CHAPITRE IV

La question du baccalauréat et du certificat d'études.

§ 1.--LA RÉFORME DU BACCALAURÉAT.

Les résultats désastreux de l'enseignement classique ayant été

reconnus par la presque totalité des universitaires qui ont

déposé devant la Commission d'enquête, ces derniers se sont

naturellement demandé comment y remédier.

Avec cette logique simpliste si répandue chez les Latins, ils

ont vite découvert la cause secrète du mal, le bouc émissaire

qu'il fallait charger des crimes d'Israël. Le coupable, c'était

le baccalauréat! Et avec ce radicalisme énergique, produit

nécessaire des raisonnements simplistes, le remède a été

immédiatement signalé. Le baccalauréat étant la cause évidente

de tout le mal, il n'y avait qu'à le supprimer. Sans perdre de

temps, un projet de loi fut déposé dans ce sens au Sénat.

Supprimer est, bien entendu, une façon de parler. L'esprit

latin n'hésite jamais à demander des réformes radicales, mais

étant doté, de par son hérédité, d'un conservatisme extrêmement

tenace, il concilie ces deux tendances contraires en se bornant

à changer simplement les mots sans toucher aux choses.

L'infortuné baccalauréat a suscité un intéressant exemple de

cette mentalité spéciale. Après avoir proposé de le supprimer,

on propose immédiatement,--et cela dans le même projet de

loi,--de le rétablir sous un autre nom. Il ne s'appellera plus

baccalauréat, il s'appellera certificat d'études, à l'imitation

de ce qui se passe en Allemagne et, de cette façon, notre

enseignement classique vaudra évidemment celui des Allemands.

Rien n'est, comme on le voit, plus simple.

Une chose tout à fait remarquable et digne d'être offerte aux

méditations des psychologues, c'est que personne n'ait

soupçonné, ou du moins n'ait dit, que les parchemins sur

lesquels on aura remplacé le mot «baccalauréat» par «certificat

d'études» ne sauraient en aucune façon posséder la vertu de

modifier les méthodes qui rendent notre enseignement inférieur

à ce qu'il est chez la plupart des peuples. Sans doute, on nous

prévient que ce nouveau baccalauréat, qualifié de certificat

d'études, sera précédé de sept à huit baccalauréats spéciaux,

dits examens de passage, que l'élève sera obligé de subir

devant un jury à la fin de chaque année scolaire. J'ai déjà

montré, dans un autre chapitre, l'enfantillage d'un tel projet

de réforme. Si les résultats étaient les mêmes qu'à l'examen

final du baccalauréat actuel--et pourquoi seraient-ils

différents--la moitié seulement des élèves serait reçue. Les

lycées perdraient donc d'un seul coup la moitié de leurs élèves

et leur budget, qui présente déjà des déficits énormes, serait

si onéreux pour l'État que les professeurs arriveraient vite à

recevoir tous les candidats. Les choses redeviendraient donc

exactement ce qu'elles sont aujourd'hui.

Nous sommes loin de penser cependant que la campagne entreprise

contre le baccalauréat ait été inutile. Elle a contribué à

montrer aux moins clairvoyants ce que valent nos études

classiques et c'est pourquoi nous n'avons pas jugé superflu de

consacrer un chapitre à la question. Les examens du

baccalauréat ont mis en évidence la pauvreté des résultats

produits par les études classiques.

Ce baccalauréat si incriminé n'est en réalité qu'un effet et

nullement une cause. Qu'on le maintienne ou qu'on le supprime,

ou encore qu'on change son nom, cela ne changera en aucune

façon les méthodes universitaires. S'il est remplacé par un

certificat obtenu après un examen passé dans l'intérieur du

lycée, le seul avantage sera de dispenser les professeurs de

faire constater au public l'ignorance des élèves qu'ils ont

formés.

§ 2.--L'OPINION DES UNIVERSITAIRES SUR LE BACCALAURÉAT

Bien que, de toute évidence, le baccalauréat ne soit pour rien

dans l'état actuel de notre enseignement classique, la campagne

menée contre lui a été des plus violentes et la violence s'est

accentuée chez les créateurs mêmes des programmes actuels, tels

que M. Lavisse. Ne pouvant s'en prendre à leurs méthodes et à

leurs programmes, ce qui eût été s'en prendre à eux-mêmes, les

universitaires accusent le baccalauréat et aucune injure ne lui

est épargnée. M. Lavisse le qualifie de «malfaiteur».

Je suis l'ennemi convaincu du baccalauréat, que je

considère--passez-moi le mot violent--comme un

malfaiteur[134].

[Note 134: _Enquête_, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la

Sorbonne.]

