propriété de Bourgogne avait été vendue hâtivement, à des
conditions dérisoires. Il était sûr que la vente totale couvrirait à
peine la dette et les frais, et que s'il restait un surplus disponible,
il ne suffirait pas à l'entretien d'Annette et des siens; il faudrait
qu'elle cherchât des ressources nouvelles. Pour l'instant, il
s'agissait de réduire les dépenses et de se refaire une installation
très modeste. Annette se mit en quête d'un appartement. Sylvie lui en
trouva un au quatrième étage de sa propre maison: (elle habitait
l'entresol). Les chambres étaient petites et donnaient sur la cour,
mais propres et sans bruit. Il n'était pas question d'y transporter
tous les meubles de Boulogne. Annette ne voulait garder que le strict
nécessaire. Mais tante Victorine suppliait, en pleurant, Annette de
tout conserver. Annette remontrait qu'il n'était pas raisonnable, dans
la situation actuelle, d'assumer les dépenses d'un garde-meubles. Il
fallait faire un choix; et la tante implorait pour chaque objet.
Annette, fermement, choisit; en dehors du mobilier qui devait la suivre
dans le nouvel appartement, elle réserva quelques meubles
particulièrement chers à la vieille dame; et elle fit vendre les
autres.
Sylvie était frappée de l'insensibilité d'Annette. Il ne fallait
pourtant pas croire que la courageuse fille n'éprouvât point de
mélancolie. Elle aimait cette maison, qu'elle devait quitter... Tant de
souvenirs! tant de rêves! Mais elle les refoulait. Elle savait bien
qu'elle ne pouvait leur faire impunément leur part! Ils étaient trop,
ils auraient tout pris; elle avait besoin de toute sa force, en ce
moment.
Une seule fois, elle céda à leur assaut, par surprise. C'était une
après-midi, peu avant le déménagement. La tante était à l'église,
et Marc chez Sylvie. Annette, seule dans la maison de Boulogne, où tout
sentait les approches du départ, à genoux sur un tapis à demi roulé,
pliait une tenture déclouée. Tout occupée de sa tâche, tandis que
ses mains actives allaient et venaient, sa tête faisait des calculs
pour les arrangements nouveaux. Mais sans doute il restait de la place
pour le rêve: car son regard qui, depuis un instant, flottait loin de
la vision présente, fixa, parmi sa brume, un dessin de la tenture que
les mains enroulaient; et il le reconnut. Un motif de fleurs pâles,
presque effacées: ailes de papillons, pétales détachés? Peu
importait; mais les yeux d'Annette enfant s'y étaient posés, et sur ce
canevas, ils avaient brodé la tapisserie des jours enfuis. Et cette
tapisserie, brusquement, ressortait de la nuit... Les mains d'Annette
cessèrent de ranger, son cerveau un moment encore s'obstina à
répéter les chiffres, dont il avait perdu le fil, puis se tut. Et
Annette, se laissant couler sur le plancher, le front sur le rouleau de
tapis, le visage dans ses mains, étendue, les genoux repliés,
s'abandonnant au vent et au flot, fit voile... Elle ne voyageait pas
dans une contrée précise... Une telle masse de souvenirs--(vécus?
rêvés?)--comment les distinguer?... Vertigineuse symphonie d'une
minute de silence! Elle contient beaucoup plus que la substance d'une
vie. Dans la pensée active, quand la conscience croit prendre
possession de notre monde intérieur, elle ne saisit que la crête de la
vague, à l'instant où le rayon la dore. La rêverie seule perçoit
l'abîme mouvant et son rythme torrentiel, ces graines innombrables
charriées par le vent des siècles, semences de pensées des êtres
d'où nous sortons et qui de nous sortiront, ce formidable chœur
d'espoirs et de regrets, dont les mains frémissantes se tendent vers le
passé ou bien vers l'avenir... Indéfinissable harmonie, qui forme le
tissu d'une seconde illuminée, et qu'il suffit parfois d'un choc pour
éveiller... Un bouquet de fleurs pâles venait de l'évoquer dans
Annette...
Quand elle s'y arracha, après un long silence, elle se releva
précipitamment, et, de ses mains devenues gauches, brusques,
tremblantes, elle acheva, sans regarder, de plier la tenture commencée.
