CHAPITRE V

La question de l'enseignement moderne et de l'enseignement

professionnel.

§ 1.--L'ENSEIGNEMENT MODERNE.

L'histoire de l'enseignement dit moderne constitue un exemple

frappant de l'impossibilité d'accepter les réformes, les plus

simples, les plus urgentes, lorsqu'elles ont à lutter contre

les facteurs moraux--opinions, préjugés, etc.,--que nous

retrouvons à chaque page de cet ouvrage.

Un ministre entreprenant, M. Léon Bourgeois, avait rêvé, il y a

quelques années, de réformer à lui seul et sans bruit notre

détestable éducation classique. A force de ténacité, nous

l'avons vu plus haut, il obtint d'établir à côté de

l'enseignement gréco-latin, un enseignement dit moderne, que

terminait un baccalauréat spécial. Le latin et le grec étaient

remplacés par des langues vivantes et des sciences.

Les programmes de cet enseignement étaient excellents, la

réforme théoriquement parfaite. Les résultats furent

pitoyables.

Ils furent pitoyables parce que la réforme eut contre elle

l'opposition sourde de toute l'Université. L'enseignement dit

moderne répondait à d'incontestables besoins, et cependant il

végéta misérablement. Nous allons en avoir la preuve en lisant

quelques extraits des rapports présentés à la Commission.

Montrons d'abord le but de cette éducation, tel que l'a résumé

un ancien ministre de l'Instruction publique, M. Berthelot.

L'éducation moderne, si elle était convenablement dirigée,

devrait reposer essentiellement sur l'étude du français,

des langues modernes et des sciences, et préparer d'une

façon fructueuse aux carrières par lesquelles les citoyens

peuvent vivre et servir leur patrie d'une manière

indépendante[146].

[Note 146: _Enquête_, t. I, p. 22. Berthelot.]

Certes, ce programme était excellent; voyons comment

l'Université en a tiré parti:

Au lieu de se borner à détruire les défauts de

l'enseignement classique, on lui a juxtaposé un nouvel

enseignement fait à son image; une sorte de contrefaçon, de

reproduction de second ordre; on a créé une sorte d'Odéon à

côté du Théâtre-Français.

Le nouveau venu n'a rien innové, rien guéri. Il nous

apparaît avec les mêmes défauts de son ancien:--même

surcharge des programmes:--on a supprimé les langues

mortes, mais on a ajouté les langues vivantes, la

législation usuelle, l'économie politique, etc.,

etc...--Même système de classes rigides, imposant des

efforts égaux à des esprits inégaux; même déchet dans les

résultats; même production de non-valeurs[147].

[Note 147: _Enquête_, t. I, p. 449. Maneuvrier, ancien élève de

l'École Normale Supérieure.]

L'enseignement secondaire moderne est de création toute

récente, puisqu'il ne date que de sept ou huit années; il

est encore difficile d'en apprécier les résultats. Mais,

dès maintenant, il est permis de craindre qu'au point de

vue qui nous occupe ces résultats ne soient pas

sensiblement meilleurs que ceux de son frère aîné.

L'enseignement moderne n'est guère autre chose que

l'enseignement classique débarrassé du grec et du latin et

quelque peu fortifié du côté des sciences et des langues

vivantes; cet enseignement reste toujours et avant tout

théorique, tout ce qui, dans ses programmes, pourrait

présenter un caractère pratique étant relégué au second

plan[148].

[Note 148: _Enquête_, t. II, p. 512. Jacquemart, inspecteur de

l'enseignement.]

Vous rencontrez contre cet enseignement moderne la

coalition de tous les classiques. Je lisais récemment dans

un livre de M. Renan: «Il n'y a pas de gens qu'il soit plus

difficile de faire changer d'avis que les pédagogues; ils

tiennent à une idée, il n'y a pas moyen de les en faire

revenir. Ce sont des gens de parti pris hostiles».

Il y a à Caen un homme éminent, M. Zévort, recteur de

l'Académie. Il parlait en ces termes de l'enseignement

spécial qui a précédé l'enseignement moderne:

«A part des exceptions très peu nombreuses, recteurs,

inspecteurs d'Académie, proviseurs et principaux ne virent,

dans l'enseignement nouveau, qu'un intrus, une

superfétation plutôt tolérée à regret que franchement

acceptée. Les professeurs firent également défaut au

ministre réformateur; la situation des maîtres des cours

spéciaux, un peu améliorée au point de vue matériel,

continua d'être amoindrie au point de vue moral, inférieure

à celle de leurs collègues de l'enseignement classique. Que

si ces derniers, pour compléter le total des heures qu'ils

devaient à l'État, étaient envoyés dans des classes

d'enseignement spécial, leur présence y était plus nuisible

qu'utile, tant ils mettaient de mauvaise grâce à

s'acquitter de leur tâche, qu'ils considéraient comme la

plus humiliante corvée».

