L'éducation par l'armée.
§ 1.--ROLE POSSIBLE DU SERVICE MILITAIRE DANS L'ÉDUCATION.
Nous avons montré que, si l'instruction universitaire est très
faible, son éducation est tout à fait nulle. Or, dans
l'évolution actuelle des civilisations, ce qu'il importe le
plus de développer, ce sont surtout les qualités du caractère.
Sur la nullité de l'éducation donnée par l'Université, tout le
monde, nous l'avons vu, est d'accord et l'on peut répéter
aujourd'hui ce qu'écrivait, il y a déjà longtemps un ancien
ministre de l'Instruction publique, Jules Simon.
Il n'y a plus d'éducation; on fait un bachelier, un
licencié, un docteur, mais un homme, il n'en est pas
question; au contraire, on passe quinze années à détruire
sa virilité. On rend à la société un petit mandarin
ridicule qui n'a pas de muscles, qui ne sait pas sauter une
barrière, qui a peur de tout, qui, en revanche, s'est
bourré de toutes sortes de connaissances inutiles, qui ne
sait pas les choses les plus nécessaires, qui ne peut
donner un conseil à personne, ni s'en donner à lui-même,
qui a besoin d'être dirigé en toutes choses, et qui,
sentant sa faiblesse et ayant perdu ses lisières, se jette
pour dernière ressource au socialisme d'État.--Il faut que
l'État me prenne par la main, comme l'a fait jusqu'ici
l'Université. On ne m'a appris qu'à être passif. Un
citoyen, dites-vous? Je serais peut-être un citoyen, si
j'étais un homme.
Que l'on considère la valeur et le sort de l'individu ou la
dignité et la destinée de la nation, écrivait récemment un
autre Ministre de l'Instruction publique, M. Léon
Bourgeois, le caractère pèse d'un bien autre poids que
l'esprit. Qu'importe ce que sait un homme en comparaison de
ce qu'il veut, et qu'importe ce qu'il pense au prix de ce
qu'il fait[220].
[Note 220: =Léon Bourgeois.= _Instructions_, etc., p. 183]
Ce qui manque le plus aux Latins, ce sont les qualités qui font
la force des Anglais: la discipline, la solidarité,
l'endurance, l'énergie, l'initiative et le sentiment du devoir.
Ces qualités, non seulement l'Université ne les donne pas, mais
son pesant régime les ôte à qui les possède.
Existe-t-il un moyen de faire des hommes de cette armée de
bacheliers et de licenciés impuissants, ridicules et nuls que
l'Université nous fabrique?
Étant donné que le régime universitaire n'est pas modifiable
avec les idées latines actuelles et que tous les projets de
réforme sont d'irréalisables chimères, il faut chercher
ailleurs, mais ne chercher que dans le cycle des choses
possibles, c'est-à-dire dans le cycle des choses ne heurtant
pas trop le courant des opinions actuelles.
Or, ce moyen existe et il n'en existe qu'un seul. Aujourd'hui,
la totalité de nos bacheliers et licenciés est obligée de faire
un service militaire. L'armée pourrait les transformer, car
elle est, ou au moins devrait être un centre éducateur par
excellence. Elle peut devenir l'agent efficace du
perfectionnement et du relèvement de la race française dégradée
par l'Université. D'éminents officiers, tels que les généraux
Bonnal et Galliéni, ont démontré expérimentalement de quel
développement physique et moral est susceptible le soldat bien
commandé.
Si l'on voulait compléter fort utilement la loi sur le service
obligatoire de trois ans, obtenir un corps de sous-officiers
excellent et réduire un peu le nombre écrasant des candidats
fonctionnaires, il y aurait seulement à promulguer que, en
dehors de quelques professions techniques--magistrats et
ingénieurs, par exemple--nul ne pourra entrer dans une
administration de l'État avant d'avoir été sous-officier
pendant cinq ans. Après un an de surnumérariat, un bon
sous-officier est parfaitement apte à remplir tous les emplois
publics n'exigeant de lui que l'application des règlements,
c'est-à-dire la très immense majorité de ces emplois.
