TRANSFORMATION DU CONSCIENT EN INCONSCIENT.

Mais si la mémoire n'est pas la base de l'instruction et de

l'éducation, sur quels éléments psychologiques doivent reposer

les méthodes qui permettent de fixer d'une façon durable les

choses dans l'entendement?

Les véritables bases psychologiques de l'instruction et de

l'éducation sont indépendantes des programmes et applicables

avec tous les programmes. On ne les trouve pas formulées dans

les livres, mais beaucoup d'éducateurs étrangers ont su les

deviner et les appliquer. C'est justement pour cette raison que

nous voyons les mêmes programmes produire, suivant les peuples

et les lieux, des résultats extrêmement dissemblables. Rien ne

diffère en apparence, puisque les programmes sont les mêmes,

mais tout diffère en réalité.

Le principe psychologique fondamental de tout enseignement peut

être résumé en une formule que j'ai répétée plusieurs fois dans

mes livres. _Toute éducation consiste dans l'art de faire

passer le conscient dans l'inconscient._ Lorsque ce passage est

effectué, l'éducateur a, par ce seul fait, créé chez l'éduqué

des réflexes nouveaux, dont la trame est toujours durable.

La méthode générale qui conduit à ce résultat--faire passer le

conscient dans l'inconscient--consiste à créer des

associations, d'abord conscientes et qui deviennent

inconscientes ensuite.

Quelle que soit la connaissance à acquérir: parler une langue,

monter à bicyclette ou à cheval, jouer du piano, peindre,

apprendre une science ou un art, le mécanisme est toujours le

même. Il faut, au moyen d'artifices divers, faire passer le

conscient dans l'inconscient par l'établissement

d'associations[181] qui engendrent progressivement des

réflexes.

[Note 181: La loi des associations est trop connue évidemment

des lecteurs de cet ouvrage pour qu'il soit nécessaire d'en

exposer le principe ici. Je me bornerai à rappeler que les deux

formes de l'association auxquelles se ramènent toutes les

autres, sont les associations par contiguïté, et les

associations par ressemblance.

Le principe des associations par contiguïté est le suivant:

Lorsque des impressions ont été produites simultanément ou se

sont succédé immédiatement, il suffit que l'une soit présentée

à l'esprit pour que les autres s'y représentent aussitôt.

Le principe des associations par ressemblance peut se formuler

de la façon suivante:

Les impressions présentes ravivent les impressions passées qui

leur ressemblent.

C'est surtout sur le principe des associations par contiguïté

qu'est édifiée toute l'éducation des êtres vivants.

C'est en se basant sur le principe des associations par

contiguïté que se fait le dressage du cheval et que l'on

obtient de lui les choses les plus contradictoires en

apparence, par exemple s'arrêter quand il reçoit un coup de

cravache étant au galop. Si on a associé pendant plusieurs

jours ces deux opérations successives: 1º coup de cravache; 2º

arrêt brusque avec la bride; la première opération, le coup de

cravache, suffira bientôt (association par contiguïté) à

déterminer l'arrêt sans qu'il soit besoin de passer à la

seconde opération: action sur la bride.]

La formation de la morale elle-même--on pourrait dire

surtout--n'échappe pas à cette loi. La morale n'est

sérieusement constituée que quand elle est devenue

inconsciente. Alors seulement elle peut servir de guide dans la

vie. La raison, quoi qu'on puisse penser, en serait incapable.

Les enseignements des livres encore moins.

La psychologie moderne a montré que le rôle de l'inconscient

dans la vie de chaque jour est immensément supérieur au rôle du

raisonnement conscient. Le développement de l'inconscient se

fait par formation artificielle de réflexes résultant de la

répétition de certaines associations. Répétées suffisamment,

ces associations créent des actes réflexes inconscients,

c'est-à-dire des habitudes. Répétées pendant plusieurs

générations, ces habitudes deviennent héréditaires et

constituent alors des caractères de races.

Le rôle de l'éducateur est de créer ou de modifier ces

réflexes. Il doit cultiver les réflexes innés utiles, tâcher

d'annuler ou tout au moins affaiblir les réflexes nuisibles.

Dans certaines limites, nous pouvons former notre inconscient,

mais une fois formé, il est maître à son tour et nous dirige.

Ces réflexes artificiels, modificateurs de l'inconscient, se

créent toujours par des associations d'abord conscientes.