Elle n'acheva même pas, elle la jeta dans un coffre, incomplètement
roulée; et elle fuit de la pièce... Non, elle ne voulait pas rester
avec ces pensées! Il valait mieux les écarter. Plus tard, elle aurait
le temps de regretter le passé, quand elle serait elle-même du
passé... plus tard, au crépuscule de sa vie. Pour l'instant, elle
était trop chargée d'avenir, elle devait le porter. Ses rêves
étaient devant... «Ce qui est derrière moi, je ne veux pas le savoir;
il ne faut pas me retourner...»
Elle marchait dans la rue, pressant le pas, raidie, regardant droit au
loin... les années, les années... la vie qui monte... celle de son
enfant, la sienne, la vie nouvelle... l'Annette de demain.
Elle avait cette vision dans les yeux, le soir de son installation dans
la maison de Sylvie. Sylvie, son magasin fermé, se hâta de monter chez
sa sœur, afin de la distraire des regrets qu'elle lui supposait. Elle
la trouva, allant et venant dans son étroit enclos, nullement fatiguée
de l'exténuante journée, s'efforçant de faire tenir dans des placards
trop petits son linge et ses vêtements; et, n'y parvenant pas, perchée
sur un escabeau, les bras chargés de draps, regardant les rayons
pleins, méditant un autre plan, elle sifflait comme un garçon--(une
fanfare wagnérienne que, sans trop y penser, elle travestissait d'une
façon burlesque).--Sylvie la considéra, et dit:
--Annette, je t'admire.
(Elle ne le pensait pas tout à fait).
--Pourquoi? demanda Annette.
--Si j'étais à ta place, ce que je ragerais!
Annette se mit à rire, et, toute à son affaire, lui fît signe de se
taire.
--Je crois que j'ai trouvé... dit-elle.
Elle enfonça la tête et les bras dans le placard, rangea, dérangea,
fourragea.
--Quand je le disais!... fit-elle... _Je l'ai eu!_...
(Elle s'adressait au placard bondé, rangé, soumis).
Elle descendit, victorieuse, de l'escabeau.
--Sylvie, dit-elle, rageoir! (elle lui tenait le menton), quand on
était enfant, on jouait à bâtir une maison avec les dominos. Quand la
maison tombait, est-ce que tu rageais?
--Je fichais les dominos par terre, dit Sylvie.
--Moi, je disais: Patatras! je vais en refaire une autre!...
--Dis tout de suite que tu secouais la table!...
--Eh! je n'en jurerais pas! fit Annette.
Sylvie l'appela:
--Anarchiste!
--Tiens! dit Annette, tu ne l'es donc pas?
Sylvie ne l'était pas. Elle entendait bien se fiche, s'il lui plaisait,
de l'ordre et de l'autorité; mais il lui fallait un ordre et une
autorité. Quand ce ne serait que pour les autres! Pour elle aussi,
d'ailleurs: il n'y a de plaisir à se révolter que s'il y a une
autorité. Et quant à l'ordre, Sylvie en était pourvue; elle ne
chicanait l'ordre établi que parce qu'il n'était pas le sien. Mais
qu'il fût _établi_, elle ne le lui reprochait pas. Un ordre doit être
_établi._ Depuis qu'elle était, elle aussi, _établie_, patronne, et
dirigeant pour son compte ses affaires, elle était pour l'ordre stable.
Annette en fit la découverte, avec surprise.--Ce ne fut pas la seule.
On ne connaît bien un autre que quand on le voit dans l'action
journalière, qui bande les ressorts et montre au naturel ses mouvements
et ses gestes. Annette n'avait vu Sylvie qu'à ses périodes oisives de
détente flâneuse. Qui peut juger d'une chatte alanguie sur un coussin
moelleux? Il faut la voir en chasse, les reins cambrés en arc, et le
feu vert de ses yeux.
Annette vit Sylvie sur son terrain, le lopin qu'elle s'était taillé
dans la jungle parisienne. La petite patronne avait pris le métier au
sérieux, et elle ne le cédait à personne dans l'art de gérer ses
affaires. Annette put l'observer à loisir, et de près: car, pendant
les premières semaines qui suivirent l'emménagement, elle prenait ses
repas chez Sylvie; il avait été convenu qu'on ferait ménage ensemble,
jusqu'à ce que l'installation fût tout à fait terminée. Annette, de
son côté, cherchait à se rendre utile, en participant à certains
travaux de l'atelier. Elle voyait donc Sylvie, à toutes les heures du
jour, soit avec les clientes, soit avec les ouvrières, soit seule en
tête à tête; et elle remarquait en sa sœur des traits qu'elle ne
connaissait pas, ou qui s'étaient accentués depuis deux ou trois ans.
