yeux de mon enfant.
Un petit vent d'ironie passa sur l'assistance. Il y eut des sourires,
des coups d'œil discrètement échangés. Mais Marie-Louise de Baudru
se leva indignée; et, rouge, sa grasse poitrine gonflée de mépris
colérique à faire craquer le fourreau, elle repoussa sa chaise et,
sans saluer personne, elle alla vers la porte, et partit. La
température du salon tomba de quelques degrés. Annette resta isolée
dans son coin avec Marcel Franck. Il la regardait, compatissant,
narquois, et murmura:
--Imprudente!
--Quelle imprudence? demanda-t-elle, d'une voix claire.
Elle sembla chercher du regard, à ses pieds. Puis, elle se leva sans
hâte, et froidement saluant et saluée, elle sortit.
Qui l'eût vue dans la rue, marchant de son pas bien rythmé, la tête
droite, l'air froide, correcte, indifférente, ne se fût pas douté de
la bourrasque de dédain qui faisait bondir son cœur blessé. Mais
rentrée à Boulogne, quand elle put s'enfermer dans sa chambre avec
l'enfant, elle l'étreignit, avec des larmes amères. Et elle rit de
défi.
Il ne manquait pas à Paris de milieux intelligents où Annette eût
été honorablement accueillie,--et particulièrement dans un monde qui
aurait dû être familier à la fille de l'architecte Rivière:--parmi
ces artistes qui vivent en marge du philistinisme social, et qui, dotés
pourtant de l'esprit de famille le plus traditionnel, sont dénués de
préjugés, et jusque dans l'union libre portent des vertus bourgeoises.
Mais Annette frayait peu avec les femmes d'artistes. D'esprit très
ordonné, de manières réservées, aucunement bohème, elle goûtait
médiocrement leurs façons et leur conversation, tout en rendant
hommage à leurs grandes qualités: courage, bonhomie, endurance. Il
faut bien le dire: dans la vie ordinaire, les relations se fondent
beaucoup moins sur l'estime que sur une communauté d'instincts et
d'habitudes.--Au reste, Raoul Rivière avait, depuis longtemps, semé en
route ses anciens compagnons. Aussitôt que ses succès lui avaient
permis d'atteindre au monde de la richesse et des honneurs officiels,
cet homme aux forts appétits avait rompu avec la _haud aurea
mediocritas._ Trop intelligent pour ne pas apprécier la société des
hommes de travail plus que celle des salons et des cercles parisiens,
qu'il jugeait entre intimes avec une cruelle ironie, il s'était
installé dans la seconde, parce qu'il y pouvait largement pâturer. Il
s'était ménagé des échappées secrètes dans d'autres mondes fort
mêlés, où il trouvait à satisfaire sa passion du plaisir et son
besoin d'indépendance effrénée: car il menait double ou triple vie.
Mais peu en étaient avertis; et sa fille n'avait connu de lui que la
vie de parade et d'affaires.
Le cercle de société d'Annette était à peu près limité à cette
grande bourgeoisie, riche, assez distinguée, qui, nouvelle classe
régnante, à force d'application a fini par se créer une ombre de
tradition,--qui s'est, avec les autres attributs du pouvoir, acheté des
lueurs de tout,--mais des lueurs de lampe avec un abat-jour, et qui ne
craint rien tant que d'élargir le rond de lumière sur la table ou de
le déplacer: car le moindre changement risquerait d'ébranler ses
certitudes. Annette qui, d'instinct, aimait la lumière, l'avait
cherchée où elle pouvait: en ces études d'université, qu'on avait,
dans son monde, jugées prétentieuses; mais la lumière qu'elle y
trouva était bien tamisée: lumière de salles de cours et de
bibliothèques; jamais directe, réfractée. Annette y avait acquis
cette hardiesse de pensée, tout abstraite, qui n'excluait pas, chez les
meilleurs de ses camarades, une timidité pratique et un complet
désarroi devant la réalité.--Un autre vélum s'interposait entre ses
yeux et le jour du dehors: sa fortune. En dépit qu'elle en eût, cette
barrière la séparait de la grande communauté. Annette ne savait même
pas à quel point elle se trouvait parquée. Revers de la richesse:
enclos privilégié, mais enclos, pâtis emmuré.
Et ce n'était point tout: maintenant qu'il fallait en sortir, Annette
qui, depuis longtemps, en avait envisagé sans crainte l'éventualité,
Annette ne le voulait plus. La condamne qui réprouve le manque de
logique! L'homme--la femme encore moins--n'est pas tout d'une pièce,
surtout aux âges de transition où les instincts de révolte et de
rénovation se mêlent aux habitudes conservatrices qui les paralysent.
