CHAPITRE II

Les bases psychologiques de l'éducation.

§ 1.--BUT DE L'ÉDUCATION.

On parle plus que jamais aujourd'hui d'éducation morale, de la

nécessité de former des hommes, de développer leur caractère,

etc. C'est là matière à de beaux discours. Mais où sont les

professeurs qui aient tenté de réaliser l'oeuvre dont ils

vantent l'utilité? Où sont ceux qui aient même cherché à

déterminer les méthodes à employer? Les six volumes de

l'enquête ne contiennent sur l'éducation proprement dite que

les généralités les plus vagues. Elles montrent à quel point

les notions relatives à l'éducation sont incertaines dans

l'esprit de ceux qui les formulent.

Et cependant il n'est guère de sujet présentant une importance

plus grande. L'instruction a certainement une utilité beaucoup

moindre que celle de l'éducation.

Par quoi est constituée, en effet, la valeur d'un individu?

«Par ce qu'il a appris, c'est-à-dire par le nombre de diplômes

qu'il possède,» répondra un Latin. Un Anglais ou un Américain

estimeront, au contraire, que la valeur d'un homme se mesure

très peu à son instruction, et beaucoup à son caractère,

c'est-à-dire à son initiative, à son esprit d'observation, à

son jugement et à sa volonté. Avec de telles qualités, peu

importe que l'individu ait un bagage scientifique faible. Il

apprendra, quand cela lui sera nécessaire, tout ce qu'il aura

besoin d'apprendre, et réussira le plus souvent à devenir

quelqu'un, s'il n'est pas toujours certain de devenir quelque

chose. L'homme pourvu seulement de diplômes mnémoniques, n'est

bon à rien si l'État ne l'utilise pas dans des carrières où, la

besogne lui étant toute tracée, le dispense de la plus légère

trace d'initiative, de réflexion, de décision, de volonté.

Toute sa vie il restera un mineur qu'on devra diriger.

Le vrai but de l'éducation est, je le répète, de développer

certaines qualités du caractère, telles que l'attention, la

réflexion, le jugement, l'initiative, la discipline, l'esprit

de solidarité, la persévérance, la volonté, etc. On ne les

développe naturellement qu'en les exerçant. Il faut exercer

surtout celles dont l'élève est le plus dépourvu. Ces qualités

varient suivant les races, voilà pourquoi l'éducation adaptée

aux besoins d'un peuple ne saurait convenir à un autre. Un

Italien, un Russe, un Anglais et un nègre ne peuvent pas être

éduqués de la même façon.

L'éducation doit fortifier le caractère d'une race et corriger

ses défauts. Or, loin de tendre à améliorer nos défauts

nationaux, notre régime universitaire ne fait que les

développer.

Les Latins possèdent très peu d'esprit de solidarité[183], fort

peu de sympathie les uns pour les autres, et nous nous

empressons d'étouffer les faibles traces de solidarité qu'ils

possèdent et de développer leurs rivalités et leur égoïsme par

cet odieux régime de prix et de concours, si justement condamné

depuis longtemps par les Anglais et les Allemands.

[Note 183: Que l'on compare, par exemple, la tenue des journaux

anglais après les humiliantes défaites infligées par une

poignée de paysans aux armées anglaises dans le Transvaal, à

celle des journaux français après l'échauffourée de Langson.

Aucun journal anglais n'essaya d'ébranler le Gouvernement. Nous

renversâmes le nôtre en quelques heures.]

Les Latins ne possèdent qu'une capacité très minime

d'initiative, et nous leur imposons un régime de surveillance

permanente, de vie réglée, de devoirs à heures fixes, qui ne

leur laisse pas, dans leurs sept à huit ans de vie scolaire,

une seule minute où ils aient à prendre la plus légère

décision, la plus modeste initiative. Comment auraient-ils

appris à se gouverner, puisqu'ils ne sont pas sortis sans

maîtres un seul jour? Les professeurs et les parents jugeraient

très redoutable de leur laisser prendre l'initiative de monter

seuls en omnibus pour aller visiter un musée.

Les Latins ont fort peu de volonté, mais comment en

posséderaient-ils, puisqu'ils n'ont jamais eu à vouloir quelque

chose? Enfants, ils sont dirigés dans leurs moindres actes par

leurs parents; adolescents, par leurs professeurs. Devenus

hommes, ils réclament bien vite la protection de l'État, et,

sans cette protection, ne savent rien entreprendre.

