CHAPITRE V

L'enseignement des langues.

On sait combien sont variables les aptitudes mentales des

hommes. Tel qui apprendra sans difficulté la mécanique

n'apprendra jamais la peinture, et l'on peut être un grand

physicien sans posséder la moindre disposition musicale. Ce

devrait être même un des rôles les plus importants des

professeurs de diagnostiquer les vraies aptitudes d'un élève et

de le diriger vers les études pour lesquelles il a des

dispositions naturelles.

Mais, si variées que soient les aptitudes des individus, si

grande soit l'impossibilité de leur apprendre à tous les mêmes

choses, il en est une cependant, la langue parlée autour d'eux,

que tous les enfants, des plus intelligents aux plus bornés,

apprennent sans difficulté et sans travail.

Seuls font exception les individus atteints d'idiotie

congénitale complète. Le fait même qu'un individu ne peut

apprendre sa langue maternelle suffit, sans autre examen, à le

faire enfermer dans un établissement d'aliénés.

Et il ne s'agit pas, bien entendu, uniquement de la langue

maternelle, pour laquelle on pourrait supposer des aptitudes

héréditaires spéciales. Un enfant quelconque, transporté dans

un pays quelconque, ne mettra jamais plus de six mois, et

généralement beaucoup moins, pour parler et comprendre la

langue des individus qui l'entourent. Il y arrivera par un

travail tout à fait inconscient, sans avoir jamais ouvert un

dictionnaire ou une grammaire.

Et pourtant cette chose si facile à apprendre, la seule que

puissent acquérir les esprits les plus bornés, l'Université ne

réussit pas à l'enseigner pendant les sept années de travail

qu'elle impose à ses élèves. Nous avons vu qu'au moment de

l'examen, l'immense majorité de ces élèves est incapable de

lire sans dictionnaire une langue ancienne ou moderne, et à

plus forte raison d'en parler quelques mots.

L'Université le sait d'ailleurs parfaitement, mais elle s'en

console, en faisant la très gratuite et très erronée

supposition, que les élèves ont retiré quelque chose de leurs

inutiles efforts. Voici d'ailleurs comment elle s'exprime dans

un document officiel.

Si grand est le nombre des élèves qui sortent des lycées et

collèges sans être en état de lire un texte latin, grec,

anglais ou allemand, que notre système d'études serait

vraiment criminel si ces élèves n'avaient tiré cependant

quelque sérieux profit des efforts qu'ils ont faits et du

temps qu'ils ont consacré pour les apprendre sans parvenir

à les savoir[193].

[Note 193: _Instructions concernant les plans d'études de

l'enseignement secondaire classique_, p. 14 (cité dans

l'enquête parlementaire, t. VI, rapport général, p. 33).]

Je ne puis qu'approuver l'expression de «criminel» appliquée à

notre système d'enseignement des langues par un document

officiel. J'ajouterai seulement que c'est une «criminelle»

bêtise d'insinuer que les élèves pourraient avoir retiré un

profit quelconque de tout ce temps inutilement perdu, de tout

ce gaspillage d'heures précieuses qui ne reviendront plus et

pendant lesquelles tant de choses intéressantes ou utiles

auraient pu être apprises.

Au point de vue de la psychologie pure, les résultats négatifs

obtenus par l'Université sont fort curieux et pleins

d'enseignements.

Ce n'est d'ailleurs qu'à une époque récente, depuis le

développement de l'agrégation et de la formation de professeurs

par les concours subtils et savants, que ces résultats négatifs

ont été observés. De l'époque de la Renaissance au dernier

siècle, le latin était la langue courante des examens, des

livres savants et de la correspondance des lettrés. Tous les

élèves des Jésuites la lisaient et l'écrivaient très

suffisamment. On ne connaissait pas, il est vrai, à cette

époque, les grammaires savantes des érudits, les byzantines

discussions des commentateurs et toutes les chinoiseries que,

sous prétexte d'enseignement linguistique, on fait apprendre

aujourd'hui par coeur aux élèves.

Il n'y a pas à espérer que l'enseignement des langues se

modifie tant que les professeurs resteront imbus des mêmes

principes et se recruteront, comme aujourd'hui, parmi des

normaliens et des agrégés, qui, se croyant des savants, se

jugeraient déshonorés s'ils ne consacraient pas leur temps à

discuter des subtilités grammaticales et à épiloguer sur les

grands auteurs. MM. Berthelot et Poincaré, tous deux anciens

Ministres de l'instruction publique, ont fort bien mis ce point

fondamental en évidence devant la Commission.

Un certain nombre de professeurs de langues vivantes

dédaignent leur besogne; ils la considèrent comme

au-dessous d'eux. Eux aussi sont des agrégés, eux aussi ont

des prétentions, d'ailleurs légitimes, à être des

littérateurs ou des savants, et ils dédaignent d'être des

«maîtres de langues»[194].

