CHAPITRE III

La question du grec et du latin.

§ 1.--L'UTILITÉ DU GREC ET DU LATIN.

On connaît les interminables discussions auxquelles a donné

lieu, depuis plus de trente ans, la question du grec et du

latin. Elle est entrée maintenant dans cette phase sentimentale

où la raison n'intervient plus.

Toutes ces discussions ont fini cependant par ébranler un peu

chez les générations nouvelles, n'ayant pas encore d'opinion

arrêtée, le prestige des langues mortes. Les esprits

indépendants remarquent facilement que ces langues n'ont plus

guère pour défenseurs--en dehors des pères de famille intimidés

par le fantôme des traditions séculaires et d'un certain nombre

de commerçants illettrés--que les professeurs qui vivent de ces

langues ou de vénérables académiciens qui en ont vécu. Ces

derniers défenseurs de l'éducation gréco-latine se montrent

eux-mêmes de plus en plus hésitants, de moins en moins

affirmatifs. Tous d'ailleurs sont bien obligés de confesser que

les langues anciennes sont si mal enseignées par l'Université,

qu'après sept ou huit ans d'études les élèves n'en possèdent

que de vagues notions très vite oubliées aussitôt l'examen

passé. Les élèves les plus forts sont à peine capables de

traduire en deux heures et à coups de dictionnaire une page

d'un auteur facile.

Les dépositions de l'enquête vont, d'ailleurs, nous éclairer

sur l'utilité des langues qui forment encore la base de

l'éducation classique et à l'étude desquelles tant d'années

précieuses sont consacrées.

L'argument le plus invoqué en faveur du grec et du latin, celui

auquel on revient toujours, est la mystérieuse «vertu

éducative» que posséderaient les langues mortes. Cet argument

d'ordre sentimental impressionne toujours les cerveaux faibles

par le fait seul qu'il a longtemps servi.

On peut prévoir cependant qu'il ne servira plus beaucoup, car

des autorités fort compétentes se sont chargées d'y répondre

devant la Commission d'enquête, en montrant que la fameuse

«vertu éducative» des langues anciennes réside tout autant dans

les langues modernes, qui possèdent au moins le mérite de

l'utilité. Voici, d'ailleurs, les parties les plus saillantes

de ces dépositions:

Les versions grecques et latines sont certainement, je n'en

disconviens pas, une très bonne gymnastique intellectuelle.

Pourquoi? Parce qu'elles habituent les enfants à détacher

les idées des mots et les objets des signes; parce qu'elles

les forcent, par le fait, à réfléchir sur les choses

elles-mêmes et, en même temps, sur leurs diverses

représentations nominales; mais le bénéfice de ce travail

cérébral se retrouve, à très peu de chose près, dans la

version allemande, anglaise, italienne[111].

[Note 111: _Enquête_, t. II, p. 673. Raymond Poincaré, ancien

ministre de l'Instruction publique.]

J'ai eu un second prix de discours latin au concours

général. Il m'est donc permis, ce me semble, de parler

librement de l'enseignement classique et de ses résultats.

Or, j'estime qu'on peut initier les élèves de

l'enseignement moderne aux idées antiques, à la beauté

antique, d'une façon bien plus rapide, plus sûre et plus

complète, par de bonnes traductions convenablement

commentées, que par l'explication pénible, tâtonnante,

chaque jour abandonnée et chaque jour reprise, de fragments

minuscules des grandes oeuvres. Jamais les élèves de

l'enseignement classique n'ont sous les yeux un ensemble.

Courbés sur quelques vers qu'ils déchiffrent lentement, ils

ne voient jamais d'affilée dans le texte un chant d'Homère

ou de Virgile.

Quand je m'interroge en toute sincérité, je fais bon marché

de ce que j'ai appris de grec et de latin. Que n'ai-je

songé plutôt à faire de l'allemand ou de l'anglais, à

m'initier aux questions artistiques[112]!

[Note 112: _Enquête_, t. II, p. 493. Maldidier, professeur

agrégé de l'Université.]

Le fait de traduire et de comparer des expressions est

instructif au même degré, _quelle que soit_ la langue dont

il s'agit. On parle de la valeur éminemment éducative des

auteurs anciens; on a raison, mais à condition que l'élève

possède des connaissances linguistiques suffisantes pour

les apprécier. Or, on se fait souvent des illusions sur les

notions qu'ont les écoliers. Je me demande si les enfants,

qui ont déjà de la peine à comprendre les déclinaisons et

les conjugaisons, qui trouvent une très grande difficulté à

traduire une version et ne remettent parfois qu'un devoir

informe sans aucune espèce de sens, je me demande, dis-je,

si ces enfants goûtent la pensée des auteurs qu'ils

torturent[113].

