CHAPITRE VII

L'enseignement des sciences physiques naturelles.

Les connaissances dont nous nous sommes précédemment occupé,

les langues notamment, doivent être apprises fort jeune, parce

que pendant l'enfance la mémoire est très vive. Elles ont une

utilité considérable, mais ne possèdent aucune vertu éducative

et ne développent ni l'esprit d'observation, ni le jugement.

Seules les sciences physiques et naturelles peuvent exercer un

tel rôle.

§ 1.--L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES NATURELLES.

De tous les moyens d'exercer chez l'enfant, le jeune homme ou

l'adulte, l'esprit d'observation sans fatigue ni ennui, il n'en

est pas de meilleur que l'enseignement des sciences naturelles.

Elles apprennent à voir et montrent que l'objet en apparence le

plus insignifiant, l'herbe ou la plante foulée par nos pieds,

l'insecte qui voltige, sont des mondes de faits merveilleux,

qu'on découvre dès qu'on apprend à les observer.

De cette étude, si attrayante et si utile comme facteur

d'éducation, l'Université a trouvé moyen de faire la plus

lourde des corvées, la plus fastidieuse des récitations

mnémoniques. Continuant à appliquer son principe de remplacer

la vue des choses par leur description, elle oblige l'élève à

entasser dans sa mémoire la définition d'objets qu'on ne lui

montre jamais et des classifications qu'il ne peut comprendre.

Et pourtant ce n'est pas le matériel qui serait coûteux,

puisque avec les plantes, les pierres, les insectes rencontrés

dans une promenade, un professeur doué d'un peu d'esprit

pédagogique, pourrait enseigner à l'élève les points les plus

essentiels de la zoologie, de la botanique et de la

minéralogie. Il est de toute évidence que ce ne sont pas les

manuels, mais la vue des êtres, qui peuvent enseigner les

sciences naturelles. Voici du reste comment s'exprime à ce

sujet un savant éminent, doublé d'un philosophe, M. Dastre,

professeur de physiologie à la Sorbonne:

Je comprendrais l'enseignement des sciences naturelles

d'une manière toute différente. Il se ferait non point

entre quatre murs, devant un tableau noir et avec un

morceau de craie; il se donnerait en plein air, dans des

excursions, dans des visites aux jardins zoologiques, dans

les musées anatomiques ou dans les galeries d'histoire

naturelle. En d'autres termes, pour que l'enseignement des

sciences naturelles portât tous ses fruits, il devrait

avoir lieu en présence de la nature même. Alors il

remplirait son but éducationnel. Tandis que les sciences

mathématiques développent la réflexion interne et la

faculté logique, l'étude des sciences naturelles aurait

pour fonction de développer l'esprit d'observation. Les

premières apprennent à l'enfant et à l'homme à regarder au

dedans de lui-même; les autres le transportent au dehors et

le rendent attentif à l'immensité des phénomènes qui se

déroulent sous ses yeux[208].

[Note 208: _Leçons d'anatomie_, de Besson. Préface.]

Il n'y a pas à espérer que les professeurs formés par

l'Université consentent à employer d'aussi fécondes méthodes.

Mieux vaudrait donc la suppression totale de l'enseignement de

l'histoire naturelle dans les lycées. Les élèves ne seront ni

plus ni moins instruits qu'aujourd'hui, car six mois après

l'examen, ils ont oublié toutes les définitions et les

classifications apprises, mais au moins n'auront-ils pas acquis

l'horreur profonde d'une science qui est peut-être de toutes la

plus attrayante et certainement la plus facile à enseigner.

§ 2.--L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE DES SCIENCES EXPÉRIMENTALES.

Quand on possède une méthode, on l'applique nécessairement au

plus grand nombre de sujets possible. L'Université applique

naturellement la sienne à tout ce qu'elle enseigne. Les

sciences expérimentales, telles que la physique et la chimie,

sont apprises comme l'histoire naturelle ou les langues, à

coups de manuels. Si par hasard un instrument est montré à

l'élève, c'est de loin, de façon que personne ne puisse y

toucher. Le professeur y touchera lui-même le moins possible,

d'abord parce qu'il n'est pas très sûr de pouvoir le faire

fonctionner, et ensuite parce qu'un maniement trop fréquent

finirait par altérer le poli des cuivres dont l'éclat fait très

bon effet dans les vitrines.

Ces rares exhibitions sont d'ailleurs de pure forme.

Professeurs et élèves se soucient fort peu des expériences. On

n'en demande pas aux examens, et il semble bien préférable de

consacrer son temps à étudier dans les livres la description

d'instruments sur lesquels l'examinateur pourra tâcher de

«coller un candidat».

En prévision de ces futures «colles», les manuels grossissent

chaque année, et pour peu qu'un appareil ait été imaginé

récemment par un examinateur, il figure bientôt dans la

totalité des manuels.