La même chose se produit actuellement pour l'enseignement

moderne. On lui fait la même guerre. On veut lui rendre

toute concurrence impossible.

On a voulu tenter un essai loyal, mais on a fait l'essai le

plus déloyal[149].

[Note 149: _Enquête_, t. II, p. 303. Houyvet, premier président

honoraire.]

A l'opposition de l'Université est venue se joindre aussi celle

des parents.

Une réforme de notre enseignement secondaire ne sera

efficace que si elle se combine avec une réforme de

l'esprit public, de l'esprit qui règne dans nos familles

françaises.

Nos familles françaises sentent vaguement la nécessité

d'une réforme dans l'éducation, mais elles ne comprennent

pas suffisamment ce qu'elles ont à faire pour y collaborer.

La plupart des parents persistent à ambitionner pour leur

fils des carrières tranquilles: carrières du gouvernement,

de la magistrature, de l'armée, de l'administration...

carrières où on évite le plus possible les soucis et les

tribulations.

Ils ne se préoccupent ni de rendre leurs enfants capables

d'affronter par leur valeur personnelle les luttes de la

vie, ni de développer chez eux le sentiment de la

responsabilité.

Et c'est pourquoi nos jeunes gens sont aujourd'hui soutenus

beaucoup moins par leur volonté propre que par le cadre

dans lequel ils sont placés. Et ce cadre n'est pas celui

qui convient à notre société démocratique.

La principale préoccupation des parents, c'est de maintenir

les enfants dans ce cadre le plus qu'ils peuvent, et de les

soustraire aux nécessités de la lutte pour l'existence. Ils

ne sont pas encouragés au travail.

C'est aux parents que j'impute la plus grande partie des

erreurs actuelles de notre enseignement; c'est de ce côté

qu'il faudrait un grand changement, c'est aux parents qu'il

faut inculquer l'idée d'inspirer aux enfants plus d'ardeur

pour le travail, et de les pousser un peu, leurs études une

fois terminées, à voyager à l'étranger. J'ai conseillé

moi-même à un certain nombre de jeunes gens des séjours à

l'étranger; j'ai été attristé de voir le peu de profit

qu'ils en avaient tiré. A peine étaient-ils arrivés quelque

part que leurs parents les pressaient de revenir, ou bien

ils se mettaient à la recherche de jeunes gens avec qui ils

pouvaient parler français[150].

[Note 150: _Enquête_, t. II, p. 444. Blondet, ancien professeur

à la Faculté de droit de Dijon.]

L'histoire lamentable de l'essai d'enseignement moderne en

France prouve mieux que tout autre la justesse de quelques-unes

des propositions fondamentales de cet ouvrage et notamment

celles-ci: on ne réforme pas des préjugés à coup de décrets et

les programmes n'ont en eux-mêmes aucune vertu. Il n'y a pas de

mauvais programmes avec de bons professeurs et pas de bons

programmes avec des maîtres ignorant l'art d'enseigner.

De telles vérités ne sauraient être considérées comme banales,

puisque l'Université ne les a pas encore comprises, non plus

que les auteurs des divers projets de réforme.

Le mouvement vers les études scientifiques auquel nous ne

pouvons pas nous résoudre, les Allemands l'ont entrepris depuis

longtemps et s'y engagent de plus en plus résolument chaque

jour.

Je viens de voir dans un journal allemand la toute récente

statistique des gymnases et des écoles réales de Prusse. Il

y a seize ans, en 1882, le nombre total des élèves recevant

l'instruction sans le latin était de 12.000 contre 120.000

recevant l'éducation latine et grecque. Aujourd'hui,--grâce

à une série de réformes qui ont consisté à multiplier les

types intermédiaires, à avoir des établissements très

divers dans lesquels il est fait soit beaucoup, soit un

peu, soit pas du tout de latin, les uns avec du grec, les

autres sans--la proportion des élèves qui font des études

secondaires, classiques ou demi-classiques, sans grec et

sans latin, sur 150.000 élèves en tout s'est élevée à

65.000 contre 86.000 qui ont gardé le type classique

traditionnel[151].

[Note 151: _Enquête_, M. Buisson, t. I, p. 439.]

En Allemagne, nous l'avons dit, il y a des établissements

spéciaux pour chaque genre d'enseignement, gymnases,

réalgymnases, écoles réales, écoles techniques; rien n'est

mêlé et chaque genre d'enseignement a ses sanctions et ses

débouchés propres; c'est là le secret du succès des

Allemands. En France, au contraire, on veut ouvrir toutes

les carrières à tous, en dépit des différences

d'instruction et d'éducation, par conséquent de capacité

générale. Les carrières doivent être sans doute,

accessibles à tous, mais sous de communes conditions de

préparation suffisante et d'aptitude suffisante. Au lieu de

tout confondre et égaliser, les autres pays, Allemagne,

Autriche, Angleterre, États-Unis, Italie, etc., distinguent

et classent hiérarchiquement[152].

