ROMAIN ROLLAND
L'ÂME ENCHANTÉE
II
L'ÉTÉ
SEPTIÈME ÉDITION
LIBRAIRIE OLEENDORFF
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, PARIS
_To strive, to seek, not to find, and not yield_
TABLE DE MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
TROISIÈME PARTIE
PREMIÈRE PARTIE
Dans le demi-jour de la chambre aux volets tirés, assise sur son lit,
d'un peignoir blanc vêtue, Annette souriait. Sa chevelure défaite,
qu'elle venait de laver, lui couvrait les épaules. Par la fenêtre
ouverte, s'étalait immobile la chaleur d'or d'un après-midi d'août;
sans le voir, on sentait au dehors la torpeur du jardin de Boulogne,
dormant sous le soleil. Annette participait à cette béatitude. Elle
pouvait rester des heures, étendue, sans bouger, sans penser, sans
besoin de penser. Il lui suffisait de savoir qu'elle était deux; et
elle ne faisait même pas l'effort de causer avec le «tout-petit» qui
était en elle, parce qu'(elle en était sûre) il sentait ce qu'elle
sentait, ils s'entendaient sans parler. Des ondes de tendresse passaient
dans la somnolence heureuse de son corps. Et puis, elle replongeait dans
le sourire endormi.
Mais si l'esprit était assoupi, les sens avaient gardé une
merveilleuse clairvoyance, ils suivaient au fil des instants les plus
fines vibrations de l'air et de la lumière... Une suave odeur de fraise
dans le jardin... Elle s'en délectait, du nez et de la langue. Son
oreille amusée goûtait les moindres bruits, les feuilles frôlées par
un souffle, le sable foulé par un pas, une voix dans la rue, une cloche
qui sonnait vêpres. Et le grondement qui monte de la grande
fourmilière: Paris en 1900... L'été de l'Exposition. Dans la cuve du
Champ de Mars, fermentaient au soleil des milliers de grappes
humaines... Assez loin, assez près du monstrueux bouillonnement pour
sentir sa présence et pour être protégée, Annette jouissait, par
contraste, de l'ombre et de la paix du nid. Vaines agitations! La
vérité habite en moi...
Son ouïe, subtile, et distraite, comme celle d'un chat, happait l'un
après l'autre tous les bruits qui passaient, et paresseusement les
laissait retomber; elle saisit, à l'étage au-dessous, le timbre de la
porte d'entrée, et reconnut les petits pas de Sylvie, toujours
courante. Annette eût mieux aimé rester seule. Mais elle était si
solidement installée dans sa félicité que, n'importe qui viendrait,
rien ne pourrait la troubler.
Il y avait huit jours seulement que Sylvie était avertie. Depuis le
printemps dernier, elle était restée sans nouvelles de sa sœur. Une
aventure personnelle, sans beaucoup l'émouvoir, l'avait assez occupée
pour ne pas lui laisser remarquer la longueur du silence. Mais quand,
l'affaire liquidée, elle s'était retrouvé l'esprit libre et le temps
d'y songer, elle commença de s'inquiéter. Elle vint aux nouvelles,
chez la tante de Boulogne. Elle fut bien surprise d'apprendre qu'Annette
était revenue, et depuis si longtemps. Elle se disposait à rabrouer
l'oublieuse; mais Annette lui ménageait d'autres sujets d'étonnement:
avec une émotion voilée, elle lui avait conté tout uniment
l'histoire. Sylvie eut grand-peine à l'écouter jusqu'au bout.
Qu'Annette, la sage Annette, eût fait cette folie et qu'elle se
refusât ensuite au mariage, non, ça, c'était inouï, elle ne le
tolérerait pas!... Cette petite Lucrèce était scandalisée. Elle
s'emporta contre Annette, elle la traita d'insensée. Annette restait
paisible. Il était évident que rien ne la ferait changer. Sylvie
sentait qu'elle n'avait aucune prise sur cette entêtée: elle l'aurait
bien battue!... Mais le moyen d'en vouloir à cette chère figure, qui
vous écoutait dire, avec un sourire désarmant! Et puis, le charme
secret de cette maternité... Sylvie la maudissait, comme une mauvaise
chance. Mais elle était trop femme pour n'en pas être attendrie...
Et aujourd'hui encore, elle venait, décidée à bousculer Annette, à
avoir enfin raison de sa stupide résistance, à l'obliger à demander
le mariage,--sinon... «sinon, je me fâche!...» Elle entra, en coup
de vent. Elle sentait la poudre de riz et de bataille. Et, pour se
mettre en train, avant de dire bonjour, elle grondait contre cette folie
de passer ses journées, enfermée dans le noir. Mais aussitôt qu'elle
vit les yeux heureux d'Annette, qui lui tendait les bras, elle courut à
elle et elle l'embrassa. Elle continuait de gronder:
--Folle! La folle! Archi-folle!... Avec ses grands cheveux sur son long
peignoir blanc, elle se donne l'air d'un ange... Hein! comme on serait
trompé!... Sainte-nitouche! Petit chenapan!...
Elle la secouait. Annette se laissait faire, d'un air las et content.
Sylvie s'arrêta au milieu de sa chanson, lui prit le front entre les
mains, lui écarta les cheveux:
--Elle est fraîche, elle est rose, jamais je ne lui ai vu d'aussi
belles couleurs. Et cette mine triomphante! Il y a de quoi! Tu n'as pas
honte?
--Pas la moindre! fit Annette. Je suis heureuse, comme je ne l'ai jamais
été. Et si forte, si bien! Pour la première fois de ma vie, je me
sens complète, je ne cherche plus rien. Ce désir d'un enfant qui va
être rempli date de si loin dans ma vie! Depuis que j'étais enfant
moi-même... oui, je n'avais pas sept ans... j'en rêvais déjà.
--Tu es une menteuse, dit Sylvie. Il n'y a pas six mois, tu me disais
que jamais tu n'avais connu la vocation de la maternité.
--Tu crois? J'ai dit cela, vraiment? fit Annette, déconcertée. C'est
vrai, j'ai dit cela. Je n'ai pourtant pas menti, ni maintenant, ni
alors... Comment expliquer? Je n'invente pas. Je me souviens très bien.
--Je connais cela, dit Sylvie. Quand j'ai une toquade, je me souviens
aussitôt que depuis que je suis née, je n'ai jamais voulu que ça.
Mais Annette faisait une moue mécontente:
--Non, tu ne comprends pas. C'est ma vraie nature, celle que je sens
aujourd'hui, elle a toujours été; mais je n'osais pas me l'avouer,
avant que l'heure fût venue; j'avais peur d'être déçue.
