L'enseignement de la morale.
Il est un point fondamental de l'éducation, l'enseignement de
la morale, dont l'importance est trop grande pour que nous ne
lui consacrions pas un chapitre spécial. Le niveau moral d'un
peuple, c'est-à-dire la façon dont il observe certaines règles
de conduite, marque sa place dans l'échelle de la civilisation
et aussi sa puissance. Dès que sa morale se dissocie, tous les
liens de l'édifice social se dissocient également.
Les règles de conduite peuvent varier d'une race à une autre,
d'un temps à un autre, mais, pour un temps donné et un peuple
donné, elles sont invariables.
L'éducation morale doit être, comme toute éducation, uniquement
basée sur l'expérience et jamais enseignée par les préceptes
des livres.
Tout enseignement moral sera insuffisant tant que le maître ne
saura pas apprendre expérimentalement à l'élève à distinguer
nettement ce qui est bien de ce qui est mal et à lui inculquer
une claire notion du devoir.
Comment arrivera-t-il à un tel résultat? Sera-ce au moyen de
règles de morale apprises par coeur et de sentencieux discours?
Il faut avoir une grande ignorance de la constitution mentale
d'un enfant pour supposer qu'on puisse exercer ainsi sur sa
conduite l'influence la plus légère.
Les éléments de l'éducation morale de l'enfant doivent dériver
de son expérience personnelle. L'expérience seule instruit les
hommes et seule aussi elle peut instruire la jeunesse. La
réprobation générale suivant certains actes, l'approbation
s'attachant à d'autres montrent bientôt à l'enfant ce qui est
bien et ce qui est mal. L'expérience lui indique les
conséquences avantageuses ou fâcheuses de certaines actions et
les nécessités qu'entraînent les rapports avec ses semblables,
surtout si l'on a toujours soin de lui faire supporter les
conséquences de ses actes et réparer les dommages qu'il a
causés. Il doit apprendre par lui-même que le travail,
l'économie, l'ordre, la loyauté, le goût de l'étude ayant pour
résultat final d'accroître son bien-être et satisfaire sa
conscience, portent en eux leur récompense. Le maître ne peut
intervenir utilement qu'en condensant sous forme de préceptes
les résultats de cette expérience.
L'éducation morale n'est complète que lorsque l'habitude de
faire le bien et d'éviter le mal est devenue inconsciente.
Alors seulement la morale se trouve formée. Il est très beau de
savoir lutter contre une tentation. Il est beaucoup plus sûr de
n'avoir même pas à lutter contre elle.
L'éducation morale doit surtout apprendre à se gouverner
soi-même et à acquérir un respect inviolable du devoir. C'est
vers ce but essentiel que tend l'éducation anglaise et il faut
avouer qu'elle l'atteint parfaitement. Le souci constant de
ceux qui la dirigent est d'habituer l'enfant à distinguer
lui-même le bien et le mal et à savoir se décider tout seul,
alors que nous ne lui apprenons qu'à se laisser conduire[186].
Il faut avoir observé de près deux enfants, l'un français et
l'autre anglais, du même âge, en présence d'une difficulté, les
irrésolutions du premier, la décision du second, pour
comprendre la différence de résultats des deux éducations.
[Note 186: «On donne à l'enfant anglais, écrit M. Max Leclerc,
confiance en lui-même en le livrant de bonne heure à ses seules
forces, on fait naître le sentiment de la responsabilité en lui
laissant, une fois prévenu, le choix entre le bien et le mal.
S'il fait le mal, il supportera la peine de sa faute ou les
conséquences de son acte... On lui inspire l'horreur du
mensonge, on le croit toujours sur parole jusqu'à preuve qu'il
a menti.»]
Un des plus puissants facteurs de l'éducation morale est le
milieu. Les suggestions engendrées par le milieu jouent un rôle
tout à fait prépondérant dans l'éducation de l'enfant. Sa
tendance à l'imitation étant inconsciente se trouve par cela
même très forte. C'est d'après la conduite des êtres qui
l'entourent que se forment ses règles instinctives de conduite
et que se crée son idéal. «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai
qui tu es», est un de nos plus sages proverbes. L'enfant estime
ce qu'il voit estimé et méprise ce qu'il voit méprisé. Ces
suggestions, subies d'abord, se transformeront chez lui en des
réflexes qui finiront par se fixer pour la vie. De là le rôle
immense--utile ou funeste--des parents ou des professeurs.
