Les bases psychologiques de l'éducation.
§ 1.--BUT DE L'ÉDUCATION.
On parle plus que jamais aujourd'hui d'éducation morale, de la
nécessité de former des hommes, de développer leur caractère,
etc. C'est là matière à de beaux discours. Mais où sont les
professeurs qui aient tenté de réaliser l'oeuvre dont ils
vantent l'utilité? Où sont ceux qui aient même cherché à
déterminer les méthodes à employer? Les six volumes de
l'enquête ne contiennent sur l'éducation proprement dite que
les généralités les plus vagues. Elles montrent à quel point
les notions relatives à l'éducation sont incertaines dans
l'esprit de ceux qui les formulent.
Et cependant il n'est guère de sujet présentant une importance
plus grande. L'instruction a certainement une utilité beaucoup
moindre que celle de l'éducation.
Par quoi est constituée, en effet, la valeur d'un individu?
«Par ce qu'il a appris, c'est-à-dire par le nombre de diplômes
qu'il possède,» répondra un Latin. Un Anglais ou un Américain
estimeront, au contraire, que la valeur d'un homme se mesure
très peu à son instruction, et beaucoup à son caractère,
c'est-à-dire à son initiative, à son esprit d'observation, à
son jugement et à sa volonté. Avec de telles qualités, peu
importe que l'individu ait un bagage scientifique faible. Il
apprendra, quand cela lui sera nécessaire, tout ce qu'il aura
besoin d'apprendre, et réussira le plus souvent à devenir
quelqu'un, s'il n'est pas toujours certain de devenir quelque
chose. L'homme pourvu seulement de diplômes mnémoniques, n'est
bon à rien si l'État ne l'utilise pas dans des carrières où, la
besogne lui étant toute tracée, le dispense de la plus légère
trace d'initiative, de réflexion, de décision, de volonté.
Toute sa vie il restera un mineur qu'on devra diriger.
Le vrai but de l'éducation est, je le répète, de développer
certaines qualités du caractère, telles que l'attention, la
réflexion, le jugement, l'initiative, la discipline, l'esprit
de solidarité, la persévérance, la volonté, etc. On ne les
développe naturellement qu'en les exerçant. Il faut exercer
surtout celles dont l'élève est le plus dépourvu. Ces qualités
varient suivant les races, voilà pourquoi l'éducation adaptée
aux besoins d'un peuple ne saurait convenir à un autre. Un
Italien, un Russe, un Anglais et un nègre ne peuvent pas être
éduqués de la même façon.
L'éducation doit fortifier le caractère d'une race et corriger
ses défauts. Or, loin de tendre à améliorer nos défauts
nationaux, notre régime universitaire ne fait que les
développer.
Les Latins possèdent très peu d'esprit de solidarité[183], fort
peu de sympathie les uns pour les autres, et nous nous
empressons d'étouffer les faibles traces de solidarité qu'ils
possèdent et de développer leurs rivalités et leur égoïsme par
cet odieux régime de prix et de concours, si justement condamné
depuis longtemps par les Anglais et les Allemands.
[Note 183: Que l'on compare, par exemple, la tenue des journaux
anglais après les humiliantes défaites infligées par une
poignée de paysans aux armées anglaises dans le Transvaal, à
celle des journaux français après l'échauffourée de Langson.
Aucun journal anglais n'essaya d'ébranler le Gouvernement. Nous
renversâmes le nôtre en quelques heures.]
Les Latins ne possèdent qu'une capacité très minime
d'initiative, et nous leur imposons un régime de surveillance
permanente, de vie réglée, de devoirs à heures fixes, qui ne
leur laisse pas, dans leurs sept à huit ans de vie scolaire,
une seule minute où ils aient à prendre la plus légère
décision, la plus modeste initiative. Comment auraient-ils
appris à se gouverner, puisqu'ils ne sont pas sortis sans
maîtres un seul jour? Les professeurs et les parents jugeraient
très redoutable de leur laisser prendre l'initiative de monter
seuls en omnibus pour aller visiter un musée.
Les Latins ont fort peu de volonté, mais comment en
posséderaient-ils, puisqu'ils n'ont jamais eu à vouloir quelque
chose? Enfants, ils sont dirigés dans leurs moindres actes par
leurs parents; adolescents, par leurs professeurs. Devenus
hommes, ils réclament bien vite la protection de l'État, et,
sans cette protection, ne savent rien entreprendre.
