CHAPITRE VIII

L'Éducation des indigènes aux Colonies.

Exportées dans les colonies que nous gouvernons nos méthodes

universitaires ont produit des conséquences encore plus

lamentables qu'en France. Un de leurs premiers résultats a été

de transformer en ennemis irréductibles tous les indigènes

auxquels on les appliquait.

M. Paul Giran, administrateur en Indochine, a bien voulu

consigner pour nous dans les pages qui vont suivre ce que

devrait être notre enseignement aux colonies. Je lui laisse

entièrement la parole maintenant:

L'expérience démontre que la plupart des peuples colonisateurs,

la France notamment, ont échoué dans leurs tentatives

d'éducation de races étrangères.

L'éducation de race à race ne peut se comprendre, qu'autant que

l'éducatrice, faisant abstraction de son propre idéal, ne

proposera qu'un idéal immédiatement accessible à son élève,

c'est-à-dire un idéal de très peu supérieur à celui que l'élève

a déjà pu lui-même concevoir, sous l'influence du milieu où il

vit.

Or, en raison de certaines dispositions d'esprit particulières

qui nous font considérer tous les peuples comme semblables à

nous, l'éducation d'un peuple inférieur a toujours été synonyme

d'assimilation. Éduquer une race signifie à nos yeux: modifier

l'idéal social de cette race et lui proposer comme principe

directeur notre propre idéal; on lui demande donc en réalité

d'abandonner ses institutions, transformer ses moeurs, modifier

sa mentalité, choses impossibles.

C'est en réformant les institutions que nous prétendons agir

sur les esprits; c'est en agissant sur les esprits, par

l'instruction, que nous prétendons former les caractères. Nous

commençons la construction par le sommet. Nous agissons sur

l'effet pour modifier la cause. Nous renversons l'ordre

naturel.

Les résultats obtenus dans ces conditions ne peuvent être que

négatifs. Nous allons le constater.

C'est une théorie admise par la plupart des peuples civilisés

que l'éducation peut être donnée par l'instruction. Or,

celle-ci s'adresse surtout à la mémoire; elle sert à meubler

l'esprit, et peut, dans une certaine mesure, contribuer à

former le jugement. Mais là s'arrête son action. L'instruction

ne saurait servir à l'éducation morale. La morale n'est pas une

affaire de mémoire ou de raisonnement. Or, c'est l'exemple et

non le livre qui peut produire la formation d'habitudes

morales. Aussi, le facteur le plus important de l'éducation

morale est-il le milieu.

On commet donc une faute contre la logique naturelle si l'on

veut, par la seule instruction, transformer les idées et les

sentiments d'un peuple. Et la faute est double si cette

instruction est dispensée en une langue étrangère à l'élève.

Il y a en effet derrière les vocables de toute langue, des

idées et des sentiments que les mots étrangers ne permettent

pas d'atteindre. A des mots même d'un usage général à tous les

peuples, correspondent, suivant les latitudes ou les époques,

des conceptions différentes. L'idéal de _beauté_ est-il le même

chez les Hottentots que chez les Chinois, les Japonais, le

Français du moyen âge et le Français moderne? La _bonté_

chrétienne a-t-elle rien de commun avec la bonté de l'Hindou ou

du Musulman?

Lorsqu'un peuple emprunte, de gré ou de force, la langue d'un

autre peuple, il peut en acquérir les mots, non les idées et

les sentiments que ces mots sous-entendent.

L'évolution linguistique correspond à une lente transformation

physiologique du cerveau. Or, le cerveau n'étant pas conformé

de la même façon suivant les races, et le nombre de ses

circonvolutions et son volume augmentant à mesure qu'on s'élève

au point de vue intellectuel, on comprend qu'une langue

supérieure ne puisse être adoptée par un peuple inférieur, sans

être aussitôt déformée, c'est-à-dire adaptée à sa complexion

mentale. Du latin importé chez les Gaulois est sorti le

français; notre français importé aux Antilles est devenu le

parler créole.

Ce qui précède permet de pressentir quels résultats peut donner

l'instruction moderne dispensée à des peuples inférieurs en une

langue européenne. Nous avons pu le constater bien des fois

chez les Annamites.

L'Annamite, comme tout autre peuple, transforme, défigure

toutes les idées étrangères, pour les adapter à sa mentalité;

c'est une vérité que nous ne concevons aisément que lorsqu'il

ne s'agit pas de nos propres idées. Nous admettons bien que

l'Annamite ait pu déformer jusqu'à la rendre méconnaissable la

doctrine bouddhique importée chez lui il y a plusieurs siècles;

mais nous ne voulons pas convenir qu'il ne puisse s'assimiler

les idées d'égalité, de liberté, de solidarité que nous avons,

nous-mêmes, acquises depuis un siècle à peine.

