu'elle était le dieu du
foyer, le maître qui dispense le manger, les baisers, la couleur de la
journée, et qu'il est bon de courtiser. Mais le meilleur encore est
d'en être courtisé. Et le petit avait su remarquer que ce privilège
lui était attribué. Il ne doutait point d'ailleurs que ce ne fût
mérité. Il recevait donc, sans surprise, mais avec satisfaction,
l'hommage agréable et flatteur qui lui était rendu par la souveraine
de l'atelier. Sylvie le gâtait, l'adulait, s'extasiait sur ses gestes,
sur ses pas, sur ses mots, son esprit, sa beauté, sa bouche, ses yeux,
son nez; elle l'offrait à l'admiration de ses clientes et se pavanait
de lui, comme si elle l'eût pondu. À la vérité, elle l'appelait
aussi:
--Petit voyou! Serin guinos!
Et d'aventure, elle le mouchait, torchait, claquait. Mais d'elle, il ne
le trouvait pas blessant, et même, (quoiqu'il protestât hautement),
pas trop désagréable. N'est pas fessé qui veut, par la main de la
reine! D'une autre, «Dieu de Dieu!» (une de ses miettes d'atelier), il
ne l'eût pas admis!... Et puis, même sans son sceptre, Sylvie avait
pour lui un charme. Dans son puzzle féminin, fait des unes et des
autres, elle lui avait fourni le plus grand nombre des morceaux; il
aimait à se serrer dans sa robe, la tête contre son ventre, à
écouter sa voix, (il l'entendait rire, au travers de son corps); ou
bien à grimper après ses hanches, jusqu'à ce qu'il arrivât au haut;
et alors, des deux bras, noué autour de son cou, il se frottait le nez,
les lèvres et les yeux, le long de la joue douce, et là, près de
l'oreille, dans ces petits frisons, très blonds, qui sentent bon. Ce
qu'est l'œil pour l'esprit des grands, le toucher l'est pour celui des
enfants. Il est le talisman qui permet de voir hors du mur, et de tisser
au dedans le rêve des choses qu'on a cru voir, l'illusion de la vie.
L'enfant filait sa toile. Et sans savoir ce qu'étaient ces frisons
blonds, cette joue, cette voix, ce rire, cette Sylvie, et ce qu'il
était, «moi», il pensait:
--C'est à moi.
Annette revenait, le soir. Elle était affamée. Tout le jour, elle
avait marché dans un désert sans eau, un monde sans amour. Tout le
jour, elle avait marché, les yeux tournés vers la source que, le soir,
elle retrouverait. Elle l'entendait chanter; par avance, elle y baignait
ses lèvres; et il aurait pu se faire qu'un passant dans la rue
s'attribuât le sourire que cette belle femme pressée adressait à
l'image de son enfant. Comme le cheval qui sent l'avoine, son pas
s'accélérait, à mesure qu'elle se rapprochait de la maison de Sylvie;
et lorsque enfin elle rentrait, riant d'amour avide, si harassée
qu'elle fût, elle remontait en courant l'escalier. La porte s'ouvrait;
elle faisait irruption et fondait sur le petit; elle l'enlevait dans ses
serres, l'étreignait, le becquetait furieusement sur un œil, sur le
nez, sous le nez, n'importe où ça se trouvait, tout ce qu'elle
attrapait; et sa joie impétueuse s'exprimait à grand bruit. Lui, qui
était en train de jouer, ou, confortablement installé sur un pouf
rembourré, s'amusait gravement à faire des raies avec la craie, ou
bien à emmêler des fils de toutes les couleurs, il n'était pas
content de cette invasion. Cette grande femme brusque, qui entrait sans
crier gare, qui l'empoignait, le tripotait, lui braillait dans
l'oreille, qui l'étouffait de baisers,... il n'aimait pas cela! Qu'on
disposât de lui sans sa permission, non, c'était indignant! Il ne
l'admettait point. Il se débattait, maussade; mais elle n'en était que
plus enragée à le secouer, à le bicher; et de rire, et de crier!...
