Les mille petits soins réguliers qu'exige un enfant remplissent les

journées. Si simples, si monotones, ils ne permettent pourtant pas de

songer à autre chose. Hors _lui_, toujours _lui_, l'esprit est

morcelé. La plus rapide pensée est interrompue dix fois. L'enfant

envahit tout; cette petite masse de chair bloque votre horizon. Annette

ne s'en plaignait pas. Elle n'avait même pas le temps de le regretter.

Elle vivait dans une plénitude de fatigue occupée, qui lui fut un

bien-être, d'abord,--qui devint, d'heure en heure, une obscure

lassitude. Les forces s'usent, et l'âme chemine; elle ne demeure point

où nous l'avons laissée. D'un pas de somnambule, elle s'en va sur la

route; et quand elle s'éveille, elle ne sait plus son chemin.--Annette

s'éveilla, un jour, avec la conscience du monceau de fatigues

accumulées depuis des mois; et une ombre indéfinissable se mêlait à

la joie qui l'habitait.

Elle ne voulut l'attribuer qu'à l'épuisement physique; et, pour se

prouver qu'à son bonheur rien n'était changé, elle le manifesta par

des effusions plus bruyantes qu'il n'était nécessaire. Surtout devant

témoins: comme si elle avait eu peur qu'ils ne découvrissent en elle

ce qu'elle n'y voulait pas voir. Cette gaieté outrée amenait ensuite,

quand elle était seule, une dépression. Tristesse? Non. Malaise

obscur, vague inquiétude, le sentiment, qu'on refoule, d'une partielle

insatisfaction: non qu'on attende rien du dehors (on se passe de lui,

encore), mais on souffre de l'inemploi d'une partie de sa nature.

Certaines forces de l'esprit chômaient depuis longtemps; l'économie de

l'être en subissait un trouble. Annette, privée de société, réduite

à elle seule, et sentant poindre une nostalgie qu'elle voulait

étouffer, essayait de recourir à la compagnie des livres. Mais les

volumes restaient ouverts à la même page; le cerveau s'était

déshabitué de l'effort de suivre la chaîne des mots déroulés; les

continuelles brisures que faisait à la pensée la préoccupation

constante de l'enfant disloquaient l'attention, la secouaient

somnolente, énervée, comme Une barque attachée qui danse sur le

courant, sans pouvoir avancer ni se fixer. Au lieu de réagir, Annette

restait enfermée, rêvassant assoupie devant le livre ouvert; ou bien,

elle s'étourdissait en un flux de paroles fougueuses et bêtifiantes

avec l'enfant. Sylvie disait, la voyant qui n'arrivait point à

dépenser avec son petit sa multiple énergie:

--Tu devrais sortir davantage, prendre de l'exercice, marcher comme

autrefois.

Annette, pour avoir la paix, disait qu'elle sortirait; et elle ne

bougeait pas. Elle avait une raison, qu'elle gardait pour elle: elle

craignait de rencontrer ses anciennes connaissances et de s'exposer à

quelque marque blessante de froid éloignement. Raison de surface

qu'elle se donnait! En d'autres temps, elle eût négligé ces mesquines

offenses. Elle avait maintenant une tendance neurasthénique à fuir

tous les contacts. Alors, pourquoi ne pas quitter Paris et vivre à la

campagne, comme le conseillait Sylvie? Elle ne refusait point; mais elle

n'en ferait rien: c'était une décision à prendre; et elle ne voulait

pas sortir de son engourdissement.

Elle laissait donc flotter ses journées immobiles, sans houle, comme

une mer étale, qui s'apprête à baisser. Entr'acte, arrêt apparent

dans le rythme éternel de respiration: le souffle est suspendu. Sur la

pointe des pieds, la joie s'en va. La peine, à pas feutrés,

s'approche. La peine n'est point encore là. Mais un _nescio quid_

avertit: «Ne remue pas!...» Elle est derrière la porte.

Elle entra. Mais elle n'était point celle qu'on attendait. On a beau

prévoir le bonheur et la peine. Leur visage, quand ils viennent, n'est

jamais le visage prévu.