[Note 113: _Enquête_, t. II, p. 376. Weil, professeur au lycée

Voltaire.]

Je ne crois pas que les langues mortes aient une vertu

éducative particulière. Je crois, au contraire, que les

langues vivantes, par le fait même qu'elles sont vivantes,

ont un avantage sur les autres[114].

[Note 114: _Enquête_, t. I, p. 456. Aulard, professeur à la

Sorbonne.]

Il faut, en vérité, posséder un mysticisme spécial pour parler

encore de la force éducative des langues anciennes, des idées

générales et universelles qu'elles nous livrent. Un des auteurs

de l'instruction officielle de 1890 donne, pour démontrer

l'utilité de la grammaire et de la langue latines, l'étrange

argument que voici: «Il s'agit, en un mot, d'apprendre la

grammaire pour pouvoir lire Virgile et Tacite, de lire Virgile

pour apprendre à aimer la campagne et Tacite pour prendre les

sentiments de Thraséas et d'Helvédius Priscus». Seules, des

cervelles d'universitaires peuvent enfanter des raisonnements

d'une aussi pauvre psychologie. Tous nos jeunes élèves seraient

des héros pleins de hardiesse s'il leur suffisait de lire les

exploits des grands hommes pour acquérir leurs sentiments. En

admettant même l'invraisemblable conception que des lectures

puissent posséder une telle vertu, pourquoi la perdraient-elles

par une traduction que chacun comprendrait aisément alors que

les originaux restent incompréhensibles pour l'immense majorité

des écoliers?

Laissons entièrement de côté la question utilitaire peu

négligeable cependant à l'âge actuel, et demandons-nous s'il

n'y a pas d'autres connaissances possédant une vertu éducative

supérieure à celle du latin. Dans un discours prononcé devant

la Chambre des députés à propos de la réforme de

l'enseignement, M. Massé répondait à cette question dans les

termes suivants:

Les humanistes, dont tout à l'heure M. le Ministre s'est

fait l'interprète, combattent cette évolution en invoquant

les qualités éducatives des langues mortes, seules

susceptibles, selon eux, de former le coeur et de donner

une large culture intellectuelle. Mais les sciences

n'ont-elles pas, elles aussi, leur vertu éducative, et

l'étude des grandes lois de la nature, des phénomènes

physiques et chimiques auxquels nous assistons, des

révolutions dont notre globe a été le théâtre, l'évocation

des espèces disparues, le lien qui unit les sciences entre

elles et qui constitue l'objet même de la philosophie, tout

cela n'est-il point de nature à former le coeur des jeunes

générations? Quant à l'esprit, sera-t-il moins fortement

trempé lorsque, au lieu d'étudier les abstractions de la

logique, il aura employé successivement les différents

modes de raisonnement, la déduction dans les mathématiques,

l'induction dans les sciences physiques et naturelles[115]?

[Note 115: Séance du 13 février 1902; p. 632 de l'_Officiel_.]

Parmi les arguments classiques en faveur du latin on a

naturellement invoqué l'utilité qu'il pouvait avoir pour

l'étude du droit. La réponse a été faite d'une façon

catégorique par des juristes dont personne ne discutera

l'autorité, notamment par M. Sarrut, avocat général à la Cour

de Cassation.

De nos huit codes, il n'y a évidemment que le Code civil

qui ait quelques points de contact avec le droit romain; on

ne peut pas trouver la moindre trace de droit romain dans

les sept autres codes.

En fait, le droit romain n'est pas étudié. Sur quarante

licenciés en droit, trente-neuf n'ont pas ouvert un livre

de droit romain. _A peine un élève de nos lycées sur dix

est-il en état de traduire un texte de droit romain, même à

coups de dictionnaire[116]._

[Note 116: _Enquête_, t. II, p. 575. Sarrut, avocat général à

la Cour de cassation.]