Tout lui déplaisait en elle: ce manque d'égards, ce bruit, cette
violence... Il comprenait très bien qu'elle l'aimât, l'admirât, et
même qu'elle le baisât. Mais il faut plus de manières! D'où est-ce
qu'elle sortait? Sylvie et ses demoiselles étaient plus distinguées.
Lorsqu'elles jouaient avec lui, même quand elles riaient, criaient, ce
n'étaient pas ces clameurs et cette brutalité de vous prendre et de
vous embrasser! Il s'étonnait que Sylvie, qui savait si bien laver la
tête à ses sujettes, ne donnât pas une leçon de maintien à cette
mal-élevée, et qu'elle ne le défendît pas contre de telles
privautés. Mais Sylvie au contraire prenait avec Annette un ton
d'égalité affectueuse qu'elle n'avait pas pour les autres, et elle
disait à Marc:
--Allons, sois plus gentil! Embrasse ta maman!
Sa maman! Sans doute, il le savait. Mais ça n'est pas une raison! Oui,
elle était aussi une puissance domestique. Il était encore trop près
de la chaleur du sein, pour ne pas avoir gardé dans sa bouche gourmande
le goût sucré du lait, et dans son corps d'oiseau l'ombre dorée de
l'aile qui l'abritait. Plus près encore, dans les nuits de maladie, où
l'invisible ennemi serrait le cou de l'oiselet, la tête penchée sur
lui de la grande protectrice... Sans doute, sans doute! Mais, pour
l'instant, il n'en avait plus besoin. S'il gardait ces souvenirs, et
cent autres, dans son grenier, il n'en avait pas l'emploi maintenant.
Plus tard, peut-être, on verrait... Maintenant, chaque instant lui
apportait une manne nouvelle; il avait assez à faire de la recueillir,
toute. L'enfant est ingrat, par nature. _Mens momentanea..._ Si vous
croyez qu'il a le temps de se rappeler ce qui fut bon hier! Ce qui est
bon pour lui, c'est ce qui est bon aujourd'hui.--Aujourd'hui, Annette
avait le grand tort de se laisser éclipser par d'autres plus agréables
et même plus profitables, aux yeux de Marc. Au lieu d'aller se promener
Dieu sait où! et de faire, le soir, des apparitions déplacées, que ne
restait-elle, comme Sylvie et les autres, tout le jour occupées de Marc
et lui faisant la cour! C'était tant pis pour elle.--Donc, il
condescendait tout juste à subir les effusions d'Annette, à répondre
à la pluie de folles questions amoureuses quelques oui, non, bonjour,
bonsoir, ennuyés et distants; et puis, fuyant l'averse et s'essuyant la
joue, il retournait à ses jeux ou aux genoux de Sylvie.
Annette ne pouvait pas ne pas voir que Marc lui préférait Sylvie.
Sylvie le voyait mieux encore. Elles en riaient toutes deux; toutes deux
semblaient n'y pas attacher une ombre d'importance. Mais dans le fond,
Sylvie était flattée, et Annette jalouse. Elles se gardaient bien de
se l'avouer. Bonne fille, Sylvie obligeait l'enfant mal gracieux à
embrasser Annette. Annette avait peu de joie de ces embrassements
obligés; Sylvie en avait davantage. Elle ne se disait pas qu'elle
volait le jardin du pauvre, et qu'après, elle en offrait royalement
quelques fruits. Mais ce qu'on ne dit point, afin de ne pas se charger
de scrupules fâcheux, on ne le savoure que mieux, à bouche close. Et
sans malice aucune, Sylvie goûtait plus de plaisir à se faire cajoler
par le petit et pensait davantage à afficher son pouvoir sur lui, quand
Annette était là. Annette, affectant de plaisanter, disait, d'un ton
dégagé:
--Loin des yeux, loin du cœur.
Mais son cœur ne le prenait pas en plaisantant. Il manquait d'ironie.