Du premier coup, l'on ne se dégage pas des préjugés de son milieu et
des besoins appris. Même les âmes les plus libres. On a des regrets,
des doutes, on ne voudrait rien perdre, on voudrait tout avoir. La
sincère Annette, qui avait besoin d'aimer, qui avait besoin d'être
libre, qui ne voulait pas mentir, n'aurait pas voulu pourtant sacrifier
les avantages acquis. Elle consentait à se séparer de son monde
social. Elle ne supportait pas d'en être rejetée. Elle n'acceptait pas
de déchoir. Et son jeune orgueil, à qui la vie n'avait pas encore fait
baisser la crête, se refusait à chercher asile dans un autre milieu,
socialement plus modeste, même si elle l'estimait plus. C'eût été,
aux yeux du monde, se déclarer vaincue. Mieux valait rester isolée que
déclassée.
Si médiocre que fût cette préoccupation, elle n'était pas dénuée
de toute raison. Dans la lutte engagée entre les conventions d'une
classe et l'un de ses membres révoltés qui les brave, la classe qui
fait bloc contre l'imprudent et le rejette hors de ses frontières, le
provoque à émigrer et guette ses défaillances pour justifier le ban.
Et, dans la bonne Nature, aussitôt qu'apparaît un symptôme de
faiblesse, ou qu'une proie semble s'offrir à découvert, se tendent
autour d'elle les toiles d'araignées. En cela, rien de tortueux,
d'ailleurs, rien de sournois! C'est la bonne Nature. Elle est toujours
en chasse. Et chacun, à son heure, est chasseur, ou gibier.--Annette
était gibier.
Les chasseurs se montrèrent. En toute simplicité. Annette reçut la
visite de l'ami Marcel Franck.
Elle était seule au logis. L'enfant était sorti, pour la promenade
journalière: la tante l'accompagnait. Annette, un peu fatiguée, était
restée dans sa chambre; elle ne pensait voir personne; mais quand on
lui présenta la carte de Marcel, joyeuse, elle le fit entrer. Elle lui
savait gré d'avoir pris son parti, chez Lucile. Certes, sans se
compromettre! Mais elle n'en demandait pas tant!
Elle le reçut en vieil ami, sans façons, étendue sur sa chaise
longue. Elle était encore en négligé du matin. Depuis qu'elle était
maman, elle n'avait plus sa dévotion de l'ordre et de la correction
minutieuse que Sylvie plaisantait. Marcel ne s'en plaignit point. Il la
trouvait embellie, un doux et frais embonpoint, une tendre langueur,
l'humide éclat d'un regard détendu par le bonheur. Annette parlait
avec abandon; elle avait plaisir à retrouver le confident perspicace de
ses hésitations; elle aimait son intelligence, son tact de pensée; il
lui inspirait confiance. Franck se montrait, comme toujours, finement
compréhensif, cordial, mais, dès le début de l'entretien, avec une
nuance de familiarité nouvelle, qui la frappa.
Ils se rappelaient leur dernière rencontre avant la fâcheuse
villégiature d'Annette, en Bourgogne, chez les Brissot; et Annette
convenait que Marcel avait trop bien vu ce qui devait arriver. Elle ne
voulait parler que de l'impossibilité de son mariage avec Roger; mais
une rougeur lui vint, en pensant que Marcel l'entendait autrement et
qu'il le trouvait plaisant. Marcel, malicieusement, disait:
--Vous le voyiez aussi bien que moi.
Et il riait du tour qu'avait pris l'aventure. Il avait l'air d'en être
un peu complice. Annette éprouvait une confusion, qu'elle cachait sous
l'ironie. Marcel surenchérit:
--Vous le voyiez beaucoup mieux que moi. Nous autres hommes, nous avons
le ridicule de croire que nous pouvons dispenser aux femmes notre
précieuse sagesse; et nous nous laissons prendre, quand de leur voix
insidieuse, avec leurs beaux grands yeux, elles nous demandent
anxieusement ce qu'elles doivent faire. Elles le savent fort bien. Elles
flattent notre manie: nous aimons à professer. Elles pourraient nous
donner des leçons! Quand je pronostiquais qu'on ne vous attraperait
point, au filet des Brissot, je ne me doutais pourtant pas que vous
sortiriez des mailles, d'une façon aussi magistrale. C'est d'une belle
crânerie. À la bonne heure!... Hé! quand vous vous y mettez!... Je
vous fais mes compliments de votre intrépidité...