Une nuit qu'Annette, suspendue entre ciel et mer, aux confins du bonheur

et de la mélancolie, longeait le cap du sommeil, sans savoir si elle

était en deçà ou au delà, elle perçut un danger. Avant de savoir

d'où il venait, quel il était, elle banda ses forces, pour courir au

secours de l'enfant couché près d'elle. Car déjà sa conscience, qui

jamais ne dormait plus que d'une oreille, avait reconnu qu'il était

menacé. Elle se força au réveil, et écouta anxieuse. Elle ne

s'était pas trompée. Même au fond du sommeil, la plus légère

altération dans le souffle du petit bien-aimé l'atteignait. La

respiration de l'enfant était précipitée; par une mystérieuse

osmose, Annette sentit l'oppression en sa propre poitrine. Elle alluma

et se pencha sur le berceau. Le petit n'était pas réveillé; il

s'agitait en dormant; sa face n'était pas rouge, ce qui parut à la

mère un symptôme rassurant; elle tâta son corps, et trouva la peau

sèche, les extrémités froides; elle le recouvrit plus chaudement. Il

semblait s'apaiser. Elle l'observa quelques minutes, puis éteignit,

cherchant à se persuader que l'alerte n'aurait pas de suites. Mais,

après un bref répit, le halètement reprit. Annette se mentait le plus

longtemps possible:

--Non, il ne respire pas plus fort, pas plus vite, c'est moi qui

m'agite...

Comme si sa volonté pouvait s'imposer à l'enfant, elle se forçait à

rester immobile. Mais il n'y eut plus moyen de douter. L'oppression

montait, le souffle s'accélérait. Et, dans une quinte de toux,

l'enfant s'éveillant, pleura. Annette sauta du lit. Elle prit l'enfant

dans ses bras. Il brûlait; sa face était pâle, ses lèvres

violacées. Annette s'affola. Tante Victorine, appelée, ajouta son

émoi. Précisément ce jour-là, le téléphone était interrompu, pour

des réparations; et l'on ne pouvait communiquer avec le médecin. Pas

de pharmacie aux environs. La maison de Boulogne était isolée; la

domestique se montrait peu disposée à courir, par les rues désertes,

à cette heure de la nuit. On devait attendre au matin. Et le mal

s'accentuait. Il y avait de quoi perdre la tête! Annette en était bien

près. Mais comme il ne le fallait point, elle ne la perdit point. La

tante, geignante, tournait comme une mouche sous un globe de lampe.

Annette lui dit durement:

--Cela ne sert à rien de gémir! Aide-moi! Ou si tu n'es bonne à rien,

va dormir et laisse-moi! Seule, je le sauverai.

Et la tante, médusée, retrouva son sang-froid; sa vieille expérience,

observant le malade, écarta des appréhensions d'Annette la plus

terrible: celle du croup. Annette gardait un doute; peut-être, la tante

aussi. On peut toujours se tromper. Et si ce n'est le croup, il est tant

d'autres mortelles étreintes! De ne pas les connaître ajoute encore à

l'effroi... Mais que le cœur d'Annette fût ou non glacé de terreur,

ses mouvements étaient calmes et juste ce qu'ils devaient être. Sans

savoir, mue par le seul instinct maternel, elle faisait exactement le

meilleur pour l'enfant: (le médecin le lui dit, le lendemain); elle ne

le laissait pas étendu longtemps, elle le changeait de place, elle

combattait les suffocations. Ce que ni l'expérience ni la science ne

pouvait lui enseigner, son amour le lui dictait: car elle souffrait ce

qu'il souffrait. Elle en souffrait davantage. Elle s'en regardait

responsable...

Responsable! La tension d'une épreuve, surtout d'une maladie frappante

un être aimé, provoque souvent un état d'esprit superstitieux, où

l'on a le besoin de s'accuser de la souffrance de l'innocent. Annette

non seulement se reprochait de n'avoir pas assez veillé sur l'enfant,

d'avoir commis des imprudences; mais elle se découvrait de criminelles

arrière-pensées: une lassitude (passagère) de l'enfant, l'ombre d'un

regret inavoué que sa vie fût noyée en lui... Était-il bien sûr que

ce regret, cette lassitude, elle les eût véritablement sentis et

refoulés? Sans doute, puisqu'ils ressortaient en ce moment. Mais qui

sait si elle ne les inventait pas, par ce besoin qu'on a, lorsqu'on est

impuissant à agir matériellement, d'agir par la pensée, fût-ce en

tournant contre soi ses forces désespérées!...

