L'enseignement de l'histoire et de la littérature.
§ 1.--L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE.
Ce sont principalement les universitaires ayant le plus
contribué à surcharger les programmes d'enseignement de
l'histoire, qui les ont maltraités devant la Commission
d'enquête. L'expérience devait nécessairement leur apprendre
que l'enseignement mnémonique de l'histoire, tel qu'il est
donné par l'Université, constitue une perte totale de temps
pour les élèves. Aujourd'hui, les plus savants professeurs
reconnaissent eux-mêmes, avoir inutilement surchargé les
programmes.
L'histoire est une mnémotechnie ou une philosophie. Tant
qu'elle restes une mnémotechnie, elle risque d'être pour
l'enfant une fatigue en pure perte; elle ne devient une
philosophie qu'avec l'âge et surtout lorsque l'adolescent
est appelé à appliquer sa réflexion au monde voisin de
celui où il doit vivre.
Pour l'enfant, n'y aurait-il pas avantage à ne lui
présenter que les grandes étapes de l'histoire ancienne et
des premiers siècles de notre propre histoire sous forme de
tableaux qui frappent son imagination et, en provoquant des
comparaisons avec ce qu'il voit journellement autour de
lui, lui laissent une impression durable[188]?
[Note 188: _Enquête_, t. I, p. 10. Gréard, vice-recteur de
l'Académie de Paris.]
Actuellement, l'enseignement historique, pendant toute la
classe de troisième et une partie de la classe de seconde,
est consacré au Moyen Age. C'est beaucoup trop, et pour un
résultat très mince. Pour la très grande majorité des
écoliers, et je crois que je pourrais dire pour tous,
l'histoire du Moyen Age, sauf les grands faits que l'on
pourrait exposer en beaucoup moins de temps, est à peu près
inintelligible. Il serait donc possible de faire de grandes
économies sur le temps consacré aux Mérovingiens, aux
Carlovingiens et aux premiers Capétiens[189].
[Note 189: _Enquête_, t. I, p. 39. Lavisse, professeur à la
Sorbonne.]
«Fatigue en pure perte», dit M. Gréard. Enseignement de choses
«à peu près inintelligibles», dit M. Lavisse. Voilà le bilan de
l'enseignement universitaire de l'histoire. Sous peine de refus
aux examens, les infortunés élèves sont bien obligés
d'accumuler dans leur tête l'énorme entassement de dates de
batailles, de généalogies de souverains, qui constituent les
programmes classiques. Hors cela, ils ne veulent rien
apprendre. Et c'est pourquoi, connaissant très bien l'histoire
des Perses et la liste de tous les rois achéménides, ils ne
savent que quelques mots de l'histoire moderne. Beaucoup de
bacheliers, nous l'avons vu dans une précédente citation, n'ont
jamais entendu parler de la guerre de 1870[190].
[Note 190: Comme tout récemment encore, elle ne faisait pas
partie des programmes, la plupart des élèves des écoles
primaires n'en avaient pas entendu parler davantage. _Le Temps_
du 8 mars 1901 publiait la lettre d'un chef d'escadron qui,
tous les ans, fait une petite enquête sur les 50 recrues qu'il
reçoit et qui doivent répondre par écrit aux questions très
simples qu'on leur pose. Sur ces 50 recrues, 30 n'ont jamais
entendu parler de nos désastres, 10 ont des notions très vagues
à leur sujet, 10 seulement, les Parisiens surtout, savent ce
que fut cette guerre. En fait, on peut dire que plus de la
moitié des Français de la génération actuelle n'a jamais
entendu parler de la guerre franco-allemande et ne soupçonne
par conséquent aucun des enseignements profonds que nos
défaites comportent.]
Je suis tout à fait de l'avis de MM. Lavisse et Gréard sur la
nécessité de réduire l'étude de l'histoire ancienne à quelque
bref tableau facile à renfermer dans un fort petit nombre de
pages. Je serai peut-être moins d'accord avec eux en assurant
que l'enseignement détaillé de l'histoire, comme on le trouve
exposé dans les livres classiques, n'est propre qu'à fausser le
jugement de l'élève et pervertir un peu sa moralité. Les faits
historiques représentant presque toujours le triomphe de la
ruse, de la violence et de la force, ne paraissent pas très
aptes à former l'esprit des enfants. Pour peu d'ailleurs que
ces derniers parcourent quelques oeuvres d'historiens--et ils
le feront tôt ou tard--ils s'apercevront bien vite que les
mêmes faits sont présentés et jugés de la façon la plus opposée
par des auteurs différents. Cette constatation, qu'ils
étendront naturellement à ce qu'on leur enseigne, affaiblira
leur confiance dans l'autorité des professeurs.
Il y aurait cependant beaucoup à tirer de l'enseignement de
l'histoire pour la formation de l'intelligence de la jeunesse,
si cet enseignement était donné dans un tout autre esprit que
celui qui règne chez nos universitaires.
Au lieu des généalogies de souverains et des récits de
bataille, il faudrait montrer à l'élève ce que chaque peuple a
laissé derrière lui, c'est-à-dire expliquer l'histoire de sa
civilisation. Elle s'éclaire surtout par l'étude des monuments
et des diverses oeuvres d'art. Si ces oeuvres sont mises sous
les yeux de l'élève par des photographies, des projections, des
visites dans les musées, il est intéressé et retient toujours
ce qu'il a vu, alors qu'il ne retient pas ce qu'il a appris par
coeur[191].
