CHAPITRE IV

L'enseignement de l'histoire et de la littérature.

§ 1.--L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE.

Ce sont principalement les universitaires ayant le plus

contribué à surcharger les programmes d'enseignement de

l'histoire, qui les ont maltraités devant la Commission

d'enquête. L'expérience devait nécessairement leur apprendre

que l'enseignement mnémonique de l'histoire, tel qu'il est

donné par l'Université, constitue une perte totale de temps

pour les élèves. Aujourd'hui, les plus savants professeurs

reconnaissent eux-mêmes, avoir inutilement surchargé les

programmes.

L'histoire est une mnémotechnie ou une philosophie. Tant

qu'elle restes une mnémotechnie, elle risque d'être pour

l'enfant une fatigue en pure perte; elle ne devient une

philosophie qu'avec l'âge et surtout lorsque l'adolescent

est appelé à appliquer sa réflexion au monde voisin de

celui où il doit vivre.

Pour l'enfant, n'y aurait-il pas avantage à ne lui

présenter que les grandes étapes de l'histoire ancienne et

des premiers siècles de notre propre histoire sous forme de

tableaux qui frappent son imagination et, en provoquant des

comparaisons avec ce qu'il voit journellement autour de

lui, lui laissent une impression durable[188]?

[Note 188: _Enquête_, t. I, p. 10. Gréard, vice-recteur de

l'Académie de Paris.]

Actuellement, l'enseignement historique, pendant toute la

classe de troisième et une partie de la classe de seconde,

est consacré au Moyen Age. C'est beaucoup trop, et pour un

résultat très mince. Pour la très grande majorité des

écoliers, et je crois que je pourrais dire pour tous,

l'histoire du Moyen Age, sauf les grands faits que l'on

pourrait exposer en beaucoup moins de temps, est à peu près

inintelligible. Il serait donc possible de faire de grandes

économies sur le temps consacré aux Mérovingiens, aux

Carlovingiens et aux premiers Capétiens[189].

[Note 189: _Enquête_, t. I, p. 39. Lavisse, professeur à la

Sorbonne.]

«Fatigue en pure perte», dit M. Gréard. Enseignement de choses

«à peu près inintelligibles», dit M. Lavisse. Voilà le bilan de

l'enseignement universitaire de l'histoire. Sous peine de refus

aux examens, les infortunés élèves sont bien obligés

d'accumuler dans leur tête l'énorme entassement de dates de

batailles, de généalogies de souverains, qui constituent les

programmes classiques. Hors cela, ils ne veulent rien

apprendre. Et c'est pourquoi, connaissant très bien l'histoire

des Perses et la liste de tous les rois achéménides, ils ne

savent que quelques mots de l'histoire moderne. Beaucoup de

bacheliers, nous l'avons vu dans une précédente citation, n'ont

jamais entendu parler de la guerre de 1870[190].

[Note 190: Comme tout récemment encore, elle ne faisait pas

partie des programmes, la plupart des élèves des écoles

primaires n'en avaient pas entendu parler davantage. _Le Temps_

du 8 mars 1901 publiait la lettre d'un chef d'escadron qui,

tous les ans, fait une petite enquête sur les 50 recrues qu'il

reçoit et qui doivent répondre par écrit aux questions très

simples qu'on leur pose. Sur ces 50 recrues, 30 n'ont jamais

entendu parler de nos désastres, 10 ont des notions très vagues

à leur sujet, 10 seulement, les Parisiens surtout, savent ce

que fut cette guerre. En fait, on peut dire que plus de la

moitié des Français de la génération actuelle n'a jamais

entendu parler de la guerre franco-allemande et ne soupçonne

par conséquent aucun des enseignements profonds que nos

défaites comportent.]

Je suis tout à fait de l'avis de MM. Lavisse et Gréard sur la

nécessité de réduire l'étude de l'histoire ancienne à quelque

bref tableau facile à renfermer dans un fort petit nombre de

pages. Je serai peut-être moins d'accord avec eux en assurant

que l'enseignement détaillé de l'histoire, comme on le trouve

exposé dans les livres classiques, n'est propre qu'à fausser le

jugement de l'élève et pervertir un peu sa moralité. Les faits

historiques représentant presque toujours le triomphe de la

ruse, de la violence et de la force, ne paraissent pas très

aptes à former l'esprit des enfants. Pour peu d'ailleurs que

ces derniers parcourent quelques oeuvres d'historiens--et ils

le feront tôt ou tard--ils s'apercevront bien vite que les

mêmes faits sont présentés et jugés de la façon la plus opposée

par des auteurs différents. Cette constatation, qu'ils

étendront naturellement à ce qu'on leur enseigne, affaiblira

leur confiance dans l'autorité des professeurs.

Il y aurait cependant beaucoup à tirer de l'enseignement de

l'histoire pour la formation de l'intelligence de la jeunesse,

si cet enseignement était donné dans un tout autre esprit que

celui qui règne chez nos universitaires.

Au lieu des généalogies de souverains et des récits de

bataille, il faudrait montrer à l'élève ce que chaque peuple a

laissé derrière lui, c'est-à-dire expliquer l'histoire de sa

civilisation. Elle s'éclaire surtout par l'étude des monuments

et des diverses oeuvres d'art. Si ces oeuvres sont mises sous

les yeux de l'élève par des photographies, des projections, des

visites dans les musées, il est intéressé et retient toujours

ce qu'il a vu, alors qu'il ne retient pas ce qu'il a appris par

coeur[191].