Les Latins sont intolérants et sectaires, ils oscillent de

l'intransigeance cléricale à l'intransigeance jacobine. Mais

comment en serait-il autrement, puisqu'ils ne voient autour

d'eux qu'intolérance? Intolérance libre penseuse et intolérance

religieuse. C'est toujours avec mépris qu'ils entendent traiter

les opinions d'autrui. Professeurs universitaires et

professeurs congréganistes sont saturés de l'esprit sectaire et

n'ont de commun que la haine réciproque qui les anime. Ce n'est

pas avec de tels sentiments qu'ils pourraient guider leurs

élèves dans ces régions sereines des causes, où la

compréhension de la genèse des croyances remplace la haine et

l'invective. L'intolérance est peut-être le plus terrible

défaut des Latins, celui contre lequel une Université éclairée,

possédant un peu d'esprit philosophique, devrait réagir chaque

jour. La perte en bloc de leurs colonies n'a pas amené les

Espagnols à faire trêve aux perpétuelles dissensions

religieuses qui les déchirent. L'Italie donne le même

spectacle, la France également. Il semblerait que la notion de

solidarité, si puissante chez les Anglo-Saxons, s'efface de

plus en plus chez les peuples latins. C'est là peut-être une

des principales raisons pour lesquelles ces peuples, si

longtemps au premier rang de la civilisation, descendent

lentement à des rangs inférieurs. A cette décadence, l'esprit

universitaire, comme l'esprit congréganiste, aura contribué

pour une large part.

§ 2.--MÉTHODES PSYCHOLOGIQUES D'ÉDUCATION.

Les bases psychologiques de l'éducation sont les mêmes que

celles de l'instruction.

Plus encore de l'éducation que de l'instruction, on peut dire

qu'elle est seulement complète lorsque le conscient est passé

dans l'inconscient. Les qualités du caractère: volonté,

persévérance, initiative, etc., ne sont pas filles de

raisonnements abstraits et ne s'apprennent jamais dans les

livres. Elles ne sont fixées que lorsque--héréditaires ou

acquises--elles se trouvent devenues des habitudes échappant

entièrement à la sphère du raisonnement. La morale qui discute

est une pauvre morale, une morale qui s'évanouira au premier

souffle de l'intérêt. Ce n'est pas par le raisonnement, mais le

plus souvent à l'encontre de ses suggestions, qu'on expose sa

vie avec héroïsme ou qu'on se dévoue à de nobles causes.

Toutes les qualités du caractère ne s'acquièrent pas par

l'éducation. Il y en a d'héréditaires, conséquence d'un long

passé. Ce sont les qualités de race. Des siècles sont

nécessaires pour les créer.

Mais si l'éducation ne suffit pas à donner certaines qualités,

elle peut au moins développer en quelque mesure, les aptitudes

n'existant qu'à un faible degré. Il devrait être de toute

évidence que cette éducation du caractère ne peut se faire avec

des préceptes, mais uniquement par l'expérience.

Nous avons indiqué déjà le principe général des méthodes,

toujours expérimentales, sur lesquelles doit reposer

l'éducation. Il faudrait écrire tout un volume pour entrer dans

le détail des procédés à employer suivant les cas. Je me

bornerai ici à quelques exemples, choisis parmi les plus

faciles.

_Développement de l'esprit d'observation et de précision._--Ces

qualités de caractère ont parmi les plus utiles à acquérir et

pourtant des moins répandues.

Il y a des gens, écrit S. Blakie, qui passent dans la vie

les yeux ouverts et ne voient rien.

Rien d'étrange comme notre façon d'aller les yeux ouverts

sans rien voir. La cause en est que l'oeil, comme tout

autre organe, a besoin d'exercice; trop asservi aux livres,

il perd sa force, son activité et finalement n'est plus

capable de remplir son office naturel. Regardez donc comme

les vraies études primaires, celles qui apprennent à

l'enfant à connaître ce qu'il voit et à voir ce qui

autrement lui échapperait.

Faut-il des procédés bien savants pour créer les réflexes

inconscients qui donneront à l'élève l'habitude d'observer

exactement et de décrire avec précision ce qu'il a observé? En

aucune façon. La méthode d'enseignement est très simple, bien

que peu connue.