[Note 191: Comme exemple des documents que peuvent fournir à
l'histoire les oeuvres d'art et les monuments, je renvoie le
lecteur à mon _Histoire des Civilisations de l'Orient_, 3 vol.
in-4o avec 1200 gravures, exécutées la plupart d'après des
photographies recueillies dans mes voyages.]
§ 2.--L'ENSEIGNEMENT DE LA LITTÉRATURE.
L'étude de la littérature se borne, dans les lycées, à des
analyses d'auteurs célèbres, dont on ne fait lire à l'élève que
de courts fragments, à des étymologies, des exceptions
grammaticales et toutes les subtilités qui peuvent germer dans
des cervelles de cuistres inoccupés. L'élève saura très bien
définir, au moment de l'examen, ce que c'est que la
pastourelle, la fatrasie, etc. Il n'aura lu aucun auteur, mais
pourra réciter les byzantines discussions des commentateurs sur
les grands écrivains. Voici d'ailleurs comment un universitaire
distingué, ancien professeur à l'École Normale, M. Fouillée,
juge la valeur de l'éducation littéraire de nos lycéens.
Voulez-vous voir maintenant les résultats intellectuels de
toutes ces études mnémotechniques? Qu'on lise les rapports
de la Faculté des lettres de Paris sur le baccalauréat.
Vous y verrez que les compositions françaises deviennent de
plus en plus des compositions de mémoire sur l'histoire
littéraire et théâtrale, qu'elles finissent par atteindre
chez la masse des élèves un degré d'uniforme médiocrité qui
rend presque impossible le classement...
... L'étude de la littérature, telle qu'elle est comprise
par les plus lettrés, si elle était poussée à fond, serait
une démoralisation de la jeunesse; heureusement elle est
superficielle et au lieu de corrompre le coeur, elle se
contente d'hébéter l'intelligence en surchargeant la
mémoire[192].
[Note 192: =A. Fouillée=. _L'Échec pédagogique des lettrés et
des savants_, p. 481.]
La littérature est à peu près la seule connaissance qui puisse
s'enseigner utilement par la lecture des livres, et c'est
justement la seule pour laquelle l'Université proscrive
l'emploi des livres. On se plaint du lamentable français de la
plupart des bacheliers. S'il n'est pas plus lamentable encore,
c'est que les élèves lisent un peu en cachette malgré leurs
professeurs.
Pour apprendre à penser clairement, à connaître la littérature
de son pays, et à s'exprimer correctement, il n'y a qu'un
moyen. Jeter d'abord au feu les grammaires savantes, les
recueils de morceaux choisis, les résumés des manuels et
surtout les dissertations des commentateurs, puis lire et
relire une centaine de chefs-d'oeuvre classiques. Pour le prix
de deux ou trois de ces grammaires savantes, de ces traités de
rhétorique insupportables avec lesquels on déprime aujourd'hui
la jeunesse, les bibliothèques à 0 fr. 25 le volume donneraient
à l'élève une centaine de chefs-d'oeuvre des auteurs classiques
anciens et modernes. Avec deux cents volumes on aurait une
bibliothèque très complète. Le professeur pourrait alors se
borner à faire analyser, non pas des analyses, mais bien ce que
l'élève a lu, et les compositions consisteraient uniquement à
traiter un sujet déjà traité par un écrivain, une simple
anecdote, par exemple. Le professeur montrerait ensuite, ce que
d'ailleurs la plupart des élèves apercevraient très bien
eux-mêmes, la différence entre leur style et celui des grands
auteurs. La comparaison leur apprendrait à se rectifier. Ils
verraient vite les phrases longues et enchevêtrées, les
épithètes trop abondantes, les idées mal enchaînées, etc. Par
des corrections successives, l'élève arriverait rapidement et
inconsciemment à modifier son style, à trouver le mot juste, à
préciser ce qui était confus. Je n'insiste pas d'ailleurs sur
une méthode trop simple et beaucoup trop efficace pour être
jamais appliquée par l'Université, mais que chaque élève peut
heureusement appliquer tout seul. Pendant de longues années
encore, les Universités latines donneront au monde le grotesque
et stupéfiant spectacle d'obliger des garçons de quinze ans, ne
sachant rien de la vie et ne pouvant comprendre les mobiles qui
ont fait agir les héros de l'histoire, à composer ces ridicules
harangues dont les grands concours donnent de si pitoyables
exemples.
Sans vouloir défendre davantage la méthode que j'indique,
j'ajouterai qu'elle éviterait aux élèves leur ignorance presque
totale des auteurs de l'antiquité grecque et latine, dont ils
ne connaissent que quelques pages péniblement traduites à coups
de dictionnaire. Homère est fastidieux quand on en lit des
fragments au hasard en cherchant les mots un à un. Il devient
intéressant quand on le lit entièrement dans une traduction, et
ainsi est-il de beaucoup d'auteurs grecs et latins. Le nombre
de pages traduites par un élève en huit ans d'études classiques
est lamentablement restreint. Le nombre des chefs-d'oeuvre
d'auteurs grecs, latins, allemands, anglais et français, que
l'on pourrait lire et relire en moins de deux ans, dans des
traductions, serait au contraire considérable. Cette lecture
aurait de plus le grand avantage d'intéresser l'élève, et elles
sont singulièrement rares, dans notre Université, les choses
enseignées de façon à intéresser.