L'Éducation des indigènes aux Colonies.
Exportées dans les colonies que nous gouvernons nos méthodes
universitaires ont produit des conséquences encore plus
lamentables qu'en France. Un de leurs premiers résultats a été
de transformer en ennemis irréductibles tous les indigènes
auxquels on les appliquait.
M. Paul Giran, administrateur en Indochine, a bien voulu
consigner pour nous dans les pages qui vont suivre ce que
devrait être notre enseignement aux colonies. Je lui laisse
entièrement la parole maintenant:
L'expérience démontre que la plupart des peuples colonisateurs,
la France notamment, ont échoué dans leurs tentatives
d'éducation de races étrangères.
L'éducation de race à race ne peut se comprendre, qu'autant que
l'éducatrice, faisant abstraction de son propre idéal, ne
proposera qu'un idéal immédiatement accessible à son élève,
c'est-à-dire un idéal de très peu supérieur à celui que l'élève
a déjà pu lui-même concevoir, sous l'influence du milieu où il
vit.
Or, en raison de certaines dispositions d'esprit particulières
qui nous font considérer tous les peuples comme semblables à
nous, l'éducation d'un peuple inférieur a toujours été synonyme
d'assimilation. Éduquer une race signifie à nos yeux: modifier
l'idéal social de cette race et lui proposer comme principe
directeur notre propre idéal; on lui demande donc en réalité
d'abandonner ses institutions, transformer ses moeurs, modifier
sa mentalité, choses impossibles.
C'est en réformant les institutions que nous prétendons agir
sur les esprits; c'est en agissant sur les esprits, par
l'instruction, que nous prétendons former les caractères. Nous
commençons la construction par le sommet. Nous agissons sur
l'effet pour modifier la cause. Nous renversons l'ordre
naturel.
Les résultats obtenus dans ces conditions ne peuvent être que
négatifs. Nous allons le constater.
C'est une théorie admise par la plupart des peuples civilisés
que l'éducation peut être donnée par l'instruction. Or,
celle-ci s'adresse surtout à la mémoire; elle sert à meubler
l'esprit, et peut, dans une certaine mesure, contribuer à
former le jugement. Mais là s'arrête son action. L'instruction
ne saurait servir à l'éducation morale. La morale n'est pas une
affaire de mémoire ou de raisonnement. Or, c'est l'exemple et
non le livre qui peut produire la formation d'habitudes
morales. Aussi, le facteur le plus important de l'éducation
morale est-il le milieu.
On commet donc une faute contre la logique naturelle si l'on
veut, par la seule instruction, transformer les idées et les
sentiments d'un peuple. Et la faute est double si cette
instruction est dispensée en une langue étrangère à l'élève.
Il y a en effet derrière les vocables de toute langue, des
idées et des sentiments que les mots étrangers ne permettent
pas d'atteindre. A des mots même d'un usage général à tous les
peuples, correspondent, suivant les latitudes ou les époques,
des conceptions différentes. L'idéal de _beauté_ est-il le même
chez les Hottentots que chez les Chinois, les Japonais, le
Français du moyen âge et le Français moderne? La _bonté_
chrétienne a-t-elle rien de commun avec la bonté de l'Hindou ou
du Musulman?
Lorsqu'un peuple emprunte, de gré ou de force, la langue d'un
autre peuple, il peut en acquérir les mots, non les idées et
les sentiments que ces mots sous-entendent.
L'évolution linguistique correspond à une lente transformation
physiologique du cerveau. Or, le cerveau n'étant pas conformé
de la même façon suivant les races, et le nombre de ses
circonvolutions et son volume augmentant à mesure qu'on s'élève
au point de vue intellectuel, on comprend qu'une langue
supérieure ne puisse être adoptée par un peuple inférieur, sans
être aussitôt déformée, c'est-à-dire adaptée à sa complexion
mentale. Du latin importé chez les Gaulois est sorti le
français; notre français importé aux Antilles est devenu le
parler créole.
Ce qui précède permet de pressentir quels résultats peut donner
l'instruction moderne dispensée à des peuples inférieurs en une
langue européenne. Nous avons pu le constater bien des fois
chez les Annamites.
L'Annamite, comme tout autre peuple, transforme, défigure
toutes les idées étrangères, pour les adapter à sa mentalité;
c'est une vérité que nous ne concevons aisément que lorsqu'il
ne s'agit pas de nos propres idées. Nous admettons bien que
l'Annamite ait pu déformer jusqu'à la rendre méconnaissable la
doctrine bouddhique importée chez lui il y a plusieurs siècles;
mais nous ne voulons pas convenir qu'il ne puisse s'assimiler
les idées d'égalité, de liberté, de solidarité que nous avons,
nous-mêmes, acquises depuis un siècle à peine.