On arrive au résultat cherché par divers moyens et notamment en

utilisant les promenades où chaque objet peut fournir matière à

des observations précises. Nous habituerons d'abord l'élève à

ne regarder qu'un détail déterminé d'un ensemble, fût-ce

simplement les fenêtres des maisons ou la forme des voitures

rencontrées, et à le décrire ensuite avec netteté, ce qui exige

de sa part beaucoup d'attention. Au bout de quelque temps, il

percevra les moindres différences existant entre des parties de

choses presque semblables. On passera alors à un autre détail

des mêmes objets. Après quelques semaines, l'élève aura appris

à voir d'un coup d'oeil, c'est-à-dire inconsciemment, les

différences séparant des groupes de formes auprès desquels il

eût passé jadis sans les discerner. Si alors, au lieu de ces

compositions ridicules de style où l'écolier doit décrire des

tempêtes qu'il n'a pas vues, des combats de héros qu'il ne

connaît que par les livres, on lui fait résumer ce qui l'aura

frappé dans une simple promenade, on sera tout surpris des

habitudes d'observation, de précision, et, plus tard, de

réflexion, ainsi acquises. Je n'ai pas employé d'autre méthode

pour apprendre, en Asie, dans des régions non explorées,

couvertes de monuments en apparence semblables, à distinguer

très vite les analogies et les différences de ces monuments, ce

qui m'a permis de comprendre ensuite l'évolution de toute leur

architecture.

Quand l'élève aura ainsi accompli quelques progrès, nous

étendrons le champ de ses observations. Nous lui ferons

décrire, par exemple, le magasin devant lequel il a passé, le

monument qu'il a rencontré et nous l'habituerons à aider ses

descriptions d'un dessin schématique sans nous préoccuper des

imperfections de ce dessin, ne le considérant que comme un

moyen d'abréger ses descriptions. C'est alors qu'il reconnaîtra

par lui-même la difficulté de voir les détails les plus

importants d'un objet qu'on croit avoir bien regardé. Essayez

de reproduire de mémoire, par une description ou un dessin, un

monument devant lequel vous passez tous les jours depuis des

années et vous serez étonné des énormes inexactitudes et des

oublis que vous commettrez alors même que votre esquisse sera

parfaite au point de vue artistique. Il faut recommencer bien

des fois de tels exercices pour _apprendre à voir_ et à

acquérir quelque précision dans l'observation.

Ce sont là des méthodes d'enseignement que ne comprennent guère

nos universitaires. J'ai eu occasion de rencontrer en voyage,

dans un des plus curieux pays de l'Europe, quelques Normaliens

que j'ai observés. Regardaient-ils le pays, ses habitants, ses

monuments? Hélas! non. Ils cherchaient dans de savants livres

des jugements tout faits sur les paysages et les arts qu'ils

avaient sous les yeux et ne songeaient même pas à se créer de

tout cela une compréhension personnelle.

_Développement de la discipline, de la solidarité, du coup

d'oeil, de l'esprit de décision, etc._--Les qualités que je

viens d'énumérer ont une utilité capitale dans la vie et c'est

pour cette raison que les Anglais tiennent tant à les

développer chez les jeunes gens. Ils y arrivent par les jeux

dits éducateurs, jeux qu'il serait inutile d'expliquer ici, car

étant violents et parfois dangereux, les familles ne les

accepteraient jamais. Les parents français sont, comme on le

sait, fort craintifs pour leurs enfants[184]. D'ailleurs les

directeurs d'établissements étant rendus pécuniairement

responsables par les tribunaux des accidents qui se produisent,

il est évident qu'aucun d'eux ne consentirait à courir de

pareils risques.

[Note 184: «La terreur des mères françaises pénètre jusqu'au

régiment, écrit M. Max Leclerc; elle paralyse même des

officiers de cavalerie. J'ai vu, pendant mon volontariat, un

capitaine instructeur qui n'osait pas faire galoper nos

précieuses personnes à travers champ, de peur des chutes et des

réclamations des familles.»

«Au collège anglais de Harrow, lisons-nous dans _la France de

demain_, les élèves se rendent à la piscine, suivant leur bon

plaisir, sous la seule garde des principes d'hygiène qui leur

ont été inculqués. S'ils y contreviennent, tant pis pour eux.

L'année dernière, l'un d'eux se noya. Dans son estomac on

trouva une livre et demie de cerises. A cette occasion, tous

furent réunis dans la grande salle des «speeches», et un

médecin leur expliqua pourquoi leur camarade était mort. Nulle

autre précaution préventive ne fut prise et les parents n'en

réclamèrent pas.» Qu'on rapproche cette attitude si sage de

celle de ces pères français--cités dans l'enquête--qui

intentent des poursuites contre le proviseur, parce que leurs

fils ont été légèrement blessés dans les jeux.]