La caressante Sylvie, sous son charmant sourire, ne cachait plus aux
yeux pénétrants d'Annette une nature un peu sèche, qui, même dans
ses emballements, savait où elle allait. Elle avait un petit personnel
d'ouvrières, qu'elle menait supérieurement. Avec sa finesse
d'observation et son air enjôleur, elle s'était choisi et attaché des
dévouements en disponibilité. Telle sa première, Olympe, beaucoup
plus âgée qu'elle, plus experte au métier, excellente travailleuse,
mais dépourvue d'idées, incapable de se défendre; venue de sa
province et perdue à Paris, grugée, bernée par les hommes, par les
femmes, par les maîtres et par les camarades, elle ne manquait pourtant
pas d'intelligence pour le voir, mais de force pour résister, et
cherchait qui, sans la duper, profitât de son travail et la
déchargeât de la peine de se diriger. Sylvie n'eut aucun effort à
faire pour se l'asservir. Il fallait seulement veiller à la bonne
entente parmi les dévouements rivaux qu'elle avait suscités dans son
personnel, user adroitement de leur antagonisme pour stimuler leur
zèle, et fonder, à l'instar d'un sage gouvernement, l'union des
rivales sur le patriotisme du travail en commun. L'orgueil du petit
atelier et le désir de se signaler aux yeux de la jeune patronne, les
livraient à sa domination astucieuse qui, souvent, les faisait
travailler jusqu'à épuisement. Elle donnait l'exemple; et l'on ne se
plaignait pas. Une affectueuse bourrade, une moqueuse drôlerie, dont
elles riaient aux éclats, relevait l'attelage fourbu, le faisait tenir
jusqu'au bout. Fières de la patronne, elles l'aimaient jalousement.--Et
elle, qui entretenait leur feu, restait indifférente. Le soir, après
leur départ, elle parlait d'elles à sa sœur, d'un ton de froid
détachement, qui choquait Annette. Au reste, serviable en cas de
besoin, et, si elle les voyait souffrantes ou dans la peine, ne les
laissant pas sans aide. Mais, souffrantes ou non, si elle ne les voyait
pas, elle les oubliait. Elle n'avait pas le temps de penser aux absents.
Elle n'avait pas le temps d'aimer longtemps. Une activité perpétuelle,
tous ses instants occupés: toilette, ménage, manger, métier,
essayages, bavardages, amours, amusements. Et tout,--jusqu'aux (jamais
très longs) silences où, entre le mouvement du jour et le sommeil de
la nuit, elle se trouvait seule, en face de soi,--tout avait un
caractère précis. Pas un coin pour le rêve. Quand elle s'observait,
elle restait l'œil clair et curieux qui épie les autres et qui se
regarde comme un passant. Un minimum de vie intérieure: tout projeté
en actes et en paroles. Le besoin qu'avait Annette de confession morale
ne trouvait point là son compte. Elle était gênée dans ce plein jour
perpétuel. Aucune ombre. Ou, s'il en existait--(il en existe en toute
âme)--la porte était fermée dessus. Sylvie ne s'intéressait pas à
ce qu'il y avait derrière la porte. Il s'agissait d'administrer
exactement son petit domaine: jouir de tout, de son travail et de ses
plaisirs, mais le tout à son temps, afin de n'en rien perdre, par
conséquent sans passions, sans grands excès, parce que cette activité
et ce «passage» perpétuels ne s'y prêtent pas, et même en
suppriment la possibilité, d'avance. Pas de danger que ses amants lui
fissent perdre la tête!
En vérité, elle n'aimait bien, elle n'aimait tout à fait qu'un seul
être: Annette... Et comme c'était curieux! Pourquoi est-ce qu'elle
l'aimait, cette grande fille, qui ne lui ressemblait en rien,--en
presque rien?
Ah! ce «presque rien», c'était beaucoup, c'était (qui sait?) le plus
important: le sang... Cela ne compte pas toujours entre gens de même
lignée. Mais quand cela compte, quelle force secrète! C'est une voix
qui nous souffle:
--Cet autre, c'est encore moi. Coulé en une autre forme, la substance
est la même. Je me reconnais, mais autre, et possédé par une âme
étrangère...
Et l'on veut se reconquérir sur cet usurpateur... Double attrait.
Triple attrait: attrait de la ressemblance, attrait de l'opposition, et
la guerre de conquête, qui n'est pas le moindre des trois...
