CHAPITRE VI

La question de l'éducation.

§ 1.--INCERTITUDE DES PRINCIPES UNIVERSITAIRES EN MATIÈRE

D'ÉDUCATION.

Le problème de l'éducation est beaucoup plus important encore

que celui de l'instruction. C'est le caractère des hommes bien

plus que leur savoir qui détermine leurs succès dans la vie.

L'Université ne s'est pas malheureusement montrée plus apte à

donner une bonne éducation qu'une instruction convenable.

A la vérité on ne peut dire qu'en matière d'éducation les

méthodes de l'Université soient bonnes ou mauvaises, attendu

qu'elle ne possède aucune méthode, aucune idée directrice.

Pendant longtemps, elle a cru que l'éducation se faisait avec

des manuels et des préceptes appris par coeur. Commençant à

revenir d'une aussi évidente erreur, elle en est encore à

chercher les moyens de remplacer les manuels. Pour le moment,

elle se borne à proclamer très haut les bienfaits d'une bonne

éducation.

Lorsqu'on se réfère aux manifestations officielles de

l'Université, aux circulaires des ministres et des

recteurs, aux discours de distribution de prix, qui sont

comme les professions de foi du corps enseignant, on y

trouve constamment répétée cette affirmation que «le but de

l'enseignement secondaire est de former l'homme et le

citoyen». Là-dessus, tout le monde est d'accord. C'est un

truisme. Mais lorsqu'on descend de la région des principes

à celle de l'application et du fait, on voit combien nous

sommes loin de cet idéal et combien on a fait peu de choses

pour le réaliser[167].

[Note 167: _Enquête_, t. I, p. 444. Maneuvrier, ancien élève de

l'École Normale Supérieure.]

En réalité, on n'a rien fait du tout et on s'en est tenu à ces

brillants discours si chers aux professeurs. Les résultats

obtenus sont indiqués dans le passage suivant de l'enquête.

C'est parce que l'éducation de notre démocratie française

est insuffisante, que notre régime politique et social

actuel n'a pas porté tous les fruits qu'on en pouvait

attendre, et c'est aussi l'une des causes qui permet à ceux

qui n'aiment pas ce régime de multiplier leurs

attaques[168].

[Note 168: _Enquête_, t. II, p. 438. Blondel, ancien professeur

à la Faculté de Droit de Dijon.]

Quant aux moyens à employer pour donner la bonne éducation

rêvée, les auteurs de l'enquête semblent les ignorer

totalement. Beaucoup s'imaginent qu'elle s'inculque uniquement

par les exercices physiques et déplorent leur rareté. Cette

rareté paraît en effet très grande, malgré d'éloquentes

circulaires ministérielles et la fondation de sociétés

spéciales. Il n'y a rien derrière toutes ces brillantes

façades.

Si le temps ne nous pressait, j'aurais parlé de l'éducation

physique. En fait, elle n'existe pas et c'est une lacune

déplorable. Je voudrais que l'éducation physique fût mise

sur la même ligne et même, dans les premières années,

au-dessus de l'éducation intellectuelle.

En Allemagne, cette éducation est très développée. Elle est

mise au même rang que l'enseignement du grec, des

mathématiques ou de telle autre branche. Elle est

obligatoire pour tous.

J'ai vu en Allemagne le professeur de grec être en même

temps professeur de gymnastique, et il me semble que c'est

d'un bon exemple.

L'insuffisance de notre éducation physique me paraît

constituer un danger inquiétant pour l'avenir de notre

race[169].

[Note 169: _Enquête_, t. I, p. 340. Boutroux, de l'Institut,

professeur de philosophie à la Sorbonne.]

Tout cela est fort juste, mais les exercices physiques ne

constituent qu'une très faible partie de l'éducation. On peut

faire des hercules avec de bons exercices gymnastiques, mais je

ne vois pas très bien en quoi ces exercices développeront

beaucoup les qualités que doit cultiver l'éducation:

initiative, persévérance, jugement, maîtrise de soi-même,

volonté, etc.

On peut juger à quel point les idées des universitaires sur

l'éducation sont confuses, en examinant le programme de

réformes proposé par M. Payot devant la Commission. C'est le

seul d'ailleurs qui ait été formulé avec quelques détails.