[Note 152: _Enquête_, Fouillée, t. I, p. 276.]

Toutes ces critiques ont été répétées devant la Chambre des

Députés, à propos de la discussion de la réforme qui aboutit à

de si médiocres résultats. M. Massé s'est exprimé de la façon

suivante:

En dépit des transformations apportées au régime des lycées

et collèges, en dépit des modifications introduites dans

nos programmes, notre enseignement secondaire et supérieur

continuera, comme par le passé, à former uniquement des

fonctionnaires, si vous ne permettez pas à l'enseignement

primaire et à l'enseignement professionnel de le pénétrer

davantage.

Plus d'hommes se consacreraient au commerce, à l'industrie,

à l'agriculture, aux colonies, si les études primitives

qu'ils ont faites avaient dirigé de ce côté leur activité.

Ils sollicitent des emplois du Gouvernement parce qu'en

dehors des fonctions publiques, leurs facultés resteraient

sans emploi. Et, cependant, déjà les fonctions publiques

sont encombrées, déjà s'accroît chaque jour davantage le

nombre de ceux qui constituent ce qu'on a appelé le

prolétariat intellectuel, c'est-à-dire le nombre de ces

hommes chez lesquels l'instruction a développé des besoins,

des goûts, des aspirations qu'ils sont absolument

impuissants à satisfaire.

Si l'enseignement secondaire actuel détourne du commerce,

de l'agriculture, de l'industrie, des colonies, de tout ce

qui constitue la richesse d'un peuple, l'enseignement

secondaire de demain doit poursuivre un but diamétralement

opposé; ses méthodes, ses programmes, ses plans d'études

doivent différer. Ce qu'il doit avant tout se proposer,

c'est de développer, en même temps que la personnalité,

l'esprit d'initiative, l'énergie et la volonté.

Il est dangereux, Messieurs, de tourner vers un but unique

l'activité et les facultés de tout un peuple, alors surtout

qu'on sait que ces facultés et cette activité resteront

fatalement sans emploi.

Puisse notre système d'enseignement et d'éducation ne point

préparer à la République des légions d'oisifs, de

mécontents et de déclassés, qui, un jour aussi, pourraient

tourner contre elle leurs facultés sans emploi et empêcher

la France de poursuivre le rôle glorieux qui doit être le

sien[153].

[Note 153: M. Massé, séance du 13 février 1902; p. 633 de

l'_Officiel_.]

M. Leygues, ministre de l'Instruction publique, a appuyé ces

conclusions et très bien montré les conséquences de notre

enseignement universitaire.

Le travail de l'ouvrier n'est pas rémunéré suffisamment

dans bien des cas, c'est vrai. Mais combien plus maigre

encore est le salaire et plus misérable la condition de

ceux qui sans fortune se sont engagés dans des professions

libérales et qui n'ont ni clients ni causes, qui errent

dans la vie désabusés, découragés, meurtris de toutes leurs

déceptions et de tous leurs désespoirs. Il n'est pas de

sort plus triste que le leur, de misère plus sombre que

leur misère; il n'est pas d'êtres plus dignes de pitié.

Que deviennent-ils, ces déclassés? Selon la nature de leur

âme, quand la souffrance est trop aiguë, ils tombent dans

le servilisme ou la révolte.

Voilà ce qu'il faut avoir le courage de dire pour enrayer

l'émigration perpétuelle vers les villes où tant d'énergies

s'usent, où sombrent tant de courages, pour que, sous

prétexte de favoriser la démocratie, nous ne soyons pas

exposés à voir ce qui serait la fin de la démocratie:

l'atelier vide et la terre déserte.

Dans un pays comme la France où la population

professionnelle et active (industriels, négociants,

agriculteurs) représente 48 p. 100 de la population totale,

18 millions d'individus sur 38 millions d'habitants, où le

capital industriel s'élève à 96 milliards 700 millions de

francs, où le capital agricole atteint 78 milliards de

francs; où les exportations se sont chiffrées en 1900 pour

plus de 4 milliards de francs, l'Université ne peut se

contenter de préparer les jeunes gens qui lui sont confiés

aux carrières libérales, aux grandes écoles et au

professorat; elle doit les préparer aussi à la vie

économique, à l'action[154].

[Note 154: M. Leygues, ministre de l'Instruction publique,

séances des 12 et 14 février 1902 pp. 615 et 666 de

l'_Officiel_.]