Il serait intéressant, mais trop long, de montrer ici comment

toutes ces idées se sont trouvées faussées dès qu'on a voulu

les introduire en Annam. Notre culture intellectuelle ne

convient en rien à la mentalité annamite; elle ne donnera

jamais que des produits anormaux, parfois monstrueux; nos

théories transplantées en Extrême-Orient ne pourront qu'y

apporter tôt ou tard le trouble et la désorganisation.

On s'en est déjà rendu compte et on a dû enrayer le mouvement

commencé. On a notamment supprimé l'Université indochinoise

créée en 1906 qui comprenait diverses écoles supérieures de

droit et d'administration, de sciences, de lettres, etc., et

dont le but était «de répandre en Extrême-Orient, _surtout par

l'intermédiaire de la langue française_, la connaissance des

sciences et des méthodes européennes». Tout comme aux Indes,

l'université indigène ne nous eût donné que des déclassés, des

exaltés, des individus dangereux pour nous et pour leurs

compatriotes. Notre colonie avait vite d'ailleurs éprouvé les

premiers symptômes de cette malsaine effervescence des esprits!

Les peuples sont soumis à des évolutions déterminées par des

lois précises, dont il leur est impossible de s'affranchir.

C'est cependant un des traits particuliers de notre psychologie

nationale que la croyance à la toute puissance des révolutions,

des réformes _a priori_.

«Nous croyons, écrit M. Fouillée, qu'il suffit de proclamer

des principes pour en réaliser les conséquences, de changer

d'un coup de baguette la constitution pour métamorphoser

lois et moeurs, d'improviser des décrets pour hâter le

cours du temps. Article I, tous les Français seront

vertueux; article II, tous les Français seront heureux.»

* * * * *

L'expérience a largement confirmé la règle précédemment

établie: que l'éducation ne saurait être efficace lorsqu'elle

ne se trouve pas en rapport avec les habitudes héréditaires de

l'élève.

Dès lors comment éduquer utilement les indigènes? Nous devons

nous occuper surtout de leur instruction.

Celle-ci ne porte ses fruits qu'autant qu'elle est

convenablement adaptée à la mentalité de l'élève. A un peuple

inférieur, une instruction élémentaire peut seule convenir. On

ne se pénètre pas assez de cette vérité qu'il y a des peuples

adultes et des peuples en bas âge, et que c'est seulement à la

suite d'une longue évolution que les peuples de la dernière

classe pourront monter à la première. Si l'on tient compte, en

outre, des différences fondamentales qui, à degré égal de

civilisation, séparent les peuples au point de vue mental, on

comprend que l'instruction étrangère dispensée à un peuple

donné doit, pour être rendue accessible, et pour amener un

progrès certain, remplir des conditions nettement déterminées.

Nous écarterons tout d'abord de notre programme l'enseignement

de la philosophie, de la morale, du droit, de la politique,

etc...

Quel champ nous reste alors ouvert? Celui des sciences

pratiques. Il est suffisamment vaste pour satisfaire notre

désir de répandre l'instruction. De plus les sciences pratiques

sont un excellent moyen d'éducation intellectuelle. C'est à

l'école des réalités expérimentales, c'est avec elle, et non

avec les livres qu'on forme véritablement les esprits.

Notre enseignement sera surtout technique et professionnel.

Nous ferons ainsi de nos indigènes de bons auxiliaires.

La première école à créer dans un pays nouveau est donc une

école professionnelle. Et son programme doit consister d'abord

exclusivement à améliorer les méthodes employées dans le pays.

En agriculture, par exemple, il sera, évidemment inutile, dans

un pays tropical, d'enseigner aux élèves la culture des pays

tempérés.

C'est un principe qu'il est bon d'énoncer malgré son évidence,

notre tendance étant de donner l'enseignement pour lui-même et

de faire apprendre ainsi à l'élève toutes sortes de choses dont

il n'aura jamais à se servir plus tard.

Donc le premier effort d'éducation directe doit consister à

améliorer la technique des métiers déjà existants, des petites

industries locales. Et encore faut-il en cela beaucoup de

discernement. Vouloir aller trop vite, agir inconsidérément,

c'est détruire purement et simplement ce qu'on voulait

améliorer. La déchéance actuelle des petites industries du

Tonkin en est la preuve.

_Pas de révolution_ et progresser lentement, telle doit être la

devise de l'éducateur. Pour les professions nouvelles

introduites dans le pays, il faut user des mêmes précautions

que pour les professions déjà existantes: _aller lentement_

toujours. Même si on se trouve en présence de peuples déjà

civilisés, tels que les Hindous, les Annamites, les Arabes, il

ne faut pas vouloir les transformer d'un seul coup en

ingénieurs ou en médecins; mais commencer d'abord par en faire

de bons mécaniciens ou de bons ouvriers.

Ainsi se trouvera préparé le terrain où pourra être jetée plus

tard la semence d'une éducation plus élevée.

Psychologie de l'éducation · 第 66 / 93 题