Dans la liste des arguments, d'ailleurs peu variés, que l'on a

fait valoir devant la Commission en faveur du latin, il en est

un que sa bizarrerie mérite de sauver de l'oubli. Son auteur

est un professeur, M. Boudhors, qui a découvert que dans la

littérature latine «nous avons une littérature républicaine que

nous ne retrouverons pas ailleurs.» L'antiquité grecque et

latine représente, dans l'opinion de ce brave universitaire,

«des citoyens libres dans des pays libres[117].»

[Note 117: _Enquête_, t. II, p. 140.]

On s'étonne de voir des idées aussi vieillottes et aussi

fausses répandues encore dans l'Université. Est-il vraiment

nécessaire de les réfuter? Toutes ces républiques antiques

n'étaient que de petites oligarchies où des familles

aristocratiques régnaient souverainement sur une vile

multitude, et rien n'était moins démocratique qu'un tel régime,

pas plus au temps de Caton qu'au temps de César ou à celui des

républiques grecques. Les luttes de Cicéron, Catilina, etc.,

n'étaient pas des luttes de principes, comme celles qui nous

divisent aujourd'hui, mais des rivalités d'ambition

personnelle.

Quant à la prétendue liberté des républiques grecques, il faut

avoir aussi peu pénétré les choses de l'histoire que le font

beaucoup d'historiens pour croire à la liberté de la Grèce

antique et la vanter. Jamais divinité tyrannique ne tint ses

adorateurs plus profondément pliés sous son joug que ne le

furent les peuples les plus civilisés de l'antiquité grecque et

latine sous la main de fer de la coutume.

L'État, c'est-à-dire le faisceau de lois, de traditions et

d'usages dont il se constituait le gardien, était tout, et

l'individu rien. Aucune puissance n'eût pu sauver le téméraire

assez audacieux pour essayer de toucher à ce dépôt sacré.

Eût-il possédé la sagesse de Socrate, le peuple entier se

serait dressé immédiatement contre lui. L'empire des morts sur

les vivants était alors tout-puissant. De ce que nous nommons

la liberté, l'homme n'avait pas même l'idée. Que les

gouvernements s'appelassent aristocratie, monarchie,

démocratie, aucun d'eux ne tolérait la liberté individuelle, et

il est facile de comprendre qu'avec l'étroite solidarité

nécessaire aux nations qui voulaient rester puissantes, nul ne

pouvait la tolérer. L'antiquité grecque ne connut ni la liberté

politique, ni la liberté religieuse, ni la liberté de la vie

privée, ni celle des opinions, ni celle de l'éducation, ni

liberté d'aucune sorte. Rien dans l'homme, ni le corps, ni

l'âme, n'était indépendant. Il appartenait tout entier à

l'État, qui pouvait toujours disposer de sa personne et de ses

biens à son gré. Dans ces âges antiques, qu'on nous offre

encore pour modèles, il n'était pas permis au père d'avoir un

enfant difforme; et, s'il lui en naissait un contrefait, cet

enfant devait mourir. A Sparte, l'État dirigeait l'éducation,

sur laquelle le père n'avait aucun droit. La loi athénienne ne

permettait pas au citoyen de vivre à l'écart des assemblées et

de ne pas être magistrat à son tour. Quant à la liberté

religieuse elle ne fut jamais réclamée. Il venait fort rarement

à un Athénien l'idée de douter des dieux de la cité. Socrate

paya de sa vie un tel doute. La loi punissait sévèrement

quiconque se fût abstenu de célébrer religieusement une fête

nationale. L'État interdisait même à l'homme les sentiments les

plus naturels et n'autorisait chez lui qu'une sorte d'immense

égoïsme collectif. Les Spartiates ayant éprouvé une défaite à

Leuctres, les mères des morts durent se montrer en public avec

un visage gai et remercier les dieux, alors que les mères des

vivants devaient montrer de l'affliction. Quand Rousseau admire

ce trait, il montre à quel point il ignorait ce que fut, dans

l'antiquité, la tyrannie de l'État. La prétendue liberté

antique dont les disciples de ce philosophe ont fait la base de

leur système politique n'était que l'assujettissement absolu

des citoyens. L'Inquisition, avec ses bûchers, ne constituait

pas un régime plus dur.

Le seul argument sérieux que l'on pouvait invoquer, jadis, en

faveur de l'éducation gréco-latine, c'est qu'elle avait

contribué à former les hommes éminents des derniers siècles. A

cette époque, elle représentait, en effet, l'encyclopédie des

connaissances humaines. La Bible et les ouvrages grecs et

latins constituaient à peu près les seules sources de

connaissances auxquelles on pouvait puiser. Mais, aujourd'hui,

le monde a entièrement changé, et les livres qui ont instruit

tant de générations ne représentent plus guère que des

documents historiques bons à occuper les loisirs de quelques

érudits.