On devine ce que doit être un semblable enseignement et ce que

peuvent être de tels manuels. Un de nos plus distingués

universitaires, M. H. Le Châtelier, professeur au Collège de

France, l'a fort bien montré au cours d'un mémoire sur

l'enseignement scientifique paru dans la _Revue des Sciences_,

et dont j'extrais le passage suivant:

On arrive, sous la préoccupation dominante des examens, à

augmenter outre mesure le nombre des appareils décrits, ce

qui présente de graves inconvénients. Quand, par exemple,

on donne treize méthodes calorimétriques, comme dans

certains ouvrages destinés à l'enseignement, on trompe les

élèves en leur laissant croire qu'elles ont une existence

réelle; en fait, il y en a deux: la calorimétrie à eau et

la calorimétrie à glace. En outre, en décrivant ces

méthodes au pas de course, comme on est obligé

nécessairement de le faire, on passe sous silence la seule

chose intéressante et utile à connaître: le degré de

précision. On ne trouverait pas un élève sur cent qui

soupçonne quel intérêt il y a à se servir en calorimétrie

de thermomètres donnant le centième de degré plutôt que le

dixième. La seule impression qui puisse rester de ces

descriptions d'appareils est que leur choix est surtout une

question de mode. Il n'en résulte aucune notion de ce que

peut être une expérience de mesure.

L'enseignement de la chimie n'est pas naturellement meilleur.

Voici comment s'exprimait le grand chimiste Dumas dans

l'instruction de 1854 sur le plan d'études des lycées à propos

de cette science. Les lignes suivantes sont aussi vraies

aujourd'hui qu'elles l'étaient de son temps.

Rien de plus facile, avec la souplesse et la sûreté de

mémoire qu'on rencontre chez nos jeunes élèves, que de leur

faire apprendre par coeur un cours de chimie. Ils

retiendront tout, principes généraux, formules, chiffres,

développements, et pourront se faire illusion sur leur

savoir réel, mais, à peine sortis du lycée, il

s'apercevront qu'ils s'étaient bien trompés, _car il ne

restera rien de ce qu'ils avaient si aisément appris_.

Plus d'un demi-siècle s'est écoulé et l'enseignement n'a pas

été amélioré. Voici ce qu'écrit M. H. Le Châtelier dans le

travail cité plus haut.

L'enseignement de la chimie est celui qui est le plus en

souffrance; il a conservé de la tradition des alchimistes,

des collections de recettes, de préparations souvent

démodées, et des listes de petits faits certainement

intéressants en eux-mêmes, mais dont la place serait plutôt

dans les dictionnaires de chimie.

Les lois générales, ou tout au moins les relations

qualitatives d'analogie et de causalité, là où les lois

précises font défaut, sont tout à fait laissées au second

plan. Les listes des petits faits sont stériles, parce

qu'il y a bien peu de chances que ceux que l'on a appris

soient précisément ceux que l'on ait besoin de connaître

plus tard.

C'est une erreur trop répandue de penser que l'idéal, en

fait d'enseignement scientifique, est d'infuser à de jeunes

esprits des idées toutes faites, choisies parmi celles qui

passent pour les plus exactes. De là le système actuel

d'occuper la moitié du temps des études à prendre des notes

et l'autre moitié à les apprendre. On oublie trop

facilement que, si la formule apprise est adéquate à la

formule enseignée, l'idée attachée dans les deux cas à

cette même formule est toute différente. Pour le

professeur, derrière les mots employés il y a tout un

ensemble de faits, empruntés à son expérience personnelle,

qui viennent se presser dans sa mémoire; pour l'élève, il

n'y a rien, à moins que, par un effort personnel, il n'ait,

en rapprochant une série de faits antérieurement connus de

lui, fait cette idée sienne. Ce sont ces idées personnelles

qui seules _ont une valeur pratique quelconque; les autres,

celles qui ont été apprises mécaniquement, glissent sur

l'entendement sans y pénétrer. Au bout de quelques années

leur trace est totalement effacée._

M. H. Le Châtelier attribue, «tout le monde, dit-il, est

d'accord sur ce point», l'état de stagnation de notre

enseignement scientifique aux examens et aux concours qui

uniformisent et immobilisent l'enseignement «_après lui avoir

imprimé la direction la plus funeste_». Il indique aussi comme

cause de notre décadence scientifique l'insuffisance de nos

professeurs. «Il faudrait avant tout et surtout avoir un

recrutement de professeurs de l'enseignement secondaire pour

lesquels la préoccupation de l'examinateur ne soit pas le

commencement et la fin de la sagesse.»

