CHAPITRE IX

L'éducation par l'armée.

§ 1.--ROLE POSSIBLE DU SERVICE MILITAIRE DANS L'ÉDUCATION.

Nous avons montré que, si l'instruction universitaire est très

faible, son éducation est tout à fait nulle. Or, dans

l'évolution actuelle des civilisations, ce qu'il importe le

plus de développer, ce sont surtout les qualités du caractère.

Sur la nullité de l'éducation donnée par l'Université, tout le

monde, nous l'avons vu, est d'accord et l'on peut répéter

aujourd'hui ce qu'écrivait, il y a déjà longtemps un ancien

ministre de l'Instruction publique, Jules Simon.

Il n'y a plus d'éducation; on fait un bachelier, un

licencié, un docteur, mais un homme, il n'en est pas

question; au contraire, on passe quinze années à détruire

sa virilité. On rend à la société un petit mandarin

ridicule qui n'a pas de muscles, qui ne sait pas sauter une

barrière, qui a peur de tout, qui, en revanche, s'est

bourré de toutes sortes de connaissances inutiles, qui ne

sait pas les choses les plus nécessaires, qui ne peut

donner un conseil à personne, ni s'en donner à lui-même,

qui a besoin d'être dirigé en toutes choses, et qui,

sentant sa faiblesse et ayant perdu ses lisières, se jette

pour dernière ressource au socialisme d'État.--Il faut que

l'État me prenne par la main, comme l'a fait jusqu'ici

l'Université. On ne m'a appris qu'à être passif. Un

citoyen, dites-vous? Je serais peut-être un citoyen, si

j'étais un homme.

Que l'on considère la valeur et le sort de l'individu ou la

dignité et la destinée de la nation, écrivait récemment un

autre Ministre de l'Instruction publique, M. Léon

Bourgeois, le caractère pèse d'un bien autre poids que

l'esprit. Qu'importe ce que sait un homme en comparaison de

ce qu'il veut, et qu'importe ce qu'il pense au prix de ce

qu'il fait[220].

[Note 220: =Léon Bourgeois.= _Instructions_, etc., p. 183]

Ce qui manque le plus aux Latins, ce sont les qualités qui font

la force des Anglais: la discipline, la solidarité,

l'endurance, l'énergie, l'initiative et le sentiment du devoir.

Ces qualités, non seulement l'Université ne les donne pas, mais

son pesant régime les ôte à qui les possède.

Existe-t-il un moyen de faire des hommes de cette armée de

bacheliers et de licenciés impuissants, ridicules et nuls que

l'Université nous fabrique?

Étant donné que le régime universitaire n'est pas modifiable

avec les idées latines actuelles et que tous les projets de

réforme sont d'irréalisables chimères, il faut chercher

ailleurs, mais ne chercher que dans le cycle des choses

possibles, c'est-à-dire dans le cycle des choses ne heurtant

pas trop le courant des opinions actuelles.

Or, ce moyen existe et il n'en existe qu'un seul. Aujourd'hui,

la totalité de nos bacheliers et licenciés est obligée de faire

un service militaire. L'armée pourrait les transformer, car

elle est, ou au moins devrait être un centre éducateur par

excellence. Elle peut devenir l'agent efficace du

perfectionnement et du relèvement de la race française dégradée

par l'Université. D'éminents officiers, tels que les généraux

Bonnal et Galliéni, ont démontré expérimentalement de quel

développement physique et moral est susceptible le soldat bien

commandé.

Si l'on voulait compléter fort utilement la loi sur le service

obligatoire de trois ans, obtenir un corps de sous-officiers

excellent et réduire un peu le nombre écrasant des candidats

fonctionnaires, il y aurait seulement à promulguer que, en

dehors de quelques professions techniques--magistrats et

ingénieurs, par exemple--nul ne pourra entrer dans une

administration de l'État avant d'avoir été sous-officier

pendant cinq ans. Après un an de surnumérariat, un bon

sous-officier est parfaitement apte à remplir tous les emplois

publics n'exigeant de lui que l'application des règlements,

c'est-à-dire la très immense majorité de ces emplois.