Si vous voulez me permettre d'énumérer les conditions

nécessaires pour former les volontés énergiques et

persévérantes dont le pays a besoin, les voici, à mon avis:

1º Il faut considérablement réduire le temps de la

sédentarité. Il faut que les élèves passent beaucoup de

temps au grand air, qu'ils s'amusent au soleil;

2º Il faut lutter contre le préjugé anglais et contre la

faveur accordée aux exercices violents;

3º Il faut substituer partout aux méthodes passives

héritées des jésuites et qui dominent encore notre

enseignement, les méthodes qui provoquent l'activité

d'esprit des élèves, qui développent leur esprit

d'observation, leur jugement, leurs facultés de

raisonnement;

4º Il faut donner aux idées directrices de la vie morale et

aux sentiments moraux une force, une cohésion qui ne peut

être que l'oeuvre lente et patiente de tout le personnel

d'un collège ou lycée, des répétiteurs, des professeurs,

des principaux, des proviseurs[170].

[Note 170: _Enquête_, t. II, p. 642. Payot, inspecteur

d'Académie.]

On voit le vague et l'imprécision d'un tel programme.

«Substituer aux méthodes des Jésuites des méthodes qui

provoquent l'activité d'esprit des élèves, leur esprit

d'observation, leur jugement.» Parfait, mais quelles sont ces

méthodes? C'est justement ce que M. Payot, et tous les auteurs

de l'enquête, omettent de nous dire. Et s'ils ne le disent pas,

c'est assurément qu'ils ne le savent pas. Quant à donner «aux

idées directrices de la vie morale et aux sentiments moraux,

une force, une cohésion qui ne peuvent être que l'oeuvre lente

et patiente de tout le personnel», n'est-ce pas évidemment

parler pour ne rien dire? Puisque le personnel en question n'a

pas obtenu jusqu'ici les résultats demandés, c'est qu'il est

incapable de les obtenir. Croit-on vraiment avec d'aussi vaines

objurgations modifier sa mentalité actuelle? Des conseils un

peu plus pratiques eussent été avantageusement substitués à ces

considérations enfantines.

M. Payot n'est pas le seul qui ait formulé devant l'enquête

d'aussi vagues conseils. Nombreux sont les déposants ayant

aperçu les qualités qu'il faudrait donner aux élèves. Aucune

perspicacité n'était nécessaire pour cela.

Il faudrait donner aux élèves non pas le goût de

l'abstrait, mais du concret, développer chez eux l'esprit

d'observation et d'initiative, toutes qualités qu'on

rencontrera assez difficilement chez nos élèves, parce que

rien dans notre éducation ne les y dispose[171].

[Note 171: _Enquête_, t. II, p. 564. Potel, professeur au lycée

Voltaire.]

Rien n'est plus vrai, mais encore une fois, quelles sont les

méthodes à employer pour donner les qualités requises? L'auteur

a sans doute préféré se taire que de donner des conseils de

force analogue à ceux de M. l'inspecteur Payot.

En fait, les professeurs formés par l'Université n'ont

absolument aucune idée arrêtée, bonne ou mauvaise, en matière

d'éducation. Un d'entre eux, et des plus distingués, M. Belot,

professeur à Louis-le-Grand, a très bien exprimé leur embarras

et leur incertitude dans un discours de distribution de prix

dont voici un extrait:

On nous demande, et plus que jamais aujourd'hui, de faire

oeuvre d'éducateurs, de fournir des principes à la

jeunesse, de discipliner les volontés. Comment le

ferons-nous sans empiéter sur les droits de la personnalité

qui se forme, sans compromettre la liberté de ses choix

futurs, sans exercer une pression sur son originalité

native? Notre devoir se présente ainsi sous deux faces

contradictoires. Il nous faut d'un côté exercer une action,

être des initiateurs, des directeurs, des maîtres enfin; et

d'autre part nous devons respecter la liberté de la

réflexion et la spontanéité de la nature individuelle. Si

nous négligeons cette seconde partie de notre tâche, on

nous reprochera d'être des dogmatiques et de paralyser

l'énergie naissante; et si nous oublions l'autre, on nous

accusera de faire des sceptiques, de jeter l'âme de nos

élèves désemparée et sans boussole au milieu des

tourbillons de la vie![172]

[Note 172: _Le Temps_, 30 juillet 1899.]

§ 2.--LA DISCIPLINE SCOLAIRE COMME BASE UNIQUE DE L'ÉDUCATION

UNIVERSITAIRE.