Tout cela est assurément très juste, mais comme, avec les idées

latines actuelles, les concours et les professeurs ne sont pas

modifiables, on ne peut espérer aucune réforme de notre

enseignement scientifique.

Ce n'est donc qu'à un point de vue philosophique pur et tout en

sachant très bien que les idées qui vont être exposées ne sont

pas réalisables aujourd'hui que nous indiquerons ce que

pourrait être un enseignement des sciences physiques, organisé

de façon à ce que l'élève pût en retirer grand profit.

§ 3.--IMPORTANCE DE L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES EXPÉRIMENTALES

DANS L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE.

L'enseignement expérimental a une telle puissance éducative

qu'on ne saurait le commencer trop tôt. Il faut s'y prendre de

très bonne heure pour tâcher d'inculquer à l'enfant de l'esprit

d'observation et du jugement.

Avant donc de rechercher ce que devrait être l'étude des

sciences expérimentales dans l'enseignement secondaire, nous

allons montrer ce qu'elle pourrait être dans l'enseignement

primaire.

Ce n'est pas d'aujourd'hui, d'ailleurs, que des pédagogues

éminents ont compris l'importance des sciences expérimentales

dans l'éducation de l'enfant. On sait les résultats obtenus en

Allemagne par Froebel et Pestalozzi, au moyen de ce qu'ils

appelaient les leçons de choses.

Malheureusement tout ce qui est expérimental et ressemble au

travail manuel se trouve tenu en grand mépris par les

Universités latines, et c'est là, je le répète, une des causes

de l'impossibilité pour elles d'accomplir aucune réforme

sérieuse.

Cette disposition d'esprit, les Allemands l'ont partagée

longtemps, mais ils ont su s'y soustraire, et c'est parce

qu'ils sont arrivés à comprendre l'importance de l'enseignement

expérimental que les sciences et l'industrie ont pris chez eux

le développement prodigieux constaté aujourd'hui.

Les Anglais n'avaient pas à faire d'efforts pour entrer dans

cette voie, car ils n'en ont jamais connu d'autre. Leur

enseignement a toujours été expérimental. L'éducation de leurs

ingénieurs se fait exclusivement dans les ateliers.

Dès l'école primaire, les Anglais manifestent leur goût pour

l'enseignement expérimental et leur conviction bien arrêtée que

rien n'entre dans l'esprit que par la voie de l'expérience.

A l'école de Bradford, fréquentée par des enfants de petite

classe moyenne, j'ai vu, dit M. Leclerc, des élèves de

douze à quinze ans travaillant chacun pour son compte et de

son côté, chacun sachant ce qu'il avait à faire, dessinant,

maniant des produits chimiques ou des appareils de

physique, tous faisant en toute liberté, silencieusement et

sérieusement, leur besogne sans perdre une minute[209].

[Note 209: _Éducation des classes moyennes en Angleterre._]

Même dans les grandes écoles anglaises, dont le prix ne permet

l'accès qu'aux enfants des classes riches ne devant jamais

avoir le besoin de gagner leur vie, le travail manuel est tenu

en grande estime à cause de son rôle éducateur. A Harrow, dont

les professeurs reçoivent de 20 à 60.000 francs d'appointements

et le directeur 200.000 francs, il existe un atelier de

menuiserie dirigé par un contremaître et où travaillent tour à

tour les élèves. Il y a quelques années, le professeur de

rhétorique était en même temps menuisier et mécanicien

tellement habile qu'il fut chargé d'installer entièrement

l'électricité dans l'établissement.

C'est dès les classes primaires que l'instruction expérimentale

devrait être commencée, pour continuer ensuite dans

l'enseignement secondaire et supérieur. Cette opinion n'a été

soutenue devant la Commission d'enquête que par quelques rares

professeurs. Je citerai parmi eux M. Morlet, qui a préconisé le

travail manuel, la vue des objets ou la projection de leurs

images, alors que «trop souvent les leçons des meilleurs

maîtres ne laissent pas plus de traces que de beaux caractères

marqués dans le sable»[210].

[Note 210: _Enquête_, t. II, p. 347. Morlet, censeur à Rollin.]

On ne saurait mieux dire, ni dans un sens plus contraire à

notre esprit universitaire.

L'opinion qui résume le mieux cet esprit à propos des leçons de

choses a été traduite de la façon suivante, par un inspecteur

général de l'Université:

Les leçons de choses constituent un petit enseignement

scientifique très prématuré.

Les enfants ne sont pas aptes à le recevoir, car ils n'ont

encore à leur disposition que la mémoire. Cette faculté

leur permet d'emmagasiner des mots, dont ils n'arrivent pas

toujours à comprendre le sens. Ils saisissent les mots par

leur ressemblance extérieure, ils les confondent ensuite et

diront volontiers «acide» pour «silice» ou

inversement[211].