Elle les tournait aussi contre le grand Ennemi: contre le Dieu inconnu.

Quand elle voyait le petit visage tuméfié,--en lui soufflant son

souffle, en le soulevant doucement dans ses mains aux gestes

précis,--elle lui demandait passionnément pardon de l'avoir mis au

monde, arraché à la paix, jeté dans cette vie en proie aux

souffrances, aux hasards, aux caprices méchants d'on ne sait quel

maître aveugle! Et, la chair hérissée, comme une bête à l'entrée

de son terrier, elle grondait, elle flairait l'approche des grands dieux

meurtriers; elle s'apprêtait à leur disputer son petit, et elle

montrait les dents. Ainsi que toute mère, quand le fils est menacé,

elle était l'éternelle Niobé qui, pour détourner sur elle le trait

mortel, jette son furieux défi à l'Assassin...

Mais de ceux qui étaient près d'Annette, aucun ne devina cette

bataille muette.

Au jour, le docteur vint; il la complimenta pour sa présence d'esprit

et les premiers soins donnés,--au lieu que souvent une inquiète

affection nuit par sa maladresse. Mais elle ne retint de ses paroles que

ce qu'il dit des épidémies de grippes et de rougeoles, qui

sévissaient à Paris, et de la possibilité que son fils y eût pris

les germes d'une broncho-pneumonie. En se refusant à quitter Paris,

comme on l'y avait engagée, elle avait donc été coupable envers

l'enfant! Elle se jugea impitoyablement. Cet arrêt eut du moins

l'avantage de limiter le champ de sa responsabilité, en écartant les

autres remords.

À la première nouvelle, Sylvie était accourue, et le petit malade ne

manquait pas de soins. Mais Annette, refusant de laisser sa place,

prenait à peine de repos et resta sur la brèche, pendant des jours,

des nuits, des jours... Les sueurs du petit corps et ses étouffements

brûlaient, mouillaient sa chair. Le mal les pétrissait tous deux en

une pâte. L'enfant semblait s'en rendre compte: car aux instants où la

peur de l'accès de toux contractait ses flancs, son regard se posait,

lourd de reproches et d'appel, sur le regard de la mère; il avait l'air

de dire:

--Il va me faire mal encore! Voilà qu'il revient! Sauve-moi!

Et elle lui répondait, en le serrant contre elle;

--Oui, je te sauverai! N'aie pas peur! Il ne te prendra pas.

L'accès venait cependant; et l'enfant s'étranglait. Mais il n'était

pas seul, elle se crispait avec lui, pour briser le lacet; il sentait

qu'elle luttait, qu'elle ne l'abandonnerait pas, la grande protectrice;

et le son assuré de sa douce voix, et la pression de ses doigts, lui

donnaient confiance, lui disaient:

--Je suis là.

Pleurant et frappant l'air de ses petits bras, il savait:

--Elle le battra.

Et elle le battit, l'innommable. Le mal cédait. Le lacet se desserrait.

Et l'enfant, palpitant, de son petit corps d'oiseau, s'abandonnait aux

mains qui l'avaient sauvé. Qu'il faisait bon respirer, tous deux,

après cette plongée! Le flot d'air qui coulait par la bouche de

l'enfant baignait la gorge de la mère et gonflait ses deux seins de

volupté glacée.

Ces répits étaient de courte durée. La lutte se prolongea, avec des

alternatives épuisantes. L'état s'améliorait, quand le petit eut une

brusque rechute, dont la cause échappait. Ses fidèles veilleuses ne

manquèrent pas d'aggraver leur tourment, en s'accusant chacune d'un

instant d'oubli, qui avait pu compromettre la guérison. Annette se

disait:

--S'il meurt, je me tuerai.