L'apprentissage de la marche chez l'enfant, celui du piano ou

d'un art manuel quelconque chez l'adulte, montrent les

résultats de ces associations.

Les réflexes engendrés par l'éducation n'ont pas naturellement

la fixité de ceux qu'a consolidés l'hérédité, et c'est pourquoi

l'éducation ne peut qu'atténuer les caractères des races.

S'ils ne sont pas exercés sans cesse, les réflexes acquis par

l'éducation tendent à se dissocier. Issus de l'habitude, ils ne

sont maintenus que par l'habitude. L'équilibriste, l'écuyer, le

musicien ont besoin de s'exercer constamment pour éviter la

dissociation des réflexes qu'ils ont péniblement acquis.

Les réflexes peuvent être opposés aux réflexes. Une volonté

forte suffit souvent à les dominer. Lorsqu'une main étrangère

s'approche de l'oeil, il se ferme par un mouvement réflexe,

mais un peu d'exercice et de volonté suffisent pour apprendre à

dominer ce réflexe et maintenir l'oeil ouvert lorsque la main

s'approche.

Un des buts principaux de l'éducation est, comme il a été dit

plus haut, de créer des réflexes artificiels qui puissent,

suivant les cas, développer, ou au contraire affaiblir, les

réflexes héréditaires. Tous les primitifs, femmes, sauvages,

enfants, et même des hommes très civilisés à certaines heures,

sont guidés par leurs réflexes héréditaires. Cédant aux

impulsions du moment sans songer aux conséquences, ils se

conduisent comme le nègre qui vend le matin pour un verre

d'alcool la couverture qu'il sera obligé de racheter le soir

quand le froid sera venu ou, comme Esaü, auquel la légende fait

céder son droit d'aînesse, droit important mais d'une utilité

lointaine, pour un plat de lentilles, avantage peu important

mais d'une utilité immédiate.

L'homme n'a commencé à sortir de la barbarie, où par tant de

racines il plonge encore, qu'après avoir appris à se

discipliner, c'est-à-dire à dominer ses réflexes héréditaires.

L'individu arrivé à un haut degré de culture sait se servir de

ses réflexes comme le pianiste de son instrument. La prévision

des effets lointains de ses actes lui enseigne à dominer les

impulsions auxquelles il serait tenté de céder.

A cette tâche immense d'acquérir une discipline interne, une

faible partie de l'humanité a réussi, malgré des siècles

d'efforts, malgré la rigidité des Codes et leurs menaces

redoutables. Pour la majorité des hommes, la discipline externe

créée par les Codes remplace la discipline interne qu'ils n'ont

pas su acquérir. Mais la discipline qui n'a pas d'autre soutien

que la peur des lois n'est jamais très sûre, et une société ne

reposant que sur la crainte du gendarme n'est jamais bien

solide.

La puissance d'un peuple a toujours pu se mesurer assez

exactement à sa richesse en hommes possédant cette discipline

interne, qui permet de dominer ses réflexes et par conséquent

de substituer les prévisions lointaines aux impulsions du

moment. Une éducation intelligente ou les nécessités du milieu

peuvent créer cette discipline. Fixée par l'hérédité, elle

devient un caractère de race. C'est avec raison que les Anglais

placent au premier degré des qualités de caractère, le _self

control_, c'est-à-dire la domination de soi-même. Elle

constitue un des grands éléments de leur puissance. Ce n'est

pas «connais-toi toi-même», mais «domine-toi toi-même», que le

sage antique aurait dû écrire sur le fronton de sa demeure. Se

connaître est bien difficile, et cela ne sert qu'à rendre

infiniment modeste. Se dominer, on y arrive quelquefois, et

cette qualité donne une force considérable dans la vie.

Le rôle de l'éducateur doit tendre à agir sur l'inconscient de

l'enfant et non sur sa faible raison. On peut quelquefois

raisonner devant lui, mais jamais avec lui. Il est donc tout à

fait inutile de lui expliquer le but de la volonté qu'on lui

impose. La plus petite discipline, pourvu qu'elle soit

suffisamment inflexible, est toujours supérieure au plus

parfait et au plus raisonné des systèmes d'éthique, parce

qu'elle finit, grâce aux répétitions d'associations, par créer

des réflexes qui, s'ajoutant ou se superposant aux réflexes

héréditaires, peuvent les fortifier, ou au contraire les

modifier, quand cela est nécessaire. La discipline externe crée

la discipline interne lorsqu'on ne possède pas héréditairement

cette dernière. L'habileté manuelle de l'ouvrier, les vertus

professionnelles des militaires et des marins, sont formées par

la création progressive de tels réflexes.

