CHAPITRE VI

L'enseignement des mathématiques.

Au point de vue de leur rôle éducateur, on peut classer les

sciences de la façon suivante:

1º Les sciences naturelles, qui exercent l'esprit

d'observation;

2º Les sciences physiques et chimiques qui exercent à la fois

l'esprit d'observation et le jugement;

3º Les sciences mathématiques, qui sont considérées comme des

sciences exclusivement de raisonnement, mais que nous

montrerons être expérimentales et devant être apprises d'abord

d'une façon expérimentale.

L'enseignement des mathématiques est très développé chez tous

les peuples latins. Ce sont les connaissances qui exercent chez

eux le plus de prestige. Elles constituent le moyen de

sélection employé pour recruter les candidats des grandes

écoles. Les programmes d'admission à l'École Polytechnique ou à

l'École Centrale, roulent presque exclusivement sur les

mathématiques, et l'enseignement y est surtout mathématique.

Les démonstrations au tableau y remplacent entièrement les

expériences.

Ce n'est pas ici le lieu de rechercher si l'aptitude aux

mathématiques constitue une supériorité transcendante, comme

pourraient le faire croire les programmes d'admission aux

grandes écoles. On montrerait aisément que c'est une faculté

analogue à toute autre disposition pour un art ou une science

quelconques.

Prétendre que le développement de l'enseignement des

mathématiques, tel qu'il est donné par nos grandes écoles,

fortifie le raisonnement et développe le jugement, constitue

une assertion illusoire. Cet avis est, du reste, celui des

savants qui sont le mieux à même de connaître les élèves

adonnés presque exclusivement à ces études. Voici, par exemple,

comment s'est exprimé M. Buquet, directeur de l'École Centrale,

devant la Commission d'enquête:

C'est par les mathématiques élémentaires, par la géométrie,

que les élèves se rendent compte des choses, raisonnent.

Quand on s'enfonce plus avant dans les mathématiques

spéciales, on arrive à une certaine gymnastique de

chiffres, de lettres et de formules, qui ne forme pas

beaucoup l'intelligence, et pas du tout le jugement quand

ils ne sont pas suivis d'explications qu'on devrait donner

et qu'à mon avis on ne donne pas assez, ou précédés

d'études approfondies[201].

[Note 201: _Enquête_, t. II, p. 503. Buquet, directeur de

l'École Centrale.]

Les mathématiques peuvent développer le goût des raisonnements

subtils, mais il est fort douteux qu'elles exercent le

jugement. Les mathématiciens les plus éminents ne savent

souvent pas se conduire dans la vie et sont embarrassés par les

choses les plus simples. Napoléon le constata quand il eut fait

de Laplace, le plus illustre mathématicien de son temps, un

administrateur. Voici comment il raconte lui-même l'aventure:

Géomètre de premier rang, Laplace ne tarda pas à se montrer

administrateur plus que médiocre. Dès son premier travail,

nous reconnûmes que nous nous étions trompé. Laplace ne

saisissait aucune question sous son véritable point de vue;

il cherchait des subtilités partout, n'avait que des idées

problématiques et portait enfin l'esprit des infiniment

petits jusque dans l'administration[202].

[Note 202: Cité par A. Rebierre, _Mathématiques et

Mathématiciens_, 2e édition, p. 185.]

Ce fut, on le sait, à un des plus célèbres mathématiciens

modernes, qu'un facétieux escroc vendit, pendant plusieurs

années, des autographes fabriqués de toutes pièces, de divers

savants illustres, autographes qui furent d'ailleurs reproduits

dans les comptes rendus de l'Académie des sciences. Parmi les

documents ainsi achetés par le candide mathématicien, il y en

avait, paraît-il, de Cléopâtre et de Jésus-Christ! On peut

raisonner parfaitement sur les quantités toujours très simples

qui entrent dans une équation et ne rien comprendre à

l'enchaînement des phénomènes.

Les mathématiques constituent une langue dont la connaissance

ne développe pas plus l'intelligence que celle des autres

langues. Un idiome ne s'apprend pas pour exercer

l'intelligence, mais uniquement parce qu'il est utile à

connaître. Or l'habitude d'écrire les choses les plus simples

en langage mathématique est tellement répandue aujourd'hui

qu'il y a nécessité pour les élèves d'apprendre ce langage,

tout comme ils seraient obligés d'apprendre le japonais ou le

sanscrit si tous les livres de sciences étaient écrits dans ces

langues.

Le seul point important est de savoir comment on peut arriver

rapidement à comprendre puis à parler la langue spéciale des

mathématiciens. Les débuts seuls de cette étude, comme ceux de

toutes les langues, sont difficiles.

Il faut la commencer dès l'enfance, en même temps que la

lecture et l'écriture, mais d'une façon diamétralement opposée

à celle qui s'emploie aujourd'hui.