Personne n'a jamais contesté la justesse de telles assertions

et l'on peut dire cependant que depuis le temps qu'on les

répète, elles n'ont encore converti personne.

§ 2.--L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL.

L'enseignement professionnel est donné presque exclusivement en

France par des universitaires, et par conséquent avec leurs

méthodes théoriques. Le manuel appris de mémoire en étant

l'unique base, les résultats obtenus sont naturellement aussi

parfaitement nuls que ceux de l'enseignement classique.

Si nous ne possédions pas un petit nombre d'écoles techniques,

dues le plus souvent d'ailleurs, comme celles des Frères dont

nous avons parlé, à l'initiative privée, on pourrait dire que

l'enseignement professionnel n'existe pas en France.

Les causes de son insuffisance ne sont pas uniquement

imputables à l'Université. Sous l'influence de préjugés

héréditaires fortement développés par notre éducation

classique, l'enseignement professionnel jouit auprès des

familles d'une considération très faible. Elles croient

toujours que l'instruction gréco-latine seule peut développer

l'intelligence et conférer à ceux qui l'ont reçue de grands

avantages dans la vie. Nous sommes à un âge de transition où

peu de personnes comprennent qu'il y a dans cette opinion une

double erreur. En réalité, notre enseignement classique déprime

l'intelligence et n'assure à ceux qui l'ont reçue aucune

supériorité réelle dans la vie.

La principale cause de notre antipathie pour le travail manuel

et tout ce qui s'en rapproche n'est pas tant l'effort qu'il

demande que le mépris qu'il inspire. Ce sentiment,

énergiquement entretenu par l'Université et ses concours, est

un de ceux qui ont le mieux contribué à précipiter notre

décadence industrielle et économique actuelle. Chez les peuples

latins, le plus infime clerc, le plus humble commis, le plus

modeste professeur, se jugent d'une caste fort supérieure à

celle d'un industriel ou d'un artisan, bien que ceux-ci gagnent

davantage et exécutent des travaux exigeant beaucoup plus

d'intelligence.

Il résulte de cette croyance générale que la plupart des

parents tâchent de faire entrer leurs fils dans la caste

réputée supérieure et de les sortir de la caste considérée

comme inférieure.

Une revue importante a publié sur ce sujet une lettre d'un

industriel du nord de la France dont je reproduis l'extrait

suivant:

Il est désolant de voir, dans un arrondissement qui a été

si vivant au point de vue industriel et qui possède de

grandes ressources, que la bourgeoisie se désintéresse de

plus en plus des affaires pour les places administratives.

Il en est malheureusement ainsi du peuple qui ne voit dans

l'instruction que le moyen de faire de ses enfants, soit

des employés, soit des fonctionnaires. Tout le monde veut

des places.

Pendant ce temps nous sommes à peu près colonisés par les

Belges, qui détiennent la plupart des grands établissements

industriels qui prospèrent dans la région.

Un exemple frappant est ce qui s'est passé dans le bassin

industriel de Maubeuge, depuis l'établissement des droits

protecteurs. Ce pays s'est développé, depuis 1892, dans des

proportions considérables, mais sous l'influence des Belges

de Liège et de Charleroi qui sont venus créer en masse des

établissements à la frontière et qui ont trouvé chez eux

tous les capitaux nécessaires. Nos nationaux assistaient à

cette invasion les bras croisés et employaient leurs

capitaux en rentes ou en fonds portugais, brésiliens ou

grecs!

C'est navrant et désespérant.

Nous sommes bien malades. C'est une consomption très lente

dont on ne s'apercevra que quand il sera trop tard[155].

[Note 155: _France de demain_, 15 janvier 1899.]

Le même journal a publié également une lettre qui montre bien

ce qu'ont coûté à nos colonies les préjugés qui régissent

l'enseignement théorique que nous donnons aux jeunes indigènes.

L'indigène qui sait lire, écrire et compter regarde d'un

oeil de mépris tous ceux qui bêchent la terre ou qui

transforment, dans l'atelier, le fer et la pierre inertes;

il se croit d'essence supérieure et indigne de peiner et de

suer; il se dit Européen, et il exige les mêmes

prérogatives que ce dernier.

On n'insiste pas assez là-bas, dans nos écoles, sur

l'utilité du cultivateur et de l'ouvrier, sur la noblesse

de leur tâche, sur leur rôle dans le monde. On ne montre

jamais à la fin des études et comme récompense que le

diplôme et la sinécure tant enviée à laquelle on pourra

prétendre. On dégarnit les champs, les usines, les

ateliers, pour encombrer les bureaux et sevrer ainsi la

colonie de la partie la plus intelligente de sa population.