Il faut bien reconnaître malheureusement que le service
militaire a produit uniquement jusqu'ici chez les intellectuels
une antipathie croissante pour l'armée, dont ils ne voient que
les côtés gênants. L'expansion de tels sentiments parmi la
masse populaire, qui fut seule pendant longtemps à subir les
duretés nécessaires du régime militaire, marquerait la fin
irrémédiable de la France comme nation. Ce sont les sentiments
subsistant encore dans la foule, non intellectualisée, qui
rendent possible le maintien de l'armée, dernier soutien d'une
société en proie aux plus profondes divisions et prête à se
dissocier suivant le rêve des socialistes.
La raison qu'on invoquait autrefois pour dispenser toute une
classe de la nation du service militaire, c'est qu'il
constituait une entrave aux études, mais personne n'a jamais pu
fournir une seule preuve à l'appui d'une telle assertion.
Durant leurs trois années de service militaire, les jeunes gens
pourraient acquérir des qualités qui leur seraient bien
autrement utiles au cours de la vie que ce qu'ils apprendraient
dans leurs manuels pendant le même temps. Si d'ailleurs la
raison invoquée était sérieuse, elle serait applicable à toutes
les professions.
Personne, écrit M. Gouzy, ne s'est jamais informé si une
interruption de trois ans dans leurs travaux ne diminuait
pas la valeur professionnelle des charpentiers, des
serruriers ou des laboureurs, catégorie de citoyens tout
aussi intéressante dans une démocratie, que celle des
avocats, des médecins ou des receveurs de l'enregistrement.
On a accepté comme tout naturel le sacrifice qu'ils font à
leur pays d'aptitudes acquises par un pénible
apprentissage. On semble avoir dit, sans s'en soucier
autrement: Si après trois ans de service militaire ils ont
oublié leur métier, eh bien, ils le rapprendront.
§ 2.--LES CONSÉQUENCES SOCIALES DES ANCIENNES LOIS MILITAIRES.
La loi qui multipliait, il y a quelques années, le nombre des
exemptés, a multiplié du même coup le nombre des diplômés. Elle
a détourné des fonctions utiles l'élite de la jeunesse
française pour la lancer dans des carrières ultra-encombrées et
créer un nombre chaque jour plus grand de mécontents et de
déclassés. Les documents statistiques fournis à ce propos
devant la Commission d'enquête, et dont je vais reproduire
quelques-uns, sont catégoriques.
La loi militaire de 1889 a supprimé le volontariat et a
établi d'autres cas de dispense dont les conséquences
sociales et économiques sont infiniment plus profondes.
... En France, sous une apparence trompeuse d'encouragement
aux études spéciales, la loi militaire a nui profondément
au commerce et à l'industrie. Elle a faussé nombre de
vocations, elle a jeté dans certaines carrières, dites
libérales, une foule de jeunes gens qui se seraient
tournés, naturellement vers les professions productives.
... Pour la médecine, il y avait 590 docteurs en 1875, 591
en 1891, avant que la loi ait pu produire ses effets, et
1,202 en 1897[221].
[Note 221: L'augmentation est analogue pour les docteurs en
droit. Il y en avait 117 par an en 1889 et 446 en 1899,
d'après le rapport de M. Raiberti.
«La dispense, telle que la loi de 1889 l'a comprise, écrit
cet auteur, abaisse donc la valeur des examens ou la niveau
d'entrée dans les grandes écoles. Elle encombre les
carrières libérales et elle écarte des affaires, du
commerce et de l'industrie, un grand nombre de jeunes gens
qui y auraient réussi et qui échoueront ailleurs. Elle
frappe donc le pays dans les forces vives de sa
production.»]
... A l'École des langues orientales, le nombre des élèves
a décuplé en 14 ans, passant de 38 à 372. Je vous demande
si ces jeunes gens, qui vont prendre là quelques notions de
persan, de grec moderne, d'arménien, d'arabe ou de
javanais, le font parce qu'ils seront consuls, drogmans,
professeurs, traducteurs, ou parce qu'ils se fixeront dans
le pays dont ils auront commencé d'apprendre la langue;
non, c'est parce qu'ils cherchent la dispense de deux ans
de service militaire.