Depuis des nuits, elle s'était déshabituée de dormir; elle tenait

bon, tant que l'enfant avait besoin de son aide; mais aux heures où le

sommeil venait pour lui, et où l'esprit, plus tranquille, aurait dû en

profiter pour se détendre, l'esprit était le plus trépidant. Il

vibrait, comme aux vents un réseau télégraphique. Impossible de

fermer les yeux: on ne pouvait sans danger rester en face du cerveau

affolé. Annette rallumait sa lampe et tâchait de fixer une suite de

pensées, pour échapper au vertige. Mais alors, c'était pour discuter

avec soi des idées superstitieuses, enfantines, extravagantes,--du

moins, qui paraissaient telles à son esprit habitué aux méthodes

rationalistes. Elle se disait que si le malheur était suspendu sur

elle, c'est qu'elle avait été trop complètement heureuse; et il lui

semblait que, pour que son fils fût guéri, il faudrait qu'elle fût

frappée, sur quelque autre point. Croyance obscure et puissante, de

dure compensation, qui remonte aux lointains de l'espèce! Mais les

peuples primitifs, pour se rendre favorable le farouche Dieu marchand

qui ne donne rien pour rien et vend contre paiement, livraient le

premier-né: ils achetaient de cette prime l'assurance du reste de leur

bien. Et Annette eût, de sa vie et de son bien entiers, racheté son

premier-né!

Elle disait:

--Prends-moi tout! Mais qu'il vive!

Aussitôt, elle pensait:

--C'est stupide! Personne ne m'entend...

N'importe! le vieil instinct atavique continuait de renifler, autour, la

présence du Dieu jaloux. Et, tenace, marchandant âprement, elle

disait:

--Signons! Je paye comptant. L'enfant est à moi. Fais ton choix dans le

reste!

Comme pour justifier la superstition, l'événement prit Annette au mot.

Un matin que tante Victorine était allée chez le notaire, pour toucher

une somme, que depuis un certain temps il aurait dû verser, elle revint

éplorée. Annette avait le bonheur, ce matin-là, d'être enfin

rassurée sur la santé de son fils. Le médecin venait de sortir: il

avait, cette fois, annoncé la pleine convalescence. Annette,

transportée de joie, mais encore tremblante, n'osait se fier

entièrement à ce bonheur nouveau. À cette minute, elle vit la porte

qui s'ouvrait et, du premier coup d'œil, la mine défaite de la tante;

son cœur battit, elle pensa:

--Quel autre malheur va entrer?

La vieille dame pouvait à peine parler. Enfin, elle dit:

--L'étude est fermée. Me Grenu a disparu.

Toute la fortune d'Annette était chez lui. Annette fut, un instant,

avant de comprendre; puis... (Explique, si tu peux!)... son visage

s'éclaira. Elle était soulagée. Elle pensait:

--Ce n'est que ça!...

Le voilà donc, le malheur qui sauve! L'Ennemi avait pris sa part...

Après, de sa bêtise elle haussa les épaules. Mais, malgré son

ironie, elle continuait de lui dire:

--Est-ce assez? Es-tu content? Maintenant, j'ai payé. Je ne te dois

plus rien.

Elle souriait... La pauvre humanité, qui s'agrippe à son lopin de

bonheur, et qui le voit, sans cesse, sans cesse lui échapper, essaie de

conclure un pacte avec l'aveugle nature, qu'elle fait à son image...

--À mon image?... Cette nature envieuse, rapace, cruelle... Est-ce que

je lui ressemble?... Qui sait? Qui peut dire: «Je ne suis pas

cela»?...

Annette était ruinée. Elle ne pouvait encore se représenter

l'étendue de sa ruine. Mais, le premier moment d'aberration passé,

lorsqu'elle examina froidement la situation, elle put se rendre cette

justice qu'elle l'avait bien méritée.

Elle était capable de s'occuper d'affaires: elle avait, comme son

père, la tête bonne et solide; les chiffres ne l'intimidaient pas.

Quand on vient d'une lignée de paysans et de petits bourgeois actifs et

avisés, il faut le vouloir bien pour perdre son aplomb dans les

questions pratiques. Mais tout souci matériel lui avait été

épargné, tant que vécut son père; et, depuis, elle traversait une

longue crise, où le travail intérieur de sa vie passionnelle la tenait

captivée. Dans cet état un peu anormal, qu'entretenait son oisiveté

fortunée, elle éprouvait un dégoût, qui n'était pas très sain, à

s'occuper de ses biens. Il faut oser le dire: car l'idéalisme de la vie

intérieure, qui méprise l'argent comme un parasitisme, oublie qu'il

n'en a le droit que s'il y a renoncé; mais l'idéalisme qui pousse sur

un terreau argenté et prétend s'en désintéresser, est le pire

parasitisme.

