La question du baccalauréat et du certificat d'études.
§ 1.--LA RÉFORME DU BACCALAURÉAT.
Les résultats désastreux de l'enseignement classique ayant été
reconnus par la presque totalité des universitaires qui ont
déposé devant la Commission d'enquête, ces derniers se sont
naturellement demandé comment y remédier.
Avec cette logique simpliste si répandue chez les Latins, ils
ont vite découvert la cause secrète du mal, le bouc émissaire
qu'il fallait charger des crimes d'Israël. Le coupable, c'était
le baccalauréat! Et avec ce radicalisme énergique, produit
nécessaire des raisonnements simplistes, le remède a été
immédiatement signalé. Le baccalauréat étant la cause évidente
de tout le mal, il n'y avait qu'à le supprimer. Sans perdre de
temps, un projet de loi fut déposé dans ce sens au Sénat.
Supprimer est, bien entendu, une façon de parler. L'esprit
latin n'hésite jamais à demander des réformes radicales, mais
étant doté, de par son hérédité, d'un conservatisme extrêmement
tenace, il concilie ces deux tendances contraires en se bornant
à changer simplement les mots sans toucher aux choses.
L'infortuné baccalauréat a suscité un intéressant exemple de
cette mentalité spéciale. Après avoir proposé de le supprimer,
on propose immédiatement,--et cela dans le même projet de
loi,--de le rétablir sous un autre nom. Il ne s'appellera plus
baccalauréat, il s'appellera certificat d'études, à l'imitation
de ce qui se passe en Allemagne et, de cette façon, notre
enseignement classique vaudra évidemment celui des Allemands.
Rien n'est, comme on le voit, plus simple.
Une chose tout à fait remarquable et digne d'être offerte aux
méditations des psychologues, c'est que personne n'ait
soupçonné, ou du moins n'ait dit, que les parchemins sur
lesquels on aura remplacé le mot «baccalauréat» par «certificat
d'études» ne sauraient en aucune façon posséder la vertu de
modifier les méthodes qui rendent notre enseignement inférieur
à ce qu'il est chez la plupart des peuples. Sans doute, on nous
prévient que ce nouveau baccalauréat, qualifié de certificat
d'études, sera précédé de sept à huit baccalauréats spéciaux,
dits examens de passage, que l'élève sera obligé de subir
devant un jury à la fin de chaque année scolaire. J'ai déjà
montré, dans un autre chapitre, l'enfantillage d'un tel projet
de réforme. Si les résultats étaient les mêmes qu'à l'examen
final du baccalauréat actuel--et pourquoi seraient-ils
différents--la moitié seulement des élèves serait reçue. Les
lycées perdraient donc d'un seul coup la moitié de leurs élèves
et leur budget, qui présente déjà des déficits énormes, serait
si onéreux pour l'État que les professeurs arriveraient vite à
recevoir tous les candidats. Les choses redeviendraient donc
exactement ce qu'elles sont aujourd'hui.
Nous sommes loin de penser cependant que la campagne entreprise
contre le baccalauréat ait été inutile. Elle a contribué à
montrer aux moins clairvoyants ce que valent nos études
classiques et c'est pourquoi nous n'avons pas jugé superflu de
consacrer un chapitre à la question. Les examens du
baccalauréat ont mis en évidence la pauvreté des résultats
produits par les études classiques.
Ce baccalauréat si incriminé n'est en réalité qu'un effet et
nullement une cause. Qu'on le maintienne ou qu'on le supprime,
ou encore qu'on change son nom, cela ne changera en aucune
façon les méthodes universitaires. S'il est remplacé par un
certificat obtenu après un examen passé dans l'intérieur du
lycée, le seul avantage sera de dispenser les professeurs de
faire constater au public l'ignorance des élèves qu'ils ont
formés.
§ 2.--L'OPINION DES UNIVERSITAIRES SUR LE BACCALAURÉAT
Bien que, de toute évidence, le baccalauréat ne soit pour rien
dans l'état actuel de notre enseignement classique, la campagne
menée contre lui a été des plus violentes et la violence s'est
accentuée chez les créateurs mêmes des programmes actuels, tels
que M. Lavisse. Ne pouvant s'en prendre à leurs méthodes et à
leurs programmes, ce qui eût été s'en prendre à eux-mêmes, les
universitaires accusent le baccalauréat et aucune injure ne lui
est épargnée. M. Lavisse le qualifie de «malfaiteur».
Je suis l'ennemi convaincu du baccalauréat, que je
considère--passez-moi le mot violent--comme un
malfaiteur[134].
[Note 134: _Enquête_, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la
Sorbonne.]