Elle doit s'enseigner par l'expérience, en substituant aux

raisonnements effectués sur des symboles, l'observation directe

de quantités qu'on peut voir et toucher. Ce qui rend si

difficile l'instruction mathématique pour l'enfant, c'est

l'indéracinable habitude latine de toujours commencer par

l'abstrait sans passer d'abord par le concret.

Si l'ignorance de la psychologie infantile était moins

universelle et moins profonde, tous les pédagogues sauraient

que l'enfant ne peut comprendre les définitions abstraites de

grammaire, d'arithmétique ou de géométrie, et qu'il les récite

comme il le ferait pour les mots d'une langue inconnue. Seul le

concret lui est accessible. Quand les cas concrets se seront

suffisamment multipliés, c'est son inconscient qui se chargera

d'en dégager les généralités abstraites.

Donc les mathématiques doivent, à leur début surtout,

s'enseigner expérimentalement, car, contrairement à l'idée

courante, ce sont des sciences expérimentales. C'est une

opinion que j'ai été heureux de voir défendre par un illustre

mathématicien, M. Laisant:

Je considère, dit-il, _que toutes les sciences_ sans

exception sont expérimentales au moins dans une certaine

mesure. En dépit de certaines doctrines qui ont voulu faire

des sciences mathématiques une suite d'opérations de pure

logique reposant sur des idées pures, il est permis

d'affirmer qu'en mathématiques aussi bien que dans tous les

autres domaines scientifiques, il n'existe pas une notion,

pas une idée qui pourrait pénétrer dans notre cerveau sans

la contemplation préalable du monde extérieur et des faits

que ce monde présente à notre observation[203].

[Note 203: Laisant, examinateur à l'École Polytechnique.

_L'Instruction mathématique, Revue Scientifique_, 1899, p. 358]

Joignant l'exemple à la théorie, M. Laisant montre comment on

peut, avec la règle, le compas, quelques morceaux de carton et

du papier quadrillé, apprendre expérimentalement à un enfant

une partie de l'algèbre, y compris les quantités négatives et

une foule de connaissances géométriques, telles que

l'équivalence du parallélogramme et du rectangle de même base

et de même hauteur, l'aire du triangle, le carré de

l'hypoténuse, etc. J'ajouterai qu'avec un ruban gradué et un

cylindre, on peut lui faire trouver tout seul le rapport du

diamètre à la circonférence et bien d'autres choses encore.

M. Duclaux, membre de l'Académie des sciences, a traité le même

sujet dans un mémoire sur l'enseignement des mathématiques[204]

et arrive à des conclusions analogues.

[Note 204: _Revue Scientifique_, 1899, p. 353.]

Ce savant pense, comme M. Laisant et nous-même, que c'est dès

la plus tendre enfance, c'est-à-dire à l'âge où se créent

certaines habitudes d'esprit, qu'il faut commencer l'étude des

mathématiques, de la géométrie notamment. Il s'est rencontré

avec le célèbre philosophe Schopenhauer, sur les dangers

pédagogiques de la géométrie d'Euclide, livre que 2.000 ans de

vénération respectueuse ont auréolé d'une autorité presque

divine dans l'enseignement, et qui n'a guère réussi qu'à

infuser chez des milliers d'êtres l'horreur intense de la

géométrie. Voici comment s'exprime Schopenhauer:

Nous sommes certainement forcés de reconnaître, en vertu du

principe de contradiction, que ce qu'Euclide démontre est

bien tel qu'il le démontre; mais nous n'apprenons pas

pourquoi il en est ainsi. Aussi éprouve-t-on presque le

même sentiment de malaise qu'on éprouve après avoir assisté

à des tours d'escamotage, auxquels, en effet, la plupart

des démonstrations d'Euclide ressemblent étonnamment.

Presque toujours, chez lui, la vérité s'introduit par la

petite porte dérobée, car elle résulte, par accident, de

quelque circonstance accessoire; dans certains cas la

preuve par l'absurde ferme successivement toutes les

portes, et n'en laisse ouverte qu'une seule, par laquelle

nous sommes contraints de passer, pour ce seul motif. Dans

d'autres, comme dans le théorème de Pythagore, on tire des

lignes, on ne sait pas pour quelle raison; on s'aperçoit,

plus tard, que c'étaient des noeuds coulants qui se serrent

à l'improviste, pour surprendre le consentement du curieux

qui cherchait à s'instruire; celui-ci, tout saisi, est

obligé d'admettre une chose dont la contexture intime lui

est encore parfaitement incomprise, et cela à tel point

qu'il pourra étudier l'Euclide entier sans avoir une

compréhension effective des relations de l'espace; à leur

place, il aura seulement appris par coeur quelques-uns de

leurs résultats... A nos yeux, la méthode d'Euclide n'est

qu'une brillante absurdité[205].