Il faut bien reconnaître malheureusement que le service

militaire a produit uniquement jusqu'ici chez les intellectuels

une antipathie croissante pour l'armée, dont ils ne voient que

les côtés gênants. L'expansion de tels sentiments parmi la

masse populaire, qui fut seule pendant longtemps à subir les

duretés nécessaires du régime militaire, marquerait la fin

irrémédiable de la France comme nation. Ce sont les sentiments

subsistant encore dans la foule, non intellectualisée, qui

rendent possible le maintien de l'armée, dernier soutien d'une

société en proie aux plus profondes divisions et prête à se

dissocier suivant le rêve des socialistes.

La raison qu'on invoquait autrefois pour dispenser toute une

classe de la nation du service militaire, c'est qu'il

constituait une entrave aux études, mais personne n'a jamais pu

fournir une seule preuve à l'appui d'une telle assertion.

Durant leurs trois années de service militaire, les jeunes gens

pourraient acquérir des qualités qui leur seraient bien

autrement utiles au cours de la vie que ce qu'ils apprendraient

dans leurs manuels pendant le même temps. Si d'ailleurs la

raison invoquée était sérieuse, elle serait applicable à toutes

les professions.

Personne, écrit M. Gouzy, ne s'est jamais informé si une

interruption de trois ans dans leurs travaux ne diminuait

pas la valeur professionnelle des charpentiers, des

serruriers ou des laboureurs, catégorie de citoyens tout

aussi intéressante dans une démocratie, que celle des

avocats, des médecins ou des receveurs de l'enregistrement.

On a accepté comme tout naturel le sacrifice qu'ils font à

leur pays d'aptitudes acquises par un pénible

apprentissage. On semble avoir dit, sans s'en soucier

autrement: Si après trois ans de service militaire ils ont

oublié leur métier, eh bien, ils le rapprendront.

§ 2.--LES CONSÉQUENCES SOCIALES DES ANCIENNES LOIS MILITAIRES.

La loi qui multipliait, il y a quelques années, le nombre des

exemptés, a multiplié du même coup le nombre des diplômés. Elle

a détourné des fonctions utiles l'élite de la jeunesse

française pour la lancer dans des carrières ultra-encombrées et

créer un nombre chaque jour plus grand de mécontents et de

déclassés. Les documents statistiques fournis à ce propos

devant la Commission d'enquête, et dont je vais reproduire

quelques-uns, sont catégoriques.

La loi militaire de 1889 a supprimé le volontariat et a

établi d'autres cas de dispense dont les conséquences

sociales et économiques sont infiniment plus profondes.

... En France, sous une apparence trompeuse d'encouragement

aux études spéciales, la loi militaire a nui profondément

au commerce et à l'industrie. Elle a faussé nombre de

vocations, elle a jeté dans certaines carrières, dites

libérales, une foule de jeunes gens qui se seraient

tournés, naturellement vers les professions productives.

... Pour la médecine, il y avait 590 docteurs en 1875, 591

en 1891, avant que la loi ait pu produire ses effets, et

1,202 en 1897[221].

[Note 221: L'augmentation est analogue pour les docteurs en

droit. Il y en avait 117 par an en 1889 et 446 en 1899,

d'après le rapport de M. Raiberti.

«La dispense, telle que la loi de 1889 l'a comprise, écrit

cet auteur, abaisse donc la valeur des examens ou la niveau

d'entrée dans les grandes écoles. Elle encombre les

carrières libérales et elle écarte des affaires, du

commerce et de l'industrie, un grand nombre de jeunes gens

qui y auraient réussi et qui échoueront ailleurs. Elle

frappe donc le pays dans les forces vives de sa

production.»]

... A l'École des langues orientales, le nombre des élèves

a décuplé en 14 ans, passant de 38 à 372. Je vous demande

si ces jeunes gens, qui vont prendre là quelques notions de

persan, de grec moderne, d'arménien, d'arabe ou de

javanais, le font parce qu'ils seront consuls, drogmans,

professeurs, traducteurs, ou parce qu'ils se fixeront dans

le pays dont ils auront commencé d'apprendre la langue;

non, c'est parce qu'ils cherchent la dispense de deux ans

de service militaire.

