CHAPITRE II

Les changements de programmes.

Toutes les discussions de la Commission d'enquête ont

naturellement abouti à de nouvelles modifications des

programmes. Le ministre de l'Instruction publique a fait

adopter par la Chambre des Députés un nouveau programme

d'enseignement, rédigé par une Commission, dans lequel on a

essayé de concilier les opinions les plus contradictoires. La

seule partie utile des réformes adoptées, si jamais elle est

appliquée, ce qui est fort douteux, étant données les idées de

nos professeurs, serait que désormais l'enseignement secondaire

fût combiné avec l'enseignement primaire de manière à faire

suite à un cours d'études élémentaires de quatre années.

Tout le reste a eu pour résultat la plus complète confusion. Un

ancien Ministre, M. Hanotaux, l'a signalée dans les termes

suivants:

Visiblement on a voulu donner satisfaction à tout le monde:

... On a donc tout gardé, tout empilé dans ce nouveau

second cycle, et on aboutit ainsi à une complication qui

ressemble beaucoup à de la confusion.

Par la crainte légitime de surcharger les programmes, on a

divisé les études, dans le second cycle, en un certain

nombre de sections se complétant ou s'excluant l'une

l'autre, si bien que les programmes futurs ressembleront à

une sorte d'opération algébrique où il sera bien difficile

de se reconnaître. M. Fortoul avait inventé la bifurcation;

on nous présente aujourd'hui la décifurcation, la fourche à

dix dents; c'est à faire frémir.

Efforçons-nous d'être clairs: déjà, dès le premier cycle,

on distingue entre trois catégories d'élèves: ceux qui font

du latin et du grec, ceux qui font du latin et pas de grec,

enfin ceux qui ne font ni latin, ni grec. Ainsi, à l'entrée

du second cycle, on trouve les élèves qui ont fait du latin

et du grec et qui continuent, soit le groupe A; puis, ceux

qui ont fait du latin et pas de grec et qui continuent, le

groupe B; enfin, ceux qui ne font ni latin, ni grec et

continuent, groupe C. Mais il y a, dans chaque groupe, ceux

qui, tout en continuant, veulent joindre à leurs nouvelles

études, soit l'étude des sciences, groupe D, soit l'étude

des langues étrangères, groupe E. Il y a aussi ceux qui ont

fait du latin et du grec et qui y renoncent tout en

poursuivant l'étude des sciences et des langues, ceux-là

retombent dans la catégorie de ceux qui, dans le premier

cycle, n'ont fait ni latin ni grec et forment, auprès

d'eux, le groupe F. Il y a, enfin, ceux qui veulent tout

continuer à la fois; on prévoit qu'il s'en trouvera, et on

forme ainsi un groupe G.

Vous croyez que c'est fini: pas du tout. Il y a un

paragraphe insidieux, intitulé _section nouvelle_, et qui

crée, «au-dessus du premier cycle, et à côté du second»,

une suite d'études plus courtes, spécialement consacrées

aux sciences et aux langues vivantes et qui se rapprochent

de ce que les Allemands appellent «l'enseignement réel».

C'est donc un groupe nouveau, très distinct des autres et

que, pour la commodité de la conversation, nous

qualifierons groupe H. Cela fait huit; et j'en passe.

Ainsi, quand le grand garçon, frais émoulu de la troisième,

arrivera aux portes de bronze du second cycle, on lui

posera gravement cette question: jeune homme, où

prétendez-vous aller? Groupe C ou groupe H; ou bien:

combinez-vous A avec C? Voyons, réfléchissez; surtout, ne

vous trompez pas: car ici, quand on est entré, on ne

revient pas en arrière: laissez toute espérance, _lasciate

ogni speranza_.

Évidemment, tout le monde est content, et, plus que tout le

monde, notre vieille connaissance le «préjugé scolaire».

Les élèves suivront, tant bien que mal, par petits paquets,

ces voies différentes. Mais, les professeurs, comment

feront-ils, courant sans cesse après le petit bataillon

sacré qui entrera, sortira, se dispersera, se

reconstituera, s'égaillera, et se retrouvera enfin, pour

livrer l'assaut décisif, en masse compacte, au pied de la

forteresse indestructible[108].

[Note 108: Gabriel Hanotaux, ancien ministre, _Le Journal_, 27

janvier 1902.]

L'erreur latine de la puissance des constitutions, des

institutions et des programmes est trop irréductible pour qu'il

y ait intérêt à essayer de la combattre. Un étranger qui

voudrait comprendre l'intensité de cette erreur n'aurait qu'à

parcourir le petit volume de 230 pages publié en 1890 sous ce

titre: «_Instructions, programmes et règlements_», qui régit

encore notre enseignement universitaire. Il est signé de M.

Léon Bourgeois, alors Ministre de l'Instruction publique, qui

en a rédigé lui-même une grande partie.

On pourrait difficilement citer, sauf en ce qui concerne

l'enseignement des langues, un meilleur ouvrage sur

l'enseignement, et les professeurs ne trouveraient nulle part

de conseils plus sages. L'étranger qui lirait un tel programme

déclarerait notre enseignement parfait. Après avoir visité nos

lycées et examiné leurs élèves, il déclarerait au contraire,

avec la Commission d'enquête, que notre enseignement est le

plus inférieur, peut-être, que possède aucun peuple civilisé.

Du même coup, il verrait se dégager l'évidence de cette notion

que personne n'a exposée devant la Commission d'enquête,

probablement parce que personne ne l'a comprise, que les

programmes sont sans importance. Avec de bons professeurs, tous

les programmes sont excellents.