Maintenant... ah! maintenant, je vois que c'est encore plus beau que ce
que j'espérais... Et c'est moi tout entière. Je ne veux rien de
plus...
--Quand tu voulais Roger, ou Tullio, dit Sylvie malignement, tu ne
voulais rien de plus...
--Ah! tu ne comprends rien!... Est-ce que cela peut se comparer? Quand
j'aimais--(ce que vous appelez: «aimer»),--ce n'est pas moi qui
voulais, j'étais forcée... Comme j'ai souffert de cette force qui me
tenait, sans que je pusse résister! Combien de fois j'ai prié, pour en
être délivrée!... Et voilà que, justement, lui, lui, mon tout-petit,
il est venu à mon secours, lorsque je me débattais dans les liens de
cette souffrance que l'on appelle: amour, il est venu, il m'a sauvée...
Mon petit libérateur!...
Sylvie se mit à rire. Elle n'avait rien compris aux raisons de sa
sœur. Mais elle n'avait pas besoin de raisons pour comprendre son
instinct maternel: là-dessus, les deux sœurs seraient toujours
d'accord. Elles entamèrent un tendre bavardage sur le petit
inconnu--(serait-il homme ou femme?)--et sur les mille riens, graves et
futiles, qui ont trait à sa venue, et dont une femme n'est jamais lasse
de babiller.
Elles causaient ainsi depuis longtemps, quand Sylvie se souvint qu'elle
était venue pour faire la leçon, et non pour chanter un duo. Elle dit:
--Annette, assez de folies! Il y a temps pour tout. Roger te doit le
mariage. Et tu dois l'exiger.
Annette fit un geste lassé.
--Pourquoi revenir là-dessus? Je t'ai dit que Roger me l'a offert, et
que j'ai refusé.
--Eh bien, quand on a été sot, il faut savoir le reconnaître et changer.
--Je n'ai aucune envie de changer.
--Pourquoi ne veux-tu pas? Cet homme, tu l'aimais. Je suis sûre que tu
l'aimes encore. Qu'est-ce qui s'est passé?
Annette ne voulait pas répondre. Sylvie insistait, cherchant
indiscrètement au désaccord des raisons d'ordre intime. Annette eut un
mouvement violent. Sylvie la regarda, et fut stupéfiée. Annette avait
la bouche méchante, le sourcil froncé, l'œil irrité.
--Qu'est-ce que tu as?
--Rien, fit Annette, se détournant avec emportement.
Sylvie venait de réveiller une blessure, qu'elle voulait oublier. Par
une contradiction, qu'elle n'aurait pu expliquer, et qui sortait du fond
de la nature, elle qui se réjouissait de la venue de l'enfant, elle en
voulait à l'homme qui le lui avait donné, elle ne se pardonnait pas la
surprise de ses sens et l'émotion qui l'avait ainsi livrée,--elle ne
les pardonnait pas à celui qui en avait profité. Cette révolte de
l'instinct avait été la vraie raison cachée--(à elle comme aux
autres)--de sa fuite loin de Roger, et de son refus de le revoir. Au
fond, elle le haïssait. Elle le haïssait de ce qu'elle l'avait aimé.
Mais comme son intelligence était loyale, elle refoulait ces instincts
qu'elle jugeait mauvais. Pourquoi Sylvie la forçait-elle à en prendre
conscience?...
Sylvie la regardait, et elle n'insista point. Annette, reprenant son
calme, honteuse de ce qu'elle avait laissé voir, vu elle-même, et,
tâchant de se donner le change, dit d'une voix tranquille:
--Je ne veux pas me marier. Je ne suis pas faite pour ces liens
exclusifs. Tu me diras que des millions de femmes s'en accommodent, que
je m'en exagère le sérieux. Mais je suis ainsi, je prends tout au
sérieux. Si je me donne, je me donne trop; et alors, j'étouffe; il me
semble que je me noie, avec une pierre au cou. Peut-être que je ne suis
pas assez forte! Ma personnalité n'est pas affermie. Des liens trop
intimes--des lianes--me sucent mon énergie; et il ne m'en reste plus
assez pour moi. Je m'évertue à plaire à «l'autre», à ressembler à
l'image de ce qu'il voudrait que je fusse; et cela finit mal: car à
trop renoncer à sa nature, on perd le respect de soi, et l'on ne peut
plus vivre; ou bien, on se révolte, et on fait souffrir... Non, je suis
une égoïste, Sylvie. Je suis faite pour vivre seule.
(Mais bien qu'elle ne mentît point, elle ne disait que les prétextes
qui lui masquaient la vérité.)
--Tu m'amuses, dit Sylvie. Tu es la femme la moins faite pour te passer
d'amour.
--Je le hais, dit Annette. Mais il ne m'atteindra plus, maintenant. Je
suis à l'abri.
--Bel abri! fit Sylvie. Il ne t'abritera de rien du tout; et c'est toi
qui devras l'abriter. Toi qui ne veux pas te lier, est-ce que tu as
réfléchi à l'entrave qu'il sera pour toi, ce petit paquet?
--Le bonheur! Avoir les bras remplis, ces bras si longtemps vides!
--Tu parles, avant de savoir. Qui l'élèvera?
--Moi.
--Et le père? Il a des droits sur son enfant.
Une nouvelle vague irritée passa sous les sourcils... Des droits! Des
droits sur son enfant!... Son enfant! L'enfant de cet homme, de cette
minute aveugle, qu'il a déjà oubliée, et qui me lie pour la vie!...
Jamais!... Mon enfant, à moi!... Elle dit:
--Mon fils n'est qu'à moi.
--Il sera à qui il lui plaira.
--Oh! je sais qu'il lui plaira...
--Séductrice!... Et si pourtant, un jour, il te reprochait de l'avoir
privé d'un père!
--Je remplirai son cœur si bien qu'il n'y restera pas la plus minime
place pour les regrets d'un autre.
--Tu es un monstre d'égoïsme.
--Je l'ai dit.
--Tu seras punie.
--Eh bien, tant pis pour moi, si je ne m'en fais pas aimer! Rien ne
pourra empêcher que je ne l'aime et qu'il ne soit moi.
--Si tu l'aimes vraiment, tu dois penser d'abord à son avenir. Bien
d'autres se sont obligées, dans l'intérêt de l'enfant, à subir un
mariage déplaisant...
--Tu me révoltes, dit Annette, en me vantant ces femmes qui se
condamnent à un mariage de mensonge, et quelquefois de haine, par amour
pour l'enfant. Tu me rappelles cette mère qui disait à sa fille
qu'elle avait subi pour elle un enfer, en restant mariée. La fille lui
répondit: «Pensais-tu que l'enfer fût un bon foyer pour un enfant?»