... A l'École des Beaux-Arts, vous voyez le même phénomène

d'afflux artificiel se produire: de 586 candidats à

l'entrée, en 1890-1891, nous passons à 830 en 1896-1897;

et, à la sortie, il y avait 20 dispensés en 1890, et, en

1897, il y en avait 78.

... A l'Institut agronomique, la situation est presque

aussi extraordinaire qu'à l'École des langues orientales.

L'Institut agronomique forme des ingénieurs agronomes, et

je ne crois pas que notre agriculture ait besoin d'un

nombre infini d'ingénieurs, elle a surtout besoin de gens

qui apprennent l'agriculture par la pratique, il y avait 32

candidats à l'Institut agronomique à l'entrée en 1876; et

en 1893, peu de temps après le vote de la loi militaire, il

y en avait 348; et en 1896, il y en a encore 312.

... A l'École Centrale, phénomène analogue: en 1889, avant

l'application de la loi militaire, il y avait 376

candidats, et en 1896 ce chiffre monte à 721. Et je vous

demande si notre industrie a, d'après les chiffres que vous

savez, profité en quoi que ce soit de cet afflux vers les

écoles spéciales[222].

[Note 222: _Enquête_, t. II, p. 89. Max Leclerc, chargé de

missions scientifiques par le Gouvernement.]

Le même auteur donne des chiffres analogues pour les écoles

dites commerciales, écoles de théorie pure et dont le diplôme

confère également la dispense. Le modeste et ignoré «_Institut

commercial de Paris_», qui comptait dix candidats par an avant

la loi, en a compté une centaine ensuite.

On voit à quel point le service militaire est redouté en France

des classes lettrées. Ceux qui le fuient ne se doutent pas

combien ils gagneraient à le subir. Certes, comme l'a dit

justement un ministre de l'Instruction publique dans un

discours, le but de l'enseignement classique devrait être de

former une élite, car c'est cette élite qui fait la grandeur du

pays, mais elle n'est apte à remplir son rôle que si son

caractère est à la hauteur de son instruction. Pour pouvoir

commander un jour, il faut d'abord qu'elle apprenne à obéir.

Elle doit avant tout acquérir l'esprit de solidarité et de

discipline dont manquent si complètement les peuples latins. A

l'armée, on apprend à se supporter, puis à s'aider et enfin à

s'aimer. On apprend la discipline quand on en subit la

nécessité. On apprend à se dominer et on acquiert le sentiment

du devoir quand le milieu l'impose. Pour se discipliner

soi-même, si on ne l'est pas héréditairement, il faut d'abord

avoir été discipliné par d'autres. A la discipline externe la

discipline interne succède bientôt par association inconsciente

de réflexes. L'homme qui ne sait pas subir la première pour

acquérir la seconde restera, dans le cours de sa vie, une

insignifiante épave.

Le séjour au régiment, surtout quand le soldat passe quelque

temps aux colonies, lui apprend bien autre chose encore. Il lui

enseigne surtout à se «débrouiller», comme on dit vulgairement.

On sait tout le parti qu'un général habile sut tirer à

Madagascar de soldats transformés en colons comme les anciens

légionnaires romains. Dans tous les pays du monde où l'on a eu

occasion d'utiliser des soldats, on a été frappé des résultats

qu'il est possible d'en tirer.

Pour ne citer qu'un fait, écrit M. Léon Chomé, dans la

_Belgique militaire_, les chemins de fer qu'on a réussi à

établir jusqu'ici en Afrique intertropicale anglaise,

française, allemande, portugaise et surtout congolaise sont

dus à des hommes appartenant à l'armée. Toutes les grandes

missions scientifiques ont été confiées à des soldats.