Annette l'écoutait avec gêne. Comme c'était singulier! Elle
prétendait revendiquer son droit d'agir ainsi qu'elle avait fait;
l'autre jour, chez Lucile, elle était prête à l'affirmer contre
l'univers entier. Et elle avait un malaise à l'entendre louer, sur ce
ton, par Marcel! Elle souffrait dans sa pudeur et dans sa dignité. Elle
dit:
--Ne me complimentez pas! Je suis moins audacieuse que vous ne pensez.
Je ne voulais pas d'avance ce qui est arrivé. Je ne le prévoyais
pas...
Puis, prise d'un scrupule et trop fière pour mentir, elle reprit:
--Je me trompe. Si, j'y avais pensé. Mais c'était pour le craindre, et
non pour le vouloir. Et c'est là ce qui me reste incompréhensible:
comment ce que je craignais, ce que je ne voulais point, suis-je allée
au-devant?
--C'est naturel, dit Marcel. Ce qu'on craint hypnotise. Au fond, il
n'est pas dit que ce qu'on craint, on ne le désire. Mais oser ce qu'on
craint, tous n'en sont pas capables. Vous, vous avez osé. Vous avez
osé vous tromper. Il faut se tromper dans la vie. Se tromper, c'est
connaître. Il faut connaître... Seulement, tout en osant, je trouve,
ma pauvre amie, que vous auriez pu prendre certaines précautions; votre
partenaire me paraît bien coupable de vous avoir laissé cette charge
à porter.
Annette, un peu choquée, dit:
--Pour moi, ce n'est pas une charge.
Marcel pensa qu'Annette, généreusement, voulait excuser Roger, et dit:
--Vous l'aimez encore?
--Qui? demanda Annette.
--Bon! fit Marcel, en riant. Vous ne l'aimez donc plus.
--J'aime mon enfant, dit Annette. Le reste est du passé. Et le passé,
on ne sait plus si cela a jamais été. On ne le comprend plus. C'est
triste.
--Cela aussi a son charme, fît Marcel.
--Je ne le goûte point, dit Annette. Je ne suis pas une dilettante.
Mais mon fils, c'est le présent, et le présent qui durera aussi
longtemps que moi.
--Le présent qui nous refoule, celui pour qui vous serez, un jour, à
votre tour, du passé.
--Tant pis pour moi! dit Annette. Ce sera encore bon d'être foulé par
ses petits pieds.
Marcel riait de cette passionnée. Annette dit:
--Vous ne pouvez pas me comprendre. Vous ne l'avez pas vu, mon Marc, mon
petit chef-d'œuvre. Et même si vous le voyiez, vous ne sauriez pas le
voir. Vous êtes bon pour juger de tableaux, de statues, de joujoux
inutiles. Vous ne pouvez pas juger de l'unique merveille: le corps d'un
petit enfant. Cela ne servirait à rien que je vous le décrive...
Elle le décrivit tout de même, longuement, amoureusement. Elle riait
de ses expressions ardentes, exagérées, mais elle y était prise. Elle
s'interrompit devant le regard indulgent et narquois de Marcel.
--Je vous ennuie... Pardon!... vous ne me comprenez pas?
Mais si! Marcel comprenait. Marcel comprenait tout. Chacun a son
plaisir. Il ne le discutait pas...
--Enfin, pour résumer, dit-il, vous avez fait la maternité
buissonnière. Vous voilà en contravention à l'ordre et à la famille
légale. Et, loin de le regretter, vous défiez l'autorité.
--Quelle autorité? demanda Annette. Je ne défie rien du tout.
--Eh bien donc, l'opinion, la tradition, le code Napoléon.
--Je ne m'occupe point de tous ces gens-là!
--C'est le pire défi, celui qu'ils ne pardonnent point... Mais soit!
Tout est rompu, vous vous êtes affranchie du clan: qu'allez-vous faire
maintenant?
--Ce que je faisais avant.
Marcel eut l'air sceptique.
--Quoi! est-ce que vous croyez que je ne puis vivre comme avant?
--Ce ne serait guère la peine!... Et puis...