Est-il bien certain que ce soit le diplôme qui mérite une

qualification aussi sévère? J'en doute un peu.

Le même M. Lavisse a expliqué dans une conférence publique les

origines des programmes actuels du baccalauréat.

Du baccalauréat, régulateur des études, le programme a été

rédigé, à Paris, par des hommes très compétents, très mûrs,

trop compétents, trop mûrs: je suis un de ces messieurs.

Nous l'avons déduit de conceptions coutumières, qui peuvent

avoir vieilli, comme nous-mêmes, sans que nous le sachions.

Ce programme, nous le modifions assez souvent, il est vrai,

preuve que nous ne sommes jamais tout à fait contents, et

cette inquiétude nous est une circonstance atténuante. Mais

à travers toutes les modifications, nous gardons des

principes fixes: celui-ci, que l'éducation qui a formé des

hommes comme nous, est la meilleure de toutes évidemment et

que nous en devons le bénéfice aux générations futures;

celui-ci encore, qu'il faut que tout écolier sache toutes

choses à un moment donné: le grec, le latin, le français,

une langue étrangère, l'histoire, la géographie, la

philosophie, les mathématiques, la physique, la chimie,

l'histoire naturelle, l'astronomie, tout en un mot, et

quelques autres choses encore[135].

[Note 135: Lavisse. Conférence sur le baccalauréat.]

En résumé, l'élève est censé savoir par coeur une Encyclopédie

complète. Comme il ne peut évidemment en retenir qu'une faible

partie, l'examen est pour lui uniquement une question de

chance. C'est ce que nous montre très bien M. Lavisse. Après

avoir constaté que la façon dont on fait passer l'examen est

«scandaleuse», il ajoute:

Bien que je puisse affirmer, que les jurys ont, en somme,

des habitudes de large indulgence,--si large qu'être

bachelier cela ne signifie à peu près rien,--il est certain

que, dans l'examen oral comme dans l'examen écrit, des

juges cotent plus haut et d'autres plus bas. Ici encore, un

candidat peut être refusé salle A, qui aurait été reçu en

face, salle B. C'est le palier qui fait la différence.

Les personnes qui ont déposé devant la Commission d'enquête ne

se sont pas d'ailleurs montrées beaucoup plus indulgentes, bien

que n'ayant en aucune façon participé à la confection des

programmes. Voici quelques extraits de leurs dépositions.

Le gros événement que j'aperçois dans le baccalauréat,

c'est que cet examen donne, non pas le maximum de la

constatation des efforts faits par l'enfant, mais tout au

contraire un minimum accidentel, tiré en quelque sorte à la

loterie, sur deux ou trois points déterminés.

La part de chance y est tout à fait excessive[136].

[Note 136: _Enquête_, t. II, p. 676. R. Poincaré, ancien

ministre de l'Instruction publique.]

Bien entendu les élèves sont fixés sur ce point et ont recours

à tous les moyens capables de fixer la chance. Recommandations

par des gens influents, sans parler de la fraude.

Dois-je ajouter, enfin qu'un trop grand nombre de candidats

ont recours à la fraude? Certainement l'examen, comme il

est pratiqué, est démoralisateur[137].

[Note 137: _Enquête_, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la

Sorbonne.]

Ce que les élèves étudient spécialement, ce sont les réponses

chères au professeur. Devant tel examinateur, on doit assurer

que Marat était un grand homme, et devant tel autre examinateur

déclarer qu'il n'était qu'un immonde gredin. Toute erreur de

doctrine est fatale au candidat.

Il y a des candidats qui étudient surtout les examinateurs,

qui relèvent les questions posées par tel ou tel, répétées

d'années en années, et qui ne se préparent que pour ces

questions.

Un professeur de Faculté voulait toujours qu'on lui parlât

des cinq périodes du génie de Corneille; les élèves

connaissaient sa petite faiblesse et, formés par leurs

professeurs, ils apprenaient les cinq périodes du génie de

Corneille. Un jour, le professeur était absent et remplacé

par son suppléant. Un pauvre candidat croyant avoir affaire

à l'homme aux cinq périodes, répondit à cette question: Que

savez-vous de Corneille?: «On distingue cinq périodes».

Mais l'examinateur lui dit: «Vous vous trompez, je ne suis

pas M. X...»[138].

[Note 138: _Enquête_, t. II, p. 262. Pasquier, recteur à

Angers.]

Les questions posées par les professeurs sont parfois

invraisemblables et dénotent de leur part une mentalité

déconcertante.

Il semble que leur principale préoccupation ne soit par des

rechercher ce que sait l'élève, mais bien de l'embarrasser.

Voici quelques-unes des questions posées dans diverses facultés

et citées devant la Commission d'enquête.