L'action inconsciente de l'entourage et du milieu est une des
plus importantes formes de l'éducation morale.
Bien que s'occupant beaucoup de leurs enfants, les parents
français sont cependant de très insuffisants moralisateurs. Ils
ont trop de faiblesse pour posséder beaucoup d'autorité, et
leur défaut d'autorité réduit singulièrement leur prestige.
Conscients de cette faiblesse, ils mettent le plus tôt possible
leurs enfants au lycée, persuadés que les professeurs sauront
imposer l'éducation qu'ils se sentent impuissants à donner.
Mais le lycée constitue généralement un triste milieu
d'éducation morale. Chez les élèves, la seule loi reconnue est
celle du plus fort. Le surveillant représente pour eux un
ennemi, qu'ils subissent en professant pour lui une antipathie
d'ailleurs réciproque. Quant aux professeurs, ils considèrent
que leur unique tâche est de faire leur cours sans avoir à
s'occuper en aucune façon de moraliser les élèves. «Quand le
professeur, écrit M. Fouillée, aura dit qu'il faut aimer sa
famille et mourir pour sa patrie, il sera au bout de sa
morale.»
Ce seront seulement les très zélés qui iront aussi loin. Les
autres se montrent en général fort sceptiques pour tout ce qui
concerne de telles notions, et gardent à leur égard un
dédaigneux silence ou se bornent à d'ironiques allusions sur
l'incertitude des idées morales. Très rompus aux méthodes de
critique négative, ils possèdent trop peu d'expérience des
hommes et des choses pour comprendre que ce n'est pas à
l'enfant qu'il faut enseigner des incertitudes. Ils oublient
souvent que leur rôle n'est pas de combattre, fût-ce simplement
au moyen d'un méprisant silence, trop bien interprété par la
jeunesse, les traditions et les sentiments qui sont la base
même de la vie d'un peuple et sans lesquels il n'est pas de
société possible. Avec une philosophie moins livresque, et par
conséquent plus haute, ils verraient vite que si la morale,
comme la science, comme toute chose en un mot, ne présente au
point de vue philosophique qu'une valeur relative, cette valeur
relative devient très absolue pour un peuple donné, à un moment
donné, et doit être rigoureusement respectée. Une société ne
peut durer que lorsqu'elle possède des règles communes et
surtout un idéal commun, capable de créer des coutumes morales
admises par tous ses membres.
Peu importe la valeur théorique de cet idéal et de la morale
qui en dérive, peu importe qu'il soit constitué par le culte de
la patrie, la gloire du Christ, la grandeur d'Allah, ou par
toute autre conception du même ordre. L'acquisition d'un idéal
quelconque a toujours suffi pour donner à un peuple des
sentiments communs, des intérêts communs et l'élever de la
barbarie à la civilisation.
C'est sur cet héritage de traditions, d'idéal, ou, si l'on
veut, de préjugés communs, que se fonde la discipline
intérieure, mère de toutes les habitudes morales, qui dispense
de subir la loi d'un maître. Mieux vaut encore obéir aux morts
qu'aux vivants. Les peuples qui ne veulent plus supporter la
loi des premiers sont condamnés à subir la tyrannie des
derniers. Reliés aux êtres qui nous précèdent, nous faisons
tous partie de cette chaîne ininterrompue qui constitue une
race. Un peuple ne sort de la barbarie que lorsqu'il a un idéal
à défendre. Dès qu'il l'a perdu, il ne forme plus qu'une
poussière d'individus sans cohésion, et retourne bientôt à la
barbarie.
La grande difficulté de l'enseignement de l'éthique, chez les
peuples catholiques, c'est que pendant de longs siècles leur
morale n'a eu d'autres fondements que des prescriptions
religieuses aujourd'hui sans force. La morale, c'était
simplement ce qui plaisait à un Dieu punissant par des
supplices éternels les coupables osant transgresser ses lois.
La religion et la morale, si intimement liées dans les cultes
sémitiques, ont toujours été complètement indépendantes dans
d'autres, ceux de l'Inde par exemple. Cette indépendance, si
contraire à nos idées héréditaires, nous devons tâcher de
l'acquérir. Sa démonstration est facile.