... A l'École des Beaux-Arts, vous voyez le même phénomène
d'afflux artificiel se produire: de 586 candidats à
l'entrée, en 1890-1891, nous passons à 830 en 1896-1897;
et, à la sortie, il y avait 20 dispensés en 1890, et, en
1897, il y en avait 78.
... A l'Institut agronomique, la situation est presque
aussi extraordinaire qu'à l'École des langues orientales.
L'Institut agronomique forme des ingénieurs agronomes, et
je ne crois pas que notre agriculture ait besoin d'un
nombre infini d'ingénieurs, elle a surtout besoin de gens
qui apprennent l'agriculture par la pratique, il y avait 32
candidats à l'Institut agronomique à l'entrée en 1876; et
en 1893, peu de temps après le vote de la loi militaire, il
y en avait 348; et en 1896, il y en a encore 312.
... A l'École Centrale, phénomène analogue: en 1889, avant
l'application de la loi militaire, il y avait 376
candidats, et en 1896 ce chiffre monte à 721. Et je vous
demande si notre industrie a, d'après les chiffres que vous
savez, profité en quoi que ce soit de cet afflux vers les
écoles spéciales[222].
[Note 222: _Enquête_, t. II, p. 89. Max Leclerc, chargé de
missions scientifiques par le Gouvernement.]
Le même auteur donne des chiffres analogues pour les écoles
dites commerciales, écoles de théorie pure et dont le diplôme
confère également la dispense. Le modeste et ignoré «_Institut
commercial de Paris_», qui comptait dix candidats par an avant
la loi, en a compté une centaine ensuite.
On voit à quel point le service militaire est redouté en France
des classes lettrées. Ceux qui le fuient ne se doutent pas
combien ils gagneraient à le subir. Certes, comme l'a dit
justement un ministre de l'Instruction publique dans un
discours, le but de l'enseignement classique devrait être de
former une élite, car c'est cette élite qui fait la grandeur du
pays, mais elle n'est apte à remplir son rôle que si son
caractère est à la hauteur de son instruction. Pour pouvoir
commander un jour, il faut d'abord qu'elle apprenne à obéir.
Elle doit avant tout acquérir l'esprit de solidarité et de
discipline dont manquent si complètement les peuples latins. A
l'armée, on apprend à se supporter, puis à s'aider et enfin à
s'aimer. On apprend la discipline quand on en subit la
nécessité. On apprend à se dominer et on acquiert le sentiment
du devoir quand le milieu l'impose. Pour se discipliner
soi-même, si on ne l'est pas héréditairement, il faut d'abord
avoir été discipliné par d'autres. A la discipline externe la
discipline interne succède bientôt par association inconsciente
de réflexes. L'homme qui ne sait pas subir la première pour
acquérir la seconde restera, dans le cours de sa vie, une
insignifiante épave.
Le séjour au régiment, surtout quand le soldat passe quelque
temps aux colonies, lui apprend bien autre chose encore. Il lui
enseigne surtout à se «débrouiller», comme on dit vulgairement.
On sait tout le parti qu'un général habile sut tirer à
Madagascar de soldats transformés en colons comme les anciens
légionnaires romains. Dans tous les pays du monde où l'on a eu
occasion d'utiliser des soldats, on a été frappé des résultats
qu'il est possible d'en tirer.
Pour ne citer qu'un fait, écrit M. Léon Chomé, dans la
_Belgique militaire_, les chemins de fer qu'on a réussi à
établir jusqu'ici en Afrique intertropicale anglaise,
française, allemande, portugaise et surtout congolaise sont
dus à des hommes appartenant à l'armée. Toutes les grandes
missions scientifiques ont été confiées à des soldats.