Si au lieu de suivre les programmes métropolitains et

d'apprendre aux indigènes la suite des rois de France

depuis Pharamond jusqu'à Napoléon III, on leur avait

seulement donné les principes élémentaires de lecture,

d'écriture et de calcul, tout en leur indiquant le

maniement des outils ou des instruments aratoires, et la

façon de tripler le rendement d'un champ de canne à sucre,

de coton ou d'arachide, croyez-vous qu'on n'aurait pas

augmenté la richesse du pays, et, partant, le chiffre des

opérations commerciales?

Qui peut énumérer les services que rendrait à nos colonies

une armée indigène de bons contremaîtres et de bons

fermiers choisis parmi les jeunes gens intelligents et

laborieux.

Nos colonies ne rapportent rien, dit-on! Précisément parce

que nous nous empressons d'immobiliser ceux-là seuls, qui

pourraient produire et les enrichir[156].

[Note 156: _France de demain_, 15 janvier 1902.]

Nous touchons ici à un des points les plus fondamentaux de la

question des réformes de l'enseignement. Les classes

dirigeantes n'en comprennent aucunement l'utilité. Elles ne

voient pas que notre enseignement classique--sous toutes ses

formes--n'est plus en rapport avec les besoins de l'âge actuel,

que sa triste insuffisance et l'absence d'enseignement

professionnel sont les causes de notre profonde décadence

industrielle, commerciale et coloniale.

La bourgeoisie française ne comprend pas l'évolution du monde

moderne et par conséquent ne pourra pas l'aider. Les réformes,

filles de la nécessité, se feront à côté d'elle, sans elle, et

naturellement contre elle.

C'est surtout à notre Université que l'évolution économique

actuelle du monde échappe entièrement. Figée dans de vieilles

traditions, les yeux fixés sur le passé, elle ne voit pas

qu'avec les progrès des sciences et de l'industrie, le rôle des

grammairiens, des rhéteurs, des érudits et de toutes les

variétés connues de vains parleurs, s'efface chaque jour

davantage. Le monde moderne est gouverné par la technique, et

la supériorité appartient à ceux qui, dans toutes les branches

des connaissances, sont le plus versés dans la technique. On a

essayé, mais sans grand succès, de le faire comprendre à la

Commission d'enquête.

En 1870, nous avons été vaincus par un ennemi qui, au point

de vue militaire, était plus scientifiquement organisé que

nous. Aujourd'hui, sur le terrain industriel et commercial,

nous sommes également vaincus par un ennemi

scientifiquement organisé[157].

[Note 157: _Enquête_, t. II, p. 442. Blondel, ancien professeur

de faculté.]

Cet enseignement professionnel qui nous manque et pour lequel

il serait bien difficile d'ailleurs de trouver des professeurs,

pourrait avoir--sans les préjugés de l'opinion dont je viens de

parler--un nombre immense d'élèves. Les documents statistiques

fournis à l'enquête en donnent la preuve incontestable.

On peut se faire une idée, par les chiffres suivants, du

préjudice causé à notre prospérité économique par ce

véritable accaparement de la jeunesse par l'enseignement

secondaire. Le nombre des élèves recevant en France

l'enseignement secondaire s'élève aujourd'hui à cent

quatre-vingt mille. Or la clientèle de l'enseignement

technique industriel, commercial et même agricole, ne

dépasse pas vingt-deux mille. La proportion est donc de

huit contre un, au désavantage de ce dernier. Or c'est le

contraire qui devrait se produire, si l'on remarque que la

population commerciale, industrielle et agricole de la

France forme les neuf dixièmes de la population totale, et

que c'est en somme l'agriculture, le commerce et

l'industrie qui font vivre et grandir les nations[158].

[Note 158: _Enquête_, t. II, p. 513. Jacquemart, inspecteur de

l'enseignement.]

Eh oui, sans doute, c'est l'agriculture, l'industrie et le

commerce qui font vivre et grandir les nations, et nullement

les avocats et les bureaucrates[159]. Tous les efforts d'une

Université éclairée devraient tendre à fortifier l'enseignement

donné à la fraction la plus importante d'un pays, aussi bien

par le nombre que par la richesse qu'elle lui procure. Or,

c'est justement le contraire qui se produit. L'enseignement

professionnel n'a pas seulement à lutter contre les préjugés

des parents, il doit lutter encore contre la mauvaise volonté

de l'Université et l'incapacité de ses professeurs. Mauvaise

volonté et incapacité que nous avons déjà signalées à propos de

l'enseignement dit moderne.

[Note 159: Les Allemands le savent fort bien et c'est pourquoi

ils multiplient chaque jour leurs écoles professionnelles. La

Saxe, qui n'a que trois millions d'habitants, possède trois

écoles d'art industriel, trois écoles d'industrie supérieure,

cent onze écoles professionnelles pour les professions

spéciales, quarante écoles de commerce, etc.]