Que de forces communes entre Annette et Sylvie! L'orgueil,
l'indépendance, l'ordre, la volonté, la vie sensuelle! Mais de ces
deux esprits, l'un tourné vers le dedans, l'autre vers le dehors,--les
deux hémisphères de l'âme. Elles étaient constituées presque des
mêmes éléments; mais chacune, pour des raisons obscures et profondes,
qui tenaient à l'essence de la personnalité, en refoulait une moitié,
n'en voulait voir qu'une seule,--celle qui émergeait, ou celle qui
était submergée. Le rapprochement des deux sœurs dans une vie commune
inquiétait la conscience habituelle que chacune avait de soi. Leur
affection mutuelle se teintait d'hostilité. Et plus l'affection était
vive, plus vive l'hostilité cachée: car elles se sentaient
irréductibles l'une à l'autre. Annette, plus experte à lire dans ses
arrière-pensées, et aussi plus sincère, était capable de les juger
et de les réprimer: le temps était passé, où elle voulait absorber
Sylvie dans son impérieux amour. Mais Sylvie gardait toujours un secret
désir de dominer son aînée; et elle n'était pas fâchée que les
événements lui eussent fourni le moyen d'affirmer sa supériorité.
Revanche des inégalités du sort pendant la jeunesse des deux sœurs!
Ce sentiment inavoué et sa tendresse réelle lui faisaient goûter une
satisfaction, qu'elle dissimulait, à voir Annette travailler, sous sa
direction, à l'atelier. Elle eût voulu l'enrôler. Elle la chargeait
de recevoir ses clientes, de dessiner au fusain des garnitures de
broderie; elle tâchait de lui persuader qu'elle pourrait s'assurer un
emploi important, et même s'associer à elle, plus tard, dans son
commerce.
Annette, qui percevait les raisons de Sylvie, ne tenait nullement à
s'assujettir. Elle laissait tomber l'invite, ou, pressée par Sylvie,
répondait qu'elle n'était pas bien faite pour ce métier. Sur quoi,
Sylvie lui demandait ironiquement pour quel métier elle était donc
faite? Ce lui était sensible. Quand on n'a jamais eu besoin de
travailler pour vivre, et que la nécessité vient vous y forcer, il est
pénible de ne pas savoir à quel travail on est bon, ni même si,
malgré son instruction, on est bon à quelque travail. Il le fallait
pourtant. Annette ne voulait pas rester à la charge de Sylvie. Certes,
Sylvie ne l'eût pas montré: elle avait plaisir à aider sa sœur. Mais
si elle était heureuse de dépenser pour Annette, elle savait ce
qu'elle dépensait; sa main droite n'ignorait jamais ce que donnait la
gauche. Annette l'ignorait encore moins. Elle ne pouvait supporter la
pensée que Sylvie, faisant sa caisse, l'inscrivît (mentalement) à son
débit... Diable soit de l'argent! Entre deux cœurs qui s'aiment,
est-ce qu'il devrait compter? Il ne comptait pas dans les cœurs
d'Annette et de Sylvie. Mais il comptait dans leur vie. On ne vit pas
que d'amour. On vit aussi d'argent.
C'était là une vérité qu'Annette avait un peu trop méconnue. Elle
ne fut pas lente à l'apprendre.
Elle se mit en quête d'une place, sans en parler à Sylvie. Et sa
première idée fut d'aller trouver la directrice du collège de jeunes
filles où elle avait fait ses études. Élève intelligente, riche,
fille d'un père influent, elle avait été dans les faveurs de Mme
Abraham, et se tenait assurée de sa sympathie. Cette femme remarquable,
une des premières qui eût organisé l'enseignement féminin en France,
avait de rares qualités d'énergie et de jugement, complétées--ou
palliées (cela dépendait des cas)--d'un sens politique très froid,
que bien des hommes auraient pu lui envier. Désintéressée pour elle
même, elle ne l'était point pour son collège. Elle était
libre-penseuse et même, sans l'afficher, ne cachait point un certain
dédain anticlérical, qui ne pouvait nuire auprès de sa clientèle de
filles de la bourgeoisie radicale et de jeunes israélites. Mais à la
place des dogmes rejetés, on avait instauré une morale civique qui,
pour manquer de base et de certitude, n'en était pas moins étroite et
impérative. (Elle ne l'en était que davantage: car plus une règle est
arbitraire, plus elle se fait rigide). Annette, grâce à sa situation
mondaine, était intime avec la directrice et avait son franc parler;
elle s'amusait à taquiner la fameuse morale officielle; et Mme Abraham,
sceptique de nature, ne faisait pas de difficultés pour sourire de ces
boutades de l'irrespectueuse gamine. Elle en souriait, oui bien, quand
elles causaient à huis-clos. Mais aussitôt que la porte était ouverte
et que Mme Abraham réintégrait son titre et son rang officiel, elle
croyait, dur comme fer, aux Tables de la Loi laïque, qu'avait
élaborées la moralité raisonnante de quelques pédagogues
républicains. C'était assez dire que si sa conscience nue était
indifférente à la morale conventionnelle, sa conscience habillée--sa
conscience usuelle--blâmait sévèrement la conduite d'Annette. Car
elle la connaissait: l'aventure avait fait le tour de la société.