[Note 194: _Enquête_, t. II, p. 681. Poincaré, ancien ministre

de l'Instruction publique.]

L'esprit de ces professeurs est rompu ainsi à de certaines

méthodes, en dehors desquelles ils ne comprennent pas leur

rôle éducateur. J'ai entendu maintes fois des professeurs

d'allemand ou d'anglais, qui se considéreraient comme

déshonorés s'ils apprenaient à leurs élèves à parler et à

écrire pour l'usage courant les langues qu'ils enseignent.

«C'est aux maîtres de langues à faire cette besogne», et

ils la méprisent.

L'idée fondamentale de ces professeurs, fort honorables et

fort instruits d'ailleurs, c'est qu'ils doivent enseigner

avant tout les auteurs classiques allemands ou anglais,

c'est qu'ils doivent commenter Goethe, Shakespeare,

Schiller, comme on le fait dans les classes de lettres,

pour les grands auteurs grecs ou latins, Homère, Sophocle,

Cicéron[195].

[Note 195: _Enquête_, t. I, p. 25. Berthelot, ancien ministre

de l'Instruction publique.]

Un préjugé assez répandu consiste à croire que les Français

sont réfractaires à l'étude des langues alors qu'en réalité il

n'y a pas d'êtres humains, comme je le disais plus haut,

réfractaires à cette étude. La vérité c'est que ce sont les

professeurs de l'Université qui demeurent totalement

réfractaires à l'enseignement des langues. La preuve en est

fournie par les résultats obtenus dans certains établissements

congréganistes qui savent recruter des professeurs convenables.

La chose n'est pas difficile, puisqu'il suffit d'individus

parlant la langues qu'ils veulent enseigner et ignorant le plus

possible les grammaires savantes, les auteurs obscurs, les

critiques des érudits, etc. On n'aurait qu'à procéder comme les

Pères Maristes dont il a été parlé devant la Commission

d'enquête.

Les Pères Maristes, qui résident à côté de nous et nous

font une concurrence sérieuse, ont chez eux des Frères

anglais et allemands, ils font des échanges avec leurs

maisons de l'étranger; ces Frères parlent toute la journée

anglais ou allemand, en récréation comme en classe, et ils

font chez eux ce que nous ne pouvons pas faire chez

nous[196].

[Note 196: _Enquête_, t. I, p. 561. Dalimier, professeur au

lycée Buffon.]

Telle est la très simple méthode par laquelle on apprend

sûrement à un enfant _quelconque_ à comprendre et à parler une

langue étrangère sans lui imposer aucun travail. Les peuples

qui ont besoin de connaître les langues étrangères, tels que

les Suisses, les Hollandais, les Allemands, n'en utilisent pas

d'autres, et c'est grâce en partie à la connaissance des

langues ainsi acquises qu'ils envahissent de plus en plus nos

marchés et nous opposent une si redoutable concurrence à

l'étranger.

Le fait est trop connu pour qu'il soit utile d'y insister.

Voici cependant quelques-unes des dépositions faites à ce sujet

devant la Commission.

Les Allemands ont des heures de récréation, pendant

lesquelles les enfants sont obligés de parler français ou

anglais; ils s'en tirent comme ils peuvent; certaines

classes sont faites entièrement en français, les questions

comme les réponses. Je crois que c'est ce système vivant

qu'il faut appliquer aux langues vivantes, sinon on

arrivera à d'aussi misérables résultats que ceux qu'on

obtient pour le grec et le latin[197].

[Note 197: _Enquête_, t. I, p. 205. Sabatier, doyen de la

Faculté de Théologie.]

Leur méthode (des Hollandais) est si parfaite qu'elle donne

des résultats sérieux, même dans des conditions

défavorables. Ç'a été pour moi une grande surprise de voir

à Java des jeunes gens qui n'étaient jamais venus en

Europe, qui n'avaient jamais ou presque jamais occasion de

parler nos langues, et qui cependant, par la seule

application des méthodes de leurs écoles, savaient

parfaitement l'anglais, l'allemand et le français[198].

[Note 198: _Enquête_, t. I, p. 364. Chailley-Bert, professeur à

l'École des Sciences politiques.]

Il existe en Suisse des écoles pratiques--je le sais, parce

que j'ai un neveu qui a été dans une de ces écoles--où,

dans l'espace d'une année scolaire ou même d'un semestre,

on met des enfants en état de se servir convenablement de

trois langues; or, jamais, dans nos lycées, les enfants ne

seraient capables d'arriver à ce résultat, par la raison

très simple qu'on leur apprend les langues vivantes comme

le grec et le latin et nullement d'une façon active[199].