Marcel avait la partie belle à rappeler la visite chez Lucile: à
vouloir reprendre dans le monde sa place de naguère, Annette aurait peu
de succès. Elle le savait, sans qu'on vînt le lui dire, et sa fierté
blessée n'avait aucune envie de renouveler l'expérience. Mais elle
s'étonnait de l'insistance de Marcel à le lui démontrer; d'ordinaire,
il était plus discret. Elle dit:
--Peu importe, d'ailleurs, maintenant que j'ai mon enfant!
--Vous ne pouvez pourtant pas réduire à lui votre existence.
--Je ne pense pas que ce soit la réduire, mais l'élargir. Je vois un
monde en lui, un monde qui va grandir. Je grandirai avec lui.
Marcel, avec beaucoup de soin et non moins d'ironie, s'appliqua à lui
prouver que ce monde ne pouvait suffire à une nature avide et
exigeante, comme la sienne. Annette l'écoutait, les sourcils froncés,
une pinçure au cœur. Mentalement, elle protestait, irritée:
--Non! Non!
Elle n'était pourtant pas sans trouble, en se rappelant qu'une fois
déjà Marcel avait bien vu. Mais pourquoi donc s'acharnait-il à l'en
convaincre? Pourquoi se donnait-il tant de peine pour lui démontrer
qu'elle devait profiter de sa liberté conquise, ne pas craindre de
vivre en marge de la société--(il disait: «en dehors et au-dessus des
conventions bourgeoises»)?...
Il y avait en Annette deux ou trois Annettes, qui toujours se tenaient
compagnie. D'habitude, une seule parlait; les autres écoutaient. En ce
moment, elles étaient deux qui parlaient à la fois: l'Annette
passionnée, sentimentale, livrée à ses impressions, et volontiers
leur dupe. Et une autre, qui observait et s'amusait des ressorts cachés
des cœurs. Elle avait de bons yeux. Elle voyait en Marcel! Les rôles
étaient changés. Naguère, c'était lui qui lisait ses secrètes
pensées.--Aujourd'hui... Aujourd'hui, était venue à Annette
(depuis?... Oui, exactement depuis sa «métamorphose»...) une
lucidité des âmes et de leurs mouvements secrets, dont la nouveauté,
à vrai dire intermittente, l'étonnait et la divertissait, au milieu de
ses préoccupations...
Étendue sur sa chaise, la tête renversée, les bras derrière la
nuque, et la bouche entr'ouverte, elle regardait le plafond; mais du
coin de ses yeux mi-clos, elle voyait Marcel parler. Elle aurait pu dire
d'avance les mots qu'il allait dire, elle aurait pu jurer de ce qui
allait se passer. Elle le laissait aller, avec un amusement de
curiosité un petit peu sarcastique, qu'elle se reprochait...
(--Mais il faut voir et savoir, comme il a dit tout à l'heure, il faut
connaître... connaître...)
Elle apprenait à connaître un ami...
(--Mais oui, je te comprends!... Une Annette tombée de l'arbre serait
bonne à ramasser. Il secouait doucement l'arbre, pour achever de la
détacher. Il spéculait sur le désarroi d'Annette. Et pourtant, il
l'aimait... Justement, il l'aimait... Pas brillant, le frère homme!...
Il fait sa voix câline. Là, voilà qu'il s'attendrit!... Et
maintenant... attention!... Je parie qu'il va se pencher...)
Elle vit, quelques secondes avant, la barbe blonde de Marcel qui
s'inclinait vers elle, et la bouche caressante qui allait se poser. Elle
voulut lui épargner l'humiliation... Et juste, au moment précis, elle
se releva, et, les mains en avant, repoussant doucement les épaules de
Marcel, elle dit:
--Adieu, mon ami.
Marcel regarda ces yeux perspicaces, qui le scrutaient, une malice au
fond. Il sourit. Il était déçu. Mais c'était de bonne guerre. Il ne
se dissimulait pas que, le plus tranquillement du monde, on venait de
lui signifier son congé. Pourtant, il en était sûr, il n'était pas
indifférent à Annette. Comprenne qui pourra! L'étrange fille lui
échappait.
Marcel ne reparut point; et Annette ne fit rien pour le rappeler. Ils
demeuraient amis; mais tous deux, ils s'en voulaient. Précisément
parce que Marcel ne lui était pas indifférent, Annette était sensible
à ce qu'elle avait lu en lui. Elle ne s'en offensait pas: l'histoire
était banale... Elle l'était trop!... Non, Annette n'en faisait pas
grief à Marcel. Seulement... Seulement, elle ne l'oublierait pas!... Il
est ainsi des pardons accordés par l'esprit, que le cœur ne ratifie
point... Dans sa rancune secrète, peut-être entrait la peine d'être
forcée de reconnaître, par la tentative trop libre de Marcel, plus
encore que par l'accueil revêche du salon de Lucile, que sa situation
était changée. Elle ne se sentait plus protégée par les égards
conventionnels, que la société accorde à ceux de ses membres qui se
montrent soumis, en apparence, à ses conventions. Il lui fallait se
défendre seule. Elle était exposée.