[Note 191: Comme exemple des documents que peuvent fournir à

l'histoire les oeuvres d'art et les monuments, je renvoie le

lecteur à mon _Histoire des Civilisations de l'Orient_, 3 vol.

in-4o avec 1200 gravures, exécutées la plupart d'après des

photographies recueillies dans mes voyages.]

§ 2.--L'ENSEIGNEMENT DE LA LITTÉRATURE.

L'étude de la littérature se borne, dans les lycées, à des

analyses d'auteurs célèbres, dont on ne fait lire à l'élève que

de courts fragments, à des étymologies, des exceptions

grammaticales et toutes les subtilités qui peuvent germer dans

des cervelles de cuistres inoccupés. L'élève saura très bien

définir, au moment de l'examen, ce que c'est que la

pastourelle, la fatrasie, etc. Il n'aura lu aucun auteur, mais

pourra réciter les byzantines discussions des commentateurs sur

les grands écrivains. Voici d'ailleurs comment un universitaire

distingué, ancien professeur à l'École Normale, M. Fouillée,

juge la valeur de l'éducation littéraire de nos lycéens.

Voulez-vous voir maintenant les résultats intellectuels de

toutes ces études mnémotechniques? Qu'on lise les rapports

de la Faculté des lettres de Paris sur le baccalauréat.

Vous y verrez que les compositions françaises deviennent de

plus en plus des compositions de mémoire sur l'histoire

littéraire et théâtrale, qu'elles finissent par atteindre

chez la masse des élèves un degré d'uniforme médiocrité qui

rend presque impossible le classement...

... L'étude de la littérature, telle qu'elle est comprise

par les plus lettrés, si elle était poussée à fond, serait

une démoralisation de la jeunesse; heureusement elle est

superficielle et au lieu de corrompre le coeur, elle se

contente d'hébéter l'intelligence en surchargeant la

mémoire[192].

[Note 192: =A. Fouillée=. _L'Échec pédagogique des lettrés et

des savants_, p. 481.]

La littérature est à peu près la seule connaissance qui puisse

s'enseigner utilement par la lecture des livres, et c'est

justement la seule pour laquelle l'Université proscrive

l'emploi des livres. On se plaint du lamentable français de la

plupart des bacheliers. S'il n'est pas plus lamentable encore,

c'est que les élèves lisent un peu en cachette malgré leurs

professeurs.

Pour apprendre à penser clairement, à connaître la littérature

de son pays, et à s'exprimer correctement, il n'y a qu'un

moyen. Jeter d'abord au feu les grammaires savantes, les

recueils de morceaux choisis, les résumés des manuels et

surtout les dissertations des commentateurs, puis lire et

relire une centaine de chefs-d'oeuvre classiques. Pour le prix

de deux ou trois de ces grammaires savantes, de ces traités de

rhétorique insupportables avec lesquels on déprime aujourd'hui

la jeunesse, les bibliothèques à 0 fr. 25 le volume donneraient

à l'élève une centaine de chefs-d'oeuvre des auteurs classiques

anciens et modernes. Avec deux cents volumes on aurait une

bibliothèque très complète. Le professeur pourrait alors se

borner à faire analyser, non pas des analyses, mais bien ce que

l'élève a lu, et les compositions consisteraient uniquement à

traiter un sujet déjà traité par un écrivain, une simple

anecdote, par exemple. Le professeur montrerait ensuite, ce que

d'ailleurs la plupart des élèves apercevraient très bien

eux-mêmes, la différence entre leur style et celui des grands

auteurs. La comparaison leur apprendrait à se rectifier. Ils

verraient vite les phrases longues et enchevêtrées, les

épithètes trop abondantes, les idées mal enchaînées, etc. Par

des corrections successives, l'élève arriverait rapidement et

inconsciemment à modifier son style, à trouver le mot juste, à

préciser ce qui était confus. Je n'insiste pas d'ailleurs sur

une méthode trop simple et beaucoup trop efficace pour être

jamais appliquée par l'Université, mais que chaque élève peut

heureusement appliquer tout seul. Pendant de longues années

encore, les Universités latines donneront au monde le grotesque

et stupéfiant spectacle d'obliger des garçons de quinze ans, ne

sachant rien de la vie et ne pouvant comprendre les mobiles qui

ont fait agir les héros de l'histoire, à composer ces ridicules

harangues dont les grands concours donnent de si pitoyables

exemples.

Sans vouloir défendre davantage la méthode que j'indique,

j'ajouterai qu'elle éviterait aux élèves leur ignorance presque

totale des auteurs de l'antiquité grecque et latine, dont ils

ne connaissent que quelques pages péniblement traduites à coups

de dictionnaire. Homère est fastidieux quand on en lit des

fragments au hasard en cherchant les mots un à un. Il devient

intéressant quand on le lit entièrement dans une traduction, et

ainsi est-il de beaucoup d'auteurs grecs et latins. Le nombre

de pages traduites par un élève en huit ans d'études classiques

est lamentablement restreint. Le nombre des chefs-d'oeuvre

d'auteurs grecs, latins, allemands, anglais et français, que

l'on pourrait lire et relire en moins de deux ans, dans des

traductions, serait au contraire considérable. Cette lecture

aurait de plus le grand avantage d'intéresser l'élève, et elles

sont singulièrement rares, dans notre Université, les choses

enseignées de façon à intéresser.

Psychologie de l'éducation · 第 62 / 93 题