[Note 199: _Enquête_, t. II, p. 644. Payot, inspecteur

d'Académie.]

C'est avec raison, il faut bien l'avouer, que les Allemands se

montrent pleins de mépris pour notre système d'enseignement des

langues aussi bien d'ailleurs que pour tout notre système

universitaire.

Voici une conversation relevée dans le _Temps_ du 6 janvier

1899, entre un Allemand et le rédacteur de ce journal:

«Tandis que nous autres, Allemands, nous nous sommes fait

un devoir de réduire, pour la grande majorité de la nation,

le temps d'études et de modifier en conséquence les

programmes de nos établissements d'instruction, vous

autres, Français, vous vous appliquez au contraire à les

surcharger de plus en plus, à retenir sur les bancs de

l'école vos enfants, jusqu'à l'heure où le service

militaire vous les prend, à leur donner à tous, dans la

classe bourgeoise, une éducation surannée, capable

évidemment de faire d'eux, dans toute l'acception du mot,

des lettrés, incapable de leur fournir aucune arme dans

cette lutte de plus en plus sérieuse pour la vie, à

laquelle toutes les nations à présent se trouvent acculées.

A l'heure où nos enfants savent un minimum de trois langues

et se jettent dans l'inconnu, comme j'ai fait, courant le

monde, les vôtres se préparent encore à ce ridicule examen

du baccalauréat. Ils y dépensent le meilleur de leurs

forces, et quand ils sont bacheliers, que savent-ils? Un

atome de grec, quelques mots de latin qui leur seront

parfaitement inutiles».

Il n'y a pas à espérer une modification de nos pitoyables

méthodes d'enseignement, et nous continuerons longtemps, par

notre ignorance des langues étrangères, à être la risée des

autres peuples. Tout a été inutilement essayé, et ce n'est pas

avec des règlements qu'on changera la mauvaise volonté et

l'incapacité des professeurs. Il faut donc y renoncer

entièrement, jusqu'au jour où l'opinion publique, suffisamment

révoltée, obligera l'Université à évoluer.

En attendant cet âge lointain, force est bien de s'accommoder

de ce qui existe. Recherchons donc si, à défaut de l'art de

parler et comprendre une langue étrangère, que nous sommes

incapables d'enseigner aux élèves, nous ne pouvons au moins

leur apprendre l'art de la lire couramment, ce qui serait déjà

un fort utile résultat.

Nous allons voir que, sans professeur, sans grammaire, sans

dictionnaire, et presque sans travail, un individu quelconque

peut, comme je l'ai constaté sur moi-même et sur d'autres,

atteindre ce but en moins de deux mois, pour une langue de

difficulté moyenne, comme l'anglais, avec une dépense de temps

de deux heures par jour. Je me hâte d'ajouter que je ne suis

nullement l'inventeur de cette très ancienne méthode, qui fut

employée jadis pour enseigner rapidement le latin à la reine

Anne d'Angleterre.

Elle repose sur notre principe général de substituer le plus

rapidement possible le travail inconscient au travail

conscient, et je lui ai seulement ajouté la condition de

choisir des livres tellement captivants que l'élève les lise

par curiosité et n'ait par conséquent aucun labeur fastidieux.

Dans les deux mois dont j'ai parlé, quinze jours au plus, en

effet, sont consacrés à un travail ennuyeux. Quinze jours de

travail, à deux heures par jour, sont en réalité le seul effort

que je demande à l'individu le plus obtus pour apprendre à dire

couramment l'anglais. Durant les six semaines ajoutées à ces

quinze jours, je lui propose, non du travail, mais une

intéressante distraction.

Et d'ailleurs cette application de quinze jours est bien peu

fatigante, puisqu'elle n'exige pas qu'on ouvre une seule fois

une grammaire, ni un dictionnaire. Il faut même éviter

soigneusement d'en posséder pour éviter de perdre son temps à

les consulter.

Voici du reste comment j'ai opéré sur moi-même à l'époque

lointaine où j'ignorais l'anglais.

Puisque pour lire il suffit de reconnaître visuellement les

mots sans nécessité de les apprendre par coeur--chose beaucoup

plus difficile--il fallait tout d'abord être capable d'en

reconnaître un certain nombre. Je pris simplement un livre

anglais quelconque, _le Vicaire de Wakefield_, ayant sur une

page le texte anglais, et sur l'autre page, le mot à mot

français[200]. Je lisais d'abord une ligne d'anglais, puis une

ligne de français et répétais la même opération jusqu'à ce que

je pusse comprendre la ligne anglaise sans regarder le texte

français. Je passais alors à la ligne suivante. Au bout de

quelques jours, reconnaissant dans le texte anglais un grand

nombre de mots déjà vus, j'étais de moins en moins obligé

d'avoir recours au texte français.