Les méthodes à employer pour engendrer ces réflexes varient

naturellement suivant les choses à enseigner, mais le principe

fondamental est toujours le même: répétition de la chose à

exécuter jusqu'à ce qu'elle soit parfaitement exécutée. Alors

seulement les réflexes nécessaires sont créés et, peut-on

ajouter, fixés durablement.

Pour atteindre ce but, le professeur peut agir sur l'élève par

des moyens divers, que la psychologie lui enseigne, ou du moins

devrait lui enseigner. L'imitation, la suggestion, le prestige,

l'exemple, l'entraînement, sont des procédés qu'il doit savoir

manier. Le raisonnement et la discussion sont les seules

méthodes qu'il faille rejeter absolument, bien que la plupart

des universitaires pensent exactement le contraire. Ils ne le

pensent d'ailleurs que parce qu'ils n'ont jamais pris la peine

d'étudier l'âme de l'enfant, de se demander comment se forment

ses conceptions et les mobiles capables de le faire agir.

Les brèves généralités qui précèdent sembleront, j'imagine,

suffisamment évidentes pour quelques-unes des connaissances que

j'ai mentionnées. Le bicycliste, le pianiste, l'écuyer, qui se

souviennent de leurs débuts, se rappellent par quelles

difficultés ils ont passé, les efforts inutiles de leur raison,

tant que les réflexes nécessaires n'étaient pas créés.

L'application consciente ne leur donnait ni l'équilibre sur la

bicyclette ou le cheval, ni l'habileté des doigts sur le piano.

Ce n'est que quand, par des répétitions d'associations

convenables, des réflexes ont été constitués, et que leur

travail est devenu inconscient, qu'ils ont pu monter sans

difficulté à bicyclette et à cheval, ou jouer du piano.

Or, ce que les éducateurs de race latine semblent ignorer

complètement, c'est: 1º que le mécanisme régissant

l'enseignement de certains arts s'applique invariablement à

tout ce qui peut s'enseigner; 2º que parmi les procédés divers

permettant d'établir des associations créatrices de réflexes,

l'enseignement par les livres et la mémoire est peut-être le

seul qui ne saurait conduire au résultat cherché.

Chacun comprend bien que l'on pourrait étudier pendant

l'éternité les règles de la musique, de l'équitation ou de la

peinture, être capable de réciter tous les livres composés sur

ces arts, sans pouvoir jouer du piano, monter à cheval ou

manier des couleurs. Il n'y a pas de contestation possible au

sujet de tels arts. L'erreur est de croire que pour l'immense

domaine de l'instruction classique, existent des lois

d'acquisition différentes. C'est seulement le jour où le public

et les professeurs commenceront à soupçonner que pour toutes

les branches de l'enseignement les lois d'acquisition sont les

mêmes, que les méthodes actuelles de l'éducation latine

pourront se transformer. Nous n'en sommes pas encore là, mais

dès que l'opinion sera orientée vers ces idées, il suffira, je

pense, d'une vingtaine d'années de discussions et de polémiques

pour que l'absurdité de notre enseignement purement mnémonique

éclate à tous les yeux. Alors il s'écroulera de lui-même, comme

les vieilles institutions que personne ne défend plus.

3.--COMMENT LA THÉORIE DES ASSOCIATIONS CONSCIENTES DEVENUES

INCONSCIENTES EXPLIQUE LA FORMATION DE CERTAINS INSTINCTS ET

CELLE DES CARACTÈRES DES PEUPLES.

Les principes que je viens d'exposer sont absolument généraux.

Ils s'appliquent à l'éducation de l'homme aussi bien qu'à

l'acquisition des instincts des animaux et à la formation des

caractères des peuples.

La base de toutes les acquisitions mentales durables est

toujours la formation de réflexes inconscients produits par des

associations d'abord conscientes. Il n'y a pas d'autres moyens

de faire passer le conscient dans l'inconscient.

Et pour montrer la généralité et la fécondité de ces principes

fondamentaux de l'éducation, nous allons les appliquer à des

cas difficiles, tels que la formation de certains instincts et

des caractères psychologiques des races.