--L'enfant a besoin d'un père.
--Comment font-ils donc, les milliers qui s'en passent? Combien ne l'ont
pas connu! Combien, l'ayant perdu dans leur petite enfance, ont été
élevés seulement par leur mère! Sont-ils inférieurs aux autres?
L'enfant a besoin d'un amour qui le couve. Pourquoi le mien ne
suffirait-il pas?
--Tu préjuges de tes forces. Sais-tu ce qui t'attend?
--Je le sais, je le sais! Autour de mon cou, les petits bras d'un
enfant.
--Et sais-tu de quel prix le monde te le fera payer? Il vaudrait mieux
pour toi être une femme mariée quatre fois adultère que ce qu'ils
flétrissent du nom de fille-mère. Oser assumer les peines et les
charges de la maternité, sans avoir, au préalable, subi l'estampille
de leur mariage officiel, mais cela ne se pardonne pas à une femme de
leur classe!... Passe pour moi! Ce que nous faisons, nous autres, de
notre corps, n'est pas de conséquence. Et même, ils y trouvent leur
compte, tes bourgeois; aussi, les voit-on prêts à célébrer, comme
dans _Louise_, l'amour libre, chez les filles du peuple. Mais une fille
bourgeoise est une chasse réservée. Tu es leur propriété. On peut
bien t'acheter par contrat, devant notaire; tu ne peux pas te donner, à
la face du ciel, et dire: «C'est mon droit.» Où irions-nous, grand
Dieu! si la propriété se révoltait contre son maître, et disait:
«Je suis libre. Vienne qui plante!...»
Car, même indignée, Sylvie ne pouvait parler sérieusement.
Annette sourit, et dit:
--Les mœurs sont faites par l'homme. Je sais. Il condamne la femme qui
ose avoir ses enfants, en dehors du mariage, sans se vouer pour la vie
au père de ses enfants. Et pour beaucoup de femmes, c'est là un
esclavage, car elles n'aiment pas leur mari. Beaucoup resteraient libres
et seules avec leurs petits, si elles étaient braves. Je tâcherai de
l'être.
Sylvie dit avec pitié:
--Pauvre innocente! Tu as vécu protégée des duretés de la vie par
les doubles fenêtres de cette bourgeoisie qui t'enferme, avec ses
préjugés, mais avec ses privilèges. Du jour où tu en sortiras, elle
ne te laissera plus rentrer. Et tu verras un peu ce que c'est que la
vie!
--Eh bien, Sylvie, c'est juste; tu dis vrai, j'ai été une
privilégiée; il est bon que j'aie ma part, à mon tour, de ce que vous
souffrez.
--Trop tard! Il faut apprendre, dès l'enfance. À ton âge, on ne peut
plus... Heureusement, tu es riche, tu ne connaîtras jamais la peine
matérielle. Mais l'autre, la peine morale... Ton clan te rejettera,
l'opinion te condamnera, chaque jour tu souffriras de petites avanies...
Tu as le cœur tendre et fier. Il saignera.
--Il saignera. On jouit mieux d'un bonheur, quand il faut l'acheter. Je
ne veux rien que de sain et d'honnête. L'opinion ne m'effraie pas.
--Et si ton petit en souffre?
--Ils oseraient?... Eh bien, nous lutterons ensemble contre ces lâches!
Redressée sur son lit, elle secouait sa chevelure, comme un lion.
Sylvie la considéra, voulut garder sa mine sévère, ne put, rit,
haussa les épaules, soupira:
--Pauvre petite folle!...
Annette, câlinement, lui demandait:
--Tu nous aideras?
Sylvie l'embrassa furieusement. Et elle montra le poing au mur:
--Gare à qui te touche!
Elle partit. Annette, fatiguée de la discussion, retomba dans son
rêve. Cette fois, avec sa sœur, la partie était gagnée! Mais de la
conversation, une inquiétude restait, un mot dit par Sylvie... Est-ce
que l'enfant, un jour, pourrait lui reprocher?...
Sur le dos étendue, et ses mains sur son ventre croisées, elle
écoutait en elle. En elle, le tout petit commençait à remuer. Annette
lui parlait, bouche close, comme souvent. Elle lui demandait si elle
faisait bien de le garder pour elle seule; elle le priait instamment de
lui dire si elle avait raison, et s'il était content: car elle ne
voulait rien faire, dont il pût la blâmer.--Alors, le tout petit,
naturellement, répondit qu'elle faisait bien, et qu'il était content.
Il dit qu'il la voulait â lui, à lui seul, et que, pour se vouer à
lui, elle devait être libre et vivre seule avec lui. Elle et lui...
Annette rit de bonheur. Son cœur était si plein que la parole se tut.
Et, la tête alourdie et grise de sa joie, lasse, elle s'endormit...
Dès que l'état d'Annette commença d'être visible, Sylvie obligea sa
sœur à s'éloigner de Paris. C'était le début de l'automne; les amis
en vacances ne tarderaient pas à rentrer. Contrairement à ce qu'on
pouvait craindre, Annette n'opposa point de résistance. Elle n'avait
pas peur de l'opinion; mais toute cause de dissentiment, à cette heure,
lui eût été intolérable: que rien ne troublât son harmonie!
Elle se laissa conduire par Sylvie à une station de la Côte d'Azur;
mais elle n'y resta point. Elle n'y trouvait pas le recueillement. Le
voisinage de la mer lui causait un malaise. Annette était une
terrienne; elle pouvait admirer l'océan, mais elle ne pouvait vivre en
familiarité avec lui; elle subissait la fascination violente de son
souffle; mais ce souffle ne lui était pas bienfaisant: il réveillait
en elle trop de troubles cachés, il en faisait surgir qu'elle ne
voulait pas connaître... Pas encore! Pas maintenant!... Il est des
êtres qu'on n'aime pas, dit-on, parce qu'on craint de les aimer--(et
donc, parce qu'on les aime?)--Annette se défendait contre la mer, parce
qu'elle se défendait contre elle-même, contre une Annette dangereuse,
qu'elle tenait à éviter...
Elle remonta vers le nord, près des lacs de Savoie; et dans une petite
ville, au pied des monts, elle prit ses quartiers d'hiver. Sylvie ne fut
avertie qu'après installation. Retenue à Paris par son métier, elle
ne pouvait faire, de loin en loin, que de brèves visites; et elle
s'inquiéta de savoir Annette seule, dans cet endroit perdu. Mais
Annette, en ce temps, ne pouvait se trouver assez seule, ni l'endroit
assez perdu. Elle se fût délectée d'un ermitage. Plus sa vie
intérieure était riche, plus elle avait besoin d'une atmosphère
limpide et sans bruit. Elle ne souffrait pas, comme en jugeait Sylvie,
d'être, dans son état, abandonnée à des mains étrangères. D'abord,
elle avait tant d'affection à dépenser que nul ne lui semblait
étranger; et comme la sympathie attire la sympathie, à nul elle ne
restait une étrangère longtemps. Ce n'était pas que les gens du pays,
peu curieux, s'inquiétassent de la connaître. On se saluait, on
échangeait, en passant, quelques paroles cordiales, sur le seuil de la
porte, ou par-dessus la haie. On se voulait du bien. Sans doute, en cas
de besoin, il n'eût pas fallu trop compter sur cette bonne volonté.