Ce n'est pourtant qu'en exposant le jeune homme à quelques

accidents, d'autant moins graves qu'il possédera un peu les

qualités de discipline, d'endurance, de hardiesse, de décision,

de coup d'oeil, de solidarité, développées par ces exercices,

qu'on peut lui faire acquérir de telles aptitudes. Elles font

la force des Anglais, mais, pour les raisons que je viens de

dire, les Latins doivent renoncer à les acquérir. Nos ridicules

exercices de gymnastique ne sauraient les développer en aucune

façon. Le service militaire, avec quelques campagnes

lointaines, peut seul les donner un peu.

Un des plus grands bienfaits de ces jeux éducateurs des Anglais

est l'esprit d'étroite solidarité qu'ils donnent à ceux qui s'y

livrent. J'ai rappelé dans un de mes livres l'exemple suivant

dont fut frappé plus d'un observateur.

Dans les jeux de balle avec des Anglais, les jeunes Français

perdent généralement la partie, simplement parce que le joueur

anglais, préoccupé du succès de son équipe et non d'un succès

personnel, passe à son voisin la balle qu'il ne peut garder,

alors que le joueur français s'obstine à la conserver,

préférant que la partie soit perdue plutôt que la voir gagnée

par un camarade. Le succès de son groupe lui est indifférent,

il ne s'intéresse qu'au sien propre. Cet égoïsme le suivra

naturellement dans la vie et, s'il devient chef militaire, il

lui arrivera parfois de laisser écraser un collègue auquel il

aurait pu porter secours pour éviter de lui procurer un succès.

Nous avons vu d'aussi tristes exemples dans notre dernière

guerre.

Ce que les mêmes jeux éducateurs donnent également, c'est un

grand empire sur soi, ce _self control_ que les Anglais mettent

au-dessus de toutes les autres qualités et qu'ils travaillent

sans cesse à perfectionner quand ils ne le possèdent pas à un

haut degré. Je me souviens d'une réflexion que me fit à ce

propos un major anglais au mont Abou, région de l'Inde située

au milieu de jungles épaisses infestées de tigres et de

serpents et qu'il est fort dangereux de parcourir la nuit.

Comme il sortait un soir du bungalow que nous habitions, je lui

demandai où il pouvait bien aller seul dans une localité aussi

mal fréquentée. Après quelques moments d'hésitation, il me

répondit en rougissant que, ne possédant pas encore assez de

sang-froid et d'empire sur ses nerfs, il allait s'exercer tous

les soirs à en acquérir. Ce fut indirectement que je sus la

nature de cet exercice. Il consistait à se poster au fond d'un

ravin absolument désert et où l'on ne pouvait espérer aucun

secours, pour guetter à l'affût le tigre quand il vient se

désaltérer. L'attente peut durer des heures ou même une nuit

entière sans succès. Pendant tout ce temps, on tâche de

réfléchir sur l'utilité de dominer ses nerfs, car, lorsque le

tigre a paru, on a juste deux ou trois secondes pour le viser à

la tête et le tuer net. Si on se borne à le blesser, on est

infailliblement perdu. L'exercice est évidemment fort chanceux,

mais, après s'y être livré quelque temps, on est sûr de

soi-même et on ne redoute rien dans la vie. Quand une nation

possède beaucoup d'hommes ainsi trempés, elle est destinée à

dominer le monde.

_Développement de la persévérance et de la volonté._--De telles

qualités sont le plus souvent héréditaires et ne s'acquièrent

pas facilement. On peut cependant les développer quelque peu

par l'éducation. Il n'y a d'autre méthode à employer que de

placer le plus souvent possible l'élève dans des circonstances

où il ait à réfléchir avant de se décider et de l'obliger,

quand il a pris une résolution, à l'exécuter complètement. S.

Blakie rapporte que le poète Wordsworth, ayant un jour résolu

de faire une excursion dans une montagne, la continua malgré un

violent orage, donnant pour raison «qu'abandonner un projet

pour éviter un léger inconvénient est dangereux pour le

caractère».

Les Anglais connaissent bien la valeur de ces qualités viriles,

et c'est pourquoi elles provoquent toujours chez eux une vive

admiration, même quand ils les rencontrent chez leurs ennemis.