Beaucoup d'instincts sont constitués par le mécanisme des

associations qui permet au bicycliste de monter à bicyclette,

au violoniste de jouer du violon, à l'équilibriste de marcher

sur une corde, à l'enfant d'acquérir une morale. Parmi les

associations infinies que le bicycliste, le violoniste,

l'équilibriste, etc., peuvent réaliser, la répétition finit par

fixer les plus utiles. Elles deviennent alors inconscientes et

forment des réflexes. Les relations entre les éléments

constitutifs du système nerveux, c'est-à-dire les neurones,

relations d'abord accidentelles, difficiles et variables,

finissent par devenir régulières et faciles. L'acte est alors

inconscient, mais non pas encore héréditaire et ne peut

constituer, par conséquent, un instinct. Il ne pourra le

devenir qu'après avoir été répété pendant un grand nombre de

générations. C'est seulement lorsqu'il est devenu héréditaire,

et n'a besoin, par conséquent, d'aucune éducation pour se

manifester, que l'acte inconscient mérite le nom d'instinct.

Il suffit d'observer les animaux qui nous entourent pour voir

comment les réflexes créés par des associations, d'abord

conscientes, naissent, se fixent au moyen de l'hérédité, et se

transforment suivant l'éducation et les nécessités d'existence

auxquelles ils sont soumis. C'est un sujet bien peu étudié

encore, mais sur lequel l'attention se fixera dès que l'on

s'apercevra qu'il peut avoir pour la détermination des méthodes

à employer dans l'éducation de l'enfant une importance

prépondérante.

Les exemples connus d'instincts nouvellement créés chez les

animaux domestiques ne sont pas encore nombreux. On sait

cependant que l'arrêt chez le chien, devenu héréditaire

aujourd'hui, et par conséquent instinctif, a été créé autrefois

par le dressage. Nous voyons d'autres actes analogues en train

de devenir héréditaires, mais qui ne le sont pas encore tout à

fait. Tel, par exemple, celui consistant à déjouer la ruse

spéciale du cerf qui substitue un autre cerf à lui-même

lorsqu'il est fatigué par la poursuite des chiens. Il y a

soixante ans seulement, d'après M. Couteaux, que dans le

Poitou, on a su dresser les chiens à combattre cette ruse. Ils

n'exécutent pas encore d'une façon instinctive les manoeuvres

nécessaires, et l'éducation doit intervenir à chaque

génération, mais elle intervient de moins en moins, et, dès

leurs premières années, ils commencent à faire ce que leurs

ancêtres ne pouvaient accomplir que vers la troisième ou

quatrième année.

Toutes les remarques qui précèdent nous permettent de

comprendre le rôle que peut jouer l'éducation dans la formation

des qualités ou des défauts d'un peuple. Formés par certaines

nécessités d'existence et de milieu persistant pendant

plusieurs générations, ils ont fini par devenir héréditaires et

survivent aux conditions qui les ont fait naître. Les

caractères psychologiques des peuples constituent en réalité

des instincts que la nécessité a créés.

Il est évident, par exemple, qu'une nation pauvre, habitant une

île au dur climat, et obligée de vivre d'expéditions maritimes

pendant des siècles, deviendra forcément, sans éducation

spéciale, entreprenante et hardie.

Ces nécessités de milieu que nous ne saurions créer pourraient

être remplacées par une éducation convenable. Dirigée avec des

règles sûres, elle finirait par créer des réflexes héréditaires

et par modifier à la longue le caractère d'un peuple. Ainsi se

justifierait le mot de Leibniz qu'avec l'éducation on

changerait en un siècle la face d'un pays.

Un siècle ne suffirait probablement pas, comme le croyait

l'illustre philosophe, pour créer des caractères héréditaires,

mais il suffirait sûrement pour créer certaines aptitudes.

§ 4--LA PÉDAGOGIE ACTUELLE

Tout ce que nous venons de dire montre l'importance extrême de

posséder des règles d'éducation dérivées des principes que nous

avons exposés. Ces règles ne pourront être établies que

lorsque, ayant étudié avec beaucoup de soin la psychologie des

animaux et des enfants, nous saurons dans les moindres détails

comment fixer chez eux les habitudes et créer les instincts. On

peut dire de ce sujet qu'il est à peiné effleuré. C'est

seulement lorsqu'il sera bien connu qu'un véritable traité de

pédagogie pourra être écrit. Ce serait un des livres les plus

utiles composés depuis les origines de l'histoire.