C'est donc sans doute que cette éducation militaire tant

honnie des «intellectuels» a encore quelque vertu

efficiente, et pour notre part nous le déclarons très

nettement, cette éducation est restée la première de

toutes, et elle le montre toutes les fois que l'occasion

lui en est fournie; aussi bien dans les milieux éclairés

que dans le milieu humble des travailleurs, où l'ancien bon

soldat prime toujours.

§ 3.--LE ROLE ÉDUCATEUR DES OFFICIERS.

L'action tout à fait prépondérante que pourrait produire le

service militaire universel a été signalée depuis longtemps par

divers écrivains. Voici comment s'exprimait à ce sujet, il y a

déjà plusieurs années, M. Melchior de Vogüé:

Le service militaire universel jouera un rôle décisif dans

notre reconstitution sociale. Le legs de la défaite, le

lourd présent de l'ennemi, peut être l'instrument de notre

rédemption. Nous ne sentons aujourd'hui que ses charges;

j'en attends des bénéfices incalculables: fusion des

dissidences politiques, restauration de l'esprit de

sacrifice dans les classes aisées, de l'esprit de

discipline dans les classes populaires, bref de toutes les

vertus qui repoussent à l'ombre du drapeau...

Malheureusement, les résultats obtenus n'ont répondu en aucune

façon à ces espérances. Les écrivains militaires les plus

autorisés commencent à le reconnaître. Il faut attribuer

principalement les causes d'un tel échec à ce que les officiers

ne sont nullement préparés au rôle d'éducateurs qu'ils

devraient remplir. Le premier moyen de les y préparer

consisterait à leur enseigner ce rôle, dans toutes les écoles

militaires, à l'École supérieure de Guerre surtout. Le second,

fort supérieur au précédent, est d'obliger tous les futurs

officiers, ainsi d'ailleurs qu'on le fait à peu près

maintenant, à servir d'abord comme simples soldats pendant un

an. C'est uniquement en vivant parmi les hommes qu'ils

réussiront à comprendre leur psychologie. Dans le rang, ils

apprendront d'abord à obéir, seule façon d'arriver ensuite à

commander.

Aujourd'hui, nos officiers ne saisissent pas encore très bien

leur rôle d'éducateurs. Et, pour qu'il ne reste aucun doute sur

ce point, je vais reproduire quelques passages des conférences

faites à l'École de Saint-Cyr, avec approbation du ministre de

la Guerre, par un professeur à cette École, M. Ebener. Elles

sont exagérées peut-être mais pleines de très graves

enseignements.

Le service obligatoire, en faisant passer toute la nation

par les mains de l'officier, a grandi dans la mesure la

plus large son rôle d'éducateur.

La préparation du corps d'officiers à ce rôle, sa formation

morale, intéressent donc la société tout entière.

Il ne la remplit qu'imparfaitement, parce que, s'il y est

apte, _il n'y est nullement préparé, et que l'idée de sa

mission sociale ne tient presque aucune place, ni dans son

éducation, ni dans l'exercice de sa profession_.

Nous sommes seuls à ne pas nous apercevoir que nous avons à

côté de notre rôle de préparation à la guerre, à remplir

une mission sociale d'une importance capitale, et qu'il

nous appartient de contribuer à l'éducation de la

démocratie. De là ce malentendu entre les classes

intelligentes et le corps d'officiers, malentendu qu'il

serait puéril de nier...

On pourrait s'attendre à retrouver dans le peuple la trace

d'une influence heureuse et durable exercée par l'officier

sur les jeunes Français qui, chaque année, lui passent par

les mains. Il s'en faut malheureusement, et nous sommes

obligés de constater que les résultats ne sont pas ce

qu'ils pourraient être. En somme, ce que nous rendons au

pays ne paraît pas valoir beaucoup mieux que ce que nous en

avons reçu; dans le bain de l'armée, le fer ne se change

pas en acier.

... Les officiers, dit-on, ne savent pas profiter des

longues heures d'oisiveté dont jouissent les militaires--si

toutefois c'est une jouissance de se traîner dans les rues

ou d'errer dans les corridors des quartiers--et qui, mises

bout à bout, forment un total respectable. Ils ne savent

pas les employer en partie à cultiver l'esprit de leurs

soldats, à façonner leur caractère, à transformer leurs

âmes, à en faire, en un mot, des individualités solidaires

et conscientes, à préparer à l'État des citoyens au courant

de toutes leurs obligations sociales. Il n'y a que dans

l'armée, ajoute-t-on, que se rencontre un pareil gaspillage

de temps.