Du reste le fameux argument du trésor d'idées générales, donné

par l'éducation gréco-latine, n'a pas trop été invoqué devant

la Commission. On s'est souvenu d'une conférence célèbre de M.

Jules Lemaître, qui fut professeur avant d'être académicien.

J'en reproduis quelques passages pouvant servir de conclusion à

ce qui précède.

Et qu'est-ce donc enfin que ce fameux trésor d'idées

générales, d'idées éducatrices, dont les littératures

grecque et latine auraient le monopole?

Ne parlons pas du grec qui, même dans l'enseignement

supérieur, n'est très bien su que de quelques spécialistes.

Ce trésor, prétendu unique et irremplaçable, ce sont

quelques pages de Lucrèce, dont le principal intérêt est

d'être vaguement darwiniennes; ce sont, dans Virgile,

quelques morceaux des _Géorgiques_, qui ne valent pas tels

passages de Lamartine ou de Michelet, et les amours de

Didon, qui ne valent pas les amours raciniennes d'Hermione

ou de Roxane; ce sont les chapitres de Tacite sur Néron;

c'est, dans les épîtres d'Horace, la sagesse de Béranger et

de Sarcey; c'est le spiritualisme déjà cousinien des

compilations philosophiques de Cicéron; c'est le stoïcisme

théâtral des lettres et des traités de Sénèque; et c'est

enfin la rhétorique savante, mais presque toujours

ennuyeuse, de Tite-Live et du _Conciones_. Rien de plus, en

vérité. Or, cela se trouve tout entier ramassé dans

Montaigne, et tout entier répandu dans les écrivains du

XVIIe siècle, où nous n'avons qu'à l'aller prendre.

Non, je le sens bien, ce n'est pas aux Grecs ni aux Romains

que je dois la formation de mon coeur et de mon esprit.

Si donc le bénéfice que j'ai pu retirer du latin m'échappe,

à moi qui l'ai très bien su il y a vingt-cinq ans, de quel

profit peut-il être pour les neuf dixièmes de nos

collégiens, qui ont encore l'air de l'apprendre, mais qui

ne le savent pas et ne peuvent pas le savoir[118]?

[Note 118: J. Lemaire.]

En admettant même que les ouvrages latins contiennent un trésor

d'idées générales, il semble évident que pour le découvrir on

devrait au moins les lire. Un document officiel va nous dire ce

que les élèves ont lu de livres classiques, après sept ans

d'études. «Si toutes les pages de grec, de latin, de français,

qui ont été lues et expliquées, dans un cours d'études, étaient

rassemblées, on n'en ferait pas toujours un volume de

l'épaisseur du doigt.» (_Instructions du Ministère de

l'Instruction publique de 1890_, p. 23.)

Je n'ai guère parlé que du latin dans les pages qui précèdent.

Il serait sans intérêt de s'appesantir sur la question du grec,

qui a été à peu près entièrement abandonné devant la

Commission. On a reconnu que les notions qu'en possèdent les

élèves sont presque totalement nulles et ne dépassent guère la

connaissance de l'alphabet et la conjugaison de quelques

verbes.

Les professeurs ne paraissent pas, eux-mêmes, bien ferrés sur

la langue qu'ils enseignent. M. Brunot, maître de conférences à

la Sorbonne, a donné d'intéressants documents sur ce point.

Je puis vous dire qu'à l'agrégation, où nous avons

institué, depuis plusieurs années, des épreuves

improvisées, il est impossible de proposer à nos futurs

agrégés autre chose que certains textes très faciles. Cette

année même, nous avons discuté la question de mettre à

l'agrégation, comme texte improvisé, de l'Homère. Eh bien,

ce n'est pas possible[119].

[Note 119: _Enquête_, t. I, p. 367. Brunot, maître de

conférences à la Sorbonne.]

Dans ces conditions, l'enseignement du grec ne devrait donc

pas être conservé, à mon avis, comme obligatoire même dans

l'enseignement classique ancien, si ce n'est pour les

jeunes gens ou les familles qui désirent avoir cette

culture spéciale et qui ont un goût suffisant pour s'y

adonner de bonne volonté[120].