Mais elle ne connaissait pas encore sa ruine. Et quand Annette se fit
annoncer, elle n'eut garde de lui manifester ses pensées; il fallait
d'abord savoir les motifs de la visite, et si le collège n'en
retirerait pas quelque avantage. Elle lui montra donc bon visage,
quoique un peu réservé. Mais à peine sut-elle qu'Annette venait en
quémandeuse, elle se souvint du scandale, son sourire se figea. On peut
bien accepter de l'argent d'une personne qu'on n'approuve point; mais on
ne peut pas, décemment, lui en donner. Il ne fut pas difficile à Mme
Abraham de trouver des raisons péremptoires pour écarter la
candidature indiscrète. Point de place au collège. Et comme Annette
demandait qu'elle la recommandât à d'autres institutions, Mme Abraham
ne prit pas la peine de la payer de promesses vagues. Très diplomate,
quand elle avait affaire à ceux que portait la roue de la fortune, elle
cessait sur-le-champ de l'être, quand la roue les jetait en bas. Grave
faute de diplomatie! Car il se peut que ceux qui sont en bas
aujourd'hui, demain se retrouvent en haut; et le bon diplomate ménage
l'avenir. Mme Abraham ne tenait compte que du présent. À présent,
Annette se noyait: c'était regrettable, mais Mme Abraham n'avait pas
l'habitude de repêcher ceux qui étaient à l'eau. Elle ne déguisa
point la sécheresse de ses sentiments; et Annette n'abandonnant pas son
ton de tranquille aisance et d'égalité (désormais) déplacée, Mme
Abraham, afin de la ramener à une appréciation plus exacte des
distances, déclara qu'elle ne pouvait, en conscience, la recommander.
Annette, brûlante d'indignation, fut sur le point de la manifester; un
éclair de colère passa: il s'éteignit; le dédain l'emporta; elle fut
prise d'une de ces gamineries un peu diaboliques de jadis, un prurit de
persifler. Elle dit, en se levant:
--Enfin, pensez à moi, si vous fondez un cours de morale nouvelle!
Mme Abraham la regarda, interloquée: l'impertinence était visible.
Elle répliqua sèchement:
--L'ancienne nous suffit.
--Cela ne ferait pourtant pas de mal, de l'élargir un peu!
--Qu'y feriez-vous entrer?
--Un rien, dit Annette, tranquillement: la franchise, et l'humanité.
Mme Abraham, blessée, dit:
--Le droit à l'amour, sans doute?
--Non, répondit Annette, le droit à l'enfant.
Quand elle fut sortie, elle haussa les épaules, de sa bravade
inutile... Stupide!... À quoi bon s'être fait une ennemie?... Elle
rit, tout de même, de l'air vexé de son antagoniste. Une femme ne
résiste pas au plaisir de rendre à une autre un affront. Bah! la femme
Abraham ne resterait son ennemie que jusqu'au jour où Annette aurait
reconquis son rang. On le reconquerrait!
Annette vit d'autres institutions; mais les places manquaient. Il n'y en
avait pas pour les femmes. Les démocraties latines ne sont faites que
pour les hommes; elles mettent parfois le féminisme sur leurs
programmes; mais elles s'en méfient; elles n'ont point hâte de fournir
des armes à celle qui demeure encore, à l'aurore du XXe siècle, la
rivale asservie, mais qui ne le sera plus longtemps, grâce à la
ténacité de la femme nordique. Pour qu'elles accueillent, en
rechignant, la femme qui travaille et veut exercer ses droits, il faut
que fasse pression l'opinion du reste du monde.