Mais c'est déjà beaucoup, dans les jours ordinaires: les jours en sont
plus légers. Annette s'accommodait mieux de cette bienveillance
indifférente de bonnes gens inconnus qui la laissaient en repos, que
des soins tyranniques des parents, des amis, qui s'arrogent sur nous des
droits de tutelle pesante...
Mi-novembre... Assise près de la fenêtre, elle regardait, en cousant,
la neige nouvelle sur les prés et les arbres emperruqués. Mais ses
regards revenaient sur une lettre de faire-part... Mariage de Roger
Brissot avec une jeune fille du monde politique de Paris: (Annette la
connaissait)... Roger n'avait pas perdu de temps. Mesdames Brissot,
vexées de la fuite d'Annette, s'étaient hâtées de conclure un autre
hymen, avant que la déconvenue de leur fils pût être ébruitée. Et
Roger, par dépit, avait ratifié leur choix. Annette ne pouvait
s'étonner, ni se plaindre. Elle s'efforçait même de penser qu'elle en
était bien aise, pour ce pauvre Roger. Mais la nouvelle la remuait plus
qu'elle n'eût voulu. Tant de souvenirs frémissaient dans l'âme et
dans la chair! Et là, dans cette chair, cette vie éveillée par lui...
Au fond de l'ombre, les troubles d'autrefois s'agitaient... Non, non,
Annette ne permet pas qu'ils ressortent! Elle éprouve une aversion pour
ses fièvres passées. Tout ce qui est sensuel la fatigue... Dégoût,
révolte... Et cette animosité...--(Cette fois, elle l'a
reconnue!...)--Écho de la haine ancestrale de la femelle contre le
mâle qui l'a fécondée...
Elle cousait, elle cousait, elle voulait oublier. Souvent, lorsque,
nerveuse, elle voyait venir à l'horizon une dangereuse nuée, elle
recourait au moulin à prières: le travail. Elle cousait; et ses
pensées se rangeaient en bon ordre, comme il fallait...
Et ce jour-là encore, elles se rangèrent. Après une demi-heure
d'application muette, le souci s'effaça, reparut le sourire; Annette,
relevant son front penché sur l'ouvrage, montra ses yeux apaisés. Et
elle dit:
--Qu'il en soit ainsi!
Le soleil riait sur la neige. Annette laissa le travail et s'habilla
pour sortir. Elle avait les chevilles et les pieds un peu gonflés; mais
il fallait se forcer à marcher; et une fois qu'elle était dehors, elle
y trouvait plaisir. Car elle promenait avec elle son petit compagnon.
Maintenant, il affirmait sa présence. Le soir surtout, il prenait les
dimensions du nid, il tâtonnait partout...
--Dieu! que c'est étroit! semblait-il dire. Est-ce que cela ne va
jamais finir?...
Et il se rendormait. Le jour, en promenade, il se tenait sage. Mais on
eût dit qu'il regardât par les yeux de sa mère. Car à ces yeux, tout
semblait neuf. Ô les fraîches couleurs! La nature venait de les poser
sur la toile. Annette en avait aussi de belles sur les joues. Son cœur
battait plus fort, et son sang affleurait. Elle jouissait des odeurs,
des saveurs; quand on ne pouvait la voir, elle mangeait un peu de neige,
sur le chemin... Délicieux!... Elle se rappelait qu'enfant, elle
faisait de même, aussitôt que la bonne ne regardait pas... Elle
suçait aussi des tiges de roseaux, humides et gelées: elle en avait,
tout le long du gosier, un frisson de gourmandise pâmée; comme
l'étoile de neige sur sa langue, elle fondait de volupté...
Après qu'elle avait, une heure ou deux, marché dans la campagne, sur
les routes de neige, seule et double, seule et toute, sous le dais gris
du ciel d'hiver, écoutant ramager son petit printemps, elle revenait
vers la ville, les joues fouettées par la bise, rouges, les yeux
brillants. Elle ne résistait pas, devant la pâtisserie, à l'attrait
de quelque friandise, du chocolat, du miel:--(Ce que le petit était
gourmand!)--Puis, elle allait s'asseoir, à la tombée du jour, dans
l'église, devant un autel, qui était comme le miel, sombre et d'or. Et
elle qui ne pratiquait point, elle qui ne croyait point,--(qui croyait
ne point croire)--elle restait, jusqu'à ce qu'on fermât les portes, à
rêver, prier, aimer. La nuit tombait, les lampes de l'autel, faiblement
balancées, attiraient dans le noir les derniers points de lumière.
Annette s'engourdissait, frileuse, un peu transie dans sa houppelande de
laine, se réchauffant à son soleil. Le calme saint était en elle.
Elle rêvait pour l'enfant d'une vie enveloppée de douceur, de
silence--et de ses bras d'amour.
Dans les premiers jours de l'année, l'enfant naquit. Un fils. Sylvie
arriva juste à temps pour le cueillir. Malgré ses douleurs, qui lui
arrachaient parfois un gémissement, mais sans larmes, Annette,
intéressée, attentive, un peu déçue, s'étonnait d'assister à
l'événement, plus que de le produire. La grande émotion qu'elle
attendait n'était pas apparue.--Dès le commencement du travail, on est
prise dans un piège. Aucun moyen d'échapper: il faut aller jusqu'au
bout. Alors, on se résigne, et on tend toutes ses forces pour y arriver
au plus tôt. L'esprit net, mais ses énergies occupées entièrement à
soutenir les douleurs. On ne pense guère à l'enfant. Point de place
pour les sentiments tendres ou exaltés. Ceux qui remplissaient le
cœur, avant, se sont éclipsés. C'est vraiment «le travail», dur,
étroit, travail de chair et de muscles, exclusivement physique, sans
rien de beau et de bienfaisant... Jusqu'à l'instant libérateur, où
l'on sent de son corps glisser le petit corps... Enfin!...
Aussitôt, la joie se rallume. Annette, claquant des dents, épuisée,
près de sombrer au fond d'un océan Arctique, tendait ses mains
glacées pour saisir et serrer sur ses membres brisés son fruit
vivant,--le bien-aimé!