L'essentiel est donc, je le répète encore, de réformer les

méthodes et non les programmes.

La seule réforme utile des programmes consisterait à supprimer

les trois quarts des choses enseignées. Malheureusement, loin

de supprimer, on ne fait qu'ajouter toujours. Il y a déjà

plusieurs années, un savant éminent, M. Armand Gautier, avait

montré les conséquences de cette surcharge.

... Une même quantité de travail ou de volonté appliquée à

un ensemble de matières et de programmes de plus en plus

variés et de plus en plus amples, produit, résultat

inévitable, une médiocrité de plus en plus évidente sur

chaque sujet, excepté sur celui ou sur ceux que l'élève

préfère et conçoit bien.--Augmenter indéfiniment les

programmes, c'est effrayer les timides, les faibles, les

moyens; c'est surtout créer logiquement la médiocrité

générale et le superficialisme; c'est habituer l'enfant à

savoir en vue de l'examen et par une série d'artifices qui

ne laissent presque rien dans l'esprit passé le jour de

l'épreuve; c'est tendre à développer la mémoire aux dépens

de l'intelligence et du jugement; c'est faire du plaqué qui

ait un jour, une heure au moins, l'aspect de l'or solide et

pur.

Je suis donc de l'avis de la plupart de mes collègues, de

MM. Rochard et Hardy en particulier, lorsqu'ils demandent

qu'on simplifie les épreuves du baccalauréat. Je suis plus

de cet avis qu'eux-mêmes, car, sans regret, je verrais

disparaître cet examen, principale cause, sous sa forme

actuelle, de notre surmenage scolaire, du travail en vue du

diplôme, de ce cauchemar incessant des dernières années

passées au lycée: _la préparation au bachot!_ mot bien

trouvé dans son enveloppe méprisante pour caractériser un

résultat méprisable en lui-même. Si cette épreuve n'est pas

prise au sérieux par l'élève qui n'y voit qu'un bon

débarras, par le maître qui la présente comme une amère

pilule qu'il faut bien une fois avaler; par l'examinateur

enfin, qui se sent de plus en plus disposé à faiblir devant

cette générale médiocrité[109].

[Note 109: Armand Gautier, professeur à la Faculté de Médecine.

(Communication faite à l'Académie de Médecine, le 26 juillet

1887.)]

La nécessité de réduire les programmes a été signalée également

devant la Commission d'enquête.

Si l'on consentait à réformer les programmes, il faudrait

prendre le contre-pied des programmes actuels: se contenter

de ce qu'il est possible de demander, mais le demander à

fond: remettre l'esprit scientifique en honneur à la place

de l'esprit d'érudition[110].

[Note 110: _Enquête_, t. II, p. 32. Lippmann, professeur à la

Sorbonne.]

On ne saurait mieux dire, mais une telle réduction des

programmes semble peu réalisable aujourd'hui avec les théories

actuelles. L'idée persistante de l'Université est que la valeur

des hommes se mesure à la quantité de choses qu'ils peuvent

réciter, et, loin de vouloir réduire cette quantité, elle ne

cherche qu'à l'augmenter. Elle éprouve d'ailleurs un tel besoin

d'uniformité et de réglementation, et a en outre une telle

méfiance de ses professeurs, qu'elle croit devoir indiquer

méticuleusement, pour ainsi dire page par page, ce qui doit

être enseigné.

L'idée d'apprendre peu de choses mais de les apprendre à fond

devrait être l'idée maîtresse de l'enseignement. Il est douteux

qu'elle rallie aujourd'hui beaucoup de suffrages aussi bien

parmi les professeurs que parmi les parents.

Je ne saurais donc trop répéter combien sont oiseuses toutes

ces discussions sur des programmes. Un long temps s'écoulera

malheureusement avant qu'il soit possible de faire pénétrer

dans une cervelle d'universitaire que, seules, les méthodes

d'enseignement ont de l'importance. Avec une bonne méthode les

programmes peuvent, je l'ai dit déjà, tenir en quelques lignes.

Et telle est la force des préjugés latins sur la valeur des

programmes que dans les innombrables enquêtes publiées en

France à propos de l'enseignement à l'étranger il est à peu

près impossible de découvrir des renseignements précis sur les

méthodes employées. Les auteurs de ces enquêtes ont jugé sans

doute qu'il s'agissait là de détails sans importance.

L'éducation d'un peuple ne peut évidemment s'adapter de toutes

pièces à un autre, mais il y a toujours beaucoup à apprendre en

l'étudiant dans ses détails. Et puisque nous prenons parfois la

peine de copier les plans des établissements étrangers, nous

pourrions prendre aussi celle d'observer ce qui se passe à leur

intérieur.

Ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtres

du monde, dit Montesquieu, c'est qu'ayant combattu

successivement contre tous les peuples, ils ont toujours

renoncé à leurs usages sitôt qu'ils en ont trouvé de

meilleurs.

Il fait aussi remarquer que les Gaulois ne surent jamais

s'élever à cette conception.

Et ce qu'il y a de surprenant, c'est que ces peuples, que

les Romains rencontrèrent dans presque tous les lieux et

dans presque tous les temps, se laissèrent détruire les uns

après les autres, sans jamais connaître, chercher, ni

prévenir la cause de leurs malheurs.

Notre enseignement universitaire est une des principales causes

de notre infériorité actuelle, mais nous ne le comprenons pas.

Nous continuerons à descendre la pente de la décadence

précisément parce que nous ne le comprenons pas.

Psychologie de l'éducation · 第 51 / 93 题