En attendant, il faut nous résigner à n'avoir que l'empirisme

pour guide, et nous borner à tirer des principes fondamentaux

que nous avons exposés quelques règles générales pour les cas

particuliers qui se présentent. C'est évidemment demander

beaucoup à l'intelligence des éducateurs, et voilà pourquoi

nous voyons si peu d'entre eux réussir dans leur tâche. Les

bons éducateurs sont aussi rares que les bons dresseurs.

Les universitaires les plus éclairés reconnaissent eux-mêmes

combien leur pédagogie est rudimentaire et incertaine.

Il ne peut être question, écrit justement M. Compayré,

d'établir une pédagogie définitive, qui ne sera possible

que lorsqu'une psychologie rationnelle aura été constituée.

Dans le volume, _Instructions, programmes et règlements_,

publié en 1890, et qui régit toujours notre enseignement, M.

Léon Bourgeois, alors ministre de l'Instruction publique,

recommande aux professeurs de tâcher de «contribuer pour leur

part à cette science, qui n'existe encore qu'à l'état de

fragments, la psychologie de l'enfant, et à cette autre qui

n'existe pas du tout, la psychologie du jeune homme».

Très judicieux sont ces conseils. Il est tout à fait surprenant

que l'étude d'une science aussi utile n'ait jamais tenté

personne. Les générations de professeurs se succèdent sans

qu'un seul songe à étudier la psychologie des jeunes gens qui

les entourent. Ce ne sont pourtant que les personnes vivant

avec la jeunesse qui pourraient l'observer. Les savants de

laboratoire ont réussi, en disséquant un nombre infini de

grenouilles et de lapins, à constater quelques faits

intéressants, tels que la vitesse de l'agent nerveux, les

rapports mathématiques reliant l'excitation à la sensation,

mais, en matière de psychologie usuelle, ils ne nous ont encore

rien appris[182].

[Note 182: Je suis persuadé, comme je l'ai dit plus haut, que

pour donner une base sérieuse à la psychologie si complexe de

l'enfant, il faut commencer par étudier celle, beaucoup plus

simple, des animaux. On découvre alors très vite des choses

qu'on ne soupçonnait guère et dont l'application à l'éducation

est immédiate. Le lecteur en trouvera la preuve en parcourant

le mémoire que j'ai autrefois publié dans la _Revue

Philosophique_, sur les bases psychologiques de l'éducation du

cheval et que j'ai développé ensuite dans un ouvrage spécial

(_l'Équitation actuelle et ses principes_), dont la 4e édition

a paru récemment avec un atlas montrant au moyen d'images

cinématographiques les changements d'allure qu'on peut imprimer

au cheval par le dressage. L'équitation ayant toujours

constitué ma principale distraction, j'ai eu l'occasion de

dresser des chevaux difficiles et d'apprendre ainsi certains

principes fondamentaux qui sont applicables à toute la série

des êtres et qu'on ne trouve pas formulés dans les livres.]

A défaut d'un traité de pédagogie qui ne saurait être écrit

aujourd'hui, une enquête--non sur des généralités et des

programmes comme toutes celles publiées jusqu'ici--mais sur le

détail des méthodes employées dans les divers établissements

d'enseignement à l'étranger, serait d'une utilité immense. Elle

seule pourrait montrer les résultats des diverses méthodes

pédagogiques. Des procédés de chaque établissement, il y aurait

à apprendre quelque chose. Comme indication à ce sujet, voici

un extrait concernant quelques-unes des méthodes d'éducation

utilisées, à la célèbre école allemande de Koenigsfeld, que je

trouve dans le _Temps_ du 25 septembre 1901, sous la signature

de M. Masson-Forestier.

Leur système pédagogique consiste à réduire au

minimum--deux heures par jour--l'effort de contention

personnelle que réclame le travail des devoirs. Six autres

heures sont consacrées à des cours où l'élève apprend par

les oreilles comme par les yeux. Jamais aucun d'eux ne se

prolonge au delà de trois quarts d'heure. Beaucoup de

récréations et aussi beaucoup de repas.

Le jeune homme suit dans _chaque classe_, les cours de _sa

force_, c'est-à-dire que si un élève de seconde est en

retard pour les mathématiques, il suivra, pour cette

partie, les cours de troisième, voire de quatrième. Aucun

professeur n'a jamais plus de 12 à 13 élèves. L'enfant qui

n'a pas bien saisi une explication peut, aussitôt après la

classe, venir demander à s'entretenir à part avec son

professeur.