Et maintenant, elle est dédoublée. Non plus deux en un, comme avant.
Mais un fragment de soi, détaché dans l'espace, comme un petit
satellite, gravitant autour d'un astre, une minuscule valeur
additionnelle dont l'effet est immense dans l'atmosphère psychique.
Chose étrange que, dans ce nouveau couple formé par la segmentation
d'un être, le grand s'appuie sur le petit, plus encore que le petit sur
le grand. Ce vagissement était, par sa faiblesse, une force pour
Annette. Ô la richesse que donne un aimé qui ne peut se passer de
nous!... Annette aux seins durcis, que suçait avidement le petit
animal, avidement versait dans le corps de son fils le flot de lait et
d'espérance, dont sa poitrine était gonflée.
Alors se déroula le premier cycle émouvant de la _vita nuova_, cette
découverte du monde, qui est vieille comme le monde, et que refait
chaque mère, penchée sur le berceau. La veilleuse inlassable guette,
le cœur battant, l'éveil de son Bel-au-bois-dormant. Dans ses yeux de
saphir,--ces violettes foncées,--Annette se mirait, tant ils étaient
brillants. Que voyait-il, ce regard, imprécis et sans bornes, comme le
grand œil du ciel, dont on ne peut savoir s'il est vide ou profond;
mais dans la clarté bleue de son cercle, tient le monde... Et quelles
ombres subites projettent sur ce pur miroir des nuées de souffrances,
des fureurs invisibles, des passions inconnues, venues on ne sait d'où?
Est-ce de mon passé, ou de ton avenir? L'avers, ou le revers de la
même médaille. «Tu es ce que j'ai été. Je suis ce que tu seras. Que
seras-tu? Que suis-je?...» Annette s'interrogeait dans les yeux de son
sphinx. Et regardant cette conscience, d'heure en heure, qui montait de
l'abîme, elle revivait, sans le savoir, en cet _homuncunlus_, la
naissance de l'humanité.
Une à une, le petit Marc ouvrait ses fenêtres sur le monde.
Commencèrent à passer sur la surface égale du liquide regard des
lueurs plus précises, ainsi qu'un vol d'oiseaux qui cherchent où se
poser. Après quelques semaines, sur l'arbuste vivant parut la fleur du
sourire. Et puis, dans le buisson, les oiseaux installés se mirent à
ramager... Oublié, le cauchemar tragique des premiers jours! Oubliés,
l'épouvante de la terre inconnue, les hurlements de l'être brutalement
arraché de l'écorce maternelle, projeté nu et meurtri dans la
lumière cruelle!... Le petit homme, rassuré, avait pris possession de
la vie. Et il la trouvait bonne. Il l'explorait, palpait et goûtait
goulûment de la bouche, des yeux, des pieds, des mains, des reins. Il
célébrait sa proie, en jouant émerveillé avec les sons qui sortaient
de son flûteau. Une proie de plus: sa voix! Il s'écoutait chanter.
Mais il ne jouissait pas de son chant avec plus de délices que sa
mère. Annette s'en grisait. Cette petite voix de ruisseau lui faisait
fondre le cœur. Même les cris suraigus où montait l'instrument, lui
perçaient le tympan d'une exquise volupté:
--Crie bien fort, mon chéri! Oui, affirme ta vie!
Il l'affirmait avec une énergie qui n'avait pas besoin
d'encouragements. Joie, colère, caprices, il en criait de toutes les
couleurs. Annette, maman novice et déplorable éducatrice, trouvait
tout charmant; elle n'avait pas la force de résister aux appels
tyranniques. Elle se fût levée dix fois, la nuit, plutôt que de
l'entendre pleurer. Et, du matin au soir, elle se laissait sucer par
l'avide sangsue. L'enfant ne s'en portait pas mieux; et elle, s'en porta
fort mal.
Sylvie, quand elle revit sa sœur, au printemps, la trouva amaigrie; et
elle s'inquiéta. Annette manifestait toujours le même bonheur; mais
l'expression en était devenue un peu fébrile; les larmes lui montaient
aux yeux, pour un mot affectueux. Elle convint qu'elle ne dormait pas
assez, qu'elle ne savait pas se faire servir, et que devant les
difficultés pratiques qui se présentaient pour les soins à donner ou
la santé de l'enfant, elle se sentait démunie. Elle le disait, en
affectant de rire de sa pusillanimité; mais sa belle assurance du
début était tombée. Elle était frappée de voir qu'elle n'était pas
aussi robuste qu'elle avait pensé; n'ayant jamais été malade, elle
n'avait pas connu les limites de ses forces, et elle croyait qu'elle en
pouvait user sans compter; elle s'apercevait que ces limites étaient
étroites et qu'on ne les dépassait pas impunément... La vie, quelle
chose fragile! À d'autres moments, cette constatation ne l'eût pas
affectée. Mais à présent que sa vie était double, et que sur cette
chose fragile une autre reposait, encore plus fragile... Dieu! que se
passerait-il, si elle disparaissait? Dans ses nuits sans sommeil,
Annette avait bien des fois remâché cette crainte....Elle écoutait le
sommeil de l'enfant; et le moindre changement dans sa respiration, un
souffle un peu plus vif, une plainte, ou le silence, arrêtaient les
battements de son cœur. Et dès que l'inquiétude fut entrée, elle
prit logement. Annette ne connut plus le calme auguste et léger des
heures de la nuit, où le corps sans mouvement et l'âme sans pensée,
qui rêvent sans dormir, flottent comme des fleurs d'eau, immobiles, sur
l'étang nocturne. Elyséenne quiétude, dont la grâce accordée n'est
sentie par le cœur qu'après qu'il l'a perdue... Désormais, chaque
moment tient en méfiance l'âme aux aguets. Dans le plus sûr se
dissimule un tremblement...
Sylvie ne s'y trompa point. Sous le sourire vaillant d'Annette,
plaisantant sa faiblesse, elle perçut le désarroi physique et le
besoin animal de se rapprocher du troupeau. Elle décida qu'Annette
devait quitter sa retraite et revenir s'installer, à quelques heures de
Paris, dans une maison de campagne, où Sylvie pourrait la voir presque
chaque jour, sans que le bruit de son retour se répandît. Annette ne
fit pas de difficultés pour revenir, mais franchement, dans sa maison,
à Paris. Elle n'admit aucune objection. En vain, Sylvie lui remontra
que ce n'était point sage, que sa tranquillité risquait d'être
troublée. Annette s'entêta. Son orgueil ne supportait pas de paraître
fuir devant l'opinion. Pendant l'année heureuse où elle couvait
l'enfant, elle ne songeait pas à l'opinion. Elle vivait avec le bonheur
en tête à tête; point de place pour un tiers. Depuis quelques mois,
son bonheur n'était pas moindre; mais elle eût désiré en faire part
au monde; et il lui était pénible de se dire qu'elle devait le cacher.