Elle condamna sa porte. Elle se garda de raconter à Sylvie les
expériences qu'elle venait de faire; Sylvie les lui avait prédites, et
en eût triomphé. Elle en conserva le secret, et s'enferma avec son
enfant. Elle avait décidé de ne plus vivre que pour lui.
Quand le petit Marc revint de promenade, le soir, après la visite de
Marcel, elle l'accueillit par des transports. Il rit en la voyant, et il
tendait vers elle ses quatre pattes qui gigotaient. Elle le saisit comme
une proie, jouant la louve affamée; elle le mangea de baisers; elle
faisait mine de dévorer tous les morceaux de son corps; elle entrait
les petons dans sa bouche; et, le déshabillant, elle le chatouillait de
ses lèvres, du haut en bas...
--Hhamm! je te croque!...--Et ce sot! s'exclama-t-elle, le prenant à
témoin, ce sot qui a le toupet de me dire que tu ne me suffis pas!
Voyez-vous l'insolent!... Il ne me suffirait pas, mon roi, mon petit bon
Dieu?... Dis que tu es mon bon Dieu...! Et moi, que suis-je alors? La
maman du bon Dieu!... À nous le monde! Tout ce qu'on va faire
ensemble!... Tout voir, tout avoir, tout essayer, tout goûter, tout
créer!...
Ils créaient tout, vraiment! Découvrir ou créer, n'est-ce pas même
chose? Inventer, c'est trouver, en bon français. On trouve ce qu'on
invente, on découvre ce qu'on crée, ce qu'on rêve, ce qu'on pêche
dans le vivier du songe. C'était l'heure pour tous deux, pour la mère
et l'enfant, des grandes découvertes. Les premiers mots du petit, les
jeux explorateurs, où l'on prend de ses membres la mesure du monde.
Chaque matin, Annette, avec son fils, partait à la conquête. Elle en
jouissait autant que lui, et peut-être davantage. Il lui semblait
revivre sa propre enfance, mais avec pleine conscience, donc avec pleine
joie. De joie, il ne manquait pas non plus, le gaillard! Il était bel
enfant, bien portant, joufflu de toutes parts, un petit cochon rose, bon
à mettre à la broche,--(Sylvie disait: «Qu'est-ce qu'on
attend?»)--Il avait dans son corps élastique et dodu un trop plein de
force comprimée, comme une balle en caoutchouc qui demande à rebondir.
Chacun de ses contacts nouveaux avec la vie le jetait en de bruyantes
allégresses. L'énorme pouvoir de rêve, qui est en tout enfant,
amplifiait ses trouvailles et prolongeait les vibrations de joie en
carillons. Annette ne lui cédait en rien: on eût dit un concours, à
qui serait le plus heureux et ferait le plus de bruit. Sylvie disait
qu'Annette était folle; mais elle en eût fait autant.--Et, après ce
vacarme, tous deux avaient leurs heures de silence absolu, délicieux,
épuisé. Le petit, recru de mouvement, dormait anéanti. Annette
tombait de fatigue; mais elle s'obstinait longtemps à ne pas dormir,
pour jouir du sommeil de l'autre; et le feu de son amour, refoulé dans
son cœur, masqué comme une lueur de bougie derrière la main, afin de
ne pas réveiller le petit dormeur, brûlait d'une longue flamme
silencieuse, qui montait vers le ciel. Elle priait... Marie à la
crèche... Elle priait l'enfant...
Ce furent encore de beaux mois rayonnants.--Pourtant pas aussi purs que
ceux de l'année précédente. Moins limpides. D'une joie plus exaltée,
excessive, un peu exagérée.