Les Latins sont intolérants et sectaires, ils oscillent de
l'intransigeance cléricale à l'intransigeance jacobine. Mais
comment en serait-il autrement, puisqu'ils ne voient autour
d'eux qu'intolérance? Intolérance libre penseuse et intolérance
religieuse. C'est toujours avec mépris qu'ils entendent traiter
les opinions d'autrui. Professeurs universitaires et
professeurs congréganistes sont saturés de l'esprit sectaire et
n'ont de commun que la haine réciproque qui les anime. Ce n'est
pas avec de tels sentiments qu'ils pourraient guider leurs
élèves dans ces régions sereines des causes, où la
compréhension de la genèse des croyances remplace la haine et
l'invective. L'intolérance est peut-être le plus terrible
défaut des Latins, celui contre lequel une Université éclairée,
possédant un peu d'esprit philosophique, devrait réagir chaque
jour. La perte en bloc de leurs colonies n'a pas amené les
Espagnols à faire trêve aux perpétuelles dissensions
religieuses qui les déchirent. L'Italie donne le même
spectacle, la France également. Il semblerait que la notion de
solidarité, si puissante chez les Anglo-Saxons, s'efface de
plus en plus chez les peuples latins. C'est là peut-être une
des principales raisons pour lesquelles ces peuples, si
longtemps au premier rang de la civilisation, descendent
lentement à des rangs inférieurs. A cette décadence, l'esprit
universitaire, comme l'esprit congréganiste, aura contribué
pour une large part.
§ 2.--MÉTHODES PSYCHOLOGIQUES D'ÉDUCATION.
Les bases psychologiques de l'éducation sont les mêmes que
celles de l'instruction.
Plus encore de l'éducation que de l'instruction, on peut dire
qu'elle est seulement complète lorsque le conscient est passé
dans l'inconscient. Les qualités du caractère: volonté,
persévérance, initiative, etc., ne sont pas filles de
raisonnements abstraits et ne s'apprennent jamais dans les
livres. Elles ne sont fixées que lorsque--héréditaires ou
acquises--elles se trouvent devenues des habitudes échappant
entièrement à la sphère du raisonnement. La morale qui discute
est une pauvre morale, une morale qui s'évanouira au premier
souffle de l'intérêt. Ce n'est pas par le raisonnement, mais le
plus souvent à l'encontre de ses suggestions, qu'on expose sa
vie avec héroïsme ou qu'on se dévoue à de nobles causes.
Toutes les qualités du caractère ne s'acquièrent pas par
l'éducation. Il y en a d'héréditaires, conséquence d'un long
passé. Ce sont les qualités de race. Des siècles sont
nécessaires pour les créer.
Mais si l'éducation ne suffit pas à donner certaines qualités,
elle peut au moins développer en quelque mesure, les aptitudes
n'existant qu'à un faible degré. Il devrait être de toute
évidence que cette éducation du caractère ne peut se faire avec
des préceptes, mais uniquement par l'expérience.
Nous avons indiqué déjà le principe général des méthodes,
toujours expérimentales, sur lesquelles doit reposer
l'éducation. Il faudrait écrire tout un volume pour entrer dans
le détail des procédés à employer suivant les cas. Je me
bornerai ici à quelques exemples, choisis parmi les plus
faciles.
_Développement de l'esprit d'observation et de précision._--Ces
qualités de caractère ont parmi les plus utiles à acquérir et
pourtant des moins répandues.
Il y a des gens, écrit S. Blakie, qui passent dans la vie
les yeux ouverts et ne voient rien.
Rien d'étrange comme notre façon d'aller les yeux ouverts
sans rien voir. La cause en est que l'oeil, comme tout
autre organe, a besoin d'exercice; trop asservi aux livres,
il perd sa force, son activité et finalement n'est plus
capable de remplir son office naturel. Regardez donc comme
les vraies études primaires, celles qui apprennent à
l'enfant à connaître ce qu'il voit et à voir ce qui
autrement lui échapperait.
Faut-il des procédés bien savants pour créer les réflexes
inconscients qui donneront à l'élève l'habitude d'observer
exactement et de décrire avec précision ce qu'il a observé? En
aucune façon. La méthode d'enseignement est très simple, bien
que peu connue.