Annette n'avait d'humour que dans son intelligence. Elle aimait comme
une bête, bêtement. C'est pénible d'être femme parmi les femmes, et
de devoir se cacher. On ferait rire de soi, en montrant son pauvre cœur
affamé. Annette, devant les autres, jouait l'amour blasé, causait de
sa journée, des gens qu'elle avait vus, de ce qu'elle avait appris,
dit, ou fait,--bref, de tout ce qui lui était indifférent, (oh!
tellement!...)
Mais la nuit, rentrée chez elle, dans son appartement, seule avec son
enfant, elle pouvait s'en donner tout son soûl, du tourment! De là
joie, aussi, de la passion, par torrents. Plus de précautions à
prendre. Personne de qui se cacher. Elle l'avait, à elle seule, son
fils, elle le tenait tout entier. Elle en abusait un peu; elle le
fatiguait de sa tendresse folle. Comme ici, loin de Sylvie, il n'était
pas le plus fort, le petit politique ne manifestait pas son dépit:
jusqu'au lendemain matin, il devait ménager cette mère extravagante.
Il usait de tactique: il feignait de tomber de sommeil. Il n'avait pas
beaucoup à feindre; le sommeil venait vite, après les journées
remplies. Tout de même il n'était pas encore venu, quand, aux bras de
sa mère, livré comme un agneau, les yeux clos, Marc semblait anéanti.
Il fallait bien qu'Annette, interrompant son ramage, le portât au lit;
et le petit farceur, dans le demi-sommeil, d'où de degré en degré,
(ou plutôt, sur la rampe), il se laissait glisser jusqu'au bas de
l'escalier, riait sous cape de voir entre ses cils la crédule maman
qui, muette, l'adorait. Il avait le sentiment de sa supériorité, il
lui en savait gré; et même il arrivait que, dans un élan, il jetât
ses petits bras autour du cou de l'agenouillée. Par une telle surprise,
Annette était payée de ses peines. Mais l'enfant, économe, ne la
renouvelait pas souvent. Et Annette devait s'endormir sur sa faim. Ce
n'était pas avant de s'être retournée dans son lit, bien des fois,
écoutant respirer le petit et remuant ses pensées enfiévrées... Il
ne l'avait pas bien embrassée... Elle se disait:
--Il ne m'aime pas...
Son cœur se serrait. Mais elle se reprenait aussitôt:
--Qu'est-ce que je vais inventer?...
Il fallait refouler sur-le-champ cette idée. Comment est-ce qu'on
vivrait, avec? Non, ce n'était pas vrai... Bon petit, qu'elle
accusait!... Elle se hâtait de rechercher, parmi ses souvenirs, ce
qu'elle avait de meilleur, les gentillesses de l'enfant et ses
câlineries. À des images évoquées, elle l'eût bien arraché de son
lit pour l'embrasser... Mais chut! ne le réveillons pas!... Ce
délicieux petit souffle!... Mon trésor!... Comme ce sera bon, plus
tard!...
Car Annette--(le présent étant décidément un peu maigre)--se
créait, pour le compléter, un avenir d'intimité maternelle avec un
fils, conforme à ses désirs. Elle avait besoin de l'idole, pour
absorber les forces de sa nature, qui depuis quelque temps, de nouveau,
l'inquiétaient.
Ce n'était plus la mélancolie inquiète, cette dépression
neurasthénique, qui avait précédé la maladie de l'enfant, et que la
maladie de l'enfant avait dérivée,--ces jours de la vie qui chôme,
où elle se sentait vidée de forces et d'intérêt: la mer étale,
avant le reflux...