À force d'y penser, elle en fut blessée. Quoi! ce joyau qui faisait
son orgueil, elle le dissimulait comme une chose honteuse! Elle avait
l'air de le renier!...
--«Te renier! mon trésor!»... (Elle l'embrassait passionnément)...
«Je n'aurais pas dû fuir, j'aurais dû t'imposer, dès le premier
jour. Mais plus de cachotteries! Je dirai, en te montrant: a Voyez mon
bel enfant! Vous n'avez pas le pareil, dites, les autres mamans?...»
Elle rentra dans Paris, et elle s'y installa. La fille de Raoul Rivière
savait bien qu'il ne serait pas si facile de faire accepter sa
situation! Mais le sentiment dédaigneux qu'elle tenait de son père, à
l'égard du monde, n'avait pas appris de son père à se plier en
apparence aux préjugés du monde, pour mieux s'y dérober: elle
prétendait y tenir tête et en avoir raison.
Sa première expérience fut assez favorable. La vieille tante
Victorine, en l'absence d'Annette, était restée gardienne de la
maison, comme c'était son emploi depuis de longues années. Cette
petite personne de soixante ans passés avait le teint frais, les joues
sans rides, et des boucles en papillotes bien serrées sur les joues.
Calme, douce, inoffensive, excessivement timorée, elle avait su se
conserver à l'abri de tout ce qui peut troubler. Annette, dès
l'enfance, avait toujours vu dans la maison la tante Trotte-menu, qui la
déchargeait des ennuis du ménage et veillait à la propreté, au
confort, à la cuisine, (car elle était gourmande), jouant le rôle de
vieille bonne familière, devant qui on ne se gêne pas, parce qu'elle
est un meuble de la maison: son avis ne compte pas; et d'ailleurs, elle
n'en a pas. Au cours des trente années qu'elle avait passées chez son
frère, la tante Victorine avait pu voir et entendre des choses
étranges. Mais elle n'avait rien vu, rien entendu. Pour qu'elle vît ce
qu'elle ne tenait pas à voir, il eût fallu l'y contraindre. Raoul
n'avait garde! Dans son cercle d'intimes, il la nommait sa sourde-muette
du sérail. Il se moquait d'elle à sa barbe, la blaguait, la bourrait,
l'appelait: «grosse cruche!» la faisait pleurnicher, et puis, la
cajolait, la bichait avec bruit sur les deux joues, et se faisait
dorloter par elle, comme un vieux gamin. Elle avait gardé de lui le
souvenir d'un cœur d'or,--qui plus est, d'un saint homme:--ce qui
l'eût bien amusé dans sa tombe,--si, pour un Raoul Rivière, amateur
non lassé du dessus de la terre, le dessous n'eût été une sacrée
affaire!
Il n'eût pas été difficile pour Annette d'imprimer dans les yeux de
tante Victorine une image de sa personne aussi avantageuse. Elle avait
hérité, en même temps que de la maison, du culte que le vieux chat du
foyer rendait au propriétaire. Il ne s'agissait que de ne pas
contrarier ses illusions. Annette recula longtemps avant de s'y
décider. Elle avait tenu la tante dans l'ignorance de son aventure. À
son éloignement de Paris elle avait donné pour prétexte des raisons
de santé, le désir de voyager. Si peu vraisemblable que ce fût, la
tante avait paru le croire; elle n'était pas curieuse, et craignait les
nouvelles qui pouvaient l'agiter. Il fallut bien pourtant qu'elle les
apprît, à la fin. Sylvie se chargea, après la naissance de l'enfant,
de la lui annoncer. La pauvre femme en fut «sidérée». Elle eut
beaucoup de peine à comprendre la situation; elle n'en avait jamais
envisagé de telle. Elle écrivit à Annette des lettres affolées, si
obscures qu'Annette aurait pu croire--(cet âge est sans pitié!)--que
c'était tante Victorine qui venait d'accoucher. Elle la consola, de son
mieux. Sylvie était convaincue que la vieille dame partirait de la
maison. Mais partir de la maison était la dernière pensée qui pût
venir à tante Victorine. Pour le reste, son esprit s'agitait dans un
désordre inextricable. Elle était bien incapable de donner un conseil!
Il lui en eût fallu pour elle. Elle ne savait que se lamenter. Mais on
ne vit pas de lamentations; et comme on doit vivre pourtant, elle finit
par découvrir dans le malheur d'Annette une épreuve du ciel. Elle
commençait à s'y habituer, en l'absence de sa nièce, dont
l'éloignement maintenait à distance le fâcheux événement, quand
Annette annonça son retour.
Annette était émue, en rentrant au logis. Sylvie avait été la
chercher à la gare. Tante Victorine ne put s'y résoudre; et quand elle
entendit s'ouvrir la porte de la maison, elle remonta précipitamment
l'escalier dont elle avait descendu la moitié, et courut s'enfermer
dans sa chambre. Annette l'y trouva en larmes; la tante, en
l'embrassant, répétait:
--Ma pauvre enfant!... Mais comment?... Mais comment?...
Annette, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, jouait
l'assurance, et disait, d'un ton brusque et riant:
--On aura le temps de raconter!... Maintenant, allons dîner!
La vieille dame se laissa entraîner. Elle continuait de larmoyer;
Annette lui faisait:
--Chut! Chut! ma bonne tante... Il ne faut pas pleurer...
La tante cherchait à retrouver ce qu'elle aurait voulu dire; elle en
avait un tas: lamentations, semonces, questions, interjections... Mais
de ce tas, elle ne pouvait rien tirer; il ne sortait que de gros
soupirs. Annette, brusquement, la mit en présence de l'enfant qui
dormait comme un bienheureux, de tout son petit corps souple et dodu, la
tête chavirée: elle tomba en extase, elle joignit les mains; et son
vieux cœur de servante sur-le-champ contracta un nouveau louage avec le
chef nouveau de la maison. De cette heure, elle s'attela, rajeunie, au
chariot du petit dieu.--Par instants, la mémoire lui revenait qu'il
était tout de même un objet scandaleux. Elle se retrouvait dans le
désarroi. Annette, qui causait avec une insouciance affectée, guettait
du coin de l'œil la bonne vieille figure qui s'allongeait:
--Allons, qu'est-ce que c'est donc? demandait-elle, il faut se faire une
raison!
La tante entamait, une fois de plus, ses confuses lamentations.