On arrive au résultat cherché par divers moyens et notamment en
utilisant les promenades où chaque objet peut fournir matière à
des observations précises. Nous habituerons d'abord l'élève à
ne regarder qu'un détail déterminé d'un ensemble, fût-ce
simplement les fenêtres des maisons ou la forme des voitures
rencontrées, et à le décrire ensuite avec netteté, ce qui exige
de sa part beaucoup d'attention. Au bout de quelque temps, il
percevra les moindres différences existant entre des parties de
choses presque semblables. On passera alors à un autre détail
des mêmes objets. Après quelques semaines, l'élève aura appris
à voir d'un coup d'oeil, c'est-à-dire inconsciemment, les
différences séparant des groupes de formes auprès desquels il
eût passé jadis sans les discerner. Si alors, au lieu de ces
compositions ridicules de style où l'écolier doit décrire des
tempêtes qu'il n'a pas vues, des combats de héros qu'il ne
connaît que par les livres, on lui fait résumer ce qui l'aura
frappé dans une simple promenade, on sera tout surpris des
habitudes d'observation, de précision, et, plus tard, de
réflexion, ainsi acquises. Je n'ai pas employé d'autre méthode
pour apprendre, en Asie, dans des régions non explorées,
couvertes de monuments en apparence semblables, à distinguer
très vite les analogies et les différences de ces monuments, ce
qui m'a permis de comprendre ensuite l'évolution de toute leur
architecture.
Quand l'élève aura ainsi accompli quelques progrès, nous
étendrons le champ de ses observations. Nous lui ferons
décrire, par exemple, le magasin devant lequel il a passé, le
monument qu'il a rencontré et nous l'habituerons à aider ses
descriptions d'un dessin schématique sans nous préoccuper des
imperfections de ce dessin, ne le considérant que comme un
moyen d'abréger ses descriptions. C'est alors qu'il reconnaîtra
par lui-même la difficulté de voir les détails les plus
importants d'un objet qu'on croit avoir bien regardé. Essayez
de reproduire de mémoire, par une description ou un dessin, un
monument devant lequel vous passez tous les jours depuis des
années et vous serez étonné des énormes inexactitudes et des
oublis que vous commettrez alors même que votre esquisse sera
parfaite au point de vue artistique. Il faut recommencer bien
des fois de tels exercices pour _apprendre à voir_ et à
acquérir quelque précision dans l'observation.
Ce sont là des méthodes d'enseignement que ne comprennent guère
nos universitaires. J'ai eu occasion de rencontrer en voyage,
dans un des plus curieux pays de l'Europe, quelques Normaliens
que j'ai observés. Regardaient-ils le pays, ses habitants, ses
monuments? Hélas! non. Ils cherchaient dans de savants livres
des jugements tout faits sur les paysages et les arts qu'ils
avaient sous les yeux et ne songeaient même pas à se créer de
tout cela une compréhension personnelle.
_Développement de la discipline, de la solidarité, du coup
d'oeil, de l'esprit de décision, etc._--Les qualités que je
viens d'énumérer ont une utilité capitale dans la vie et c'est
pour cette raison que les Anglais tiennent tant à les
développer chez les jeunes gens. Ils y arrivent par les jeux
dits éducateurs, jeux qu'il serait inutile d'expliquer ici, car
étant violents et parfois dangereux, les familles ne les
accepteraient jamais. Les parents français sont, comme on le
sait, fort craintifs pour leurs enfants[184]. D'ailleurs les
directeurs d'établissements étant rendus pécuniairement
responsables par les tribunaux des accidents qui se produisent,
il est évident qu'aucun d'eux ne consentirait à courir de
pareils risques.
[Note 184: «La terreur des mères françaises pénètre jusqu'au
régiment, écrit M. Max Leclerc; elle paralyse même des
officiers de cavalerie. J'ai vu, pendant mon volontariat, un
capitaine instructeur qui n'osait pas faire galoper nos
précieuses personnes à travers champ, de peur des chutes et des
réclamations des familles.»
«Au collège anglais de Harrow, lisons-nous dans _la France de
demain_, les élèves se rendent à la piscine, suivant leur bon
plaisir, sous la seule garde des principes d'hygiène qui leur
ont été inculqués. S'ils y contreviennent, tant pis pour eux.
L'année dernière, l'un d'eux se noya. Dans son estomac on
trouva une livre et demie de cerises. A cette occasion, tous
furent réunis dans la grande salle des «speeches», et un
médecin leur expliqua pourquoi leur camarade était mort. Nulle
autre précaution préventive ne fut prise et les parents n'en
réclamèrent pas.» Qu'on rapproche cette attitude si sage de
celle de ces pères français--cités dans l'enquête--qui
intentent des poursuites contre le proviseur, parce que leurs
fils ont été légèrement blessés dans les jeux.]