Avec de pareilles incertitudes, on conçoit que l'Université

laisse à peu près exclusivement de côté dans la pratique toute

éducation et n'en parle que dans des discours destinés au

public. En fait toute l'éducation qu'elle donne se borne à la

lourde et brutale discipline du lycée, destinée uniquement à

maintenir le silence dans les salles où sont enfermés les

élèves.

Il ne faut certes pas médire de la discipline. C'est une des

qualités du caractère la plus indispensable peut-être à

acquérir. Pour apprendre à commander aux autres, il faut

d'abord avoir appris à se dominer soi-même, et on n'y arrive

que par la pratique de l'obéissance. Malheureusement la

discipline étroite, tatillonne, formaliste, des lycées est la

pire de toutes. C'est très vainement cependant que les

déposants de l'enquête ont cherché les moyens de la remplacer.

Partageant une illusion trop répandue et qui montre à quel

point la psychologie de l'enfance est ignorée, le Président de

la Commission d'enquête, M. Ribot, a demandé si l'on ne

pourrait pas «obtenir de bons résultats en s'adressant à la

raison des élèves.» Il lui a été répondu de la façon suivante:

Je suis persuadé du contraire. Il faut vivre avec nos

élèves pour se douter de cette difficulté; nous ne pouvons

pas attendre un résultat en nous adressant à la raison de

nos élèves[173].

[Note 173: _Enquête_, t. I, p. 419. Pequignat, répétiteur

divisionnaire au lycée Henri IV.]

Ce n'est pas assurément en s'adressant à la raison de l'enfant

qu'on peut le discipliner. Ceux qui connaissent sa psychologie

sont fixés. Très à tort, on s'imagine que les éducateurs

anglais s'adressent à la raison de leurs élèves. Ils ne

s'adressent pas à leur raison, base très fragile, mais

uniquement à leur intérêt, substratum fort solide sur lequel on

peut bâtir avec sécurité. L'élève fait ses devoirs comme il

veut et quand il veut. Il a toute liberté de circuler librement

dans l'établissement. Mais si son devoir est mal fait, il le

refait; s'il abuse de sa liberté et commet une faute grave, il

reçoit publiquement le fouet, quel que soit son âge; s'il ne

travaille pas ou ne laisse pas les autres travailler, on le

renvoie. Il a donc tout intérêt à se bien conduire et il le

comprend vite.

Je me hâte de répéter que le système anglais, qu'on ne cesse de

nous recommander, ne vaudrait rien pour de jeunes Latins

possédant à un degré très faible le sentiment de la

responsabilité. Le directeur d'une grande école anglaise

établie en France, à Azay, l'a indiqué dans les termes

suivants, en s'adressant à un journaliste qui visitait son

établissement:

--L'adolescent anglais ne ressemble pas plus à l'adolescent

français que le lait au vitriol. La méthode qui profite au

premier serait funeste au second. L'Anglais est

raisonnable, réfléchi, assidu à son devoir. Je n'ai pas

besoin de le plier à la discipline, il se l'impose à

lui-même; il sait ce qui est permis et ce qui est défendu,

et jamais il n'outrepasse le règlement qui lui est très

paternellement infligé. Avec le Français, il m'en faudrait

un féroce; j'aurais à réprimer des rébellions, des excès

d'indépendance. Que voulez-vous, cher monsieur? Chaque

peuple a ses qualités et ses défauts. La jeunesse française

est généreuse, mais impétueuse, ardente, impatiente du

joug. Ajouterai-je qu'elle est un peu libertine? Ses sens

s'éveillent de bonne heure; ceux de nos jeunes Anglais,

assoupis par de violents exercices, s'usent aux fatigues de

tennis, du foot-ball, du polo.

Ces réflexions sont fort justes. Les Anglais possédant en

eux-mêmes par hérédité une discipline interne, aucune

discipline externe ne leur est nécessaire. M. Bellessort,

professeur au lycée Janson-de-Sailly, qui a beaucoup voyagé,

notait ce fait fondamental dans un discours de distribution de

prix:

... J'entends de tous côtés des voix qui vous exhortent à

prendre modèle sur les Anglo-Saxons, et je me reprocherais

de rompre, ne fût-ce qu'une minute, un si beau concert.

Imitez-les donc, si vous croyez en avoir besoin. J'en ai

rencontré dans des pays où leur liberté s'étale: ils

avaient tous un admirable respect de l'autorité, tous

dépendaient religieusement de leurs traditions séculaires

et semblaient obéir à une consigne reçue de toute

éternité[174].