[Note 211: _Enquête_, t. I, p. 247. Dupuy, inspecteur général

de l'enseignement, ancien professeur de rhétorique.]

La pauvreté d'un tel raisonnement montre une fois de plus à

quel point la psychologie de l'enfant est ignorée dans

l'Université. Que l'enfant confonde les mots silice et acide,

quelle importance cela peut-il bien avoir? Ce qui importe,

c'est qu'il ne confonde pas les choses qu'on lui montre, or

quand il les aura vues et touchées, il ne les confondra jamais.

Si on lui met dans la main des morceaux de coke et d'anthracite

ou des fragments de plomb et d'aluminium, il pourra confondre

le nom de ces substances, mais les reconnaîtra toujours à leur

différence de densité quand on les lui présentera de nouveau.

Ce sont des réalités et non des mots que doivent lui enseigner

les leçons de choses. Voilà ce que les universitaires, qui

raisonnent comme l'inspecteur que je viens de citer, n'ont pas

encore réussi à comprendre.

Dans une conférence fort intéressante, M. Laisant a insisté

longuement sur l'utilité, pour le développement de l'esprit, de

donner à l'enfant dès le jeune âge l'habitude de l'observation

et de la réflexion par des expériences scientifiques, faites

avec les objets usuels. Des savants éminents n'ont pas dédaigné

de consacrer des ouvrages spéciaux à ces récréations

scientifiques. Elles permettent de constater d'importantes lois

physiques avec des objets qu'on trouve partout sous la main ou

de petits instruments très peu coûteux. Ainsi peuvent être

étudiées les lois de la gravitation, de la chute des corps, les

propriétés du centre de gravité, du levier, de l'équilibre des

liquides, les principales données de l'acoustique et de

l'optique et même certaines opérations chimiques, telles que la

production du gaz d'éclairage avec un fourneau de cuisine, un

peu de terre glaise et une pipe.

Les hommes chargés, par leurs fonctions, du développement

intellectuel de la jeunesse, dit M. le professeur

Laisant[212], auraient dû se précipiter avec avidité sur

les nouveaux moyens qui leur étaient offerts, les analyser,

les étudier, en tirer la quintessence, réformer de fond en

comble l'enseignement avec le secours de ces éléments

inespérés. Tout au contraire ils sont passés à côté de ces

tentatives avec une suprême indifférence, accompagnée d'un

dédain non dissimulé. Les auteurs des _Récréations

scientifiques_ n'étaient à leurs yeux que de vulgaires

amuseurs. Songez donc! apprendre quelque chose à l'enfant

sans l'ennuyer, quelle folie! Lui mettre dans le cerveau

une longue suite d'observations, de faits, de résultats, et

le préparer ainsi à recevoir plus tard des idées justes, à

réfléchir, à raisonner; quelle entreprise révolutionnaire!

Le spectacle que nous donne l'administration pédagogique

m'autorise à dire que nous ne sommes pas beaucoup plus

avancés à ce point de vue qu'on ne l'était au Moyen Âge.

[Note 212: _Revue Scientifique_, 9 mars 1901.]

C'est également mon avis.

§ 4.--L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES EXPÉRIMENTALES DANS

L'INSTRUCTION SECONDAIRE.

L'enfant, préparé comme il vient d'être dit, aborderait, au

lycée, sans difficulté l'étude de la physique et de la chimie.

La valeur éducative de ces sciences est immense à condition que

leur enseignement soit exclusivement expérimental. Le matériel

de la plupart des expériences n'est ni encombrant ni coûteux et

aucune manipulation n'est dangereuse quand on opère sur de

petites quantités. Pour la chimie, quelques tubes et

éprouvettes, une lampe à alcool et un petit nombre de produits

chimiques suffisent. Plusieurs auteurs ont déjà montré dans

divers ouvrages le parti qu'on peut tirer de pareils éléments.