J'emprunte au journal la _France de demain_ l'extrait suivant

d'un discours prononcé au collège d'Epsom par lord Roseberry:

Lorsque nous apprenons qu'un homme, en quelque lieu que ce

soit, s'est élevé au-dessus de ses compagnons, par ses

qualités viriles, nous l'admirons et nous l'honorons, sans

nous soucier du pays auquel il appartient. Je veux vous

donner en exemple un homme dont le nom est familier à la

plupart d'entre vous. Je veux parler du colonel Marchand.

C'est un Français. Il y a peu de temps, il accomplit un

voyage de trois années à travers l'Afrique, de l'Ouest à

l'Est, au prix d'incroyables fatigues, entouré et suivi par

des sauvages qu'il sut s'attacher, et il réussit dans son

entreprise d'une manière qui couronne à jamais son nom de

gloire. Et j'ajoute qu'après avoir accompli son devoir il

se comporta avec une telle dignité et modestie qu'il est un

des hommes que les Anglais ont plaisir à honorer. L'an

dernier, comme quelques-uns d'entre vous le savent, son

devoir le plaça dans une collision momentanée avec les

intérêts de l'Angleterre. Mais, je suis convaincu que

malgré cet incident passager, si le colonel Marchand venait

en Angleterre, il aurait une réception le cédant seulement

à celle qu'il eut dans son propre pays. Et toujours il en a

été ainsi en Angleterre. Les plus chaleureuses réceptions

qui ont été faites à Londres, dans la dernière moitié du

siècle, ont été faites à des étrangers.

J'ai assisté à l'enthousiasme en l'honneur de Kossuth, dont

bien peu d'entre vous peut-être ont entendu parler. Les

Anglais voyaient en lui un homme, et leur coeur bondissait

pour le saluer. Ma mémoire d'enfant se rappelle les

drapeaux et les décorations qui l'accueillirent. L'autre

réception fut offerte à Garibaldi. Garibaldi fut reçu avec

un tel honneur que personne jamais, excepté la princesse de

Galles, à son arrivée, n'en reçut un semblable. Pour quelle

raison? Parce qu'il était un homme.

Les Latins possédant peu de persévérance et de volonté, il

faudrait multiplier énormément les occasions pouvant se

présenter pour eux d'exercer ces qualités maîtresses. Elles

suffisent à assurer le succès d'un homme dans la vie, si

modestes et difficiles que soient ses débuts. Rien ne résiste à

une volonté forte et persévérante, les physiologistes savent

qu'elle triomphe de la douleur même[185]. L'histoire nous

montre qu'elle peut triompher aussi des hommes et des dieux et

que par elle se sont fondés les plus puissants empires.

[Note 185: «Jusqu'ici, écrit le Dr Eifer, on a peu tenu compte

de la volonté du sujet dans l'apparition de phénomènes regardés

comme hystériques. Je rapprocherai des faits divers observés de

divers côtés le cas d'un amateur européen que j'ai connu aux

Indes. Ayant vu les exercices des fakirs, il voulut les imiter.

En appliquant fortement sa volonté, il s'enfonçait de longues

aiguilles dans les joues et dans les mains sans souffrir

aucunement, et les plaies restaient exsangues. S'il négligeait

de vouloir, au contraire, il souffrait et la plaie saignait.

Pour gagner sa vie comme prodige, il suffit donc de vouloir,

mais il faut vouloir fortement et longtemps, cela n'est pas

donné à tout le monde.»]

L'histoire nous apprend aussi que c'est par l'affaiblissement

de leur caractère--et jamais par celle de leur

intelligence--que les peuples périssent. Quand on lit les

récits de la désastreuse campagne de 1870, ce qui frappe

d'abord, c'est l'absence totale, chez les chefs de tout grade,

des qualités de caractère. On constate en eux le même manque

total de décision, de hardiesse et surtout d'initiative. Les

combinaisons stratégiques des Allemands étaient des plus

simples, mais les officiers, quel que fût leur grade,

possédaient de l'initiative et savaient ce qu'il fallait faire

dans un cas donné, alors même qu'ils ne recevaient pas

d'ordres. Nous ne possédions que le courage, qualité pouvant

suffire avec les petites armées de jadis qui manoeuvraient sous

les yeux d'un chef. Elles valaient ce que valait le chef et un

homme capable suffisait pour les diriger. Aujourd'hui, chaque

officier doit jouer le rôle que jouait jadis un général en chef

et, dans l'avenir, le succès sera aux armées qui posséderont le

plus d'officiers au caractère vigoureusement trempé. Ce n'est

pas par la lecture des livres que se forment de tels hommes.

Psychologie de l'éducation · 第 60 / 93 题