[Note 174: _Le Temps_, 30 juillet 1899.]

Sans vouloir entreprendre la tâche aussi inutile que dangereuse

d'imiter l'éducation anglaise, il est facile de voir ce qu'on

pourrait aisément modifier dans la discipline des lycées. La

surveillance constante et harcelante exaspère l'enfant.

Laissez-lui un peu de liberté jusqu'à ce qu'il ait violé les

règlements. C'est alors seulement que la discipline devrait

peser sur lui de tout son poids. A un certain âge on pourrait

parfois le laisser sortir seul. Sachant que cette faculté lui

serait retirée s'il se conduisait mal, son intérêt suffirait à

lui faire comprendre qu'il y a des inconvénients à abuser de la

liberté. C'est là ce que quelques professeurs, en nombre

infiniment restreint d'ailleurs, commencent à comprendre.

J'ai fait quelques expériences dans le sens de la liberté

et de la confiance accordée aux grands. Sans entrer dans

les détails, je citerai un exemple. Quand je suis arrivé à

Sainte-Barbe, on ne laissait sortir un élève seul sous

aucun prétexte; pour aller chez le dentiste, par exemple,

on le faisait conduire par un garçon; j'ai eu beaucoup de

peine à obtenir qu'ils sortissent seuls; il a fallu que je

trouvasse un de mes élèves au Salon avec le garçon auquel

il avait payé l'entrée, et que je pusse le dire au

directeur. J'ai, depuis, obtenu de laisser quelquefois

sortir les élèves seuls sur parole. Je n'ai jamais eu à le

regretter[175].

[Note 175: _Enquête_, t. II, p. 572. Lucien Lévy, directeur des

études à Sainte-Barbe, examinateur d'admission à l'École

Polytechnique.]

La cause de ce résultat se saisit aisément. Il faudrait

supposer l'élève infiniment borné pour croire qu'il abusera

immédiatement d'une liberté qu'on lui retirerait au premier

abus. Pour que les jeunes gens apprennent à se conduire quand

ils seront seuls dans la vie, il faut au moins leur accorder

quelques lueurs de liberté. En France, au début des chemins de

fer, on enfermait les voyageurs à clef dans leur compartiment

afin qu'ils ne pussent s'échapper en route. Tout récemment

encore, on les enfermait dans les salles d'attente jusqu'à

l'arrivée des trains, pour qu'ils n'allassent pas se précipiter

sous les roues des locomotives. Aujourd'hui on ne ferme plus à

clef les compartiments, on laisse les voyageurs circuler sur

les quais, et les Compagnies ont constaté avec surprise que les

voyageurs ne s'échappent pas durant le voyage et ne se font pas

écraser dans les gares par les locomotives. Ce n'est qu'en

accordant un peu de liberté aux hommes ou aux enfants qu'on

leur apprend à ne pas en abuser.

Nos universitaires sont fort éloignés encore de telles

conceptions. La scène suivante rapportée par M. de Coubertin

montre à quel point est faible leur psychologie en matière

d'éducation.

Un jeudi, dans un lycée de Paris, se passa cette scène

poignante dont j'ai gardé un souvenir amer. Quinze élèves,

moyens et grands, autorisés par leurs parents, devaient

aller au Bois de Boulogne pour disputer une des épreuves du

championnat interscolaire de foot-ball contre une équipe

d'un autre lycée. Au dernier moment, le maître d'études

désigné pour les accompagner se trouva empêché.

Qu'allait-on faire? Leur chef d'équipe, leur «capitaine»,

un bon élève, aimé et respecté de ses camarades, se porta

garant que tout se passerait comme si le maître d'études

était là. «Ils m'ont promis, dit-il, j'engage ma parole

d'honneur.» Et celui à qui il parlait répondit: «Mon ami,

est-ce que je puis accepter la parole d'honneur d'un

élève?»--Toute notre pédagogie est dans ce mot: la parole

d'honneur ne vaut point. L'élève le sentit et baissa la

tête... De telles scènes ne sont-elles point faites pour

fausser toute une vie[176]?

[Note 176: =De Coubertin=. _Revue Bleue_, 1898, p. 303.]

Quelques professeurs ont cité les désastreux effets de cette

surveillance tatillonne de toutes les minutes à laquelle sont

soumis les élèves. Voici comment s'exprime à cet égard le Père

Didon.