La punition la plus usitée est la _stillstrafe_ ou silence.

Ce silence subsiste pendant toutes les récréations d'une

journée. Il paraît que c'est fort pénible. La _stillstrafe_

est pourtant infligée fréquemment, les Moraves la

considérant, en outre, comme un excellent régime. Un jeune

homme qui l'a subie assez souvent prend peu à peu

l'habitude de ne parler que rarement. De la sorte, les

élèves les plus punis ne seront ni dissipés, ni brouillons,

ni vantards. Sachant se dominer ils écouteront beaucoup,

pèseront leurs mots, méditeront leurs actions. Ils ne

blesseront pas leurs semblables par des railleries, seront

de caractère plus accommodant et dès lors auront moins

d'ennemis dans la vie.

Je prie un des jeunes Français de l'école de m'accompagner

dans une promenade. Alors je le presse de questions.

Comment peut-il supporter une discipline si dure? N'a-t-il

pas hâte de rentrer dans sa famille?--Monsieur, me répond

ce garçon, un petit Bordelais intelligent, je me sens si

peu malheureux qu'au mois d'août, au lieu de me rendre dans

ma famille, j'ai demandé à rester, afin de pouvoir

participer à l'excursion que l'école fait à l'étranger

chaque année. Vingt de mes camarades ont sollicité la même

faveur de leurs parents. A l'instant nous arrivons du

Tyrol.

En attendant que nous possédions des méthodes d'éducation et

d'instruction applicables à toutes les choses susceptibles

d'être enseignées, nous connaissons au moins les principes

généraux d'où ces méthodes dérivent. Sachant que le but de

toute éducation est de faire passer le conscient dans

l'inconscient, le problème se ramènera toujours à déterminer

pour chaque cas particulier, les associations qui permettent de

créer le plus vite possible les réflexes nécessaires. La

pratique a déjà fait connaître plusieurs de ces méthodes. Nous

aurons à y revenir dans divers chapitres et notamment dans

celui qui traitera l'éducation.

Ce qui empêchera longtemps sans doute les peuples latins

d'attacher aucune importance aux méthodes d'instruction et

d'éducation, c'est que les résultats obtenus ne sauraient être

évalués par des diplômes et des concours.

Dès qu'il s'agit de notions n'ayant besoin d'être fixées dans

l'entendement que pour peu de temps, la mémoire suffit

parfaitement. En outre, les qualités de caractère acquises au

moyen de l'éducation n'étant appréciables par aucun examen, ne

provoqueront jamais chez les Latins d'efforts pour être

acquises.

Les Anglais ont eu récemment l'occasion de voir l'erreur

fondamentale des concours, qui ne tiennent compte que des

qualités de mémoire, lorsque, pour répondre aux campagnes de

presse faites par les indigènes de l'Inde, ils consentirent à

mettre au concours les emplois du _civil service_, c'est-à-dire

de l'administration générale de l'empire. Les Babous du

Bengale, qui ont une mémoire merveilleuse, l'emportaient

toujours sur leurs concurrents européens, mais comme on a

constaté qu'ils ne manifestaient dans leurs emplois aucune

trace de moralité, de jugement et d'énergie, et que leur

administration eût vite conduit l'Inde à l'anarchie, il fallut

trouver des moyens détournés pour les priver du droit théorique

qu'ils possédaient d'occuper des fonctions importantes. La

prospérité des colonies anglaises est due à la supériorité de

leur administration, que ne contestent aucun de ceux qui ont pu

l'étudier de près. Ce n'est pas l'étude des livres qui peut

inculquer les qualités de caractère nécessaires pour faire des

administrateurs intègres et capables, au jugement sûr, sachant

diriger les hommes et conduire avec succès une entreprise.

Les concours à tous les degrés sont d'ailleurs aussi

impuissants à révéler les qualités de caractère que celles de

l'intelligence. Les Allemands l'ont compris depuis longtemps,

et pour toutes les fonctions importantes, celle de professeur

de Faculté par exemple, ce n'est pas par des examens qu'ils

jugent les candidats, mais d'après leurs travaux personnels.

Ainsi ont-ils pu créer un corps de professeurs qui est

assurément le premier du monde, alors que le nôtre se maintient

à un niveau fort bas.