Il serait intéressant, mais trop long, de montrer ici comment
toutes ces idées se sont trouvées faussées dès qu'on a voulu
les introduire en Annam. Notre culture intellectuelle ne
convient en rien à la mentalité annamite; elle ne donnera
jamais que des produits anormaux, parfois monstrueux; nos
théories transplantées en Extrême-Orient ne pourront qu'y
apporter tôt ou tard le trouble et la désorganisation.
On s'en est déjà rendu compte et on a dû enrayer le mouvement
commencé. On a notamment supprimé l'Université indochinoise
créée en 1906 qui comprenait diverses écoles supérieures de
droit et d'administration, de sciences, de lettres, etc., et
dont le but était «de répandre en Extrême-Orient, _surtout par
l'intermédiaire de la langue française_, la connaissance des
sciences et des méthodes européennes». Tout comme aux Indes,
l'université indigène ne nous eût donné que des déclassés, des
exaltés, des individus dangereux pour nous et pour leurs
compatriotes. Notre colonie avait vite d'ailleurs éprouvé les
premiers symptômes de cette malsaine effervescence des esprits!
Les peuples sont soumis à des évolutions déterminées par des
lois précises, dont il leur est impossible de s'affranchir.
C'est cependant un des traits particuliers de notre psychologie
nationale que la croyance à la toute puissance des révolutions,
des réformes _a priori_.
«Nous croyons, écrit M. Fouillée, qu'il suffit de proclamer
des principes pour en réaliser les conséquences, de changer
d'un coup de baguette la constitution pour métamorphoser
lois et moeurs, d'improviser des décrets pour hâter le
cours du temps. Article I, tous les Français seront
vertueux; article II, tous les Français seront heureux.»
* * * * *
L'expérience a largement confirmé la règle précédemment
établie: que l'éducation ne saurait être efficace lorsqu'elle
ne se trouve pas en rapport avec les habitudes héréditaires de
l'élève.
Dès lors comment éduquer utilement les indigènes? Nous devons
nous occuper surtout de leur instruction.
Celle-ci ne porte ses fruits qu'autant qu'elle est
convenablement adaptée à la mentalité de l'élève. A un peuple
inférieur, une instruction élémentaire peut seule convenir. On
ne se pénètre pas assez de cette vérité qu'il y a des peuples
adultes et des peuples en bas âge, et que c'est seulement à la
suite d'une longue évolution que les peuples de la dernière
classe pourront monter à la première. Si l'on tient compte, en
outre, des différences fondamentales qui, à degré égal de
civilisation, séparent les peuples au point de vue mental, on
comprend que l'instruction étrangère dispensée à un peuple
donné doit, pour être rendue accessible, et pour amener un
progrès certain, remplir des conditions nettement déterminées.
Nous écarterons tout d'abord de notre programme l'enseignement
de la philosophie, de la morale, du droit, de la politique,
etc...
Quel champ nous reste alors ouvert? Celui des sciences
pratiques. Il est suffisamment vaste pour satisfaire notre
désir de répandre l'instruction. De plus les sciences pratiques
sont un excellent moyen d'éducation intellectuelle. C'est à
l'école des réalités expérimentales, c'est avec elle, et non
avec les livres qu'on forme véritablement les esprits.
Notre enseignement sera surtout technique et professionnel.
Nous ferons ainsi de nos indigènes de bons auxiliaires.
La première école à créer dans un pays nouveau est donc une
école professionnelle. Et son programme doit consister d'abord
exclusivement à améliorer les méthodes employées dans le pays.
En agriculture, par exemple, il sera, évidemment inutile, dans
un pays tropical, d'enseigner aux élèves la culture des pays
tempérés.
C'est un principe qu'il est bon d'énoncer malgré son évidence,
notre tendance étant de donner l'enseignement pour lui-même et
de faire apprendre ainsi à l'élève toutes sortes de choses dont
il n'aura jamais à se servir plus tard.
Donc le premier effort d'éducation directe doit consister à
améliorer la technique des métiers déjà existants, des petites
industries locales. Et encore faut-il en cela beaucoup de
discernement. Vouloir aller trop vite, agir inconsidérément,
c'est détruire purement et simplement ce qu'on voulait
améliorer. La déchéance actuelle des petites industries du
Tonkin en est la preuve.
_Pas de révolution_ et progresser lentement, telle doit être la
devise de l'éducateur. Pour les professions nouvelles
introduites dans le pays, il faut user des mêmes précautions
que pour les professions déjà existantes: _aller lentement_
toujours. Même si on se trouve en présence de peuples déjà
civilisés, tels que les Hindous, les Annamites, les Arabes, il
ne faut pas vouloir les transformer d'un seul coup en
ingénieurs ou en médecins; mais commencer d'abord par en faire
de bons mécaniciens ou de bons ouvriers.
Ainsi se trouvera préparé le terrain où pourra être jetée plus
tard la semence d'une éducation plus élevée.