Ce n'est pourtant qu'en exposant le jeune homme à quelques
accidents, d'autant moins graves qu'il possédera un peu les
qualités de discipline, d'endurance, de hardiesse, de décision,
de coup d'oeil, de solidarité, développées par ces exercices,
qu'on peut lui faire acquérir de telles aptitudes. Elles font
la force des Anglais, mais, pour les raisons que je viens de
dire, les Latins doivent renoncer à les acquérir. Nos ridicules
exercices de gymnastique ne sauraient les développer en aucune
façon. Le service militaire, avec quelques campagnes
lointaines, peut seul les donner un peu.
Un des plus grands bienfaits de ces jeux éducateurs des Anglais
est l'esprit d'étroite solidarité qu'ils donnent à ceux qui s'y
livrent. J'ai rappelé dans un de mes livres l'exemple suivant
dont fut frappé plus d'un observateur.
Dans les jeux de balle avec des Anglais, les jeunes Français
perdent généralement la partie, simplement parce que le joueur
anglais, préoccupé du succès de son équipe et non d'un succès
personnel, passe à son voisin la balle qu'il ne peut garder,
alors que le joueur français s'obstine à la conserver,
préférant que la partie soit perdue plutôt que la voir gagnée
par un camarade. Le succès de son groupe lui est indifférent,
il ne s'intéresse qu'au sien propre. Cet égoïsme le suivra
naturellement dans la vie et, s'il devient chef militaire, il
lui arrivera parfois de laisser écraser un collègue auquel il
aurait pu porter secours pour éviter de lui procurer un succès.
Nous avons vu d'aussi tristes exemples dans notre dernière
guerre.
Ce que les mêmes jeux éducateurs donnent également, c'est un
grand empire sur soi, ce _self control_ que les Anglais mettent
au-dessus de toutes les autres qualités et qu'ils travaillent
sans cesse à perfectionner quand ils ne le possèdent pas à un
haut degré. Je me souviens d'une réflexion que me fit à ce
propos un major anglais au mont Abou, région de l'Inde située
au milieu de jungles épaisses infestées de tigres et de
serpents et qu'il est fort dangereux de parcourir la nuit.
Comme il sortait un soir du bungalow que nous habitions, je lui
demandai où il pouvait bien aller seul dans une localité aussi
mal fréquentée. Après quelques moments d'hésitation, il me
répondit en rougissant que, ne possédant pas encore assez de
sang-froid et d'empire sur ses nerfs, il allait s'exercer tous
les soirs à en acquérir. Ce fut indirectement que je sus la
nature de cet exercice. Il consistait à se poster au fond d'un
ravin absolument désert et où l'on ne pouvait espérer aucun
secours, pour guetter à l'affût le tigre quand il vient se
désaltérer. L'attente peut durer des heures ou même une nuit
entière sans succès. Pendant tout ce temps, on tâche de
réfléchir sur l'utilité de dominer ses nerfs, car, lorsque le
tigre a paru, on a juste deux ou trois secondes pour le viser à
la tête et le tuer net. Si on se borne à le blesser, on est
infailliblement perdu. L'exercice est évidemment fort chanceux,
mais, après s'y être livré quelque temps, on est sûr de
soi-même et on ne redoute rien dans la vie. Quand une nation
possède beaucoup d'hommes ainsi trempés, elle est destinée à
dominer le monde.
_Développement de la persévérance et de la volonté._--De telles
qualités sont le plus souvent héréditaires et ne s'acquièrent
pas facilement. On peut cependant les développer quelque peu
par l'éducation. Il n'y a d'autre méthode à employer que de
placer le plus souvent possible l'élève dans des circonstances
où il ait à réfléchir avant de se décider et de l'obliger,
quand il a pris une résolution, à l'exécuter complètement. S.
Blakie rapporte que le poète Wordsworth, ayant un jour résolu
de faire une excursion dans une montagne, la continua malgré un
violent orage, donnant pour raison «qu'abandonner un projet
pour éviter un léger inconvénient est dangereux pour le
caractère».
Les Anglais connaissent bien la valeur de ces qualités viriles,
et c'est pourquoi elles provoquent toujours chez eux une vive
admiration, même quand ils les rencontrent chez leurs ennemis.