Les malheureux forçats de la mémoire que nous voyons en France

passer, jusqu'au delà de quarante ans, des examens, pour être

professeurs, agrégés, etc., sont incapables, lorsqu'ils

arrivent à la place souhaitée, d'aucun travail personnel. Leur

usure mentale est complète, la science n'a plus à compter sur

eux.

§ 5.--L'INSTRUCTION EXPÉRIMENTALE.

La théorie psychologique que nous avons donnée de l'instruction

et de l'éducation aboutit à cette conclusion que l'enseignement

ne doit pas être mnémonique. Ne devant pas être mnémonique, il

ne peut être qu'expérimental.

La faible valeur de l'instruction mnémonique a été signalée

depuis longtemps. «Sçavoir par coeur n'est pas sçavoir», disait

déjà Montaigne.

«Quand un enfant, dit Kant, ne met pas en pratique une règle de

grammaire, peu importe qu'il la récite; il ne la sait pas.

Celui-là la sait infailliblement qui l'applique, peu importe

qu'il ne la récite pas.» «Le meilleur moyen de comprendre, dit

encore le grand philosophe, c'est de faire. Ce que l'on apprend

le plus solidement et ce que l'on retient le mieux, c'est ce

que l'on apprend en quelque sorte par soi-même.»

La méthode mnémonique consiste à enseigner oralement ou par les

livres; la méthode expérimentale met d'abord l'élève en contact

avec les réalités et n'expose les théories qu'ensuite. La

première est exclusivement adoptée par les Latins, la seconde

par les Anglo-Saxons, les Américains notamment. Le jeune Latin

apprend une langue avec une grammaire et des dictionnaires et

ne la parle jamais. Il apprend la physique ou telle autre

science avec des livres et ne sait jamais manier un instrument

de physique. S'il devient apte à appliquer ses connaissances,

ce ne sera qu'après avoir refait toute son éducation. Un jeune

Américain n'ouvrira guère de grammaires ni de dictionnaires. Il

apprend une langue en la lisant ou en parlant. Il apprend la

physique en manipulant des instruments de physique, une

profession quelconque, celle d'ingénieur par exemple, en la

pratiquant, c'est-à-dire en commençant par entrer comme ouvrier

dans un atelier ou chez un constructeur. La théorie viendra

ensuite. C'est par des méthodes si simples que les Anglais et

les Américains ont créé cette pépinière de savants et

d'ingénieurs qui comptent parmi les premiers du monde.

Je ne suis en aucune façon un utilitaire, ou du moins ne le

suis pas à la façon de ceux qui voudraient qu'on n'enseignât

aux élèves que des choses immédiatement utilisables. Ce que je

demande à l'instruction et à l'éducation, c'est de développer

l'esprit d'observation et de réflexion, la volonté, le jugement

et l'initiative. Avec ces qualités-là l'homme réussit toujours

dans ce qu'il entreprend et apprend ce qu'il veut quand cela

lui est nécessaire. Peu importe comment on acquiert de telles

qualités. S'il m'était démontré que la confection de vers

latins et de thèmes grecs ou sanscrits conduisît à cette

acquisition, je serais le premier à défendre thèmes et

versions.

Si je défends renseignement expérimental, c'est qu'il paraît le

seul susceptible d'apprendre à observer, à réfléchir et à

raisonner. Il n'est pas besoin de raisonner du tout pour

apprendre une leçon et très peu pour fabriquer un discours

composé de réminiscences. Il faut au contraire raisonner avec

justesse et avoir acquis l'habitude de la précision pour

exécuter correctement une expérience.

Si l'on voulait résumer d'un mot les différences psychologiques

fondamentales qui séparent l'enseignement mnémonique et

l'enseignement expérimental, on pourrait dire que le premier

repose uniquement sur l'étude des livres, et le second

exclusivement sur l'expérience. Les Latins croient à la

toute-puissance éducatrice des leçons, alors que les Anglais et

les Américains n'y croient aucunement. Ces derniers veulent que

l'enfant, dès le début de ses études, s'instruise surtout par

l'expérience.

J'engage fortement les jeunes gens, écrit S. Blakie,

professeur à l'Université d'Edimbourg, à commencer leurs

études par l'observation directe des faits, au lieu de se

borner aux exposés qu'ils trouvent dans les livres... Les

sources originales et réelles de la connaissance ne sont

pas les livres; c'est la vie même, l'expérience, la pensée,

le sentiment, l'action personnelle. Quand un homme entre

ainsi muni dans la carrière, les livres peuvent combler

mainte lacune, corriger bien des négligences, fortifier

bien des points faibles; mais sans l'expérience de la vie,

les livres sont comme la pluie et le rayon de soleil tombés

sur un sol que nulle charrue n'a ouvert.