--Mais oui, disait Annette, lui tapotant les mains, mais oui!... Mais
enfin, qu'est-ce que tu voudrais donc? Que nous perdions notre cher
petit garçon?
(Elle savait bien ce qu'elle faisait, en appuyant, câline, sur le
«_notre_»!)
La tante, superstitieuse, protestait, bouleversée:
--Annette, ne dis pas cela! C'est dangereux... Non, comment peux-tu
dire?...
--Alors, n'aie pas cette mine! Puisque notre petit est là, puisqu'il
nous est venu, qu'est-ce qu'on peut faire maintenant? Qu'est-ce qu'on
peut faire de mieux que de l'aimer et d'être heureux?
La tante aurait pu répondre:
--Oui, mais pourquoi est-il venu?
Elle n'avait plus la force de le souhaiter. La morale l'eût voulu,
pourtant. Le monde et la religion. La dignité et la tranquillité.
Peut-être la tranquillité surtout. La plus intime pensée, tout au
fond, tout au fond, qu'elle ne s'avouait pas, était:
--Mon Dieu! si, au moins, cette malheureuse enfant ne m'en avait rien
dit!...
Enfin, dans l'impossibilité d'accorder tant de pensées
contradictoires, tante Victorine finit par renoncer à penser. Et,
s'abandonnant à l'instinct, elle fut la vieille poule, qui a passé sa
vie à élever les poussins des autres. Elle accepta.
Mais Annette n'eut pas trop à s'en féliciter. Il est des annexions qui
rapportent plus d'ennuis que d'avantages. Par la tante, ne tarda pas à
s'introduire chez Annette le trouble du dehors. Madame Victorine était
bavarde; et elle prêtait l'oreille à ce que le voisinage disait du
retour de sa nièce. Elle revenait, tout courant, larmoyant, le redire
à Annette. Annette la rudoyait affectueusement, mais elle ne laissait
pas d'être affectée de ces sots commérages. Lorsque rentrait la
vieille, elle se demandait maintenant, avec un frémissement:
--Que va-t-elle encore me raconter?
Elle lui interdit de parler. Mais quand la tante se tut, ce fut bien
pis, avec ses réticences, ses soupirs, et ses airs navrés. Et Annette
amassait un dépit irrité contre cette opinion venimeuse, qu'elle
affectait d'ignorer.
Si elle eût été sage, elle eût évité du moins l'occasion de s'y
frotter. Mais elle était trop vivante pour être sage. On n'est sage
qu'après qu'il en a cuit de ne pas l'être. La nature humaine est ainsi
faite qu'Annette, qui dédaigneusement tournait le dos aux jugements du
monde, brûlait de connaître ce qui se disait derrière son dos. Et,
tremblant, chaque matin, que le jour ne passât point sans lui apporter
l'écho de paroles déplaisantes, les jours où ces paroles ne venaient
pas la trouver, elle était prête à les aller chercher. Elles lui
épargnèrent cette peine. Elle reçut de la famille, de cousins, de
cousines, avec qui elle n'entretenait que des rapports lointains de
parenté, des lettres scandalisées, des leçons intolérables. Leur
prétention de s'ériger en juges de sa conduite et en champions contre
elle de l'honneur de la famille, aurait dû paraître moins irritante
que grotesque à qui savait, comme Annette, trop instruite par son père
de la chronique secrète, ce que valait l'aune de ces Aristarques. Mais
Annette ne riait pas; elle sautait sur sa plume, et décochait une
réplique mordante, qui ajoutait la rancune aux autres motifs de
condamnation, et rendait celle-ci implacable.
Encore ces censeurs austères pouvaient-ils invoquer, pour leur
intervention, les droits, certes abusifs, mais coutumiers, de la
parenté. Mais quels droits de lui tenir rigueur avaient des étrangers,
à qui ne faisait point tort qu'elle usât d'elle comme elle
l'entendait? Rencontrant dans la rue une aimable mondaine, dont le salon
naguère l'accueillait, elle s'arrêtait pour échanger quelques mots de
courtoisie. Mais l'autre, l'examinant de son regard curieux, la laissait
parler, à peine répondait, et s'éloignait avec une froide politesse.
Une autre, à qui Annette écrivait pour demander un renseignement, ne
lui répondait pas. Poursuivant son enquête, elle s'adressait à une
amie de sa mère, une vieille dame qu'elle respectait et qui lui
témoignait des sentiments affectueux; elle offrait d'aller la voir. En
retour, lui venait une lettre embarrassée, exprimant le regret de ne
pas la recevoir: on s'absentait de Paris... Ces petites blessures
répétées rendaient la sensibilité inquiète. Annette avait peur
d'autres affronts; mais l'étrange était que cette peur la poussait
nerveusement à les provoquer.
Ainsi en advint-il avec son amie Lucile Cordier. Les deux jeunes femmes
se connaissaient depuis longtemps. Dans le monde qu'elles
fréquentaient, Lucile était la préférée d'Annette; et sans être
fort intimes, elles avaient plaisir à se voir. Annette apprit par sa
tante que la sœur de Lucile venait de se marier. Elle n'en avait reçu
aucun avis de Lucile. Elle lui écrivit pour la féliciter. Lucile garda
le silence. Annette en savait assez, pour ne pas insister. Elle insista
pourtant, par un besoin singulier d'être sûre,--de souffrir.
Elle se rendit chez Lucile. Dans le salon, un bruit de voix. C'était le
jour de visites. Elle se le rappela, au moment d'entrer. Trop tard pour
reculer... La conversation était animée. Une douzaine de personnes,
presque toutes, connues d'Annette. À son apparition, les voix
s'arrêtèrent net. Quelques secondes seulement. Annette, émue, mais
sentant qu'elle livrait un combat, entra, le sourire aux lèvres, et,
sans regarder à droite ni à gauche, elle alla à Lucile. Lucile se
leva, gênée. Petite blonde, aux yeux plissés, caressants, doux et
fins, minois fripé, museau de souris, les dents un peu avancées.
Spirituelle, indifférente aux gens et aux idées, tout en se donnant
l'air de se passionner pour celles-ci, de s'attacher à ceux-là, elle
était prudente, pas très franche, faible, aimant à plaire, ne
cherchant rien tant qu'à ne se brouiller avec personne et à tout
ménager. La conduite d'Annette ne l'avait, pour son compte, aucunement
troublée. Son curieux nez pointu, à l'affût, s'amusait du scandale.