C'est donc sans doute que cette éducation militaire tant
honnie des «intellectuels» a encore quelque vertu
efficiente, et pour notre part nous le déclarons très
nettement, cette éducation est restée la première de
toutes, et elle le montre toutes les fois que l'occasion
lui en est fournie; aussi bien dans les milieux éclairés
que dans le milieu humble des travailleurs, où l'ancien bon
soldat prime toujours.
§ 3.--LE ROLE ÉDUCATEUR DES OFFICIERS.
L'action tout à fait prépondérante que pourrait produire le
service militaire universel a été signalée depuis longtemps par
divers écrivains. Voici comment s'exprimait à ce sujet, il y a
déjà plusieurs années, M. Melchior de Vogüé:
Le service militaire universel jouera un rôle décisif dans
notre reconstitution sociale. Le legs de la défaite, le
lourd présent de l'ennemi, peut être l'instrument de notre
rédemption. Nous ne sentons aujourd'hui que ses charges;
j'en attends des bénéfices incalculables: fusion des
dissidences politiques, restauration de l'esprit de
sacrifice dans les classes aisées, de l'esprit de
discipline dans les classes populaires, bref de toutes les
vertus qui repoussent à l'ombre du drapeau...
Malheureusement, les résultats obtenus n'ont répondu en aucune
façon à ces espérances. Les écrivains militaires les plus
autorisés commencent à le reconnaître. Il faut attribuer
principalement les causes d'un tel échec à ce que les officiers
ne sont nullement préparés au rôle d'éducateurs qu'ils
devraient remplir. Le premier moyen de les y préparer
consisterait à leur enseigner ce rôle, dans toutes les écoles
militaires, à l'École supérieure de Guerre surtout. Le second,
fort supérieur au précédent, est d'obliger tous les futurs
officiers, ainsi d'ailleurs qu'on le fait à peu près
maintenant, à servir d'abord comme simples soldats pendant un
an. C'est uniquement en vivant parmi les hommes qu'ils
réussiront à comprendre leur psychologie. Dans le rang, ils
apprendront d'abord à obéir, seule façon d'arriver ensuite à
commander.
Aujourd'hui, nos officiers ne saisissent pas encore très bien
leur rôle d'éducateurs. Et, pour qu'il ne reste aucun doute sur
ce point, je vais reproduire quelques passages des conférences
faites à l'École de Saint-Cyr, avec approbation du ministre de
la Guerre, par un professeur à cette École, M. Ebener. Elles
sont exagérées peut-être mais pleines de très graves
enseignements.
Le service obligatoire, en faisant passer toute la nation
par les mains de l'officier, a grandi dans la mesure la
plus large son rôle d'éducateur.
La préparation du corps d'officiers à ce rôle, sa formation
morale, intéressent donc la société tout entière.
Il ne la remplit qu'imparfaitement, parce que, s'il y est
apte, _il n'y est nullement préparé, et que l'idée de sa
mission sociale ne tient presque aucune place, ni dans son
éducation, ni dans l'exercice de sa profession_.
Nous sommes seuls à ne pas nous apercevoir que nous avons à
côté de notre rôle de préparation à la guerre, à remplir
une mission sociale d'une importance capitale, et qu'il
nous appartient de contribuer à l'éducation de la
démocratie. De là ce malentendu entre les classes
intelligentes et le corps d'officiers, malentendu qu'il
serait puéril de nier...
On pourrait s'attendre à retrouver dans le peuple la trace
d'une influence heureuse et durable exercée par l'officier
sur les jeunes Français qui, chaque année, lui passent par
les mains. Il s'en faut malheureusement, et nous sommes
obligés de constater que les résultats ne sont pas ce
qu'ils pourraient être. En somme, ce que nous rendons au
pays ne paraît pas valoir beaucoup mieux que ce que nous en
avons reçu; dans le bain de l'armée, le fer ne se change
pas en acier.