Il suffit, en effet, de réfléchir un instant pour reconnaître
que la religion et la morale sont choses entièrement
distinctes. Au gré de nos sentiments et de nos intérêts, nous
pouvons adopter ou rejeter la première, mais nous sommes tous
obligés de subir la seconde.
Aussitôt que des êtres vivants, animaux ou hommes, sont
constitués en société, ils doivent nécessairement obéir à
certaines règles, sans lesquelles l'existence de cette société
serait impossible. Le dévouement aux intérêts de la
collectivité, le respect de l'ordre et des coutumes établies,
l'obéissance aux chefs, la protection des enfants et des
vieillards, etc., sont des nécessités sociales indépendantes de
tous les cultes, puisque les religions peuvent changer sans que
se modifient ces nécessités. Les banalités du Décalogue ne sont
que la mise en formules de règles créées par des obligations
sociales impérieuses.
En matière d'enseignement de la morale, il faut, comme je l'ai
dit déjà, créer chez l'enfant des habitudes mentales, et ne pas
perdre son temps à lui enseigner des règles ou lui faire de
sentencieux discours.
Que si, cependant, le professeur se croyait obligé de disserter
sur la morale, il lui serait possible de le faire de façon à
intéresser ses élèves. Commençant par l'étude de la morale chez
les animaux, le professeur décrirait les sociétés animales,
puis montrerait comment on peut donner, par création de
réflexes, à certains animaux, des sentiments de moralité
supérieurs, parfois, à ceux de l'homme parce que la raison ne
vient pas comme chez ce dernier se superposer aux réflexes
acquis. Passant ensuite à l'histoire des civilisations, il
montrerait de quelle façon les peuples sont sortis de la
barbarie dès qu'ils ont pu acquérir des règles morales assez
stables, et comment ils y sont retournés quand ils les ont
perdues.
Descendant ensuite de ces généralités pour arriver à
l'individu, le professeur ferait voir à l'élève que celui-ci
n'est qu'un fragment de sa famille et ne serait rien sans elle,
d'où ses devoirs envers sa famille, que cette famille n'est
qu'un fragment de la société et ne vivrait pas sans elle, d'où
ses devoirs envers la société. Ayant chaque jour à nous appuyer
sur l'ordre social, nous sommes aussi intéressés à sa
prospérité qu'à la nôtre. La société a, dans une très petite
mesure, besoin de chacun de nous individuellement, mais nous
avons beaucoup plus besoin d'elle. De ces considérations
évidentes découle la nécessité d'observer certaines règles de
conduite.
Leur ensemble constitue la morale. Ces règles varient
nécessairement d'un peuple à un autre, puisque les sociétés ne
sont pas partout identiques et évoluent lentement, mais pour un
temps et un peuple donnés elles demeurent, je le répète,
invariables. C'est seulement quand elles sont solidement fixées
dans les âmes qu'un peuple peut s'élever au sommet de la
civilisation.
La véritable force de l'Angleterre, ce n'est pas seulement la
valeur de l'éducation donnée à ses fils, ce n'est pas sa
richesse, ce ne sont pas ses flottes innombrables, c'est, avant
tout et au-dessus de tout, la puissance considérable de son
idéal moral. Elle a des traditions stables et respectées, des
chefs obéis et dont l'autorité n'est jamais contestée. Elle
possède un Dieu national, synthèse des aspirations, de
l'énergie et des besoins de la race qui l'a créé. L'antique
Jéhovah de la Bible est devenu depuis longtemps un Dieu
exclusivement anglais, gouvernant le monde au profit de
l'Angleterre, et donnant pour base au droit et à la justice les
intérêts anglais. Les autres peuples ne représentent qu'une
masse confuse d'êtres inférieurs, destinés à devenir
tributaires de la puissance britannique. En essayant de
soumettre les peuples lointains à leurs lois, les Anglais sont
persuadés qu'ils ne font qu'accomplir leur divine mission de
civiliser le monde et le sortir de l'erreur. Les Arabes, eux
aussi, croyaient obéir à la volonté du Dieu de Mahomet, quand
ils réussirent--grâce à cette croyance--à conquérir une partie
du monde gréco-romain et à fonder un des plus vastes empires
qu'ait connus l'histoire.
Le philosophe doit s'incliner devant de telles croyances, quand
il voit la grandeur de leurs effets. Elles font partie des
forces de la nature, et vainement essaierait-on de les
combattre.
C'est en dehors des sphères de la raison que naissent et
meurent les traditions et les croyances. Quand la discussion
semble provoquer leur chute, elles étaient déjà bien ébranlées.
Aujourd'hui, rien de ce qui touche à l'idéal anglais n'est
discuté ni discutable sur le sol britannique. Aucun argument
rationaliste ne saurait l'entamer. Petits et grands vénèrent
profondément leur Dieu national, respectent des traditions
fixées par une hérédité séculaire et les principes de morale
invariables qui en découlent. Possédant en outre à un haut
degré le sens du réel, et comprenant la puissance des faits,
ils savent s'y accommoder et y accommodent aussi leurs
principes. Aussi les revers les plus humiliants ne sauraient
les accabler. Que peuvent signifier d'ailleurs des événements
transitoires contre le peuple de Dieu, qui est éternel?
Les Français, eux aussi, ont possédé jadis un idéal assez fort,
mais dès qu'il n'a plus semblé s'adapter à leurs besoins, ils
l'ont détruit violemment et n'ont pas réussi encore à le
remplacer.
Ayant perdu leurs traditions et leurs dieux, ils cherchèrent à
baser sur la raison pure des principes nouveaux destinés à
soutenir l'édifice social, mais ces principes incertains sont
devenus de plus en plus discutés et flottants. La raison
humaine ne s'est pas montrée encore assez forte ni assez haute
pour construire les bases d'un édifice social. Elle n'a servi
qu'à bâtir des monuments fragiles, qui tombent en ruines avant
même d'être terminés. Elle n'a rien élevé de solide, mais a
tout ébranlé. Les peuples qui se sont confiés à elle ne croient
plus à leurs dieux, à leurs traditions et à leurs principes.
Ils ne croient pas davantage à leurs chefs et les renversent
après les avoir acclamés. Ne possédant à aucun degré le sens
des possibilités et des réalités, ils vivent de plus en plus
dans l'irréel, poursuivant sans cesse d'hallucinantes chimères.
Comment réussir à édifier un idéal social sur d'aussi
inconstantes bases, sur d'aussi fragiles incertitudes? Sous
peine de périr, il faut y arriver pourtant. Une nation peut
bien subsister quelque temps sans idéal, mais l'histoire nous
apprend que, dans ces conditions, elle ne saurait durer. Un
peuple n'a jamais survécu longtemps à la perte de son idéal.
L'idéal à défendre est toujours fils du temps et non de nos
volontés. Ne pouvant le créer par notre vouloir, nous sommes
condamnés à l'accepter sans chercher à le discuter.
Trop de choses ont été détruites en France pour que beaucoup
d'idéals aient survécu. Il nous en reste un cependant,
constitué par la notion de patrie. C'est à peu près le seul
demeuré debout sur les vestiges des religions et des croyances
que le temps a brisées.
Cette notion de patrie qui, heureusement pour nous, survit
encore dans la majorité des âmes, représente l'héritage de
sentiments, de traditions, de pensées et d'intérêts communs
dont je parlais plus haut. Elle est le dernier lien qui
maintienne encore l'existence des sociétés latines. Il faut dès
l'enfance apprendre à l'aimer et le défendre et jamais le
discuter.
C'est parce que pendant près d'un siècle les Universités
allemandes ont sans cesse exalté l'idée de patrie que
l'Allemagne est devenue si forte et si grande. En Angleterre,
un tel idéal n'a pas besoin d'être enseigné, car il se trouve
depuis longtemps fixé par l'hérédité dans les âmes. En
Amérique, où l'idée de patrie est encore un peu neuve et
pourrait être ébranlée par l'apport constant de sang
étranger,--si dangereux pour les pays qui ne sont pas assez
forts pour l'absorber,--il constitue un de ceux sur lesquels
les éducateurs insistent le plus.
«Que le professeur, écrit l'un d'eux, n'oublie jamais que
chaque élève est un citoyen américain, et que, dans tous les
enseignements, et en particulier dans celui de la géographie et
de l'histoire, c'est la question de patriotisme qui doit
dominer, afin d'inspirer à l'enfant une admiration presque sans
bornes pour la grande nation qu'il doit appeler sienne.»
Ce ne sont plus malheureusement de telles idées qui semblent
dominer dans notre Université. Elle est très imbue de
socialisme, de cosmopolitisme et de rationalisme. La notion de
patrie paraît à beaucoup de jeunes professeurs une vieillerie
quelque peu méprisable[187]. Un universitaire éminent, devenu
depuis académicien, a marqué en termes très forts, longtemps
avant de verser dans la politique, ce vice profond de notre
Université, vice qui rend si dangereuse l'éducation qu'elle
donne.
[Note 187: Quelques-uns vont beaucoup plus loin encore. Le
ministre de l'Instruction publique s'est vu forcé de révoquer
un professeur qui enseignait à ses élèves que le drapeau
français devrait être planté dans du fumier, et assimilait les
soldats à des cambrioleurs. Une souscription fut immédiatement
ouverte en sa faveur par un professeur à la Sorbonne, contre
lequel le Ministre dut également sévir. Interpellé à la Chambre
des députés à propos de ces faits, le Ministre prononça les
paroles suivantes qui--heureusement--furent couvertes
d'applaudissements:
«... C'en serait fait, non pas de l'Université seulement, mais
de la France elle-même, si le drapeau pouvait être outragé, si
l'idée supérieure de la patrie, du dévouement et des sacrifices
qu'aux heures de péril chacun doit être prêt à lui consentir,
pouvait être reniée et condamnée par ceux-là mêmes qui sont
chargés de préparer la France de demain.»
Les faits que le ministre de l'Instruction publique a dû
réprimer jettent le plus triste jour sur l'état mental de
certains de nos professeurs. Des faits semblables seraient
impossibles en Allemagne et en Angleterre, où le respect de
l'idée de patrie est universel. Une guerre récente a montré sa
puissance au Japon.]
Quand on n'a pas assez de philosophie pour comprendre les
nécessités qui créent un idéal, il faut au moins ne pas oublier
que, sans cet idéal, il n'est pas de société possible.
Critiquer l'idée de patrie, vouloir affaiblir les armées qui la
défendent, c'est se condamner à subir les invasions, les
révolutions sanglantes, les Césars libérateurs, c'est-à-dire
toutes les formes de cette basse décadence par laquelle tant de
peuples ont vu clore leur histoire.
L'esprit nouveau qui se répand de plus en plus dans
l'Université constitue, je le répète, un redoutable danger pour
notre avenir. La menace en est trop visible pour ne pas avoir
frappé tous les esprits qui s'intéressent aux destinées de
notre pays.
... Il semble, disait dans un discours un ancien ministre,
M. Raymond Poincaré, que, depuis quelque temps, un vent
mauvais ait soufflé sur certaines âmes françaises et ait
effacé en elles des souvenirs qu'on aurait pu croire
ineffaçables! Il s'est trouvé, jusque dans l'Université,
des esprits qui se sont laissé séduire et dévoyer par une
sorte de mysticisme humanitaire. Il s'est rencontré des
gens pour ne plus reconnaître dans le drapeau tricolore
l'emblème de notre unité nationale, le symbole sacré de nos
regrets et de nos espérances, et pour proférer contre
l'armée des injures criminelles. Maudite soit la
philosophie mensongère dont se couvrent ces attentats
contre la patrie! Elle méconnaît, sous prétexte d'humanité,
les sentiments qui contribuent le plus à élever le coeur
des hommes, à fortifier leur caractère et à ennoblir leur
destinée.
Ce qui est grave, dans certaine affaire récente, dit de son
côté M. P. Deschanel, Président de la Chambre des Députés,
dans un de ses discours, ce n'est pas seulement qu'un
Français, un maître de la jeunesse, un professeur de
l'Université, ait outragé le drapeau et traité d'«escarpes»
les soldats et les marins français morts à Madagascar:
c'est qu'il se soit trouvé dans les premiers rangs de la
hiérarchie universitaire d'autres professeurs pour le
défendre, un parti pour organiser des manifestations en son
honneur, c'est qu'ici même, au milieu de nos populations si
pondérées, si sages, et qui ont vu, il y a trente ans,
l'invasion, plusieurs journaux, au lieu de se faire l'écho
de l'indignation publique, aient cherché des excuses à de
pareilles insultes contre nos soldats et contre le drapeau.
Et quelle est la cause profonde de pareils accès
d'humanitarisme apparent? Simplement cette soif intense
d'inégalité qui fait le fond secret des principes d'égalité que
nous proclamons bien haut. Sortis généralement des couches les
plus obscures de la démocratie, nos professeurs ne veulent
souffrir aucun contact avec les membres de la classe où ils
sont nés. Leurs diplômes leur confèrent, suivant eux, une
véritable aristocratie, qui doit leur éviter de telles
promiscuités. M. Georges Goyau a fort bien mis à nu ces mobiles
dans un article de la _Revue des Deux Mondes_ dont voici
quelques extraits:
... On entrevoyait, dès 1894, que si la servitude du
militarisme, dénoncée par ces écrivains, leur en faisait
oublier la grandeur, c'est que cette servitude avait choqué
surtout, en eux, une certaine indolence d'agir et un
aristocratique besoin d'inégalité. Le temps et l'audace
aidant, ils ont mis leurs âmes à nu; si laides
soient-elles, il nous faut regarder.
Ce qui l'irrite et l'exaspère, durant son séjour à la
caserne, c'est qu'il a pour camarades des faubouriens et
des paysans, rustres pour tout de bon, grossiers sans
morbidesse, brutaux sans raffinement, faisant l'amour sans
érotisme. Un rêveur voluptueux et distingué se répute
déclassé, lorsque la caserne l'oblige à de pareils
contacts.
Mais ce qu'il y a d'éminemment paradoxal et--pourquoi ne
pas le dire?--de sophistique, c'est de s'emparer du mot de
«démocratie» et de le faire vibrer comme on claque un
fouet, pour venger certaines susceptibilités et certaines
souffrances de caserne provenant précisément, chez nos
«intellectuels», d'un dégoût inné de la démocratie.
La masse prolétarienne, assure un écrivain, n'a aucun
intérêt à rendre un culte à cette entité indéfinie,
embrouillardée, qui est la patrie. Dès lors, faisons savoir
au prolétaire que les conséquences d'une défaite
intéressent peu sa destinée, et que son bien personnel ne
lui commande point de se battre; il ne se battra plus.
Voilà l'avant-dernier mot de la propagande antimilitariste:
c'est une leçon de lâcheté, qui fait intervenir l'égoïsme
comme mobile.
En un pareil tournant, c'est un vilain spectacle que celui
de l'humanitarisme. L'homme qui faillit à son devoir aime
bien se donner l'illusion d'un motif élevé, se considérer,
au moment même où il se désintéresse de ses semblables,
comme un fragment de l'humanité en mue, et intercaler sa
défaillance dans l'évolution de cette humanité.
On ne saurait trop insister sur cette question, elle est vitale
aujourd'hui. Un peuple ne peut subsister qu'en possédant
quelques idées communes. Il ne nous en reste plus qu'une, qui
soit défendable par tous les partis: l'idée de patrie.
Et pas n'est besoin de considérations métaphysiques ou
sentimentales pour enseigner à la jeunesse la valeur de cet
idéal. Il n'y a qu'à lui montrer ce que deviennent les peuples
ayant perdu leur patrie. L'histoire de l'Irlande, de la
Pologne, de l'Arménie, de l'Alsace, etc., nous disent le sort
des nations qui tombent sous la loi de maîtres étrangers.
Polonais bâtonnés par les Allemands, bâtonnés aussi par les
Russes, et de plus expédiés en Sibérie dès qu'ils protestent
contre ce régime de fer, Alsaciens fustigés au régiment par des
chefs soucieux de bien montrer qu'ils sont leurs maîtres,
Irlandais condamnés à des avanies journalières par les Anglais,
etc., montrent le sort des peuples qui n'ont plus de patrie. En
la perdant, ils ont tout perdu, jusqu'au droit d'avoir une
histoire.
L'idée de patrie implique naturellement le respect de l'armée
chargée de la protéger.