[Note 120: _Enquête_, t. I, p. 24. Berthelot, ancien ministre

de l'Instruction publique.]

En Allemagne, la question de l'éducation classique, si

supérieure pourtant à la nôtre, a soulevé aussi de violentes

discussions. Dans une Commission spéciale réunie à Berlin en

1890, l'empereur a prononcé un véhément réquisitoire contre

l'éducation gréco-latine. Mais le tout-puissant césar ne put

triompher entièrement de l'opposition des Universités et

l'enseignement du grec et du latin n'a pas été modifié.

Cependant, comme le dit justement M. Lichtenberger,

ex-professeur d'allemand à l'Université de Nancy, «l'humanisme

apparaît à l'Allemagne moderne comme le culte stérile d'un

passé mort à tout jamais, d'un idéal de beauté périmé, comme

une religion déchue, bonne tout au plus pour quelques attardés

et quelques délicats, mais sans action sur l'homme contemporain

qui doit être formé en vue de l'action».

§ 2.--L'OPINION DES FAMILLES SUR L'ENSEIGNEMENT DU GREC ET DU

LATIN.

Il ressort clairement de ce qui précède que l'enseignement du

grec et du latin équivaut à une perte totale de temps. Ces

langues sont dépourvues--d'après l'opinion des savants les plus

autorisés--de toute utilité et, alors même qu'elles seraient

utiles, cela n'aurait aucun intérêt, puisque l'Université est

obligée de se reconnaître incapable de les enseigner à ses

élèves. Il est donc évident que les heures ainsi perdues

pourraient être consacrées à apprendre de très utiles choses,

les langues modernes, par exemple.

En conclurons-nous qu'une chance quelconque existe pour que

l'enseignement du grec et du latin disparaisse des lycées? En

aucune façon. Devant cette réforme, nous trouverions encore ce

mur solide des facteurs moraux que nous avons déjà rencontré

plusieurs fois. Il est constitué ici par la volonté des

parents, toute-puissante en ces matières. Le bourgeois français

est essentiellement conservateur, et d'autant plus conservateur

qu'il raisonne généralement assez mal. Ses pères ont appris le

latin, lui-même l'a appris, ses fils doivent, par conséquent,

l'apprendre. Il est d'ailleurs persuadé que la connaissance de

cette langue confère une sorte de noblesse à ses enfants et les

fait entrer dans une caste spéciale.

L'enquête va nous éclairer à ce sujet; c'est une des rares

questions sur lesquelles elle nous ait révélé des faits peu

connus.

Nous avons été frappés de l'unanimité des pères de famille

à demander le maintien de l'enseignement classique complet.

Pour le grec seulement, il y a eu quelques exceptions,

d'ailleurs très rares. Mais, à part ce point particulier,

ces hommes, qui sont dans des conditions de vie et de

carrières très différentes, se sont tous prononcés avec

ensemble et énergie pour le maintien des études

classiques[121].

[Note 121: _Enquête_, t. II, p. 555. Keller, vice-président de

la Société générale d'éducation.]

La raison fondamentale qui a poussé tant de jeunes gens

vers les carrières dites libérales, et vers l'enseignement

gréco-latin, c'est une raison de _vanité_. C'est par vanité

pure que bien des pères de famille se sont obstinés

jusqu'ici à demander pour leurs enfants (quelles que

fussent les aptitudes de ceux-ci) l'enseignement secondaire

classique.

Une partie de notre bourgeoisie française eût cru signer sa

déchéance, si elle n'avait pas obligé ses enfants, quelque

médiocres qu'ils fussent parfois, à apprendre le grec et le

latin.

Si les Allemands ont plus de goût que nous pour la vie

économique moderne, s'ils n'ont pas les mêmes superstitions

vaniteuses en ce qui concerne les carrières industrielles

et commerciales, cela tient en grande partie à ce que la

bourgeoisie est en Allemagne une classe récente. Elle

plonge ses racines immédiates dans le monde des

industriels, des marchands, des boutiquiers.

Et c'est aussi pour cela que les mères allemandes

retiennent moins leurs enfants que les mères françaises,

les poussent beaucoup moins à faire du latin ou du grec et

à rechercher les carrières et les positions

tranquilles[122].

[Note 122: _Enquête_, t. II, p. 439. Blondel, ancien professeur

à la Faculté de Droit de Lyon.]