Annette aurait pu cependant être admise dans deux ou trois postes, si
sa susceptibilité ne les lui eût fait manquer. On eût consenti à
fermer les yeux sur sa situation irrégulière, si elle-même eût
consenti à en donner une explication spécieuse: veuvage, divorce, à
son choix; mais elle mit absurdement son orgueil, lorsqu'on
l'interrogeait, à dire les choses comme elles étaient. Après deux ou
trois échecs, elle ne s'adressa plus à des institutions, ni à
l'Université; dans celle-ci, pourtant, elle avait laissé des
sympathies: elle y eût trouvé des esprits assez larges pour l'aider
sans blâme. Mais elle craignait d'être froissée. Elle était neuve
encore au pays de misère. Sa fierté n'avait pas eu le temps de se
faire des cals aux mains...
Elle chercha des leçons particulières. Elle ne voulait pas en quêter chez
ses connaissances bourgeoises; elle préférait leur cacher ses démarches.
Elle s'adressa à ces agences de placement--d'exploitation--clandestines,
qui existaient alors à Paris. Elle n'eut pas l'habileté de s'y faire
bien voir. Elle était dédaigneuse. On lui en voulait de se montrer
difficile: elle prétendait choisir, au lieu d'accepter quoi que ce fût,
comme tant de malheureuses, qui, munies de fort peu de titres, enseignent
tout ce qu'on leur demande, à des prix de famine, en travaillant du
matin au soir.
Enfin, elle trouva quelques étrangères, par l'entremise des clientes
de Sylvie. Elle donna des leçons de conversation à des Américaines,
qui la traitait aimablement, lui proposaient, à l'occasion, une
promenade dans leur voiture, mais lui offraient un salaire dérisoire,
et n'avaient même pas l'idée qu'on dût payer plus cher. Elles
n'hésitaient pas à donner cent francs pour une paire de bottines; mais
pour une heure de français, elles payaient un franc. (Il n'était pas
impossible, en ces temps, de trouver vendeuse de leçons à cinquante
centimes!)... Annette, qui n'avait pourtant pas le droit d'être
exigeante, rejeta ces honteux traitements. Mais après avoir beaucoup
cherché, elle ne découvrit guère mieux. La bourgeoisie aisée qui,
pour l'éducation de ses enfants, consent à dépenser, sous l'œil de
l'opinion, ce qu'exige l'enseignement quand l'enseignement est public,
exploite sordidement les maîtres à domicile. Ici, nul ne vous voit. Et
l'on a affaire à trop humble pour résister: un qui refuse, dix qui
vous supplient de les accepter!...
Isolée, sans expérience, Annette était dans de mauvaises conditions
pour se défendre; mais elle avait l'instinct pratique des Rivière, et
aussi sa fierté, qui n'admettait point les humiliants salaires auxquels
d'autres se pliaient. Elle n'était pas de l'espèce bêlante, qui
gémit et consent. Elle ne gémissait pas, et elle ne consentait pas. Et
contre toute attente, cette attitude lui réussit. L'espèce humaine est
lâche; Annette avait une façon calme, un peu hautaine, de dire: non,
qui coupait court aux marchandages; on n'osait pas la traiter comme on
eût fait des autres; et elle obtint des conditions un peu moins
misérables. Ce n'était guère. Il fallait bien des fatigues pour
gagner ce qu'elle dépensait par jour. Ses élèves étaient
disséminées dans des quartiers éloignés; et l'on n'avait encore à
Paris ni autobus, ni métro. Quand elle rentrait le soir, ses pieds
étaient douloureux, et ses bottines s'usaient. Mais elle était
robuste, et elle goûtait une satisfaction à connaître la vie de
travail pour le pain quotidien. Gagner son pain, c'était pour Annette
une aventure nouvelle! Quand elle avait réussi, dans un de ces petits
duels de volonté avec ses exploiteurs, elle était aussi contente de sa
journée que ces joueurs qui, dans le plaisir de la partie gagnée,
oublient l'insignifiance de l'enjeu. Elle apprenait à mieux voir les
hommes. Ce n'était pas toujours beau. Mais tout vaut d'être connu.
Elle entrait en contact avec le monde du labeur obscur. Contacts
insuffisants toutefois, sans profondeur! Car si la richesse isole, la
pauvreté n'isole pas moins. Chacun est pris par sa peine et par son
effort. Et chacun voit dans l'autre, moins un frère de misère qu'un
rival, dont la part est coupée aux dépens de la sienne...