L'enfant qui se sent soumis à une surveillance de tous les

instants est tenté de se tenir toujours sur ses gardes, et

ce principe de la défiance est un des plus dangereux de

l'éducation. Il amène la compression, l'oppression; et

c'est lui qui produit les passifs et les esclaves, les

révoltés et les finauds, qui, eux, échappent toujours à la

surveillance en la bravant ou en la trompant[177].

[Note 177: _Enquête_, t. II, p.459. Père Didon, professeur à

l'école d'Arcueil.]

Dès qu'il ne sent plus cette surveillance autour de lui,

l'enfant se croit tout permis. Les parents s'en aperçoivent

vite. L'enfant ne les respecte guère, alors que chez l'Anglais

l'autorité paternelle est quelque chose d'immense qui n'est

même pas discuté. La déférence des enfants pour les parents

diminue de plus en plus chez les Latins.

Lorsque j'étais au lycée, les enfants osaient à peine

parler, sans autorisation, à la table de leur père; quel

changement! aujourd'hui, les pères laissent les enfants

exprimer leur opinion sur toutes choses et se taisent même

volontiers pour les laisser parler, sinon pour les admirer.

La fermeté paternelle a donc beaucoup faibli depuis

quelques années, mais les parents veulent l'autorité chez

ceux à qui ils confient l'éducation de leurs enfants. On a

diminué l'autorité des chefs d'établissement au moment où

elle était le plus nécessaire; on a relâché la discipline

chez nous au moment où on aurait dû la relever[178].

[Note 178: _Enquête_, t. I, p. 557. Dalimier, professeur au

lycée Buffon.]

Si les parents français ne savent pas se faire respecter de

leurs enfants, il y a certes beaucoup de leur faute. Ils se

familiarisent trop avec eux pour avoir aucun prestige.

Pour ma part, je ne crois pas que l'enfant soit

naturellement bon. Il est méchant et, avant de s'en faire

aimer, il faut s'en faire craindre. La peur sera pour lui

le commencement de la sagesse et quand il est sage, on s'en

fait facilement aimer[179].

[Note 179: _Enquête_, t. II, p. 393. Potot, surveillant général

à Sainte-Barbe.]

Le modeste surveillant qui a émis cette assertion me semble

beaucoup mieux connaître la psychologie de l'enfant que

l'immense majorité des parents et des professeurs. L'enfant,

qui répète dans les premières phases de sa vie la série

ancestrale, a tous les défauts des primitifs, avec leur force

en moins. Il est méchant quand il peut l'être sans inconvénient

pour lui. La crainte seule, et non la raison, peut limiter ses

mauvais instincts. Si on sait se faire craindre, on sait se

faire obéir. Le Père Didon a dit avec raison devant la

Commission:

Quand on commande bien, on est toujours obéi, et quand on

commande mal, on ne l'est jamais, même par les êtres

disciplinés qu'on a cru former[180].

[Note 180: _Enquête_, t. II, p. 458.]

L'art de commander manque tout à fait, malheureusement, à la

plupart de nos professeurs. C'est un art qui ne s'enseigne pas

dans les livres.

L'insupportable discipline du collège, ne laissant aucune

initiative à l'élève, jointe aux tolérances de la vie familiale

et au défaut de prestige des parents, transforme vite le lycéen

en un petit être intolérable, férocement égoïste, et incapable

de faire un pas sans être dirigé. Le jeune Anglais, qui ne se

sent pas protégé par ses parents ni surveillé par ses

professeurs au collège, est conduit à une conception de la vie

toute différente de celle de nos lycéens. Habitué dès le jeune

âge à ne compter sur personne, à donner et recevoir des coups,

il apprend vite le respect des autres, la maîtrise de ses

désirs, et la nette connaissance de ce qui est défendu et de ce

qui est permis. L'expérience lui enseigne que l'on ne peut

avoir de camarades et d'amis qu'à la condition de leur

sacrifier en partie son égoïsme, de céder à la collectivité une

partie de son individualité.

C'est à son éducation surtout que le Latin doit son égoïsme

individuel, égoïsme si funeste pour la stabilité d'un peuple.

C'est à son éducation également que l'Anglo-Saxon doit cet

égoïsme collectif qui le rend si dangereux pour les autres

nations, mais a été un des premiers facteurs de la puissance

politique de l'Angleterre.

Psychologie de l'éducation · 第 55 / 93 题