Je voudrais conserver le latin: les familles y tiennent

beaucoup plus qu'on ne croit, tellement qu'on appelle

encore, j'hésite à le dire, l'enseignement moderne

«l'enseignement des épiciers». L'opinion courante inflige à

l'enseignement moderne un caractère de déchéance,

d'amoindrissement qu'il vaudrait mieux éviter pour beaucoup

d'enfants qui ne sont pas faits pour les études littéraires

véritables et qui cependant mériteraient de ne pas être mis

dans la catégorie des épiciers. Les enfants eux-mêmes

tiennent au latin pour une raison qui est un enfantillage,

mais d'une influence réelle lorsqu'ils commencent leurs

études: c'est que les filles n'en font pas. Pour un garçon

de dix ans, apprendre le latin, c'est comme s'il mettait sa

première culotte. Ils sont fiers quand ils rentrent à la

maison: leurs soeurs ne savent pas le latin, ne le sauront

jamais; elles apprennent la physique, la chimie, la

littérature; elles en sauront autant que leurs frères et

leurs maris: mais elles n'ont pas appris le latin et les

garçons ont le sentiment de cette supériorité.

Si donc on veut avoir un enseignement autre que

l'enseignement classique complet, qui réunisse la grande

majorité des enfants de France, il y faut garder le

latin[123].

[Note 123: _Enquête_, t. II, p. 307. Girodon, fondateur de

l'École Fénelon.]

Il faut tenir compte des préjugés, si puissants et si

tenaces en France, et de la vanité des familles. Trop

souvent, on place des enfants dans les lycées ou dans les

collèges, non par suite d'un choix judicieux et réfléchi,

mais par vanité et par amour-propre; on tient, avant tout,

à ce que les enfants fassent leurs études classiques[124].

[Note 124: _Enquête_, t. II, p. 513. Jacquemart, inspecteur de

l'enseignement technique.]

A Marseille, en 1861 ou 1863, il y avait déjà--c'était

alors une nouveauté due à M. Fortoul ou à M. Rouland--un

enseignement commercial qui durait normalement cinq ans. Il

n'a jamais fait fortune, quoiqu'il eût d'excellents

professeurs. Même dans une ville comme Marseille, le

moindre bourgeois, le moindre négociant voulait que son

fils, puisqu'il y avait des bacheliers latins, fût

bachelier en latin comme celui du plus gros négociant. Si

nous déracinions la passion égalitaire du corps des

trente-huit millions de Français, nous arriverions

peut-être à quelque chose sur ce point[125].

[Note 125: _Enquête_, t. I, p. 186. Brunetière, maître de

conférences à l'École Normale supérieure.]

Il y a une maladie générale de la bourgeoisie qui domine en

quelque sorte la question et l'empêche d'aboutir. Nos

classes bourgeoises ont une tendance fatale et invétérée,

qui survit à tous les régimes, à vouloir se séparer

rapidement du peuple et à organiser pour elles-mêmes une

éducation de caste. Si l'on veut bien y réfléchir, notre

enseignement secondaire est précisément cette éducation de

caste. Tel que nous le comprenons à l'heure actuelle, il

n'est pas le complément de l'enseignement primaire, il

n'est pas non plus l'épanouissement, par sélection, de cet

enseignement primaire, il est autre chose, il est un

enseignement qui se juxtapose au précédent, qui ne le

continue pas, et qui établit, d'un côté un enseignement

pour le peuple, de l'autre un enseignement pour les riches,

auxquels vient se joindre l'élite populaire, dont nous ne

devons pas tenir compte, pour cette raison qu'elle prend

tous les défauts ou toutes les qualités de la classe dite

«bourgeoise» ou dite «riche»[126].

[Note 126: _Enquête_, t. I, p. 489. Henry Bérenger,

publiciste.]

Le préjugé des familles est d'ailleurs partagé par les grandes

administrations publiques. M. Goblet en a donné une bien

amusante preuve devant la Commission.

En même temps nous donnions à cet enseignement ainsi

transformé les premières sanctions qui devaient y attirer

les familles, en ouvrant à son baccalauréat l'accès de

certaines grandes écoles et de certaines administrations de

l'État. Je me souviens à ce sujet que, si j'obtins

facilement des ministères de la Guerre et de la Marine que

le baccalauréat du nouvel enseignement fût reçu pour

l'entrée aux écoles Polytechnique et de Saint-Cyr et à

l'École navale, il me fut impossible d'avoir l'adhésion de

certaines administrations financières, comme les

contributions directes et l'enregistrement, les honorables

représentants de ces administrations soutenant qu'une des

principales obligations de leurs agents était de savoir

rédiger un rapport et que la connaissance du grec et du

latin y était nécessaire[127].