L'aventure, qu'elle jugeait absurde, l'eût seulement divertie, si, du
point de vue mondain, ce ne l'eût embarrassée. Quand Annette Lui
écrivit qu'elle était de retour, Lucile avait pensé:
--Quelle tuile! Qu'est-ce que je vais lui répondre? Elle ne voulait pas
blesser Annette. Elle ne voulait pas non plus risquer de se faire mal
juger. Faute de trouver la réponse, elle la remit de journée en
journée. Elle se proposait de revoir Annette, mais plus tard--(ce
n'était pas pressé!)--sans que le monde le sût. Cela n'empêchait pas
de dauber sur Annette et de prendre avec le monde des airs
scandalisés...
Mais voici que la brusque apparition d'Annette la mettait--(«C'est trop
fort!»...)--dans l'obligation, sur-le-champ, de choisir! Lucile en
voulut beaucoup plus à Annette de lui jouer ce mauvais tour que de
s'être fait faire un enfant... («Et même deux, s'il lui plaît, mais
qu'elle me fiche la paix!...»)
Une petite lueur rageuse aux yeux, vite éteinte, elle prit la main
qu'Annette lui tendait, répondant au sourire par ce sourire de miel
qu'Annette lui connaissait: (on ne résistait pas à sa tendre
séduction). Cela ne dura guère. Les yeux en mouvement, les oreilles
aux aguets, Lucile perçut instantanément l'ironie de l'assistance.
Instantanément, son expression se glaça; après quelques mots
d'accueil, elle reprit avec affectation l'entretien interrompu; et, d'un
secret accord, tous se remirent à causer.
Annette, laissée en dehors de la conversation, se sentit rejetée. Mais
elle ne l'accepta point. Elle connaissait la faiblesse de caractère de
Lucile. Armée de son fier sourire, assise au milieu d'un groupe qui,
sans paraître la voir, semblait très occupé par l'échange de propos
aussi vains qu'animés, elle faisait, de ses yeux tranquilles, le tour
de l'assistance. Les regards, à sa rencontre, cillaient pour l'éviter.
Une paire d'yeux, cependant, n'eurent pas le temps de se garer. Ils
restèrent accrochés, avec un dépit irrité. Annette reconnut la large
face poupine de Marie-Louise de Baudru, fille d'un riche notaire,
mariée avec un magistrat, dont le cercle de parentage était avec les
Rivière dans de vieilles relations de cordialité sociale et
d'antipathie foncière. Marie-Louise de Baudru incarnait en sa forte
personne les plus solides attributs de sa classe grand-bourgeoise:
l'ordre, la probité, l'incuriosité, le manque de charité de cœur et
surtout d'esprit, toutes les vertus légales, une ferme foi verbale,
vidée, comme sur l'étal, de doutes et de pensée, et le culte
religieux de la Propriété: toutes les propriétés: sa famille, son
bien, sa patrie, sa religion, sa morale, sa tradition, et ses
négations. Enfin, le moi massif et compact, comme un bloc qui bouche le
soleil. Point de place, à côté, pour le tonneau de Diogène! Rien ne
répugnait aux Baudru autant que l'indépendance, quelle qu'elle fût:
religieuse, morale, intellectuelle, politique ou sociale. Aversion, de
nature! Ils en confondaient toutes les formes sous la commune injure
d'«anarchisme». Cet anarchisme, ils l'avaient toujours flairé chez
les Rivière. Et, d'instinct, Marie-Louise, comme les siens, tenait en
suspicion Annette. Elle ne lui pardonnait pas la liberté dont Annette
avait joui dans son éducation et sa vie de jeune fille. Peut-être
qu'un grain d'envie n'était pas absent de ces jugements désobligeants.
Une seule considération en retenait l'expression: la fortune des
Rivière. La richesse commande l'estime, elle est une des colonnes--la
plus ferme--de l'ordre social. Mais c'est à condition qu'on n'ébranle
point sa base: la famille légale. Les soutiens de la société y
veillent; il ne fait pas bon s'y frotter. Annette avait porté atteinte
aux principes cardinaux. Le chien de garde était réveillé. Il se
taisait pourtant. Il n'aboie pas dans le monde. Mais son regard parlait
pour lui. Annette lut dans celui de Marie-Louise de Baudru un mépris
courroucé. Ses yeux se posèrent tranquillement sur ceux de la
justicière joufflue; et, lui adressant de la tête un petit salut
familier, elle la força d'y répondre. Marie-Louise, suffoquant de ne
pouvoir résister à l'injonction, salua, en se vengeant par son regard
le plus dur. Annette, indifférente, l'avait déjà laissée; et ses
yeux qui faisaient le tour du salon, revinrent à Lucile.
Sans aucun embarras, elle s'introduisit dans l'entretien commencé, elle
coupa d'une réflexion le récit de Lucile, l'obligea à une réplique.
Il fallut bien lui faire place. On ne pouvait se dispenser de l'écouter
poliment, curieusement, et même non sans agrément: car elle avait de
l'esprit. Mais on ne répondait pas, on était distrait, on parlait
d'autre chose. La conversation s'éteignait, se rallumait par petits
feux, en sautant de sujets. Annette s'entendit, dans le silence,
discourant sur un ton dégagé; et elle écoutait sa voix, comme celle
d'une étrangère: en vraie femme qu'elle était, fine, sensible et
fière, elle ne perdait rien des petites humiliations. Habituée dès
l'enfance à lire et à manier le langage menteur des salons, elle
savait déchiffrer sous le voile des inattentions voulues, des sourires
équivoques, des politesses sans franchise, les intentions blessantes.
Elle souffrait, mais elle riait; et elle continuait de parler. On
pensait:
--Quel aplomb, cette petite!
Lucile profita du départ d'une visiteuse pour l'accompagner à la porte
et s'écarter d'Annette. Celle-ci se trouva abandonnée, dans un groupe
bien décidé à l'ignorer. Renonçant à prolonger l'épreuve, elle
allait se lever pour partir à son tour, quand, traversant le salon,
Marcel Franck vint à elle. Il était entré depuis quelque temps, sans
qu'elle l'eût aperçu, toute son attention prise par son effort pour ne
pas céder au découragement qui la gagnait. Et lui, la regardant
parler, avec une pitié gouailleuse, admirait sa crânerie. Il se
disait:
--Qu'est-ce qui l'obligeait à venir braver ces mufles? ... Petite
toquée!... C'est tordant...
Il se décida à lui tendre la perche. Il la salua gentiment. Les yeux
reconnaissants d'Annette s'éclairèrent. On se taisait autour d'eux:
toutes ces figures fermées, qui épiaient... Il dit:
--Enfin, grande voyageuse, vous voilà revenue! L'avez-vous assez
«_contemplé son azur, ô Méditerranée?_»...
Il voulait l'aiguiller sur un sujet inoffensif. Mais elle--(quel démon
la poussa? orgueil, instinct de bravade, ou simplement franchise)--elle
répondit gaiement: