CHAPITRE III

L'enseignement de la morale.

Il est un point fondamental de l'éducation, l'enseignement de

la morale, dont l'importance est trop grande pour que nous ne

lui consacrions pas un chapitre spécial. Le niveau moral d'un

peuple, c'est-à-dire la façon dont il observe certaines règles

de conduite, marque sa place dans l'échelle de la civilisation

et aussi sa puissance. Dès que sa morale se dissocie, tous les

liens de l'édifice social se dissocient également.

Les règles de conduite peuvent varier d'une race à une autre,

d'un temps à un autre, mais, pour un temps donné et un peuple

donné, elles sont invariables.

L'éducation morale doit être, comme toute éducation, uniquement

basée sur l'expérience et jamais enseignée par les préceptes

des livres.

Tout enseignement moral sera insuffisant tant que le maître ne

saura pas apprendre expérimentalement à l'élève à distinguer

nettement ce qui est bien de ce qui est mal et à lui inculquer

une claire notion du devoir.

Comment arrivera-t-il à un tel résultat? Sera-ce au moyen de

règles de morale apprises par coeur et de sentencieux discours?

Il faut avoir une grande ignorance de la constitution mentale

d'un enfant pour supposer qu'on puisse exercer ainsi sur sa

conduite l'influence la plus légère.

Les éléments de l'éducation morale de l'enfant doivent dériver

de son expérience personnelle. L'expérience seule instruit les

hommes et seule aussi elle peut instruire la jeunesse. La

réprobation générale suivant certains actes, l'approbation

s'attachant à d'autres montrent bientôt à l'enfant ce qui est

bien et ce qui est mal. L'expérience lui indique les

conséquences avantageuses ou fâcheuses de certaines actions et

les nécessités qu'entraînent les rapports avec ses semblables,

surtout si l'on a toujours soin de lui faire supporter les

conséquences de ses actes et réparer les dommages qu'il a

causés. Il doit apprendre par lui-même que le travail,

l'économie, l'ordre, la loyauté, le goût de l'étude ayant pour

résultat final d'accroître son bien-être et satisfaire sa

conscience, portent en eux leur récompense. Le maître ne peut

intervenir utilement qu'en condensant sous forme de préceptes

les résultats de cette expérience.

L'éducation morale n'est complète que lorsque l'habitude de

faire le bien et d'éviter le mal est devenue inconsciente.

Alors seulement la morale se trouve formée. Il est très beau de

savoir lutter contre une tentation. Il est beaucoup plus sûr de

n'avoir même pas à lutter contre elle.

L'éducation morale doit surtout apprendre à se gouverner

soi-même et à acquérir un respect inviolable du devoir. C'est

vers ce but essentiel que tend l'éducation anglaise et il faut

avouer qu'elle l'atteint parfaitement. Le souci constant de

ceux qui la dirigent est d'habituer l'enfant à distinguer

lui-même le bien et le mal et à savoir se décider tout seul,

alors que nous ne lui apprenons qu'à se laisser conduire[186].

Il faut avoir observé de près deux enfants, l'un français et

l'autre anglais, du même âge, en présence d'une difficulté, les

irrésolutions du premier, la décision du second, pour

comprendre la différence de résultats des deux éducations.

[Note 186: «On donne à l'enfant anglais, écrit M. Max Leclerc,

confiance en lui-même en le livrant de bonne heure à ses seules

forces, on fait naître le sentiment de la responsabilité en lui

laissant, une fois prévenu, le choix entre le bien et le mal.

S'il fait le mal, il supportera la peine de sa faute ou les

conséquences de son acte... On lui inspire l'horreur du

mensonge, on le croit toujours sur parole jusqu'à preuve qu'il

a menti.»]

Un des plus puissants facteurs de l'éducation morale est le

milieu. Les suggestions engendrées par le milieu jouent un rôle

tout à fait prépondérant dans l'éducation de l'enfant. Sa

tendance à l'imitation étant inconsciente se trouve par cela

même très forte. C'est d'après la conduite des êtres qui

l'entourent que se forment ses règles instinctives de conduite

et que se crée son idéal. «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai

qui tu es», est un de nos plus sages proverbes. L'enfant estime

ce qu'il voit estimé et méprise ce qu'il voit méprisé. Ces

suggestions, subies d'abord, se transformeront chez lui en des

réflexes qui finiront par se fixer pour la vie. De là le rôle

immense--utile ou funeste--des parents ou des professeurs.

L'action inconsciente de l'entourage et du milieu est une des

plus importantes formes de l'éducation morale.

Bien que s'occupant beaucoup de leurs enfants, les parents

français sont cependant de très insuffisants moralisateurs. Ils

ont trop de faiblesse pour posséder beaucoup d'autorité, et

leur défaut d'autorité réduit singulièrement leur prestige.

Conscients de cette faiblesse, ils mettent le plus tôt possible

leurs enfants au lycée, persuadés que les professeurs sauront

imposer l'éducation qu'ils se sentent impuissants à donner.

Mais le lycée constitue généralement un triste milieu

d'éducation morale. Chez les élèves, la seule loi reconnue est

celle du plus fort. Le surveillant représente pour eux un

ennemi, qu'ils subissent en professant pour lui une antipathie

d'ailleurs réciproque. Quant aux professeurs, ils considèrent

que leur unique tâche est de faire leur cours sans avoir à

s'occuper en aucune façon de moraliser les élèves. «Quand le

professeur, écrit M. Fouillée, aura dit qu'il faut aimer sa

famille et mourir pour sa patrie, il sera au bout de sa

morale.»

Ce seront seulement les très zélés qui iront aussi loin. Les

autres se montrent en général fort sceptiques pour tout ce qui

concerne de telles notions, et gardent à leur égard un

dédaigneux silence ou se bornent à d'ironiques allusions sur

l'incertitude des idées morales. Très rompus aux méthodes de

critique négative, ils possèdent trop peu d'expérience des

hommes et des choses pour comprendre que ce n'est pas à

l'enfant qu'il faut enseigner des incertitudes. Ils oublient

souvent que leur rôle n'est pas de combattre, fût-ce simplement

au moyen d'un méprisant silence, trop bien interprété par la

jeunesse, les traditions et les sentiments qui sont la base

même de la vie d'un peuple et sans lesquels il n'est pas de

société possible. Avec une philosophie moins livresque, et par

conséquent plus haute, ils verraient vite que si la morale,

comme la science, comme toute chose en un mot, ne présente au

point de vue philosophique qu'une valeur relative, cette valeur

relative devient très absolue pour un peuple donné, à un moment

donné, et doit être rigoureusement respectée. Une société ne

peut durer que lorsqu'elle possède des règles communes et

surtout un idéal commun, capable de créer des coutumes morales

admises par tous ses membres.

Peu importe la valeur théorique de cet idéal et de la morale

qui en dérive, peu importe qu'il soit constitué par le culte de

la patrie, la gloire du Christ, la grandeur d'Allah, ou par

toute autre conception du même ordre. L'acquisition d'un idéal

quelconque a toujours suffi pour donner à un peuple des

sentiments communs, des intérêts communs et l'élever de la

barbarie à la civilisation.

C'est sur cet héritage de traditions, d'idéal, ou, si l'on

veut, de préjugés communs, que se fonde la discipline

intérieure, mère de toutes les habitudes morales, qui dispense

de subir la loi d'un maître. Mieux vaut encore obéir aux morts

qu'aux vivants. Les peuples qui ne veulent plus supporter la

loi des premiers sont condamnés à subir la tyrannie des

derniers. Reliés aux êtres qui nous précèdent, nous faisons

tous partie de cette chaîne ininterrompue qui constitue une

race. Un peuple ne sort de la barbarie que lorsqu'il a un idéal

à défendre. Dès qu'il l'a perdu, il ne forme plus qu'une

poussière d'individus sans cohésion, et retourne bientôt à la

barbarie.

La grande difficulté de l'enseignement de l'éthique, chez les

peuples catholiques, c'est que pendant de longs siècles leur

morale n'a eu d'autres fondements que des prescriptions

religieuses aujourd'hui sans force. La morale, c'était

simplement ce qui plaisait à un Dieu punissant par des

supplices éternels les coupables osant transgresser ses lois.

La religion et la morale, si intimement liées dans les cultes

sémitiques, ont toujours été complètement indépendantes dans

d'autres, ceux de l'Inde par exemple. Cette indépendance, si

contraire à nos idées héréditaires, nous devons tâcher de

l'acquérir. Sa démonstration est facile.

Il suffit, en effet, de réfléchir un instant pour reconnaître

que la religion et la morale sont choses entièrement

distinctes. Au gré de nos sentiments et de nos intérêts, nous

pouvons adopter ou rejeter la première, mais nous sommes tous

obligés de subir la seconde.

Aussitôt que des êtres vivants, animaux ou hommes, sont

constitués en société, ils doivent nécessairement obéir à

certaines règles, sans lesquelles l'existence de cette société

serait impossible. Le dévouement aux intérêts de la

collectivité, le respect de l'ordre et des coutumes établies,

l'obéissance aux chefs, la protection des enfants et des

vieillards, etc., sont des nécessités sociales indépendantes de

tous les cultes, puisque les religions peuvent changer sans que

se modifient ces nécessités. Les banalités du Décalogue ne sont

que la mise en formules de règles créées par des obligations

sociales impérieuses.

En matière d'enseignement de la morale, il faut, comme je l'ai

dit déjà, créer chez l'enfant des habitudes mentales, et ne pas

perdre son temps à lui enseigner des règles ou lui faire de

sentencieux discours.

Que si, cependant, le professeur se croyait obligé de disserter

sur la morale, il lui serait possible de le faire de façon à

intéresser ses élèves. Commençant par l'étude de la morale chez

les animaux, le professeur décrirait les sociétés animales,

puis montrerait comment on peut donner, par création de

réflexes, à certains animaux, des sentiments de moralité

supérieurs, parfois, à ceux de l'homme parce que la raison ne

vient pas comme chez ce dernier se superposer aux réflexes

acquis. Passant ensuite à l'histoire des civilisations, il

montrerait de quelle façon les peuples sont sortis de la

barbarie dès qu'ils ont pu acquérir des règles morales assez

stables, et comment ils y sont retournés quand ils les ont

perdues.

Descendant ensuite de ces généralités pour arriver à

l'individu, le professeur ferait voir à l'élève que celui-ci

n'est qu'un fragment de sa famille et ne serait rien sans elle,

d'où ses devoirs envers sa famille, que cette famille n'est

qu'un fragment de la société et ne vivrait pas sans elle, d'où

ses devoirs envers la société. Ayant chaque jour à nous appuyer

sur l'ordre social, nous sommes aussi intéressés à sa

prospérité qu'à la nôtre. La société a, dans une très petite

mesure, besoin de chacun de nous individuellement, mais nous

avons beaucoup plus besoin d'elle. De ces considérations

évidentes découle la nécessité d'observer certaines règles de

conduite.

Leur ensemble constitue la morale. Ces règles varient

nécessairement d'un peuple à un autre, puisque les sociétés ne

sont pas partout identiques et évoluent lentement, mais pour un

temps et un peuple donnés elles demeurent, je le répète,

invariables. C'est seulement quand elles sont solidement fixées

dans les âmes qu'un peuple peut s'élever au sommet de la

civilisation.

La véritable force de l'Angleterre, ce n'est pas seulement la

valeur de l'éducation donnée à ses fils, ce n'est pas sa

richesse, ce ne sont pas ses flottes innombrables, c'est, avant

tout et au-dessus de tout, la puissance considérable de son

idéal moral. Elle a des traditions stables et respectées, des

chefs obéis et dont l'autorité n'est jamais contestée. Elle

possède un Dieu national, synthèse des aspirations, de

l'énergie et des besoins de la race qui l'a créé. L'antique

Jéhovah de la Bible est devenu depuis longtemps un Dieu

exclusivement anglais, gouvernant le monde au profit de

l'Angleterre, et donnant pour base au droit et à la justice les

intérêts anglais. Les autres peuples ne représentent qu'une

masse confuse d'êtres inférieurs, destinés à devenir

tributaires de la puissance britannique. En essayant de

soumettre les peuples lointains à leurs lois, les Anglais sont

persuadés qu'ils ne font qu'accomplir leur divine mission de

civiliser le monde et le sortir de l'erreur. Les Arabes, eux

aussi, croyaient obéir à la volonté du Dieu de Mahomet, quand

ils réussirent--grâce à cette croyance--à conquérir une partie

du monde gréco-romain et à fonder un des plus vastes empires

qu'ait connus l'histoire.

Le philosophe doit s'incliner devant de telles croyances, quand

il voit la grandeur de leurs effets. Elles font partie des

forces de la nature, et vainement essaierait-on de les

combattre.

C'est en dehors des sphères de la raison que naissent et

meurent les traditions et les croyances. Quand la discussion

semble provoquer leur chute, elles étaient déjà bien ébranlées.

Aujourd'hui, rien de ce qui touche à l'idéal anglais n'est

discuté ni discutable sur le sol britannique. Aucun argument

rationaliste ne saurait l'entamer. Petits et grands vénèrent

profondément leur Dieu national, respectent des traditions

fixées par une hérédité séculaire et les principes de morale

invariables qui en découlent. Possédant en outre à un haut

degré le sens du réel, et comprenant la puissance des faits,

ils savent s'y accommoder et y accommodent aussi leurs

principes. Aussi les revers les plus humiliants ne sauraient

les accabler. Que peuvent signifier d'ailleurs des événements

transitoires contre le peuple de Dieu, qui est éternel?

Les Français, eux aussi, ont possédé jadis un idéal assez fort,

mais dès qu'il n'a plus semblé s'adapter à leurs besoins, ils

l'ont détruit violemment et n'ont pas réussi encore à le

remplacer.

Ayant perdu leurs traditions et leurs dieux, ils cherchèrent à

baser sur la raison pure des principes nouveaux destinés à

soutenir l'édifice social, mais ces principes incertains sont

devenus de plus en plus discutés et flottants. La raison

humaine ne s'est pas montrée encore assez forte ni assez haute

pour construire les bases d'un édifice social. Elle n'a servi

qu'à bâtir des monuments fragiles, qui tombent en ruines avant

même d'être terminés. Elle n'a rien élevé de solide, mais a

tout ébranlé. Les peuples qui se sont confiés à elle ne croient

plus à leurs dieux, à leurs traditions et à leurs principes.

Ils ne croient pas davantage à leurs chefs et les renversent

après les avoir acclamés. Ne possédant à aucun degré le sens

des possibilités et des réalités, ils vivent de plus en plus

dans l'irréel, poursuivant sans cesse d'hallucinantes chimères.

Comment réussir à édifier un idéal social sur d'aussi

inconstantes bases, sur d'aussi fragiles incertitudes? Sous

peine de périr, il faut y arriver pourtant. Une nation peut

bien subsister quelque temps sans idéal, mais l'histoire nous

apprend que, dans ces conditions, elle ne saurait durer. Un

peuple n'a jamais survécu longtemps à la perte de son idéal.

L'idéal à défendre est toujours fils du temps et non de nos

volontés. Ne pouvant le créer par notre vouloir, nous sommes

condamnés à l'accepter sans chercher à le discuter.

Trop de choses ont été détruites en France pour que beaucoup

d'idéals aient survécu. Il nous en reste un cependant,

constitué par la notion de patrie. C'est à peu près le seul

demeuré debout sur les vestiges des religions et des croyances

que le temps a brisées.

Cette notion de patrie qui, heureusement pour nous, survit

encore dans la majorité des âmes, représente l'héritage de

sentiments, de traditions, de pensées et d'intérêts communs

dont je parlais plus haut. Elle est le dernier lien qui

maintienne encore l'existence des sociétés latines. Il faut dès

l'enfance apprendre à l'aimer et le défendre et jamais le

discuter.

C'est parce que pendant près d'un siècle les Universités

allemandes ont sans cesse exalté l'idée de patrie que

l'Allemagne est devenue si forte et si grande. En Angleterre,

un tel idéal n'a pas besoin d'être enseigné, car il se trouve

depuis longtemps fixé par l'hérédité dans les âmes. En

Amérique, où l'idée de patrie est encore un peu neuve et

pourrait être ébranlée par l'apport constant de sang

étranger,--si dangereux pour les pays qui ne sont pas assez

forts pour l'absorber,--il constitue un de ceux sur lesquels

les éducateurs insistent le plus.

«Que le professeur, écrit l'un d'eux, n'oublie jamais que

chaque élève est un citoyen américain, et que, dans tous les

enseignements, et en particulier dans celui de la géographie et

de l'histoire, c'est la question de patriotisme qui doit

dominer, afin d'inspirer à l'enfant une admiration presque sans

bornes pour la grande nation qu'il doit appeler sienne.»

Ce ne sont plus malheureusement de telles idées qui semblent

dominer dans notre Université. Elle est très imbue de

socialisme, de cosmopolitisme et de rationalisme. La notion de

patrie paraît à beaucoup de jeunes professeurs une vieillerie

quelque peu méprisable[187]. Un universitaire éminent, devenu

depuis académicien, a marqué en termes très forts, longtemps

avant de verser dans la politique, ce vice profond de notre

Université, vice qui rend si dangereuse l'éducation qu'elle

donne.

[Note 187: Quelques-uns vont beaucoup plus loin encore. Le

ministre de l'Instruction publique s'est vu forcé de révoquer

un professeur qui enseignait à ses élèves que le drapeau

français devrait être planté dans du fumier, et assimilait les

soldats à des cambrioleurs. Une souscription fut immédiatement

ouverte en sa faveur par un professeur à la Sorbonne, contre

lequel le Ministre dut également sévir. Interpellé à la Chambre

des députés à propos de ces faits, le Ministre prononça les

paroles suivantes qui--heureusement--furent couvertes

d'applaudissements:

«... C'en serait fait, non pas de l'Université seulement, mais

de la France elle-même, si le drapeau pouvait être outragé, si

l'idée supérieure de la patrie, du dévouement et des sacrifices

qu'aux heures de péril chacun doit être prêt à lui consentir,

pouvait être reniée et condamnée par ceux-là mêmes qui sont

chargés de préparer la France de demain.»

Les faits que le ministre de l'Instruction publique a dû

réprimer jettent le plus triste jour sur l'état mental de

certains de nos professeurs. Des faits semblables seraient

impossibles en Allemagne et en Angleterre, où le respect de

l'idée de patrie est universel. Une guerre récente a montré sa

puissance au Japon.]

Quand on n'a pas assez de philosophie pour comprendre les

nécessités qui créent un idéal, il faut au moins ne pas oublier

que, sans cet idéal, il n'est pas de société possible.

Critiquer l'idée de patrie, vouloir affaiblir les armées qui la

défendent, c'est se condamner à subir les invasions, les

révolutions sanglantes, les Césars libérateurs, c'est-à-dire

toutes les formes de cette basse décadence par laquelle tant de

peuples ont vu clore leur histoire.

L'esprit nouveau qui se répand de plus en plus dans

l'Université constitue, je le répète, un redoutable danger pour

notre avenir. La menace en est trop visible pour ne pas avoir

frappé tous les esprits qui s'intéressent aux destinées de

notre pays.

... Il semble, disait dans un discours un ancien ministre,

M. Raymond Poincaré, que, depuis quelque temps, un vent

mauvais ait soufflé sur certaines âmes françaises et ait

effacé en elles des souvenirs qu'on aurait pu croire

ineffaçables! Il s'est trouvé, jusque dans l'Université,

des esprits qui se sont laissé séduire et dévoyer par une

sorte de mysticisme humanitaire. Il s'est rencontré des

gens pour ne plus reconnaître dans le drapeau tricolore

l'emblème de notre unité nationale, le symbole sacré de nos

regrets et de nos espérances, et pour proférer contre

l'armée des injures criminelles. Maudite soit la

philosophie mensongère dont se couvrent ces attentats

contre la patrie! Elle méconnaît, sous prétexte d'humanité,

les sentiments qui contribuent le plus à élever le coeur

des hommes, à fortifier leur caractère et à ennoblir leur

destinée.

Ce qui est grave, dans certaine affaire récente, dit de son

côté M. P. Deschanel, Président de la Chambre des Députés,

dans un de ses discours, ce n'est pas seulement qu'un

Français, un maître de la jeunesse, un professeur de

l'Université, ait outragé le drapeau et traité d'«escarpes»

les soldats et les marins français morts à Madagascar:

c'est qu'il se soit trouvé dans les premiers rangs de la

hiérarchie universitaire d'autres professeurs pour le

défendre, un parti pour organiser des manifestations en son

honneur, c'est qu'ici même, au milieu de nos populations si

pondérées, si sages, et qui ont vu, il y a trente ans,

l'invasion, plusieurs journaux, au lieu de se faire l'écho

de l'indignation publique, aient cherché des excuses à de

pareilles insultes contre nos soldats et contre le drapeau.

Et quelle est la cause profonde de pareils accès

d'humanitarisme apparent? Simplement cette soif intense

d'inégalité qui fait le fond secret des principes d'égalité que

nous proclamons bien haut. Sortis généralement des couches les

plus obscures de la démocratie, nos professeurs ne veulent

souffrir aucun contact avec les membres de la classe où ils

sont nés. Leurs diplômes leur confèrent, suivant eux, une

véritable aristocratie, qui doit leur éviter de telles

promiscuités. M. Georges Goyau a fort bien mis à nu ces mobiles

dans un article de la _Revue des Deux Mondes_ dont voici

quelques extraits:

... On entrevoyait, dès 1894, que si la servitude du

militarisme, dénoncée par ces écrivains, leur en faisait

oublier la grandeur, c'est que cette servitude avait choqué

surtout, en eux, une certaine indolence d'agir et un

aristocratique besoin d'inégalité. Le temps et l'audace

aidant, ils ont mis leurs âmes à nu; si laides

soient-elles, il nous faut regarder.

Ce qui l'irrite et l'exaspère, durant son séjour à la

caserne, c'est qu'il a pour camarades des faubouriens et

des paysans, rustres pour tout de bon, grossiers sans

morbidesse, brutaux sans raffinement, faisant l'amour sans

érotisme. Un rêveur voluptueux et distingué se répute

déclassé, lorsque la caserne l'oblige à de pareils

contacts.

Mais ce qu'il y a d'éminemment paradoxal et--pourquoi ne

pas le dire?--de sophistique, c'est de s'emparer du mot de

«démocratie» et de le faire vibrer comme on claque un

fouet, pour venger certaines susceptibilités et certaines

souffrances de caserne provenant précisément, chez nos

«intellectuels», d'un dégoût inné de la démocratie.

La masse prolétarienne, assure un écrivain, n'a aucun

intérêt à rendre un culte à cette entité indéfinie,

embrouillardée, qui est la patrie. Dès lors, faisons savoir

au prolétaire que les conséquences d'une défaite

intéressent peu sa destinée, et que son bien personnel ne

lui commande point de se battre; il ne se battra plus.

Voilà l'avant-dernier mot de la propagande antimilitariste:

c'est une leçon de lâcheté, qui fait intervenir l'égoïsme

comme mobile.

En un pareil tournant, c'est un vilain spectacle que celui

de l'humanitarisme. L'homme qui faillit à son devoir aime

bien se donner l'illusion d'un motif élevé, se considérer,

au moment même où il se désintéresse de ses semblables,

comme un fragment de l'humanité en mue, et intercaler sa

défaillance dans l'évolution de cette humanité.

On ne saurait trop insister sur cette question, elle est vitale

aujourd'hui. Un peuple ne peut subsister qu'en possédant

quelques idées communes. Il ne nous en reste plus qu'une, qui

soit défendable par tous les partis: l'idée de patrie.

Et pas n'est besoin de considérations métaphysiques ou

sentimentales pour enseigner à la jeunesse la valeur de cet

idéal. Il n'y a qu'à lui montrer ce que deviennent les peuples

ayant perdu leur patrie. L'histoire de l'Irlande, de la

Pologne, de l'Arménie, de l'Alsace, etc., nous disent le sort

des nations qui tombent sous la loi de maîtres étrangers.

Polonais bâtonnés par les Allemands, bâtonnés aussi par les

Russes, et de plus expédiés en Sibérie dès qu'ils protestent

contre ce régime de fer, Alsaciens fustigés au régiment par des

chefs soucieux de bien montrer qu'ils sont leurs maîtres,

Irlandais condamnés à des avanies journalières par les Anglais,

etc., montrent le sort des peuples qui n'ont plus de patrie. En

la perdant, ils ont tout perdu, jusqu'au droit d'avoir une

histoire.

L'idée de patrie implique naturellement le respect de l'armée

chargée de la protéger.

Certes, le militarisme est une des plaies de l'Europe. Il est

dangereux et ruineux, mais beaucoup plus dangereuse et beaucoup

plus ruineuse encore serait sa suppression. Les gendarmes sont

également d'un entretien fort coûteux. Personne ne parle

cependant de s'en passer, parce que chacun sait bien que sans

eux nous serions promptement victimes des voleurs et des

assassins.

Rien n'est plus funeste pour l'avenir d'un pays que les

discours de quelques philanthropes à courte vue, parlant de

désarmement, de fraternité et de paix universelle. Leur

humanitarisme vague finirait par saper entièrement notre

patriotisme et nous laisserait désarmés devant des adversaires

qui ne désarment jamais. Attendons pour écouter tous ces

discoureurs que nous n'ayons plus d'ennemis.

Et nous sommes bien loin, hélas! de n'en plus avoir. A la

vérité, nous n'en avons jamais eu davantage. Il faut être

singulièrement aveuglé par des chimères pour ne pas le voir.

M. Faguet a montré dans de belles pages, dont je vais

reproduire quelques fragments, qu'en ne se plaçant même qu'à un

point de vue strictement utilitaire, nous devons respecter

profondément notre patrie et respecter profondément aussi

l'armée chargée de la défendre.

La France, écrit-il, est presque universellement détestée

et ces trois mobiles: la haine, la crainte et la cupidité,

qui ont réuni contre la Pologne ses puissants voisins,

animent parfaitement contre la France des voisins tout

aussi redoutables.

La disparition de la France est en train de devenir un rêve

européen. Comme la Pologne, la France a longtemps troublé

l'Europe par ses incursions; comme la Pologne, elle l'a

longtemps gênée du contre-coup de ses agitations

intérieures; comme la Pologne, elle est un peuple qu'on

juge trop brave et trop aventureux, bien que, sans perdre

sa bravoure, elle semble avoir perdu le goût des aventures;

comme la Pologne, elle est facile à partager, ayant des

voisins de tous les côtés...

Il faut donc aimer la patrie profondément; mais comment

convient-il de l'aimer? Ne cherchons ni subterfuges ni

circonlocutions, et disons nettement qu'il faut l'aimer

dans son moyen de défense, c'est-à-dire dans son armée,

comme tous les peuples du monde ont aimé leur pays dans la

force organisée pour le défendre. Le patriotisme n'est pas

le militarisme; il va plus loin, il va, si vous voulez,

plus haut, il va ailleurs; mais c'est là qu'il va d'abord,

et le militarisme est le signe et la mesure du patriotisme.

Qu'il y ait une majorité antimilitariste dans un pays,

c'est parfaitement le signe que ce pays se renonce; qu'il y

ait seulement un parti antimilitariste dans un pays, c'est

un très mauvais signe et il y a déjà lieu de pousser le cri

d'alarme...

La Patrie, c'est l'armée, l'armée c'est la Patrie

elle-même, en ce sens qu'elle est l'organe que, lentement,

depuis des siècles, la Patrie s'est construit et a ajusté

au milieu qui lui a été fait, pour subsister et se

maintenir.

... L'armée n'est pas seulement l'arme de la nation, elle

en est l'armature. C'est l'armée qui fait que la nation

n'est pas un être invertébré; c'est l'armée qui fait que la

nation se tient debout...

Ce n'est qu'à titre de soldats, ce n'est que comme membres

de l'armée, que les Français se connaissent, comme

coopérant à une même oeuvre, et comme réunis bien

manifestement dans la même idée.

Les peuples très civilisés qui ont oublié d'être militaires

ont péri et, en périssant, ont laissé reculer, ce qui

revient à dire, ont fait reculer la civilisation.

Il serait à souhaiter que beaucoup d'universitaires

partageassent les idées qui précèdent, au lieu de professer

plus ou moins ouvertement des théories diamétralement

contraires. Si l'esprit qui s'infiltre progressivement chez nos

professeurs continuait à s'y répandre, nous serions menacés

d'une dissociation rapide. Un peuple peut perdre des batailles,

perdre des provinces et se relever encore. Il a tout perdu et

ne se relève pas quand il ne possède plus les sentiments qui

formaient l'armature de son âme et le ressort de sa puissance.

Psychologie de l'éducation · 第 61 / 93 题