Le plus important des enseignements professionnels devrait

être, dans un pays agricole comme la France, celui de

l'agriculture. Les démonstrations au tableau et la récitation

des manuels en forment malheureusement l'unique base.

Un rapport de M. Méline, inséré à l'_Officiel_, contient à ce

sujet des documents fort précis. Ils montrent à quel point

toutes nos méthodes générales d'enseignement reposent sur les

mêmes principes.

Sans parler de l'Institut agronomique établi à Paris, la France

possède 82 écoles d'agriculture dites pratiques, coûtant

annuellement plus de 4 millions. Elles comptent 651 professeurs

et 2.850 élèves, ce qui fait à peine 4 élèves par professeur.

Chaque élève revient, on le voit, à un peu plus de 1.400 francs

par an à l'État. «Dans beaucoup d'établissements il n'y a guère

que des boursiers et sans eux, il faudrait presque fermer

l'école.»

Il est parfois difficile de rendre pratique un enseignement

donné à beaucoup d'élèves. Ce n'est plus le cas quand un

professeur a une moyenne de 4 élèves. On pouvait donc espérer

que l'enseignement agricole de ces nombreuses écoles aurait un

caractère réellement utilitaire et que les jeunes agronomes si

coûteusement formés rendraient quelques services. Hélas! il

n'en a rien été, et un psychologue connaissant un peu nos

méthodes d'enseignement aurait pu le prévoir. L'éducation des

élèves est restée si théorique que pas un agriculteur ne peut

les utiliser, fût-ce comme simples garçons de ferme. N'étant

absolument bons à rien, ces agronomes qui devaient régénérer

notre agriculture demandent presque tous des emplois de l'État

et surtout des places de professeurs. Il y a plus de 500 de ces

demandes pour une quinzaine de places annuellement vacantes.

«Cela n'est-il pas grotesque? conclut le journal _Le Temps_, en

résumant ce rapport. Cet enseignement scientifique, ce grand

orchestre de formules abstraites a donc pour effet d'enlever

des forces vives à l'agriculture au lieu de lui en donner? Ces

écoles n'ont plus qu'un but, qui est, non de préparer des

praticiens, mais des concurrents bourrés de formules et de

superfluités d'apparence scientifique, pour mieux triompher

dans les épreuves des concours et arriver aux fonctions

administratives. Tous mandarins ici comme ailleurs.»

On a bien expliqué devant la Commission d'enquête ce que sont

ces cours d'agriculture pratique.

Les professeurs se contentent de dicter purement et

simplement un cours, devant une classe d'élèves qui

écrivent pendant une heure sur les matières fertilisantes,

ou sur un autre sujet, des développements auxquels ils ne

comprennent rien[160].

[Note 160: _Enquête_, t. II, p. 631. Jules Gautier, professeur

au lycée Henri IV.]

Il est navrant de voir de telles copies, et comment nos

petits cultivateurs perdent rapidement toutes les notions

apprises dans les manuels. D'autre part, les enfants qui

sont présentés savent encore la lettre, mais ils ne savent

absolument pas ce qu'est la chose, ils sont d'une ignorance

inouïe au point de vue pratique; ils ont appris des mots au

sujet des engrais, du bétail, des plantes, mais ils ne

savent absolument pas les utiliser. Si vous n'arrivez pas à

organiser des visites de fermes et d'exploitations, ce que

vous faites actuellement ou rien, c'est absolument la même

chose[161].

[Note 161: _Enquête_, t. II, p. 71. Duport, président d'une

Commission supérieure d'enseignement agricole.]

Un de nos collègues disait naguère: «S'il faut s'étonner

d'une chose, c'est qu'il se trouve encore quelques jeunes

gens disposés à suivre la carrière agricole, car tout les

en détourne.» Rien n'est plus vrai, et un simple coup

d'oeil jeté sur notre régime scolaire suffira pour le

démontrer.

... Rien, dans ses études, ne réveille en lui le goût de la

vie rurale, rien ne le ramène aux champs: tout semble fait

pour l'en éloigner. La nature de ses études, d'abord: elles

sont, comme disait Montaigne, «purement livresques»; elles

lui inspirent le dédain des travaux manuels; exclusivement

théoriques, linguistiques et grammaticales, elles ne

développent ni le sens pratique, ni l'esprit d'observation,

ces deux conditions essentielles de succès en toute

carrière, mais principalement dans la carrière

agricole[162].

[Note 162: _Enquête_, t. II, p. 388. R. Lavollée, docteur ès

lettres.]

La conséquence de cet enseignement est que l'élève, qui devrait

acquérir le goût de l'agriculture, prend au contraire cette

profession en horreur, comme aussi tous les métiers manuels

qu'il voit méprisés partout.