Quelles sont, en France, les terres propres à la culture

des asperges?

Quelles sont les vertus curatives des eaux minérales de

France?

Pourriez-vous dire quelles ont été les réformes faites par

l'électeur de Bavière au XVIIIe siècle[139]?

[Note 139: _Enquête_, t. II, p. 561. Malet, professeur au lycée

Voltaire.]

Est-il beaucoup de membres de l'Institut--en dehors de quelques

spécialistes--capables de répondre à ces questions?

La seule règle qui guide réellement les examinateurs est

d'arriver à une certaine moyenne constante de refusés et

d'admis. Ils maintiennent soigneusement la proportion de 50 %

d'admis, d'après la statistique présentée par M. Buisson à la

Commission[140]. La régularité annuelle de ce chiffre indique

la préoccupation des examinateurs. Ils iraient plus vite et les

résultats seraient absolument les mêmes si la réception des

candidats était tirée simplement à pile ou face.

[Note 140: _Enquête_, t. I, p. 438.]

Malgré le hasard qui préside à la réception des candidats, les

examinateurs ne cessent de se plaindre de leur insuffisance. A

les entendre, la très immense majorité des élèves ne se

composerait que de misérables crétins. Voici quelques extraits

de doléances présentées devant la Commission.

Les juges du baccalauréat, les professeurs des Facultés de

droit, ne cessent de se plaindre de l'ignorance surprenante

des jeunes gens.

Un rapport récent, adopté à l'unanimité par la Faculté de

droit de Grenoble, répond que ce qu'il faudrait apprendre

aux étudiants en droit, c'est le français, le latin,

l'histoire et la philosophie, que, pour la plupart d'entre

eux, l'enseignement secondaire serait à refaire tout

entier[141].

[Note 141: _Enquête_, t. II, p. 124. Bernès, professeur au

lycée Lakanal.]

La majorité des candidats au baccalauréat possède peu de

notions précises. Si l'on n'y mettait une complaisance

parfois excessive, la plupart des jeunes gens ne

recevraient pas leur diplôme de bachelier. Voilà la vérité

sur cet examen encyclopédique[142].

[Note 142: _Enquête_, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de

la Société nationale d'encouragement à l'agriculture.]

Le baccalauréat sera toujours un détestable «psychomètre»:

il prend la mesure non des esprits, mais des mémoires; non

de la force intellectuelle acquise, mais des connaissances

emmagasinées. Il mesure des quantités plus qu'il n'est apte

à apprécier les qualités[143].

[Note 143: _Enquête_, t. II, p. 540. Bertrand, ancien

professeur à l'École Polytechnique.]

Plus le baccalauréat se complique et se hérisse, plus les

bacheliers sont médiocres, plus nous sommes obligés de leur

verser à flots l'indulgence et la pitié[144].

[Note 144: _Le Baccalauréat et les études classiques_, in-18,

par Gebhart, professeur à la Sorbonne.]

Je ne suis pas bien sûr que ce ne soient pas les professeurs

qui auraient besoin d'indulgence et de pitié, mais ils n'en

méritent guère, puisqu'ils se montrent si incapables de

comprendre à quel point la surcharge des programmes est

absurde. Oui, sans doute, plus on charge les programmes plus

les bacheliers sont médiocres, et en vérité il est surprenant

qu'une chose si simple semble incompréhensible aux

universitaires. Vous grossissez sans cesse l'encyclopédie que

les malheureux candidats doivent enfermer dans leur tête. Ils

ne peuvent donc en retenir que de vagues lambeaux. Êtes-vous

bien certains qu'en dehors de votre spécialité, votre ignorance

ne soit pas aussi complète--peut-être même beaucoup plus--que

celle des candidats?

Ce qui fera longtemps encore la force du baccalauréat c'est,

comme l'étude du latin dont nous parlions tout à l'heure, son

prestige aux yeux des familles. Elles l'estiment comme une

sorte de titre nobiliaire destiné à séparer leurs fils de la

multitude. Le Président de la Commission, M. Ribot, l'a marqué

dans les termes suivants:

Le baccalauréat ainsi compris est un des contreforts du

décret de messidor sur les préséances. Il n'est plus une

garantie de bonnes études, il est devenu une sorte

d'institution sociale, un procédé artificiel qui tend à

diviser la nation en deux castes, dont l'une peut prétendre

à toutes les fonctions publiques et dont l'autre est formée

des agriculteurs, des industriels, des commerçants, de tous

ceux qui vivent de leur travail et en font vivre le

pays[145].

[Note 145: =Ribot.= _Rapport général_, t. VI, p. 44.]

Psychologie de l'éducation · 第 53 / 93 题