[Note 205: _Le monde comme volonté et comme représentation_, t.

I, p. 76.]

M. Duclaux qualifie très justement l'ouvrage d'Euclide de livre

«terriblement ennuyeux, méticuleux, pédant et qui subtilise sur

tout». Il montre l'absurdité de vouloir démontrer des vérités

qu'on saisit par intuition, telles par exemple celle-ci: un

côté quelconque d'un triangle est plus petit que la somme des

deux autres--proposition connue du plus humble caniche, qui

sait fort bien que la ligne droite est le plus court chemin

d'un point à un autre. Pourquoi vouloir démontrer à l'enfant

que deux circonférences de même rayon sont égales? L'élève

s'apercevra parfaitement tout seul que si après avoir tracé une

circonférence avec son compas ouvert, il en fait une seconde

sans changer l'écartement du compas, il tracera la même courbe

que la première fois. «Rien n'est plus pitoyable, conclut M.

Duclaux, que l'enseignement de la géométrie. Voici plus de

trente ans que je fais passer des examens du baccalauréat et

que je constate cette décadence. Je ne crois pas qu'il y ait en

ce moment plus d'un élève sur vingt qui ait le sentiment net de

la méthode euclidienne. C'est bien la peine de l'avoir suivie,

et vraiment je crois que l'enseignement secondaire ferait bien

d'y renoncer.»

Peu d'auteurs ont tenté de présenter les mathématiques sous

forme concrète, ou du moins de n'arriver à l'abstrait qu'après

être passé par le concret[206]. Il faudrait, il est vrai, avoir

presque du génie pour réussir à écrire un livre qui conduirait

l'élève par des méthodes expérimentales de l'enseignement

primaire jusqu'au calcul infinitésimal. Un tel ouvrage n'ayant

aucune chance d'être adopté dans les écoles ne sera

certainement jamais écrit.

[Note 206: Je ne vois que quatre auteurs à citer. Macé pour

l'arithmétique, Clairaut pour la géométrie, Lagout, ingénieur

en chef des Ponts et Chaussées, pour l'algèbre et la géométrie,

et Laisant pour l'enseignement général des mathématiques.]

Pour qu'il puisse l'être, les pédagogues devraient d'abord

essayer de se faire une idée de la psychologie de l'enfant,

qu'ils ne soupçonnent guère, à en juger par leurs méthodes

d'enseignement. Seulement alors ils pourraient comprendre

l'absurdité de commencer l'enseignement de toutes choses,

langues, mathématiques, etc., par l'apprentissage mnémonique de

règles et de symboles abstraits, alors que l'intelligence de

l'enfant--et sur ce point beaucoup d'hommes restent longtemps

enfants--ne peut saisir que le concret.

Le principe général de tout ce qui précède: donner la notion

expérimentale des choses avant d'expliquer les transformations

de leurs symboles, ne s'applique pas seulement à l'enseignement

primaire des mathématiques, mais bien à l'enseignement

secondaire et même supérieur. Il existe une méthode, la méthode

graphique, qui a transformé l'art de l'ingénieur et qui permet

de représenter les diverses phases des phénomènes, les

variations des grandeurs, et révèle, tout aussi bien aux

mathématiciens qu'aux élèves, les relations voilées sous les

symboles.

Une grandeur quelconque, force, poids, durée, température,

etc., peut s'exprimer soit par des chiffres ou des lettres

équivalentes, soit par des lignes. L'expression par des

chiffres ou des lettres représente les méthodes numérique et

algébrique, l'expression par des lignes, la méthode graphique.

Quand il s'agit de traduire, et surtout de comparer les

rapports et les changements de grandeurs variables, la seconde

est à la première ce que serait la carte d'un fleuve à la

description en langage ordinaire des sinuosités de ce fleuve.

Rien n'est plus facile que d'amener un jeune élève à comprendre

par la méthode graphique les principes fondamentaux de la

géométrie analytique, qui ne fait que traduire les relations

existant entre les coordonnées d'une courbe. On montre très

facilement, d'une façon expérimentale, qu'une courbe quelconque

est graphiquement déterminée quand on connaît la distance de

plusieurs de ses points à deux axes fixes, perpendiculaires

l'un à l'autre. Il sera bien aisé ensuite de faire saisir que

le géomètre, l'astronome, le géographe, l'architecte,

n'emploient pas d'autre méthode que ce procédé graphique pour

déterminer sur la carte la position d'un point quelconque. Il

suffit de montrer expérimentalement que la position d'une

partie quelconque d'un objet est déterminée sur un plan quand

on connaît ses distances horizontales et verticales à ce plan.