[Note 200: Éviter absolument les traductions dites

interlinéaires qui maintiennent toujours devant les yeux le

texte français sous le texte étranger. Elles constituent un

détestable moyen d'apprendre à lire une langue.]

Après une quinzaine de jours j'avais lu une bonne partie du

livre anglais, mais comme l'histoire était passablement

ennuyeuse et que je ne trouvais pas dans le commerce d'autres

traductions analogues, je me demandai si je ne pourrais pas

lire un texte anglais facile sans traduction. Je fis alors

venir d'Angleterre les oeuvres d'Alexandre Dumas, traduites en

anglais, et que je n'avais jamais lues. Je commençai par

essayer de déchiffrer _Monte-Cristo_. Comme je m'y attendais,

je ne comprenais que fort peu de mots et le sens général

m'échappait à peu près entièrement. Me fiant au lent travail de

l'inconscient, qui finirait par deviner les mots inconnus

d'après les indications des mots connus, je continuai la

lecture incomprise du livre, me bornant pour tout travail à

relire trois fois la même page. Au bout de quelques jours le

texte commença à s'éclairer et l'histoire étant fort

captivante, je m'y intéressai vivement. Le plaisir devint

bientôt tel, à mesure que se développait inconsciemment ma

connaissance de la langue, que je dévorai la moitié du second

volume en une seule nuit. Un mois juste s'était écoulé depuis

que j'avais commencé l'anglais. Je profitai de ce que je me

trouvais dans une période de vacances pour lire ainsi une

vingtaine de romans, toujours des traductions de français en

anglais.

Ce n'était pas sans intention que je choisissais des auteurs

français traduits en anglais, et toujours le même auteur, me

doutant bien que lorsque j'aborderais un auteur anglais, dont

la pensée et le style sont différents, les difficultés

deviendraient beaucoup plus considérables. Ayant épuisé

cependant la lecture des oeuvres de Dumas, j'entrepris celle

d'un romancier anglais, et, dès les premières pages, ces

difficultés apparurent. Je ne comprenais guère que le quart de

ce que je lisais. Je continuai cependant, et de même que pour

_Monte-Cristo_, il arriva, par un travail inconscient de

l'esprit, un moment où la lecture devint facile. Je pus lire

ensuite aisément d'autres auteurs, mais toujours avec un peu de

difficulté au début quand il s'agissait d'un nouvel auteur. Ce

dernier point a des causes psychologiques très simples, et je

ne le signale que pour montrer en passant l'intense absurdité

des collections de morceaux choisis d'auteurs différents mises

par l'Université dans les mains des lycéens.

Il ne faudrait pas supposer que l'élève qui aura ainsi appris à

lire une langue en ignorera la grammaire, il la connaîtra au

contraire parfaitement, l'ayant apprise inconsciemment par la

pratique. Quand il aura lu des centaines de fois les mots

_un_happy, _un_changeable, _un_acceptable, _un_certain, il

saura que _un_ en anglais placé devant un mot indique la

négation. De même en allemand. Le sens invariable des préfixes

tels que _aus_, _mit_, _durch_, etc., se dégagera nettement de

la lecture répétée des mots tels que _auf gehen_ (se lever),

_mit gehen_ (accompagner), _um gehen_ (aller autour), _nach

gehen_ (suivre), _aus gehen_ (sortir), _durch gehen_

(traverser), etc.

Si l'élève capable de bien lire l'anglais, veut passer ensuite

à une autre langue, l'allemand par exemple, il devra d'abord

prendre un livre allemand, dont la traduction littérale soit

faite, non en français, mais en anglais, c'est-à-dire un livre

à l'usage des Anglais qui veulent apprendre l'allemand. Quand

il saura reconnaître quelques mots, il évitera soigneusement

d'essayer de lire d'abord les grands auteurs classiques. Il

commencera toujours par des traductions de français en allemand

d'ouvrages intéressants, tels par exemple les _Mille et une

Nuits_, dont il existe une bonne traduction allemande en deux

volumes, ou encore les innombrables romans français, ceux

d'Alexandre Dumas notamment, traduits en allemand dans la

collection à 25 centimes le volume.

La méthode que je viens d'exposer, est naturellement applicable

à toutes les langues, y compris le latin. Elle n'implique

qu'une seule condition fondamentale, lire au moins une

vingtaine de volumes. Comme elle rend absolument inutile

l'intervention des professeurs, il est de toute évidence

qu'elle n'a aucune chance d'être jamais conseillée par eux. Si

je l'ai exposée, c'est parce que, parmi mes lecteurs, il

pourrait se trouver peut-être un père de famille comprenant que

son fils perd totalement son temps au collège, et voulant le

rendre capable de lire une ou deux langues étrangères.

Psychologie de l'éducation · 第 63 / 93 题