Pour la physique, les expériences seraient à peine plus

onéreuses. Il n'y aurait qu'à imiter ce que font les Anglais et

les Allemands. Grâce à l'ingéniosité de leurs constructeurs,

ils ont pu mettre entre les mains des enfants, à des prix

insignifiants, des collections d'instruments de physique, de

chimie, de mécanique, etc., qui leur permettent de résoudre

expérimentalement des problèmes difficiles. En matière de

physique seulement, je citerai une collection d'appareils que

j'ai achetée par curiosité[213]. Pour 35 francs, on a tout ce

qui concerne l'optique, y compris la polarisation et la

diffraction (banc d'optique, lentilles, prisme, matériel

d'analyse spectrale), c'est-à-dire une collection d'objets qui,

construits en France, avec le luxe des appareils de nos

fabricants coûterait plus d'un millier de francs. Pour la même

somme, on possède les instruments fondamentaux de

l'électricité. Le plus souvent l'élève doit fabriquer lui-même

les appareils avec le matériel qui lui est livré. La brochure

qui les accompagne lui pose environ cinq cents problèmes à

résoudre, qui embarrasseraient la plupart des licenciés de

notre Université. En voici quelques-uns: mesurer la résistance

de la bobine d'un galvanomètre, d'un élément thermoélectrique,

la résistance intérieure d'une pile, combiner des résistances

de 1, 2, 5 ohms, etc., fabriquer avec le matériel livré un

spectroscope et déterminer les raies des métaux incandescents,

fabriquer un polariscope, un sextant à réflexion, un appareil

de diffraction, une longue-vue terrestre à réticule et mesurer

son grossissement, rechercher si des lames de verre ont leurs

faces parallèles, etc., etc.

[Note 213: Chez Meiser et Mertig, à Dresde.]

En Angleterre et en Amérique, les élèves apprennent à

travailler dans des laboratoires bien outillés. Là, les

étudiants font des expériences relatives à la science

qu'ils étudient, sous la direction d'un professeur qui fait

ensuite la critique des résultats obtenus. On met en

pratique la méthode de redécouverte (_the method of

rediscovery_). Sans doute, on ne va pas jusqu'à espérer que

les élèves pourront eux-mêmes retrouver les lois de la

nature; mais un mélange harmonieux de découvertes, de

vérifications et de corrections, semble être l'idéal des

meilleurs professeurs de sciences naturelles. On attache

beaucoup d'importance au compte rendu exact des

observations et des expériences. Les carnets d'observations

et de notes des élèves sont considérés comme une des

meilleures preuves de l'excellence de leur travail[214].

[Note 214: _Le Temps_, 13 octobre 1901.]

Il n'y a rien de nouveau assurément dans ce qui précède et les

Allemands comme les Anglais n'ont fait qu'appliquer chez eux

des idées exposées depuis bien longtemps chez nous. Voici

comment s'exprimait à ce propos, il y a plus d'un demi-siècle,

l'illustre savant français Dumas, dans une instruction sur le

plan d'études des lycées, instruction dont les principaux

passages ont été reproduits dans le règlement de 1890. Ces

recommandations n'ont pas eu d'ailleurs plus de succès auprès

des professeurs de 1890 qu'auprès de leurs prédécesseurs.

... C'est dans la nature bien plus que dans les livres

qu'il faut chercher des inspirations...

L'homme n'a pas inventé la physique; il a saisi des

observations données par le hasard; il en a varié les

conditions, et il en a déduit les conséquences.

Persuader aux jeunes gens que l'esprit humain pouvait se

passer du fait qui sert de base à chaque découverte

importante, qu'il pouvait créer la science par le

raisonnement seul, c'est préparer au pays une jeunesse

orgueilleuse et stérile...

On ne saurait trop recommander aux professeurs de physique

de commencer l'exposition de toutes les grandes théories

par un précis historique très fidèle, et, au besoin, par

l'exacte reproduction de l'expérience d'où l'inventeur est

parti. Ils n'oublieront pas que la physique est une science

expérimentale qui tire parti des mathématiques pour

coordonner et pour exposer ses découvertes, et non point

une science mathématique qui se soumettrait au contrôle de

l'expérience.

Les professeurs de physique ne sauraient trop se défier

d'ailleurs d'une particularité de leur enseignement qui se

rattache plus qu'il ne semble à la considération

précédente. On veut parler de ces appareils de luxe que

l'usage a introduits dans leurs cabinets.

Le plus souvent, la pensée première de l'inventeur,

dénaturée dans ces appareils pour revêtir une forme qui en

fait disparaître toute la naïveté, s'éloigne trop des

dispositions premières qu'il avait adoptées.

Presque toujours, ces appareils offrent des dispositions

accessoires compliquées, sur lesquelles l'attention des

élèves s'égare et qui les distraient de l'objet essentiel

de la démonstration.

Leur prix élevé éloigne de l'esprit des élèves toute pensée

de s'occuper un jour de physique, cette science leur semble

réservée aux personnes qui disposent d'un grand cabinet ou

d'une grande fortune.

Nous ne saurions donc trop rappeler aux élèves de l'École

Normale l'utilité des travaux d'atelier qu'ils ont à

accomplir; aux proviseurs, le parti qu'ils peuvent tirer,

au profit de l'enseignement, d'un cabinet placé près du

cabinet de physique comme sa dépendance nécessaire; nous ne

saurions trop encourager les professeurs de physique à

simplifier leurs appareils; à les construire eux-mêmes

toutes les fois qu'ils le peuvent; à n'y employer que des

matériaux communs; à se rapprocher dans leur construction

des appareils primitifs des inventeurs; à éviter ces

machines à double et à triple fin dont la description

devient presque toujours inintelligible pour les élèves.