On explique alors à l'élève que le nom seul de ces deux

longueurs, dites coordonnées, varie suivant les choses

auxquelles on les applique. En géographie, les deux coordonnées

d'un point s'appellent longitude et latitude; en astronomie,

ascension droite et déclinaison; en géométrie analytique,

abscisse et ordonnée. Sous des noms différents, c'est

exactement la même chose.

Si l'élève arrive en réfléchissant, à voir qu'avec l'emploi de

deux coordonnées on ne donne que deux des dimensions d'un même

objet, c'est-à-dire la longueur et la largeur, mais non son

épaisseur, il sera bien simple de lui montrer expérimentalement

que la troisième dimension des corps, la hauteur d'une montagne

par exemple, peut être représentée également par la méthode

graphique. Il suffira de lui indiquer avec un verre d'eau et un

corps solide quelconque plus ou moins immergé comment se

construisent les courbes dites d'égal niveau, avec lesquelles

sont fabriqués les plans en relief et qu'un enfant peut

apprendre facilement à construire.

Les équations et les formules par lesquelles les mathématiciens

expriment les relations entre les diverses grandeurs,

constituent un mode de raisonnement très abrégé, très utile à

connaître, mais qui présente, surtout au début de

l'enseignement, l'inconvénient de faire perdre de vue la nature

des faits sous les transformations des signes qui les

représentent.

Les résultats de la méthode graphique sont fort différents.

Elle donne aux grandeurs des valeurs figurées, dont l'aspect

est frappant, et dont il est facile de saisir les relations,

alors même que ces relations ne pourraient être traduites que

par des équations d'une complexité extrême. Sans doute de

telles lignes sont, elles aussi, des symboles, mais ces

symboles figurés ont une clarté que les chiffres ou les lettres

ne sauraient offrir à l'esprit[207].

[Note 207: On connaît les applications de la méthode graphique

à la statistique. Elle a été aussi, bien que trop rarement,

appliquée à l'histoire. Elle y remplacerait utilement bien des

pages de littérature. Je citerai comme exemple de cette

application le graphique construit autrefois par Minard et

destiné à représenter les pertes de l'armée française dans la

campagne de Russie de 1812. Il constitue la plus concise, la

plus éloquente et la plus instructive des pages d'histoire que

je connaisse. L'armée française, au moment où elle franchit le

Niémen, est représentée par un ruban qui va en décroissant

toujours dans la proportion des pertes qu'elle subit. La large

bande du départ n'est plus qu'un mince filet au retour. Ce

tableau montre tout de suite combien sont erronées les idées

qu'on se fait souvent de cette campagne, en répétant que ce

sont les froids et la neige qui anéantirent la Grande Armée. La

vérité est que plus des trois quarts en étaient détruits avant

que la retraite fût commencée. Des 422.000 hommes qui

franchirent le Niémen, et dont 10.000 à peine devaient le

revoir, 322.000 hommes étaient morts avant d'arriver à Moscou,

et, quand les grands froids commencèrent, des 100.000 repartis

de Moscou, il en restait à peine la moitié. Le froid n'eut donc

à sévir que sur des débris, et sans son action, la campagne

n'en fût pas moins restée un des plus grands désastres des

temps modernes.]

Appliquée à la recherche des relations des diverses grandeurs

entre elles, la méthode graphique possède sur l'expression

algébrique et numérique une supériorité incontestable, et il

serait fort utile de l'introduire dans l'enseignement des

mathématiques élémentaires. On leur ôterait ainsi ce qu'elles

ont parfois d'empirique et d'abstrait. Loin de développer

l'aptitude à raisonner, les mathématiques, telles qu'on les

enseigne, produisent souvent un résultat tout à fait contraire.

La plupart des raisonnements mathématiques sont d'ailleurs

d'une très grande simplicité. C'est uniquement la difficulté de

manier des formules, dont on ne saisit pas le sens pendant la

série de leurs transformations, et l'impossibilité de

considérer les choses en elles-mêmes, qui rendent ces formules

d'un emploi compliqué. «Ce qui a pu faire illusion à quelques

esprits, dit le grand mathématicien Poinsot, sur cette espèce

de force qu'ils supposent aux formules de l'analyse, c'est

qu'on en retire avec assez de facilité des vérités déjà

connues, et qu'on y a pour ainsi dire soi-même introduites, et

alors il semble que l'analyse nous donne ce qu'elle ne fait que

nous rendre dans un autre langage.»

La simplicité des raisonnements mathématiques est prouvée

d'ailleurs par ce fait que l'on construit des machines peu

compliquées résolvant aisément les plus difficiles problèmes de

l'algèbre et du calcul intégral. (Résolution des équations,

quadrature des surfaces, etc.) On ne voit pas d'autres sciences

où le raisonnement direct pourrait être remplacé par les

opérations d'une machine.

Psychologie de l'éducation · 第 64 / 93 题