... Dans les régiments, la partie éducation se borne

presque toujours à quelques théories, dites morales,

prévues à l'avance comme toutes les autres parties du

service.

... Les officiers espèrent sauvegarder leur supériorité en

tenant l'homme à distance, en se renfermant dans une sorte

de morgue indifférente.

Les généraux de notre glorieuse époque étaient loin d'avoir

vis-à-vis de leurs compagnons d'armes la morgue et le

dédain qu'affichent beaucoup trop de jeunes officiers de

nos jours. Il est vrai que ceux-ci ont pour excuse de

n'avoir fait que passer des examens à un âge où leurs

anciens avaient gagné des batailles.

... Nous avons, nous, officiers, à remplir un devoir dont

beaucoup d'entre nous ne se doutent même pas. Il n'est pas

inutile de le rappeler, à notre époque où l'armée se dresse

encore debout, mais où elle sent sa base entamée par les

théories subversives, tel un phare dont les fondations sont

minées par les flots.

... Le désir de paraître n'est pas le seul reproche qu'on

fasse, dans l'armée, aux dernières générations d'officiers

prises dans leur ensemble. On trouve le plus grand nombre

d'entre eux trop personnels, trop occupés du culte de leur

«moi».

... Un fait certain, c'est qu'on est assez mécontent, dans

l'armée, de l'état d'esprit des jeunes officiers: on leur

trouve trop de prétentions et pas assez de zèle, plus

préoccupés de leur propre carrière que de l'accomplissement

de leurs devoirs professionnels[223].

[Note 223: _Rôle social de l'officier_, conférences faites aux

élèves de l'École spéciale militaire, par le commandant Ebener.

In-8o, Paris, Librairie militaire.]

Le tableau n'est pas brillant sans doute. Lorsque la

démoralisation et l'indifférence s'étendent à l'armée, l'heure

de la décadence finale est bien proche. Dès qu'une armée cesse

d'être le soutien d'une société, elle en devient le danger.

Les nouvelles générations formées à l'École de Guerre

comprennent d'ailleurs parfaitement la grandeur et l'importance

du rôle éducateur qui leur incombe. Malgré les nuages qui

s'amoncellent, il ne faut donc pas désespérer de l'avenir.

L'éducation peut nous donner les qualités indispensables aux

peuples qui veulent ne pas finir. L'Université et l'Armée ont

pris, en Allemagne, une influence qu'elles pourraient avoir en

France, mais qu'elles n'ont pas su exercer encore.

Y réussiront-elles? Là est le problème. Les générations qui

grandissent sont appelées à les résoudre. Si elles n'y

parviennent pas, ce sera la continuation d'une lente décadence,

puis des défaites économiques et sociales qui marqueront la fin

de notre histoire.

* * * * *

Et voici enfin terminé un livre qui restera sans doute le plus

inutile de tous ceux que j'ai écrits. Récriminer contre des

fatalités est toujours une pauvre tâche, indigne en vérité des

labeurs d'un philosophe.

Si, cependant, j'ai publié cet ouvrage sans grandes illusions

sur son efficacité, c'est que les idées semées par la plume

finissent quelquefois par germer, si dur soit le roc où elles

sont tombées. Malgré tant d'apparences trompeuses, les pensées

qui mènent les hommes de chaque race ne se modifient guère dans

le cours des âges. Elles changent cependant quelquefois.

Il semble que nous soyons arrivés à un de ces rares moments de

l'histoire où nos idées puissent se transformer un peu. Le

choix des méthodes d'enseignement est autrement capital pour un

peuple que celui de ses institutions ou de son gouvernement. Si

l'enquête parlementaire a prouvé que le problème de l'éducation

est généralement fort peu compris, elle a montré en même temps

que ce sujet commence à préoccuper les esprits. Souhaitons

qu'il les préoccupe davantage encore et que l'opinion finisse

par se transformer. L'avenir de la France dépend surtout de la

solution qu'elle saura donner au problème de l'éducation.