Quoi de plus simple que les moyens à l'aide desquels Volta,

Dalton, Gay-Lussac, Biot, Arago, Malus, Fresnel, ont fondé

la physique moderne?

Il y a quarante ou cinquante ans, lorsque cette génération

de physiciens illustres reconstituait sur de nouvelles

bases tout l'édifice de la science, elle y parvenait avec

des outils si communs, d'un prix si modique et d'une

démonstration si facile, qu'on a le droit de se demander si

l'enseignement de la physique ne s'est pas trop soumis à

l'empire des constructeurs d'instruments...

Prétendre, par exemple, qu'on ne peut parler de la

dilatation des gaz par la chaleur sans faire connaître les

appareils délicats qui en ont donné la dernière mesure,

c'est une erreur...

... Gay-Lussac s'était assuré que tous les gaz se dilatent

de la même manière, au moyen de tubes gradués contenant des

quantités de divers gaz et disposés dans une étuve qu'on

chauffait de 10 à 100 degrés. La mesure directe du volume

occupé par chaque gaz au commencement et à la fin de

l'expérience lui avait suffi pour donner la loi du

phénomène.

On ne saurait trop insister sur la justesse des idées qui

viennent d'être exposées. Leur vérité profonde ne peut être

nettement comprise que par les personnes ayant exploré des

champs nouveaux de la science. Il y a bien d'autres noms, ceux

d'OErsted et de Faraday, par exemple, à ajouter à ceux des

savants cités par Dumas, qui ont fait de très grandes

découvertes avec des appareils infiniment simples. Beaucoup

d'inventions récentes, le téléphone, par exemple, ont été

faites avec des appareils fort rudimentaires, comme on pouvait

s'en convaincre en parcourant les salles consacrées aux

instruments de science rétrospective à la grande Exposition de

1900. Les appareils compliqués ne sont nécessaires que

lorsqu'on veut vérifier avec une grande précision des résultats

déjà trouvés avec des appareils simples. L'emploi des appareils

coûteux, compliqués et nécessairement longs à manier empêche

souvent de bien observer les phénomènes. Si l'on a mis vingt

ans à découvrir--et encore par hasard--que toutes les fois

qu'on fait fonctionner un tube de Crookes il en sort des rayons

particuliers, dits rayons X, c'est que de tels tubes, étant

jadis difficiles à fabriquer, on s'en servait fort rarement.

Si, dans les expériences que j'ai publiées pendant dix ans sur

la dématérialisation de la matière, la phosphorescence

invisible, l'opacité de certains corps pour les ondes

hertziennes, la généralité dans la nature des phénomènes

radio-actifs, etc., il m'a été possible de découvrir quelques

faits entièrement nouveaux, c'est en partie parce que,

travaillant dans mon propre laboratoire et à mes frais, j'étais

toujours obligé de me servir d'instruments simples et peu

coûteux.

Dans le passage précédemment cité, Dumas insiste avec raison

sur l'utilité de répéter les expériences avec des instruments

aussi simples que ceux dont les inventeurs faisaient usage. Il

serait tout à fait capital pour le développement mental de

l'élève de lui montrer, ce que les livres n'indiquent guère,

comment les grands fondateurs de la science ont réalisé leurs

découvertes et les difficultés auxquelles ils se sont heurtés.

La chose est d'autant plus facile que ces illustres novateurs,

comme le dit fort bien Dumas, ont presque toujours fait usage

d'appareils rudimentaires qui ne sont devenus compliqués que

plus tard. L'expérience fondamentale d'OErsted, de la déviation

de la boussole par un courant, peut être répétée avec une

dépense de quelques francs et le professeur ne manquera pas de

montrer à l'élève pourquoi OErsted n'arriva pas à la réussir

pendant longtemps. Il lui montrera aussi pourquoi l'expérience

fondamentale de l'induction (déviation d'un galvanomètre relié

aux deux pôles d'un aimant, quand on introduit un morceau de

fer entre les deux branches de l'aimant) demanda beaucoup de

recherches à Faraday, bien qu'elle soit des plus faciles à

répéter. L'histoire de la découverte de la longue-vue peut être

refaite avec quelques lentilles ne valant pas plus de 1 franc,

etc. Un professeur ayant un peu de philosophie dans l'esprit

pourrait créer, avec l'histoire des découvertes scientifiques

et la lecture des fragments des mémoires originaux, un cours

qui remplacerait fort avantageusement la lecture des plus

volumineux traités de logique. Alors seulement l'élève

comprendrait l'évolution de l'esprit humain, les difficultés

auxquelles se heurtent toujours les expérimentateurs, comment

on sort des sentiers battus et avec quelles difficultés un

chercheur se soustrait au poids des idées antérieurement

admises.