Certes, le militarisme est une des plaies de l'Europe. Il est
dangereux et ruineux, mais beaucoup plus dangereuse et beaucoup
plus ruineuse encore serait sa suppression. Les gendarmes sont
également d'un entretien fort coûteux. Personne ne parle
cependant de s'en passer, parce que chacun sait bien que sans
eux nous serions promptement victimes des voleurs et des
assassins.
Rien n'est plus funeste pour l'avenir d'un pays que les
discours de quelques philanthropes à courte vue, parlant de
désarmement, de fraternité et de paix universelle. Leur
humanitarisme vague finirait par saper entièrement notre
patriotisme et nous laisserait désarmés devant des adversaires
qui ne désarment jamais. Attendons pour écouter tous ces
discoureurs que nous n'ayons plus d'ennemis.
Et nous sommes bien loin, hélas! de n'en plus avoir. A la
vérité, nous n'en avons jamais eu davantage. Il faut être
singulièrement aveuglé par des chimères pour ne pas le voir.
M. Faguet a montré dans de belles pages, dont je vais
reproduire quelques fragments, qu'en ne se plaçant même qu'à un
point de vue strictement utilitaire, nous devons respecter
profondément notre patrie et respecter profondément aussi
l'armée chargée de la défendre.
La France, écrit-il, est presque universellement détestée
et ces trois mobiles: la haine, la crainte et la cupidité,
qui ont réuni contre la Pologne ses puissants voisins,
animent parfaitement contre la France des voisins tout
aussi redoutables.
La disparition de la France est en train de devenir un rêve
européen. Comme la Pologne, la France a longtemps troublé
l'Europe par ses incursions; comme la Pologne, elle l'a
longtemps gênée du contre-coup de ses agitations
intérieures; comme la Pologne, elle est un peuple qu'on
juge trop brave et trop aventureux, bien que, sans perdre
sa bravoure, elle semble avoir perdu le goût des aventures;
comme la Pologne, elle est facile à partager, ayant des
voisins de tous les côtés...
Il faut donc aimer la patrie profondément; mais comment
convient-il de l'aimer? Ne cherchons ni subterfuges ni
circonlocutions, et disons nettement qu'il faut l'aimer
dans son moyen de défense, c'est-à-dire dans son armée,
comme tous les peuples du monde ont aimé leur pays dans la
force organisée pour le défendre. Le patriotisme n'est pas
le militarisme; il va plus loin, il va, si vous voulez,
plus haut, il va ailleurs; mais c'est là qu'il va d'abord,
et le militarisme est le signe et la mesure du patriotisme.
Qu'il y ait une majorité antimilitariste dans un pays,
c'est parfaitement le signe que ce pays se renonce; qu'il y
ait seulement un parti antimilitariste dans un pays, c'est
un très mauvais signe et il y a déjà lieu de pousser le cri
d'alarme...
La Patrie, c'est l'armée, l'armée c'est la Patrie
elle-même, en ce sens qu'elle est l'organe que, lentement,
depuis des siècles, la Patrie s'est construit et a ajusté
au milieu qui lui a été fait, pour subsister et se
maintenir.
... L'armée n'est pas seulement l'arme de la nation, elle
en est l'armature. C'est l'armée qui fait que la nation
n'est pas un être invertébré; c'est l'armée qui fait que la
nation se tient debout...
Ce n'est qu'à titre de soldats, ce n'est que comme membres
de l'armée, que les Français se connaissent, comme
coopérant à une même oeuvre, et comme réunis bien
manifestement dans la même idée.
Les peuples très civilisés qui ont oublié d'être militaires
ont péri et, en périssant, ont laissé reculer, ce qui
revient à dire, ont fait reculer la civilisation.
Il serait à souhaiter que beaucoup d'universitaires
partageassent les idées qui précèdent, au lieu de professer
plus ou moins ouvertement des théories diamétralement
contraires. Si l'esprit qui s'infiltre progressivement chez nos
professeurs continuait à s'y répandre, nous serions menacés
d'une dissociation rapide. Un peuple peut perdre des batailles,
perdre des provinces et se relever encore. Il a tout perdu et
ne se relève pas quand il ne possède plus les sentiments qui
formaient l'armature de son âme et le ressort de sa puissance.