Pour se décharger de l'ennui d'administrer sa fortune, elle en avait

remis la gestion entière à l'excellent Me Grenu, son notaire. Vieil

ami de la famille, homme considéré, d'une valeur professionnelle et

d'une honorabilité reconnues, Me Grenu avait, depuis trente ans, vu

passer dans son étude toutes les affaires Rivière. Il est vrai que

Raoul n'abandonnait à personne le soin de les traiter sans lui. Quelque

confiance qu'il eût en son tabellion, il ne laissait aucun acte, sans

en avoir révisé les points et les virgules. Mais il avait confiance,

toutes précautions prises; et pour qu'un homme de son flair eût

confiance en un autre, il fallait que cet autre la méritât. Me Grenu

la méritait. Autant qu'homme au monde... (toutes précautions

prises)...

Le rôle de confesseur laïque, que le notaire est appelé à tenir dans

les familles, avait mis Me Grenu dans la confidence de bien des secrets

domestiques des Rivière. Il n'avait pas ignoré grand'chose des

frasques de Raoul et des chagrins de Mme Rivière. À l'une il avait su

prêter une oreille compatissante; à l'autre, complaisante. Conseiller

de la femme, il appréciait ses vertus; compagnon de Raoul, il

appréciait ses vices--(c'étaient aussi des vertus, gauloises);--et

l'on disait qu'il ne boudait pas ses parties fines. Me Grenu était un

petit homme grisonnant, qui avait la soixantaine, l'apparence délicate,

le teint frais, une correction recherchée; malicieux et disert, brave

homme, bon comédien, il aimait à conter et, pour qu'on l'écoutât

mieux, commençait d'une voix basse, exténuée, un souffle qui va

s'éteindre, puis, quand il avait obtenu de l'auditoire un silence

apitoyé, déployait peu à peu un volume sonore qu'une grande

clarinette aurait pu lui envier, et ne lâchait plus l'anche qu'il

n'eût, jusqu'au trait final, débité sa chanson. Notaire à l'ancienne

mode, mais faible, et attiré par les modes nouvelles, bon

_paterfamilias_, vieux bourgeois, glorieux de compter parmi sa

clientèle des actrices, des viveurs et de belles poulettes, sa manie

était de se dire vieux et même de jouer le vieux avec exagération;

mais il avait grand'peur qu'on ne le crût sur parole, et il

s'appliquait ardemment, en cachette, à montrer qu'il était plus malin

que tous les jeunes gens, et qu'il les mettait dedans.

Il connaissait Annette depuis l'enfance, et très sincèrement il avait

pris à cœur ses affaires. Il trouva naturel qu'elle les lui confiât,

après la mort des parents. Par correction professionnelle, d'abord, il

la tint au courant, scrupuleusement; il ne voulait rien faire sans son

assentiment: cela ennuya Annette. Alors, il se fit donner procuration

spéciale pour telle ou telle affaire, dont Annette écoutait

(n'écoutait guère) un très vague exposé. Et puis, il fut entendu

qu'Annette s'absentant de Paris, souvent sans laisser d'adresse, Me

Grenu agirait au mieux de ses intérêts, sans qu'il fût nécessaire de

la consulter. Tout allait bien ainsi: le notaire se chargeait de tout,

il touchait les rentes d'Annette et lui fournissait l'argent, à mesure

des besoins. Finalement, il s'avisa, pour régulariser la situation, de

lui faire signer une procuration générale... L'eau passa sous les

ponts... Il y avait plus d'un an qu'Annette n'avait revu Me Grenu, qui

lui versait ponctuellement, au début de chaque trimestre, les sommes

convenues. Vivant seule, en dehors des cercles parisiens, ne lisant plus

de journaux, elle n'apprit l'événement qu'assez longtemps après qu'il

était arrivé. Le vieux Me Grenu voulut être trop malin. Sans esprit

de lucre personnel, il s'était laissé prendre par le goût de la

spéculation; pour mieux faire valoir les fonds de ses clients, il les

engagea dans des entreprises risquées, où ils chavirèrent. Afin de

les rattraper, il acheva de les couler; sans avertir Annette, non

seulement il avait disposé de tout l'argent liquide et des effets

mobiliers dont il avait la charge; mais, par certains subterfuges que

permettait la rédaction élastique de la procuration, il avait

hypothéqué ses maisons de Boulogne et de Bourgogne. Quand tout fut

perdu, il se sauva, devant le ridicule de s'être laissé rouler, qui

lui était peut-être plus cuisant encore que le déshonneur.