Il faut donc attacher une importance spéciale à l'histoire des

découvertes scientifiques, si parfaitement ignorée et dédaignée

par l'Université, aussi bien dans l'enseignement secondaire que

dans l'enseignement supérieur. Le nombre des savants qui ont

compris la force éducatrice de cet enseignement est fort

restreint. Je puis cependant, outre Dumas, en citer deux, l'un

Anglais, l'autre Français, occupant chacun des situations

éminentes dans l'enseignement.

L'entraînement à espérer de la science est le résultat, non

de l'accumulation des connaissances scientifiques, mais de

la pratique de l'enquête scientifique. Un homme peut

connaître à fond tous les résultats obtenus et toutes les

opinions courantes sur une branche quelconque, ou même sur

toutes les branches de la science, et ne pas avoir l'esprit

scientifique, mais personne ne saurait mener à bien la plus

humble recherche sans que l'esprit scientifique lui reste

dans une certaine mesure. Cet esprit peut d'ailleurs être

acquis, même sans recherche d'une vérité nouvelle. L'élève

peut être amené de plus d'une façon à de vieilles vérités;

il peut être mis en leur présence brutalement comme un

voleur sautant par-dessus un mur, et malheureusement la

hâte de la vie moderne pousse beaucoup de gens à adopter

cette voie rapide. _Mais il peut aussi être amené aux mêmes

vérités en suivant les voies suivies par ceux qui les

mirent en évidence. C'est par cette dernière méthode, et

par là seulement, que l'élève peut espérer acquérir au

moins quelque chose de l'esprit du chercheur

scientifique[215]._

[Note 215: Michael Forster. Discours politique au Congrès de

l'Association britannique pour l'avancement des sciences.

_Revue Scientifique_, 1899, p. 393.]

La méthode indiquée ici pour retrouver les vieilles vérités est

la méthode expérimentale, si chère aux Anglais. M. H. Le

Châtelier, sans contester nullement sa valeur, recommande avec

raison la lecture de mémoires originaux des créateurs de la

science.

On pourrait faire analyser les mémoires scientifiques

originaux qui sont restés classiques: ceux de Lavoisier,

Gay-Lussac, Dumas, Sadi-Carnot, Regnault, Poinsot, en

demandant de bien mettre en relief leurs points essentiels,

ou discuter les avantages comparatifs de deux méthodes

expérimentales ayant un même objet, celle du calorimètre à

glace et du calorimètre à eau, par exemple; faire des

programmes d'expériences pour des recherches sur un sujet

donné; en un mot, imiter ce qui se fait avec beaucoup de

raison dans l'enseignement littéraire. Avant tout, ce qu'il

faudrait emprunter à cet enseignement est la lecture

régulière des auteurs classiques. En apprenant dans un

cours les résumés des expériences de Lavoisier ou de Dumas,

on n'étudie pas mieux la science qu'on étudierait la poésie

dramatique en apprenant des résumés des pièces de

Corneille. A côté et autour des faits, il y a tout un

cortège d'idées dans un cas, de sentiment et de mélodie

dans l'autre, qui constituent bien plus que les faits

matériels la science ou la poésie. Les résumés, bons pour

la préparation aux examens, sont stériles pour le

développement de l'esprit et de l'imagination.

Mais avant tout, pour communiquer à l'esprit des jeunes

gens cette activité indispensable, il faut d'abord

l'obtenir de leurs professeurs. Pour apprendre à leurs

élèves à penser et à vouloir, il faut qu'ils commencent par

penser et par vouloir eux-mêmes. S'ils ne sont pas

activement mêlés au mouvement des recherches scientifiques,

s'ils ne parlent de la science que par ouï-dire et sans

conviction, ils ne peuvent avoir de prise sur l'esprit de

leurs auditeurs. Ils prépareront peut-être d'excellents

candidats aux examens, ils ne formeront pas

d'intelligences[216].

[Note 216: =Le Châtelier.= _L'Enseignement scientifique. Revue

des Sciences._]

Bien rares sont les professeurs ne se bornant pas à parler de

la science autrement que par ouï dire et c'est pourquoi bien

rares aussi sont les intelligences qu'ils réussissent à former.

Dans un discours prononcé devant la Chambre des Députés, M.

Ribot, président de la Commission d'enquête, a parfaitement

montré en quelques lignes cette importance de l'histoire des

découvertes. Tout le monde semble donc bien d'accord en

théorie--en théorie seulement--sur ce point.

Si l'on apprend aux élèves, non pas seulement les notions

positives, les chiffres, tout ce qui est technique, tout ce

qui s'oublie, si on leur enseigne la voie qu'on a suivie

pour créer la science de nos jours, si on leur montre par

quel effort et par quelle méthode l'esprit humain s'est

élevé, jusqu'à ces vérités éternelles, si on leur fait

l'histoire des découvertes d'un Pasteur, on peut saisir

l'intelligence et quelque chose encore de plus noble que

l'intelligence, le coeur de l'enfant.