Est-il bien certain que ce soit le diplôme qui mérite une
qualification aussi sévère? J'en doute un peu.
Le même M. Lavisse a expliqué dans une conférence publique les
origines des programmes actuels du baccalauréat.
Du baccalauréat, régulateur des études, le programme a été
rédigé, à Paris, par des hommes très compétents, très mûrs,
trop compétents, trop mûrs: je suis un de ces messieurs.
Nous l'avons déduit de conceptions coutumières, qui peuvent
avoir vieilli, comme nous-mêmes, sans que nous le sachions.
Ce programme, nous le modifions assez souvent, il est vrai,
preuve que nous ne sommes jamais tout à fait contents, et
cette inquiétude nous est une circonstance atténuante. Mais
à travers toutes les modifications, nous gardons des
principes fixes: celui-ci, que l'éducation qui a formé des
hommes comme nous, est la meilleure de toutes évidemment et
que nous en devons le bénéfice aux générations futures;
celui-ci encore, qu'il faut que tout écolier sache toutes
choses à un moment donné: le grec, le latin, le français,
une langue étrangère, l'histoire, la géographie, la
philosophie, les mathématiques, la physique, la chimie,
l'histoire naturelle, l'astronomie, tout en un mot, et
quelques autres choses encore[135].
[Note 135: Lavisse. Conférence sur le baccalauréat.]
En résumé, l'élève est censé savoir par coeur une Encyclopédie
complète. Comme il ne peut évidemment en retenir qu'une faible
partie, l'examen est pour lui uniquement une question de
chance. C'est ce que nous montre très bien M. Lavisse. Après
avoir constaté que la façon dont on fait passer l'examen est
«scandaleuse», il ajoute:
Bien que je puisse affirmer, que les jurys ont, en somme,
des habitudes de large indulgence,--si large qu'être
bachelier cela ne signifie à peu près rien,--il est certain
que, dans l'examen oral comme dans l'examen écrit, des
juges cotent plus haut et d'autres plus bas. Ici encore, un
candidat peut être refusé salle A, qui aurait été reçu en
face, salle B. C'est le palier qui fait la différence.
Les personnes qui ont déposé devant la Commission d'enquête ne
se sont pas d'ailleurs montrées beaucoup plus indulgentes, bien
que n'ayant en aucune façon participé à la confection des
programmes. Voici quelques extraits de leurs dépositions.
Le gros événement que j'aperçois dans le baccalauréat,
c'est que cet examen donne, non pas le maximum de la
constatation des efforts faits par l'enfant, mais tout au
contraire un minimum accidentel, tiré en quelque sorte à la
loterie, sur deux ou trois points déterminés.
La part de chance y est tout à fait excessive[136].
[Note 136: _Enquête_, t. II, p. 676. R. Poincaré, ancien
ministre de l'Instruction publique.]
Bien entendu les élèves sont fixés sur ce point et ont recours
à tous les moyens capables de fixer la chance. Recommandations
par des gens influents, sans parler de la fraude.
Dois-je ajouter, enfin qu'un trop grand nombre de candidats
ont recours à la fraude? Certainement l'examen, comme il
est pratiqué, est démoralisateur[137].
[Note 137: _Enquête_, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la
Sorbonne.]
Ce que les élèves étudient spécialement, ce sont les réponses
chères au professeur. Devant tel examinateur, on doit assurer
que Marat était un grand homme, et devant tel autre examinateur
déclarer qu'il n'était qu'un immonde gredin. Toute erreur de
doctrine est fatale au candidat.
Il y a des candidats qui étudient surtout les examinateurs,
qui relèvent les questions posées par tel ou tel, répétées
d'années en années, et qui ne se préparent que pour ces
questions.
Un professeur de Faculté voulait toujours qu'on lui parlât
des cinq périodes du génie de Corneille; les élèves
connaissaient sa petite faiblesse et, formés par leurs
professeurs, ils apprenaient les cinq périodes du génie de
Corneille. Un jour, le professeur était absent et remplacé
par son suppléant. Un pauvre candidat croyant avoir affaire
à l'homme aux cinq périodes, répondit à cette question: Que
savez-vous de Corneille?: «On distingue cinq périodes».
Mais l'examinateur lui dit: «Vous vous trompez, je ne suis
pas M. X...»[138].
[Note 138: _Enquête_, t. II, p. 262. Pasquier, recteur à
Angers.]
Les questions posées par les professeurs sont parfois
invraisemblables et dénotent de leur part une mentalité
déconcertante.
Il semble que leur principale préoccupation ne soit par des
rechercher ce que sait l'élève, mais bien de l'embarrasser.
Voici quelques-unes des questions posées dans diverses facultés
et citées devant la Commission d'enquête.