Une nature vigoureuse et saine, comme celle d'Annette, doit créer,
perpétuellement créer, créer de tout son être, du corps et de
l'esprit. Créer, ou bien couver la création à venir. C'est une
nécessité; et le bonheur n'est que dans son assouvissement. Chaque
période créatrice a son champ limité; et sa force ascensionnelle suit
une trajectoire, qui forcément retombe. Annette avait dépassé le
sommet de la courbe.--Cependant, l'élan créateur persiste chez la
mère, encore assez longtemps après l'enfantement. L'allaitement
prolonge la transfusion du sang; et des liens invisibles maintiennent
les deux corps en communication. L'abondance créatrice de l'âme de
l'enfant compense l'appauvrissement de l'âme de la mère. La rivière
qui décroît cherche à s'alimenter du ruisseau qui déborde. Elle se
fait torrentueuse, pour n'être qu'un avec le petit torrent. Mais
celui-ci la dépasse, et elle reste en arrière. L'enfant déjà
s'éloigne. Annette avait peine à le suivre.
Il ne savait pas encore bâtir avec sa langue une phrase tout entière
que déjà il avait ses cachettes de pensée, ses tiroirs dont il
gardait la clef. Dieu sait ce qu'il y enfouissait! Ses réflexions sur
les gens, des bribes de raisonnements, un bric-à-brac d'images, de
sensations, de mots joujoux, dont le son l'amuse, sans qu'il sache ce
qu'ils disent, un monologue chantonnant, qui n'a ni suite, ni fin, ni
commencement. Il avait parfaitement conscience, peut-être pas de ce
qu'il cachait, mais qu'il cachait quelque chose. Car plus on cherchait
à savoir ce qu'il pensait, plus il mettait de malice à ne pas le
laisser savoir. Même, il s'amusait parfois à égarer les recherches;
de sa petite langue, gourde comme ses mains, qui barbotait dans les
syllabes, il s'essayait déjà à mentir, pour mystifier les gens.
Plaisir de prouver aux autres et à soi son importance, en se moquant de
ceux qui veulent pénétrer dans sa propriété. Ce bout d'être, à
peine né, avait l'instinct fondamental du mien, qui n'est pas tien,--du
«_J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas!_» Il n'avait pour tout bien
que des tronçons de pensées: il élevait des murailles, pour les
cacher aux regards de sa mère.--Et elle, dans son imprévoyance,
commune à toutes les mères, était fière qu'il sût si bien dire
«Non!», qu'il manifestât de si bonne heure sa personnalité. Elle
proclamait avec orgueil:
--Il a une volonté de fer!
Elle pensait que, ce fer, elle l'avait forgé.--Mais contre qui?
Contre elle, pour commencer: car, aux yeux de ce petit moi, elle était
le non-moi, le monde extérieur: certes, un monde extérieur habitable,
tiède, moelleux et laiteux, qu'on pouvait exploiter, qu'on voulait
dominer. Mais extérieur à moi. Je ne le suis point. Je l'ai.--Et lui,
il ne m'a point!...
Non, elle ne l'avait point! Elle commençait à le sentir: ce
Lilliputien entendait n'appartenir qu'à lui. Il avait besoin d'elle,
mais elle avait besoin de lui: l'instinct du petit le lui disait. Il est
probable même que cet instinct, flanqué de son égocentrisme, lui
disait qu'elle avait beaucoup plus besoin de lui, et que c'était donc
justice qu'il en abusât.--Et, mon Dieu, c'était vrai: elle avait
beaucoup plus besoin de lui...
--Eh bien, justice ou non, abuse, petit monstre! Tout de même, tu as
beau faire, tu ne peux pas, de longtemps, tu ne peux pas te passer de
moi. Je te tiens. Là, je te plonge dans ton bain. Proteste,
carpillon!... Il a l'air indigné, il a la bouche ouverte, comme si,
dans sa dignité, ce petit personnage suffoquait de se voir manier comme
un paquet... Et je te tourne, et je te retourne!... Bon Dieu! quelle
musique!... Tu seras chanteur, mon fils. Allons, pousse ton _ut!_...
Bravo! c'est toi qui chantes; mais c'est moi qui te fais danser...
Est-ce que ce n'est pas affreux qu'on abuse ainsi de ta faiblesse? Oh!
la lâche, cette maman!... Pauvre mioche!... Va, tu te vengeras d'elle,
lorsque tu seras grand... En attendant, proteste! Malgré ta dignité,
tiens, je t'embrasse tes petites fesses!...
Il ruait. Elle riait. Mais elle avait beau le tenir, elle ne tenait que
la carapace. L'animal qui était dedans filait dans son terrier. Chaque
jour, il devenait plus difficile à saisir. C'était une chasse
amoureuse, une lutte passionnante. Mais une lutte, une chasse. Il
fallait rester en haleine.