... Les officiers, dit-on, ne savent pas profiter des
longues heures d'oisiveté dont jouissent les militaires--si
toutefois c'est une jouissance de se traîner dans les rues
ou d'errer dans les corridors des quartiers--et qui, mises
bout à bout, forment un total respectable. Ils ne savent
pas les employer en partie à cultiver l'esprit de leurs
soldats, à façonner leur caractère, à transformer leurs
âmes, à en faire, en un mot, des individualités solidaires
et conscientes, à préparer à l'État des citoyens au courant
de toutes leurs obligations sociales. Il n'y a que dans
l'armée, ajoute-t-on, que se rencontre un pareil gaspillage
de temps.
... Dans les régiments, la partie éducation se borne
presque toujours à quelques théories, dites morales,
prévues à l'avance comme toutes les autres parties du
service.
... Les officiers espèrent sauvegarder leur supériorité en
tenant l'homme à distance, en se renfermant dans une sorte
de morgue indifférente.
Les généraux de notre glorieuse époque étaient loin d'avoir
vis-à-vis de leurs compagnons d'armes la morgue et le
dédain qu'affichent beaucoup trop de jeunes officiers de
nos jours. Il est vrai que ceux-ci ont pour excuse de
n'avoir fait que passer des examens à un âge où leurs
anciens avaient gagné des batailles.
... Nous avons, nous, officiers, à remplir un devoir dont
beaucoup d'entre nous ne se doutent même pas. Il n'est pas
inutile de le rappeler, à notre époque où l'armée se dresse
encore debout, mais où elle sent sa base entamée par les
théories subversives, tel un phare dont les fondations sont
minées par les flots.
... Le désir de paraître n'est pas le seul reproche qu'on
fasse, dans l'armée, aux dernières générations d'officiers
prises dans leur ensemble. On trouve le plus grand nombre
d'entre eux trop personnels, trop occupés du culte de leur
«moi».
... Un fait certain, c'est qu'on est assez mécontent, dans
l'armée, de l'état d'esprit des jeunes officiers: on leur
trouve trop de prétentions et pas assez de zèle, plus
préoccupés de leur propre carrière que de l'accomplissement
de leurs devoirs professionnels[223].
[Note 223: _Rôle social de l'officier_, conférences faites aux
élèves de l'École spéciale militaire, par le commandant Ebener.
In-8o, Paris, Librairie militaire.]
Le tableau n'est pas brillant sans doute. Lorsque la
démoralisation et l'indifférence s'étendent à l'armée, l'heure
de la décadence finale est bien proche. Dès qu'une armée cesse
d'être le soutien d'une société, elle en devient le danger.
Les nouvelles générations formées à l'École de Guerre
comprennent d'ailleurs parfaitement la grandeur et l'importance
du rôle éducateur qui leur incombe. Malgré les nuages qui
s'amoncellent, il ne faut donc pas désespérer de l'avenir.
L'éducation peut nous donner les qualités indispensables aux
peuples qui veulent ne pas finir. L'Université et l'Armée ont
pris, en Allemagne, une influence qu'elles pourraient avoir en
France, mais qu'elles n'ont pas su exercer encore.
Y réussiront-elles? Là est le problème. Les générations qui
grandissent sont appelées à les résoudre. Si elles n'y
parviennent pas, ce sera la continuation d'une lente décadence,
puis des défaites économiques et sociales qui marqueront la fin
de notre histoire.
* * * * *
Et voici enfin terminé un livre qui restera sans doute le plus
inutile de tous ceux que j'ai écrits. Récriminer contre des
fatalités est toujours une pauvre tâche, indigne en vérité des
labeurs d'un philosophe.
Si, cependant, j'ai publié cet ouvrage sans grandes illusions
sur son efficacité, c'est que les idées semées par la plume
finissent quelquefois par germer, si dur soit le roc où elles
sont tombées. Malgré tant d'apparences trompeuses, les pensées
qui mènent les hommes de chaque race ne se modifient guère dans
le cours des âges. Elles changent cependant quelquefois.
Il semble que nous soyons arrivés à un de ces rares moments de
l'histoire où nos idées puissent se transformer un peu. Le
choix des méthodes d'enseignement est autrement capital pour un
peuple que celui de ses institutions ou de son gouvernement. Si
l'enquête parlementaire a prouvé que le problème de l'éducation
est généralement fort peu compris, elle a montré en même temps
que ce sujet commence à préoccuper les esprits. Souhaitons
qu'il les préoccupe davantage encore et que l'opinion finisse
par se transformer. L'avenir de la France dépend surtout de la
solution qu'elle saura donner au problème de l'éducation.