[Note 127: _Enquête_ t. II, p. 662. René Goblet, ancien

ministre de l'Instruction publique.]

On ne saisit pas du tout l'influence que pourraient exercer

quelques notions de grec et de latin sur les rapports que sont

appelés à écrire de modestes bureaucrates, mais on saisit très

bien, et ceci justifie ce que j'ai voulu démontrer, que, devant

des préjugés aussi tenaces, les réformes sérieuses sont

totalement impossibles.

La force du latin réside, on le voit, dans le prestige qu'il

exerce sur une foule de braves gens dont beaucoup n'en ont

d'ailleurs jamais retenu un seul mot. La corporation des

épiciers tient cette langue en haute estime et veut absolument

que ses fils la connaissent. C'est dans les Chambres de

Commerce que l'éducation classique a rencontré le plus de

défenseurs. Ce fait a frappé le Président de la Commission

d'enquête et il a eu soin de le noter dans son rapport.

C'est un fait à noter qu'en dehors de l'Université, qui lui

reste profondément attachée, l'enseignement classique a

partout des défenseurs convaincus. Les Chambres de commerce

des grandes villes se sont énergiquement prononcées en sa

faveur[128].

[Note 128: _Enquête_, Ribot, Rapport général, t. IV, p. 23.]

§ 3.--L'ENSEIGNEMENT DU GREC ET DU LATIN AVEC LES PRÉJUGÉS

ACTUELS.

Concilier les préjugés des parents avec la nécessité de

substituer l'enseignement de choses utiles à celui du grec et

du latin semble un problème difficile. Il n'est pas cependant

insoluble. Chez les peuples latins, la forme l'emportant

toujours de beaucoup sur le fond, il suffit de conserver les

façades pour satisfaire l'opinion. Conservons donc la façade

gréco-latine afin de respecter les préjugés, mais changeons ce

qui est derrière. Gardons le mot et supprimons presque

entièrement la chose. En consacrant une heure par semaine à

l'étude du grec et du latin, on arriverait à concilier les

intérêts opposés et en apparence irréductibles que je viens de

signaler.

Et il ne faudrait pas supposer qu'avec cette heure unique de

grec et de latin par semaine les élèves en sauront moins

qu'aujourd'hui. Un enseignement intelligent leur apprendra

plus, au contraire, que ne savent les élèves actuels et même le

plus savant des bacheliers six mois après son examen.

Au lieu de consacrer cette heure de grec et de latin par

semaine à l'explication de chinoiseries grammaticales destinées

à être immédiatement oubliées, comme cela se fait actuellement,

nous la consacrerons à apprendre les citations latines les plus

courantes, quelques racines grecques et à lire des traductions

interlinéaires de quelques auteurs très faciles. Nous aurons

ainsi économisé un nombre immense d'heures qui pourra être

employé à enseigner une foule de choses utiles: langues

vivantes, sciences, dessin, etc.

Du nombre énorme d'heures ainsi gagnées, quelques-unes pourront

être utilisées pour faire lire dans des traductions françaises

les principaux auteurs grecs et latins, dont actuellement,

après sept ou huit ans d'éducation gréco-latine, les élèves

n'ont traduit péniblement que de vagues fragments.

Malgré ce que cet enseignement peut avoir de superficiel en

apparence, je suis persuadé que les élèves qui l'auraient reçu

connaîtraient beaucoup mieux l'antiquité gréco-latine que les

bacheliers actuels.

L'enseignement de l'antiquité par la lecture de

traductions[129] aurait en plus l'avantage d'intéresser les

élèves. Au lieu d'avoir Virgile et Homère en horreur, ils les

liraient avec intérêt, car l'_Énéide_ et l'_Iliade_ sont de

vrais romans. Ce qui rend ces livres si antipathiques aux

écoliers, c'est l'ennui d'en traduire des fragments à coups de

dictionnaire.

[Note 129: Il y en a d'excellentes à 0 fr. 25 le volume. Le

prix d'une bibliothèque des anciens auteurs très suffisante ne

dépasserait guère 10 francs.]