Pour comble de malchance, Annette, prise entièrement par la maladie de

l'enfant, n'ouvrait plus sa correspondance depuis plusieurs semaines.

Aux lettres des créanciers hypothécaires, à la sommation d'huissier

qui suivit, elle ne répondit pas. C'était aux jours de la rechute du

petit, Annette avait la tête perdue. Ne comprenant pas qu'on

s'adressât à elle, et non à son mandataire, elle fit envoyer les

papiers, sans les lire, au notaire, qui ne les lut pas davantage; et

pour cause! «_Il courait encore..._» Lorsque enfin la guérison de son

fils lui laissa l'esprit assez libre pour examiner la situation, la

procédure judiciaire était si avancée que, faute pour Annette d'avoir

satisfait aux demandes des créanciers, ceux-ci avaient obtenu le droit

de faire mettre en vente les immeubles hypothéqués. Annette,

réveillée de son engourdissement, fit face à ce coup foudroyant; son

énergie, en un instant retrouvée, et l'intelligence pratique,

héritée de son père, suppléant à son inexpérience, elle lutta avec

une vigueur et une clarté d'esprit, que le juge admira, tout en lui

donnant tort: car son bon droit n'empêchait pas qu'en droit, sa cause

ne fût mauvaise. Annette elle-même vit promptement qu'elle était

perdue d'avance; mais son instinct de combat, qui admettait de

sang-froid la défaite, même injuste, ne l'admettait pas sans

résistance. Il s'agissait d'ailleurs, maintenant, du bien de son

enfant. Elle le défendit, pied à pied, avec la ténacité d'une rude

et fine paysanne qui, plantée des deux jambes à l'entrée de son

champ, barre le chemin aux intrus, et même sachant qu'ils entreront,

cherche à gagner du temps. Mais que pouvait-elle? Dans l'incapacité de

payer la dette exigible, et ne voulant pas demander l'aide de parents ou

d'anciens amis qui, très probablement, la lui eussent refusée, d'une

façon humiliante, elle ne pouvait faire opposition à la vente. Toute

son énergie ingénieuse et opiniâtre ne réussit qu'à obtenir la

suspension, pour un temps limité, de la poursuite en expropriation,

sans aucun espoir d'en empêcher l'effet, au bout du bref délai.

Annette, eût été excusable de se montrer abattue par cette

catastrophe. Sylvie, qui n'était pas personnellement atteinte, tantôt

se répandait en lamentations, tantôt ne décolérait pas, et parlait

de faire des procès, des procès, des procès... On eût dit au

contraire que, grâce à l'événement, Annette eût recouvré son

équilibre. L'épreuve renouvelait l'air. La molle atmosphère

sentimentale, qui depuis deux ou trois ans affadissait son cœur, se

dissipa. Quand Annette fut certaine que la situation ne pouvait être

changée, elle l'accepta. Sans récriminations inutiles. Elle ne

trouvait pas un soulagement à mettre en cause Me Grenu, comme Sylvie,

qui versait sur la tête du notaire de vertes malédictions. Le vieil

homme était à l'eau. Elle aussi. Mais elle, avait ses bras jeunes, et

elle savait nager. Peut-être même tout n'était-il pas déplaisir pour

elle en cette pensée. Si étrange qu'il paraisse, à côté de l'ennui

de sa ruine, il y avait, au fond, une curiosité du risque et même un

secret plaisir de mettre à l'épreuve ses forces inactives. Raoul

l'eût comprise, lui qui, en plein succès, sentait des velléités de

démolir l'œuvre de sa vie, pour avoir l'agrément de la rebâtir.

L'âme enchantée II: L'été · 第 3 / 24 段