Le monde évolue rapidement et, sous peine de périr, il faut
savoir s'adapter à cette évolution. L'éloquence, le beau
langage, le goût des finesses grammaticales, les aptitudes
littéraires et artistiques pouvaient suffire à maintenir un
peuple à la tête de la civilisation à l'époque où il remettait
ses destinées entre les mains des dieux ou des rois qui les
représentaient. Aujourd'hui, les dieux sont morts et il ne
reste guère de nations qui soient complètement dans la main
d'un maître. Les événements échappent de plus en plus à
l'action des gouvernements. Les volontés des plus autocratiques
souverains sont actuellement conditionnées par des nécessités
économiques et sociales, proches ou lointaines, hors de leur
sphère d'action. L'homme, gouverné jadis par ses dieux et ses
rois, est régi maintenant par un engrenage de nécessités qui ne
fléchissent pas. Les conditions d'existence de chaque pays
deviennent toujours davantage subordonnées à des lois générales
que les relations commerciales et industrielles des peuples
imposent.
N'ayant plus à espérer l'aide de la Providence bienveillante
qui guidait jadis le cours des choses, l'homme moderne ne doit
compter que sur lui-même pour trouver sa place dans la vie.
Elle n'est pas marquée seulement par ce qu'il sait, mais
surtout par ce qu'il peut.
Dans la phase d'évolution où la science et l'industrie ont
conduit le monde, les qualités de caractère jouent un rôle de
plus en plus prépondérant. L'initiative, la persévérance, le
jugement, l'énergie, la volonté, la domination de soi-même sont
des aptitudes sans lesquelles tous les dons de l'intelligence
restent à peu près dénués d'efficacité. L'éducation seule peut
les créer un peu quand l'hérédité ne les a pas données.
Nous avons vu combien est misérable notre éducation et à quel
point cette dernière laisse l'homme désarmé dans la vie. Nous
avons montré que notre instruction universitaire, à tous ses
degrés, est plus misérable encore, puisqu'elle se borne à
entasser dans la mémoire un chaos de choses inutiles destinées
à être oubliées totalement quelques mois après l'examen.
Nous avons fait voir aussi combien seront illusoires nos
projets de réforme tant que nos professeurs resteront ce qu'ils
sont aujourd'hui.
Nos citations ont prouvé que, si les tristes résultats de notre
enseignement éclatent à tous les yeux, les causes profondes de
ces résultats demeurent généralement méconnues.
L'édifice entier de notre enseignement, de sa base à son
sommet, serait à refaire. Ce livre a prouvé pourquoi une telle
tâche ne saurait être maintenant tentée. Tout ce que nous
pouvons espérer, c'est de parvenir à utiliser le moins mal
possible les éléments si défectueux que nous avons entre les
mains. Un peu de bonne volonté y suffirait sans doute, mais à
qui demander cette petite dose de bon vouloir devant la lourde
indifférence de l'Université et du public pour toutes ces
questions. Elles passionnent parfois un court instant, mais
l'oubli les submerge bientôt.
Quoi qu'il en soit, j'ai terminé ma tâche. Elle devait se
borner à éclairer une opinion très incertaine et très égarée
aujourd'hui. C'est aux apôtres maintenant à agiter les foules,
pour provoquer ces grands courants auxquels les institutions
usées ne résistent guère. Il s'agit ici d'une oeuvre qui ne
peut rencontrer les hostilités d'aucun parti et qu'appuieront
sûrement un jour tous les partis. De son succès l'avenir de la
France dépend. Ce grand pays, qui fut pendant longtemps un des
phares de la civilisation, s'éloigne chaque jour du premier
rang qu'il occupait jadis. Si notre Université ne change pas,
il descendra bientôt à ce degré où une nation ne compte plus et
devient la victime de tous les hasards.