Intéressez les élèves, intéressez-les à tout prix: c'est,

comme je l'ai dit, l'ennui, qu'on n'a pas su éviter dans

les études grecques et latines, qui est, en grande partie,

la cause de la décadence de ces études. C'est

l'enseignement du grec et du latin qui s'est tué lui-même.

Si l'on continue dans cette voie, le suicide sera complet;

le latin et le grec succomberont au discrédit général où

ils seront tombés devant le monde, devant les élèves et

devant un certain nombre de professeurs même[130].

[Note 130: _Enquête_, t. II, p. 197. Belot, professeur de

philosophie au lycée Louis-le-Grand.]

Quant à l'étude des principales citations latines, dont il

existe plusieurs recueils, et de quelques racines grecques et

latines, c'est l'unique moyen de conserver du grec et du latin

ce qui peut avoir quelque ombre d'utilité, non seulement au

point de vue des étymologies, mais surtout pour ne pas paraître

ignorer des choses que connaissent nos contemporains instruits.

Quoi de plus facile que de loger dans la mémoire toute

neuve de nos élèves un certain nombre de racines grecques

et latines? J'ai constaté que les miens se prêtent

volontiers à cet exercice. Je leur mets entre les mains un

vocabulaire de deux cents mots ou radicaux grecs et latins,

quelque chose comme notre ancien Jardin des racines

grecques; ils l'apprennent à petites doses sans la moindre

difficulté et il suffit amplement à tous leurs besoins

présents et futurs[131].

[Note 131: _Enquête_, t. II, p. 495. Maldidier, professeur

agrégé à l'Université.]

J'ai été fort heureux de voir un universitaire distingué, M.

Torau Beyle[132], adopter à peu près la même conclusion que moi

en ce qui concerne le temps à consacrer à l'étude du grec et du

latin. Il propose, lui aussi, de les enseigner seulement

pendant une heure par semaine à titre de cours supplémentaire.

C'est à peu près le temps accordé aujourd'hui à l'escrime et à

la danse.

[Note 132: _Revue Politique et Parlementaire_, 10 mai 1899.]

Un partisan convaincu des études gréco-latines, M. Hanotaux,

est arrivé par une autre voie à des conclusions analogues. Dans

un article que publia _le Journal_ en faveur de l'enseignement

du latin, il formulait le souhait que tout jeune Français

cultivé puisse comprendre l'_Epitome Historiæ Græcæ_ et le

_Selectæ_. Je n'y découvre aucune utilité, mais je n'y vois non

plus aucun inconvénient, attendu qu'un tel souhait est d'une

réalisation extrêmement facile. Cette lecture, par les méthodes

que j'indiquerai dans un autre chapitre, ne demanderait pas au

dernier élève d'une école primaire plus d'un mois de

travail[133].

[Note 133: Pour les personnes qui voudraient pousser plus loin

l'étude du latin, je signalerai le volume de M. le professeur

Bézard, déjà auteur d'un livre sur la méthode littéraire. Dans

son nouvel ouvrage, _Comment apprendre le latin_, l'auteur,

après avoir montré la pauvreté des méthodes actuelles, essaie

d'unifier et de simplifier un peu cet enseignement.]

Au risque de sembler paradoxal, j'ajouterai aux observations

qui précèdent qu'il y aurait un grand intérêt psychologique à

introduire le grec et le latin à la dose que j'ai dite--une

heure environ par semaine--dans l'enseignement primaire. Ce

serait le seul moyen de faire perdre à ces deux langues le

prestige mystérieux qu'elles exercent encore dans l'esprit de

la bourgeoisie actuelle. Quand l'on constatera que de jeunes

maçons ou des apprentis cordonniers peuvent hardiment citer à

propos une douzaine de citations latines, personne ne se

figurera plus que la connaissance de quelques mots de cette

langue confère une sorte de noblesse. Son prestige s'évanouira

alors très vite. Ce sera comme si la plupart des ouvriers

recevaient les palmes académiques en récompense de leurs

services. Les classes dites dirigeantes n'en voudraient bientôt

plus.

Je n'imagine pas assurément que des réformes aussi simples

aient la moindre chance d'être jamais acceptées en France. Les

grandes réformes imposées à coups de décrets seules nous

tentent. Elles n'ont pourtant d'autres résultats que de

produire des révolutions apparentes qui rendent impossible

aucune évolution.

Psychologie de l'éducation · 第 52 / 93 题