Je crois qu'on peut inspirer à l'enfant, pour notre

société, pour les prodiges qu'elle crée en développant la

science, cet amour et cette admiration, qui font de lui un

véritable citoyen de la société moderne.

Je le crois de toutes mes forces, c'est une question de

méthode et, je le répète, d'éducation des professeurs

eux-mêmes[217].

[Note 217: Chambre des députés, séance du 13 février 1902. Page

657 du _Journal officiel_.]

Écoutant ou lisant l'histoire des découvertes scientifiques,

répétant les expériences des créateurs de la science, ainsi que

celles qui en découlent, et pouvant ainsi juger des progrès

accomplis, l'élève acquerrait vite, avec le jugement et

l'habitude de l'observation, ce qu'on peut appeler l'esprit

scientifique.

Il oublierait sans doute, après la sortie du lycée, les

formules et les théories, mais il aurait le jugement formé,

saurait réfléchir et posséderait l'art d'apprendre quand cela

lui deviendrait nécessaire. Il n'oublierait jamais, parce que

cela serait passé dans son inconscient, ce qu'il y a de plus

fondamental à connaître dans les sciences, les méthodes. Ces

méthodes et ces qualités de jugement s'appliquent aussi bien

aux obligations courantes de la vie qu'à des entreprises

scientifiques, industrielles ou commerciales.

Et telle est la force d'une bonne méthode qu'elle donne même

aux esprits médiocres l'aptitude au travail utile. Un des

déposants de l'enquête, M. Blondel, l'a fort bien marqué dans

le passage suivant:

L'essor économique du peuple allemand est si inquiétant

pour nous parce qu'il fait de l'industrie et de la science

comme il fait de la guerre, en calculant tout d'avance, en

apprenant aux étudiants si nombreux qui, après une bonne

préparation générale, viennent fréquenter les laboratoires

des Universités, non pas seulement la science faite, mais

le métier de savant, métier qui ne s'improvise pas, qui

exige un apprentissage, et que les dons naturels ne

sauraient remplacer. Ce qui caractérise la production

allemande, c'est que grâce à un enseignement mieux conçu

que le nôtre, un grand nombre de travaux de détail,

secondaires mais utiles, sont faits et bien faits par des

jeunes gens médiocres, qui n'ont pas l'intelligence aussi

vive que les nôtres, mais qui savent en définitive

(façonnés par une meilleure formation) produire une somme

plus considérable de travail utile.

La force de certaines usines allemandes, j'en ai visité

cette année un bon nombre, c'est le caractère de

laboratoires de recherches scientifiques qu'on a su leur

donner[218].

[Note 218: _Enquête_, t. II, p. 442. Blondel, ancien professeur

à la Faculté de Lyon.]

La conséquence finale de l'enseignement des Universités

allemandes a été ce prodigieux essor de la science et de

l'industrie, attribuée bien vainement à des laboratoires ne

dépassant pas matériellement les nôtres, puisque nous les avons

copiés. Cet essor est dû tout entier à des méthodes

d'enseignement que nous n'avons pas su saisir. Grâce à elles

les Allemands absorbent de plus en plus toutes les industries

basées sur des méthodes scientifiques. Il faut aller en

Allemagne pour trouver des usines d'électricité employant

17.000 ouvriers, des usines métallurgiques qui en occupent

40.000, des établissements capables de fournir 300 locomotives

par an, des usines de produits chimiques fabriquant

annuellement pour 1 milliard de produits[219]. Et la force de

production de l'industrie allemande est telle que, pour éviter

les droits de douane protecteurs, les patrons n'hésitent pas à

aller établir des usines dans les pays étrangers. Il existe à

Paris une fabrique allemande d'objectifs photographiques et

microscopiques qui occupe déjà plus de 300 ouvriers, et dont

les produits sont tellement supérieurs aux nôtres que, en

quelques années, les objectifs français sont devenus

invendables et ne sont plus utilisés que pour les instruments

de pacotille.

[Note 219: On trouvera tous les détails nécessaires dans les

catalogues collectifs des industries de chimie et de physique

allemandes de l'Exposition de 1900. Deux vol. in-8o.]

Et pendant que se poursuit un si formidable mouvement, nos

enfants continuent à apprendre les connaissances les plus

futiles, enseignées de la plus futile façon. Ils préparent des

examens et des concours, pendant que les autres peuples

préparent leurs fils aux réalités de la vie. Vainement nous

nous débattrons tant que nous ne comprendrons pas les causes de

notre impuissance.

Psychologie de l'éducation · 第 65 / 93 题