C'était le retour du flux océanique. Il s'annonçait par un grondement
de flots, un resurgissement nocturne. La maternité avait, pour un
temps, assouvi les éléments passionnés. La fatigue matérielle d'une
vie de travail leur opposait un barrage. Mais, dans l'ombre amassés,
ils battaient contre le rocher. L'âme, dont la croissance monte en
serpentant le long des cercles de la vie, se trouvait revenue dans un
état voisin de celui où elle avait passé, quatre ou cinq ans avant,
entre l'été brûlant de l'hôtel des Grisons et le printemps d'amour
avec Roger Brissot. Voisin, mais pas le même. On revient en tournant
au-dessus du passé; on n'y redescend plus. L'être d'Annette avait
mûri. Son trouble n'avait plus l'aveugle candeur de la jeune fille.
Elle était femme; ses désirs étaient aigus et clairs. Elle savait où
ils la menaient. Et si elle ne voulait pas le savoir, c'était
précisément qu'elle le savait. Sa volonté n'avait pas moins mûri que
sa chair. Tout était devenu plus riche. Et tout avait pris un accent
passionné.
Aussi, la réapparition de ces démons familiers,--redoutés,--fut un
midi orageux qui s'amasse. Pesant silence, silence gros des tumultes à
venir. Il succédait à l'insouciante joie, aux chagrins insouciants de
la jeune matinée. Les ombres, jusqu'alors, sur le visage d'Annette,
glissaient sans s'arrêter. Maintenant, elle était tendue. Quand elle
ne s'observait pas, en société, ou qu'elle n'était pas distraite par
la présence de l'enfant, elle tombait dans le mutisme, une barre entre
les sourcils. Si elle s'en apercevait, elle s'éclipsait sans bruit. Qui
se fût inquiété d'elle l'eût trouvée dans sa chambre, rangeant,
faisant son lit, retournant le matelas, frottant les meubles ou les
carreaux, dépensant plus de mouvement qu'il n'était nécessaire, et ne
parvenant pas à étouffer l'esprit, qui bruissait. Elle s'arrêtait, au
milieu d'un geste, debout sur une chaise, un chiffon à la main, ou
penchée sur l'appui de la fenêtre. Alors, elle oubliait tout, non
seulement le passé, mais aussi le présent, les morts et les vivants,
et jusqu'à son enfant. Elle voyait sans voir, elle entendait sans
entendre, elle pensait sans penser. Une flamme qui brûle dans l'espace
nu. Une voile au vent du large. Elle sentait le grand souffle qui
passait dans ses membres; et le navire vibrait, de toute sa mâture...
Puis, de l'illimité ressortait le visage des choses qui l'entouraient.
De la cour de maison sur laquelle Annette était penchée, montaient des
bruits familiers; elle reconnaissait la voix de l'enfant au parler
chantant. Mais son rêve ne s'interrompait pas; il prenait un autre
cours... C'était un chant d'oiseau dans une après-midi d'été... Ô
cœur ensoleillé, quelle somme d'amour tu as encore à donner! Prendre
à pleins bras le monde!... Trop lourd butin... La conscience lâchait
prise; elle retombait dans le gouffre incandescent, où n'était plus ni
chant, ni voix d'enfant, ni Annette... rien qu'une vibration puissante
de soleil...
Annette se réveillait, accoudée sur l'appui de la fenêtre.
Mais la nuit, les rêves obsédants, disparus depuis la naissance de
Marc, avaient repris possession du logis. Ils venaient par groupes de
trois ou quatre, qui se succédaient sans arrêt. Annette roulait de
l'un à l'autre, étage par étage. Elle se levait, le matin, brisée,
brûlée, dix nuits en une. Et elle ne voulait pas se rappeler ce
qu'elle avait rêvé....
Ceux qui entouraient Annette avaient remarqué son front soucieux et ses
yeux absorbés; ils ne comprenaient pas ce brusque changement, mais ils
ne s'en inquiétaient point; ils l'attribuaient à des causes
extérieures, aux difficultés matérielles. Pour Annette, ces périodes
de trouble étaient une saison de profond renouvellement. Elle ne leur
rendait pas justice, car elle en portait le poids de gestation, plus
angoissant que celui de la maternité. C'était aussi une maternité:
celle de l'âme cachée. L'être est enfoui comme un grain au fond de la
substance, dans l'amalgame d'humus et de glaise humains, où les
générations ont laissé leurs débris. Le travail d'une grande vie est
de l'en dégager. Il faut la vie entière pour cet enfantement. Et
souvent, l'accoucheuse est la mort.