Les conséquences de ces deux méthodes d'instruction peuvent

être jugées d'après leurs résultats. Le jeune Anglais, le jeune

Américain, à la sortie du collège, n'ont aucune difficulté pour

trouver leur voie dans l'industrie, les sciences, l'agriculture

ou le commerce, tandis que nos bacheliers, nos licenciés, nos

ingénieurs, ne sont bons qu'à exécuter des démonstrations au

tableau. Quelques années après avoir terminé leur éducation,

ils ont totalement oublié leur inutile science. Si l'État ne

les cage pas, ce sont des déclassés. S'ils se rabattent sur

l'industrie, ils n'y seront acceptés que dans les emplois les

plus infimes jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le temps de refaire

entièrement leur éducation, tâche qui leur sera très difficile.

S'ils écrivent des livres, ce ne seront que de pâles rééditions

de leurs manuels, aussi pauvres dans la forme que dans la

pensée.

Actuellement il n'est peut-être pas un professeur de

l'Université sur cent à qui de telles idées ne sembleront

absurdes. L'enseignement par les livres, même pour les notions

les plus pratiques, l'agriculture par exemple, leur apparaît

comme le seul possible. Le meilleur élève, qu'il s'agisse d'un

lycéen, d'un polytechnicien, d'un licencié, d'un élève de

l'École Centrale, de l'École Normale, ou de toute autre école,

est celui qui récite le mieux ses manuels. Quelques expériences

montrées à distance, quelques manipulations sommaires, semblent

à l'Université le maximum des concessions que l'on puisse faire

à l'éducation expérimentale. Tout ce qui ressemble, même de

loin, au travail manuel, est tenu en mépris par elle. On

provoquerait un rire de pitié chez la plupart des professeurs

en leur assurant qu'un travail manuel quelconque, si peu

important soit-il, exerce beaucoup plus le raisonnement que la

récitation de tous les traités de logique, et que l'expérience

seule crée les associations au moyen desquelles les notions se

fixent dans l'esprit. On les étonnerait fort en essayant de

leur persuader qu'un homme qui connaît bien un métier a, par ce

seul fait, plus de jugement, de logique, d'aptitude à

réfléchir, que le plus parfait des rhétoriciens fabriqués par

l'Université. Ce sont des tours d'esprit, tout autant que des

tours de main, que donne le travail manuel.

Il ne faudrait pas supposer que les sciences dites

expérimentales puissent seules être enseignées par

l'expérience. Nous verrons bientôt que les langues, l'histoire,

la géographie, la morale, etc., en un mot tout ce qui fait

partie de l'instruction et de l'éducation, peut et doit être

enseigné de la même façon. _L'expérience doit toujours précéder

la théorie_. Ce point est absolument fondamental. La

géographie, par exemple, ne devrait être abordée que lorsque

l'élève, muni d'un morceau de papier quadrillé, d'un crayon et

d'une boussole de poche, aurait fait la carte des régions qu'il

parcourt dans ses promenades, appris ainsi à comprendre la

figuration du terrain, et à passer de la vue perspective du

sol--la seule que l'oeil puisse saisir--à sa représentation

géométrique.

Quand les notions ne peuvent entrer dans l'esprit par la

méthode expérimentale directe, il faut remplacer les livres par

la représentation de ce qu'ils décrivent. Un élève qui aura vu,

sous forme de projections, de photographies ou de collections

dans les musées, les débris des anciennes civilisations, aura

une idée autrement nette et autrement durable de l'histoire que

celle qu'il puiserait dans les descriptions des meilleurs

livres.

Les Anglais et les Allemands sont allés très loin dans cette

voie, et c'est pourquoi leur enseignement, dont les programmes

sont souvent identiques aux nôtres, est généralement excellent.

Dans notre exposé des moyens à employer pour inculquer les

connaissances et les principes qui font l'objet de

l'instruction et de l'éducation, c'est uniquement la méthode

expérimentale que nous préconiserons. Par elle, et par elle

seule, on peut arriver à faire passer le conscient dans

l'inconscient et à former des hommes.

Psychologie de l'éducation · 第 59 / 93 题