Quelles sont, en France, les terres propres à la culture
des asperges?
Quelles sont les vertus curatives des eaux minérales de
France?
Pourriez-vous dire quelles ont été les réformes faites par
l'électeur de Bavière au XVIIIe siècle[139]?
[Note 139: _Enquête_, t. II, p. 561. Malet, professeur au lycée
Voltaire.]
Est-il beaucoup de membres de l'Institut--en dehors de quelques
spécialistes--capables de répondre à ces questions?
La seule règle qui guide réellement les examinateurs est
d'arriver à une certaine moyenne constante de refusés et
d'admis. Ils maintiennent soigneusement la proportion de 50 %
d'admis, d'après la statistique présentée par M. Buisson à la
Commission[140]. La régularité annuelle de ce chiffre indique
la préoccupation des examinateurs. Ils iraient plus vite et les
résultats seraient absolument les mêmes si la réception des
candidats était tirée simplement à pile ou face.
[Note 140: _Enquête_, t. I, p. 438.]
Malgré le hasard qui préside à la réception des candidats, les
examinateurs ne cessent de se plaindre de leur insuffisance. A
les entendre, la très immense majorité des élèves ne se
composerait que de misérables crétins. Voici quelques extraits
de doléances présentées devant la Commission.
Les juges du baccalauréat, les professeurs des Facultés de
droit, ne cessent de se plaindre de l'ignorance surprenante
des jeunes gens.
Un rapport récent, adopté à l'unanimité par la Faculté de
droit de Grenoble, répond que ce qu'il faudrait apprendre
aux étudiants en droit, c'est le français, le latin,
l'histoire et la philosophie, que, pour la plupart d'entre
eux, l'enseignement secondaire serait à refaire tout
entier[141].
[Note 141: _Enquête_, t. II, p. 124. Bernès, professeur au
lycée Lakanal.]
La majorité des candidats au baccalauréat possède peu de
notions précises. Si l'on n'y mettait une complaisance
parfois excessive, la plupart des jeunes gens ne
recevraient pas leur diplôme de bachelier. Voilà la vérité
sur cet examen encyclopédique[142].
[Note 142: _Enquête_, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de
la Société nationale d'encouragement à l'agriculture.]
Le baccalauréat sera toujours un détestable «psychomètre»:
il prend la mesure non des esprits, mais des mémoires; non
de la force intellectuelle acquise, mais des connaissances
emmagasinées. Il mesure des quantités plus qu'il n'est apte
à apprécier les qualités[143].
[Note 143: _Enquête_, t. II, p. 540. Bertrand, ancien
professeur à l'École Polytechnique.]
Plus le baccalauréat se complique et se hérisse, plus les
bacheliers sont médiocres, plus nous sommes obligés de leur
verser à flots l'indulgence et la pitié[144].
[Note 144: _Le Baccalauréat et les études classiques_, in-18,
par Gebhart, professeur à la Sorbonne.]
Je ne suis pas bien sûr que ce ne soient pas les professeurs
qui auraient besoin d'indulgence et de pitié, mais ils n'en
méritent guère, puisqu'ils se montrent si incapables de
comprendre à quel point la surcharge des programmes est
absurde. Oui, sans doute, plus on charge les programmes plus
les bacheliers sont médiocres, et en vérité il est surprenant
qu'une chose si simple semble incompréhensible aux
universitaires. Vous grossissez sans cesse l'encyclopédie que
les malheureux candidats doivent enfermer dans leur tête. Ils
ne peuvent donc en retenir que de vagues lambeaux. Êtes-vous
bien certains qu'en dehors de votre spécialité, votre ignorance
ne soit pas aussi complète--peut-être même beaucoup plus--que
celle des candidats?
Ce qui fera longtemps encore la force du baccalauréat c'est,
comme l'étude du latin dont nous parlions tout à l'heure, son
prestige aux yeux des familles. Elles l'estiment comme une
sorte de titre nobiliaire destiné à séparer leurs fils de la
multitude. Le Président de la Commission, M. Ribot, l'a marqué
dans les termes suivants:
Le baccalauréat ainsi compris est un des contreforts du
décret de messidor sur les préséances. Il n'est plus une
garantie de bonnes études, il est devenu une sorte
d'institution sociale, un procédé artificiel qui tend à
diviser la nation en deux castes, dont l'une peut prétendre
à toutes les fonctions publiques et dont l'autre est formée
des agriculteurs, des industriels, des commerçants, de tous
ceux qui vivent de leur travail et en font vivre le
pays[145].
[Note 145: =Ribot.= _Rapport général_, t. VI, p. 44.]