Le monde évolue rapidement et, sous peine de périr, il faut

savoir s'adapter à cette évolution. L'éloquence, le beau

langage, le goût des finesses grammaticales, les aptitudes

littéraires et artistiques pouvaient suffire à maintenir un

peuple à la tête de la civilisation à l'époque où il remettait

ses destinées entre les mains des dieux ou des rois qui les

représentaient. Aujourd'hui, les dieux sont morts et il ne

reste guère de nations qui soient complètement dans la main

d'un maître. Les événements échappent de plus en plus à

l'action des gouvernements. Les volontés des plus autocratiques

souverains sont actuellement conditionnées par des nécessités

économiques et sociales, proches ou lointaines, hors de leur

sphère d'action. L'homme, gouverné jadis par ses dieux et ses

rois, est régi maintenant par un engrenage de nécessités qui ne

fléchissent pas. Les conditions d'existence de chaque pays

deviennent toujours davantage subordonnées à des lois générales

que les relations commerciales et industrielles des peuples

imposent.

N'ayant plus à espérer l'aide de la Providence bienveillante

qui guidait jadis le cours des choses, l'homme moderne ne doit

compter que sur lui-même pour trouver sa place dans la vie.

Elle n'est pas marquée seulement par ce qu'il sait, mais

surtout par ce qu'il peut.

Dans la phase d'évolution où la science et l'industrie ont

conduit le monde, les qualités de caractère jouent un rôle de

plus en plus prépondérant. L'initiative, la persévérance, le

jugement, l'énergie, la volonté, la domination de soi-même sont

des aptitudes sans lesquelles tous les dons de l'intelligence

restent à peu près dénués d'efficacité. L'éducation seule peut

les créer un peu quand l'hérédité ne les a pas données.

Nous avons vu combien est misérable notre éducation et à quel

point cette dernière laisse l'homme désarmé dans la vie. Nous

avons montré que notre instruction universitaire, à tous ses

degrés, est plus misérable encore, puisqu'elle se borne à

entasser dans la mémoire un chaos de choses inutiles destinées

à être oubliées totalement quelques mois après l'examen.

Nous avons fait voir aussi combien seront illusoires nos

projets de réforme tant que nos professeurs resteront ce qu'ils

sont aujourd'hui.

Nos citations ont prouvé que, si les tristes résultats de notre

enseignement éclatent à tous les yeux, les causes profondes de

ces résultats demeurent généralement méconnues.

L'édifice entier de notre enseignement, de sa base à son

sommet, serait à refaire. Ce livre a prouvé pourquoi une telle

tâche ne saurait être maintenant tentée. Tout ce que nous

pouvons espérer, c'est de parvenir à utiliser le moins mal

possible les éléments si défectueux que nous avons entre les

mains. Un peu de bonne volonté y suffirait sans doute, mais à

qui demander cette petite dose de bon vouloir devant la lourde

indifférence de l'Université et du public pour toutes ces

questions. Elles passionnent parfois un court instant, mais

l'oubli les submerge bientôt.

Quoi qu'il en soit, j'ai terminé ma tâche. Elle devait se

borner à éclairer une opinion très incertaine et très égarée

aujourd'hui. C'est aux apôtres maintenant à agiter les foules,

pour provoquer ces grands courants auxquels les institutions

usées ne résistent guère. Il s'agit ici d'une oeuvre qui ne

peut rencontrer les hostilités d'aucun parti et qu'appuieront

sûrement un jour tous les partis. De son succès l'avenir de la

France dépend. Ce grand pays, qui fut pendant longtemps un des

phares de la civilisation, s'éloigne chaque jour du premier

rang qu'il occupait jadis. Si notre Université ne change pas,

il descendra bientôt à ce degré où une nation ne compte plus et

devient la victime de tous les hasards.

Psychologie de l'éducation · 第 67 / 93 题