Aujourd'hui l'ouvrier ne veut plus que son fils travaille

de ses mains; il préfère en faire un petit employé, mal

payé, et nos écoles primaires ne contribuent que trop à

cultiver ces illusions.

A la campagne, beaucoup d'agriculteurs ne veulent plus que

leurs fils cultivent la terre; ils cherchent à en faire de

petits fonctionnaires. C'est une véritable contagion, si

bien qu'en France, pour les travaux manuels, le

terrassement, la culture, nous sommes obligés de faire

venir des Italiens ou des Belges.

L'Algérie se peuple de Maltais, d'Espagnols, et pendant ce

temps-là nos villes fourmillent de scribes, qui, en vertu

de la loi de l'offre et de la demande, se contentent de

traitements tout à fait insuffisants[163].

[Note 163: _Enquête_, t. II, p. 555. Keller, vice-président de

la Société générale d'éducation.]

Les nécessités économiques de l'âge actuel deviennent de plus

en plus pressantes, et, chez les peuples latins, ni les

familles, ni l'Université ne les comprennent. Un ancien

ministre, M. Hanotaux, a proposé devant la Commission d'enquête

la création d'écoles professionnelles parallèles à

l'enseignement classique actuel. Ce dernier enseignement,

dit-il, ne serait maintenu que pour le très petit nombre de

futurs érudits qui étudieraient le grec et le latin tout comme

on étudie ailleurs le persan et l'arménien. De tels projets

sont excellents et leur réalisation assurée le jour où nous

aurons changé l'âme des parents, des professeurs et des élèves.

Mais alors même que cette transformation serait effectuée, on

ne voit guère où se recruteraient les professeurs du nouvel

enseignement. Sans doute les Frères des Écoles chrétiennes ont

bien su en trouver pour l'enseignement technique, où ils

peuvent servir de modèles, mais leurs professeurs sont des

techniciens auxquels--imitant en cela les Américains--on ne

demande que de connaître leur profession sans s'occuper un seul

instant de savoir s'ils possèdent aucun diplôme. Du jour où cet

enseignement serait organisé par l'État, c'est-à-dire par

l'Université, il y aurait immédiatement des concours, une

agrégation et l'instruction serait donnée uniquement par ces

méthodes théoriques dont nous connaissons les résultats.

Toute grande réforme sur ce point étant irréalisable avant une

réforme totale de l'opinion, il ne faut songer aujourd'hui qu'à

de modestes changements accomplis sur une petite échelle. Un

des meilleurs proposés devant la Commission consisterait à

transformer les petits collèges de province en établissements

d'enseignement professionnel. Devant l'impossibilité de trouver

des professeurs capables de donner cet enseignement, on doit

bien se contenter d'un enseignement exclusivement théorique

qui, si mauvais soit-il, est encore supérieur à l'enseignement

classique.

Nous avons eu occasion, notamment pendant ma direction, de

sauver un certain nombre de ces petits collèges en y

introduisant un peu d'agriculture théorique, c'est-à-dire

un peu d'histoire naturelle, de physique et de chimie, de

façon à initier les enfants aux choses de la vie rurale.

Cette introduction seule a suffi pour sauver ces petits

collèges. L'école de Neubourg, qui comprend des bâtiments

superbes, était complètement tombée. On nous a demandé d'y

introduire un peu d'enseignement agricole primaire

supérieur; aussitôt l'école s'est remplie et elle est

aujourd'hui prospère. C'est la preuve que les programmes

doivent s'adapter aux milieux et au temps[164].

[Note 164: _Enquête_, t. II, p. 626. Tisserand, représentant de

la Société nationale d'agriculture.]

J'estime qu'il faudrait transformer nos petits

établissements secondaires, suivant les besoins des

régions, comme le disait si bien M. Tisserand, en écoles

industrielles ou agricoles préparatoires à nos écoles

spéciales d'un ordre supérieur. Cela vaudrait beaucoup

mieux pour les budgets des villes et pour l'avenir des

enfants[165].

[Note 165: _Enquête_, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de

la Société nationale d'agriculture.]

Ce sont là des réformes de détail qui ne sauraient conduire

bien loin. De vraies réformes ne seront possibles, comme je

l'ai dit tant de fois déjà, que lorsque les méthodes

d'enseignement des professeurs, et surtout l'opinion des

familles, auront changé.

De tels changements ne peuvent être amenés que par des

nécessités impérieuses, et ni les programmes ni les discours ne

sauraient les déterminer.

Les nécessités impérieuses qui transformeront peut-être un jour

l'opinion des parents commencent à se dessiner un peu.