Annette avait l'angoisse secrète de l'être inconnu qui sortirait
d'elle, un jour, en la déchirant. Prise de honte par accès, elle
s'enfermait dans une retraite tumultueuse, en tête à tête avec
l'Être immanent; et leurs rapports étaient hostiles. L'air était
saturé d'électricité; des souffles se levaient et retombaient dans
l'immobilité. Elle savait le danger. Sa conscience avait beau laisser
dans l'ombre ce qui la gênait. «Dans l'ombre», c'était encore elle,
c'était dans son logis. Et de savoir son logis peuplé, du haut en bas,
d'êtres qu'on ne connaît pas, n'était point rassurant...
--Tout cela... Je suis tout cela... Mais qu'est-ce que cela veut de
moi?... Qu'est-ce que je veux, moi?
Elle se répondait:
--Tu n'as plus rien à vouloir. Tu as.
Sa volonté raidie tournait toute sa violence d'amour vers l'enfant. Ces
retours de passion maternelle n'étaient pas très heureux. Anormale,
excessive, maladive,--(car cette passion procédait d'un essai
impossible d'aiguillage sur une voie, qui n'était pas la leur,
d'instincts fort différents qui ne se laissaient pas tromper)--elle ne
pouvait mener qu'à des déceptions. Elle écartait l'enfant. Marc se
rebellait contre cet accaparement. Il ne cachait plus sa maussaderie à
sa mère. Il la trouvait «tannante»; et il le lui disait, en de petits
monologues courroucés, qu'heureusement Annette n'entendait pas, mais
que Sylvie surprit un jour, et dont elle le gronda, en riant aux
éclats. Marc, dans un coin de porte, causant avec le mur, disait, en
faisant de petits gestes péremptoires:
--J'en ai marre, de cette femme-là!...
On écrit toujours l'histoire des événements d'une vie. On y croit
voir la vie. Ce n'est que son vêtement. La vie est intérieure. Les
événements n'agissent sur elle qu'autant qu'elle les a choisis, on
serait tenté de dire: produits; et dans bien des cas, c'est l'exacte
vérité. Vingt événements passent, chaque mois, à notre portée; ils
ne comptent pas pour nous, parce que nous n'en avons que faire. Mais
qu'un d'eux nous atteigne, il y a gros à parier que nous lui avons
épargné la moitié du chemin: nous allions au devant. Et si le choc
déclenche en nous un ressort, ce ressort était bandé, il attendait le
choc.
Vers la fin de 1904, la tension morale d'Annette tomba, et les
transformations qui s'opérèrent en elle parurent coïncider avec
certains changements qui, au même moment, s'effectuaient autour d'elle.
Sylvie se mariait. Elle avait vingt-six ans, elle avait suffisamment
goûté des joies de la liberté; elle jugeait le moment venu de goûter
de celles du ménage. Elle ne se pressait pas de choisir. L'étoffe d'un
amant n'a pas besoin de durer, il suffit qu'elle plaise. Mais un bon
mari doit être en bon drap résistant. Certes, Sylvie entendait qu'il
fût aussi plaisant. Mais il y a plaire et plaire. Pour choisir le mari,
il ne s'agit pas d'emballement. Sylvie consultait la raison, et même la
raison sociale. Son commerce allait bien. Sa maison--_Sylvie_: (_Robes
et manteaux_)--s'était acquis, auprès d'une clientèle select de la
moyenne bourgeoisie, une réputation justifiée d'élégance et de
style, à des prix modérés. Elle en était arrivée à un point de ses
affaires, qu'elle ne pouvait dépasser seule. Pour atteindre au delà,
il lui fallait s'associer d'autres forces, joindre à son atelier de
couture féminine un atelier de tailleur, qui lui permît d'élargir le
cercle de ses opérations.