J'emprunte au journal la _France de demain_ l'extrait suivant
d'un discours prononcé au collège d'Epsom par lord Roseberry:
Lorsque nous apprenons qu'un homme, en quelque lieu que ce
soit, s'est élevé au-dessus de ses compagnons, par ses
qualités viriles, nous l'admirons et nous l'honorons, sans
nous soucier du pays auquel il appartient. Je veux vous
donner en exemple un homme dont le nom est familier à la
plupart d'entre vous. Je veux parler du colonel Marchand.
C'est un Français. Il y a peu de temps, il accomplit un
voyage de trois années à travers l'Afrique, de l'Ouest à
l'Est, au prix d'incroyables fatigues, entouré et suivi par
des sauvages qu'il sut s'attacher, et il réussit dans son
entreprise d'une manière qui couronne à jamais son nom de
gloire. Et j'ajoute qu'après avoir accompli son devoir il
se comporta avec une telle dignité et modestie qu'il est un
des hommes que les Anglais ont plaisir à honorer. L'an
dernier, comme quelques-uns d'entre vous le savent, son
devoir le plaça dans une collision momentanée avec les
intérêts de l'Angleterre. Mais, je suis convaincu que
malgré cet incident passager, si le colonel Marchand venait
en Angleterre, il aurait une réception le cédant seulement
à celle qu'il eut dans son propre pays. Et toujours il en a
été ainsi en Angleterre. Les plus chaleureuses réceptions
qui ont été faites à Londres, dans la dernière moitié du
siècle, ont été faites à des étrangers.
J'ai assisté à l'enthousiasme en l'honneur de Kossuth, dont
bien peu d'entre vous peut-être ont entendu parler. Les
Anglais voyaient en lui un homme, et leur coeur bondissait
pour le saluer. Ma mémoire d'enfant se rappelle les
drapeaux et les décorations qui l'accueillirent. L'autre
réception fut offerte à Garibaldi. Garibaldi fut reçu avec
un tel honneur que personne jamais, excepté la princesse de
Galles, à son arrivée, n'en reçut un semblable. Pour quelle
raison? Parce qu'il était un homme.
Les Latins possédant peu de persévérance et de volonté, il
faudrait multiplier énormément les occasions pouvant se
présenter pour eux d'exercer ces qualités maîtresses. Elles
suffisent à assurer le succès d'un homme dans la vie, si
modestes et difficiles que soient ses débuts. Rien ne résiste à
une volonté forte et persévérante, les physiologistes savent
qu'elle triomphe de la douleur même[185]. L'histoire nous
montre qu'elle peut triompher aussi des hommes et des dieux et
que par elle se sont fondés les plus puissants empires.
[Note 185: «Jusqu'ici, écrit le Dr Eifer, on a peu tenu compte
de la volonté du sujet dans l'apparition de phénomènes regardés
comme hystériques. Je rapprocherai des faits divers observés de
divers côtés le cas d'un amateur européen que j'ai connu aux
Indes. Ayant vu les exercices des fakirs, il voulut les imiter.
En appliquant fortement sa volonté, il s'enfonçait de longues
aiguilles dans les joues et dans les mains sans souffrir
aucunement, et les plaies restaient exsangues. S'il négligeait
de vouloir, au contraire, il souffrait et la plaie saignait.
Pour gagner sa vie comme prodige, il suffit donc de vouloir,
mais il faut vouloir fortement et longtemps, cela n'est pas
donné à tout le monde.»]
L'histoire nous apprend aussi que c'est par l'affaiblissement
de leur caractère--et jamais par celle de leur
intelligence--que les peuples périssent. Quand on lit les
récits de la désastreuse campagne de 1870, ce qui frappe
d'abord, c'est l'absence totale, chez les chefs de tout grade,
des qualités de caractère. On constate en eux le même manque
total de décision, de hardiesse et surtout d'initiative. Les
combinaisons stratégiques des Allemands étaient des plus
simples, mais les officiers, quel que fût leur grade,
possédaient de l'initiative et savaient ce qu'il fallait faire
dans un cas donné, alors même qu'ils ne recevaient pas
d'ordres. Nous ne possédions que le courage, qualité pouvant
suffire avec les petites armées de jadis qui manoeuvraient sous
les yeux d'un chef. Elles valaient ce que valait le chef et un
homme capable suffisait pour les diriger. Aujourd'hui, chaque
officier doit jouer le rôle que jouait jadis un général en chef
et, dans l'avenir, le succès sera aux armées qui posséderont le
plus d'officiers au caractère vigoureusement trempé. Ce n'est
pas par la lecture des livres que se forment de tels hommes.