Aujourd'hui les classes vraiment influentes, et par conséquent

vraiment dirigeantes, tendent de plus en plus à se composer

exclusivement d'individus possédant une certaine aisance. Or,

il devient évident que dans un avenir assez prochain ce seront

surtout les industriels, les artisans, les colons, les

agriculteurs, les commerçants qui posséderont cette aisance.

Avec le développement des besoins actuels et l'invariabilité de

leurs salaires, depuis longtemps fixés par l'État, les

ressources des classes lettrées: magistrats, fonctionnaires,

professeurs, etc., deviennent absolument insuffisantes, alors

que l'aisance des autres classes grandit chaque jour.

Les classes jadis dirigeantes devenant chaque jour plus

besoigneuses, et jouant par conséquent un rôle de plus en plus

effacé, finiront peut-être par comprendre qu'elles doivent

orienter autrement l'éducation de leurs fils.

La dernière supériorité des classes jadis dirigeantes réside

aujourd'hui dans le port habituel d'un vêtement élégant. Mais

il devient si râpé, que bientôt tout son prestige disparaîtra.

Quand ce prestige sera totalement évanoui, comme il l'est

depuis longtemps en Amérique et en Angleterre, une révolution

profonde s'accomplira dans l'âme des peuples latins. Elle sera

terminée le jour où on admettra comme exactes les définitions

suivantes des diverses catégories sociales données par un des

déposants de l'enquête.

Le bon industriel, le bon agriculteur, le bon commerçant,

le bon fonctionnaire, le bon officier, ce sont termes qui

se valent. D'une manière générale, ce sont des hommes qui

remplissent dans les cadres d'une démocratie des

professions diverses, mais une même fonction sociale. La

différence des carrières ne supprime pas l'égalité des

mérites.

En définitive, ils sont tous de la classe dirigeante

future; cette classe ne peut pas se composer d'esprits

façonnés sur le même patron, répondant au même signalement;

elle doit se composer des meilleurs dans toutes les

spécialités. Qu'ils diffèrent par la spécialité de la

profession, mais qu'ils se ressemblent par la supériorité

de l'homme[166].

[Note 166: _Enquête_, t. I, p. 441. Buisson, ancien directeur

de l'Enseignement primaire au Ministère de l'Instruction

publique.]

Il y a longtemps déjà que Diderot avait dit la même chose.

Les études théoriques, écrivait-il, sont propres à remplir

les villes d'orgueilleux raisonneurs et de contemplateurs

inutiles et les campagnes de petits tyrans, ignorants,

oisifs et dédaigneux. On a bien plus loué des hommes

occupés à faire croire que nous étions heureux que les

hommes occupés à faire que nous le fussions en effet. Nos

artisans se sont crus méprisables, parce qu'on les a

méprisés. Apprenons-leur à mieux penser d'eux-mêmes, c'est

le seul moyen d'obtenir des productions parfaites.

Avant d'arriver à répandre de telles idées, il faudra subir pas

mal de bouleversements et de révolutions accomplis par l'armée

des bacheliers, licenciés et professeurs sans emploi.

Aujourd'hui, des assertions analogues à celles contenues dans

les citations que je viens de reproduire, appartiennent à

l'immense catégorie des choses que chacun répète volontiers,

que l'on est prêt à applaudir bruyamment, mais dont personne ne

croit un seul mot. Il ne faut pas se lasser cependant de les

redire.

Lorsque le rabot et la lime, écrivait jadis Jules Ferry

alors qu'il était Ministre de l'Instruction publique,

auront pris à côté du compas, de la carte géographique et

du livre d'histoire, la même place et qu'ils seront l'objet

d'un enseignement raisonné et systématique, bien des

préjugés disparaîtront, bien des oppositions de castes

s'évanouiront, la paix sociale se préparera sur les bancs

de l'école primaire, et la concorde éclairera de son jour

radieux l'avenir de la société française.

On ne peut pas dire que de telles idées soient tout à fait

irréalisables, puisque les Américains les ont à peu près

réalisées. Aux États-Unis la séparation des classes est très

faible et le passage de l'une à l'autre fréquent et facile.

Mais ces peuples n'ont pas derrière eux le poids des traditions

séculaires qui pèsent sur les Latins. Ils n'ont pas eu à lutter

contre une Université toute puissante, infiniment peu

démocratique et hostile à tous les progrès. Ce qui gêne surtout

les sociétés latines dans leur évolution et les oblige à

procéder par bonds désordonnés qui ne font souvent que les

ramener un peu plus en arrière, c'est la lourde tyrannie des

morts.

La raison cherche vainement à repousser ces ombres formidables.

Le temps seul réussit quelquefois à les dominer. Dans la lutte

violente que les Latins soutiennent contre les morts depuis un

siècle, ce ne sont pas les vivants qui ont triomphé.

Psychologie de l'éducation · 第 54 / 93 题