M. Léon Bourgeois. Oui[98].

[Note 98: _Enquête_, t. II, p. 690. Léon Bourgeois, ancien

ministre de l'Instruction publique.]

Quant aux répétiteurs, j'estime que nous ne savons pas les

associer à notre enseignement. La plupart sont jeunes,

intelligents, cultivés, enthousiastes; ils ont foi dans

leurs fonctions d'éducateurs. Nous les confinons de façon

un peu dédaigneuse dans des fonctions policières de pure

surveillance. Nous pourrions tirer meilleur parti de leur

ardeur, notamment en leur confiant certaines parties de

l'enseignement. Je voudrais aussi voir les professeurs ne

pas considérer comme une déchéance de s'associer à la

surveillance. On pourrait commencer par déclarer

interchangeables les heures du professeur et celles du

répétiteur; les professeurs chargeraient les répétiteurs

plus spécialement attachés à leur ordre d'enseignement de

faire la classe pendant certains jours, quitte pour les

professeurs à rendre ce travail sous forme d'heures de

surveillance[99].

[Note 99: _Enquête_, t. II, p, 638. Payot, inspecteur

d'Académie.]

Ajoutons enfin que le professeur, un peu plus démocratisé et

cessant de se croire autre chose que ce qu'il est réellement,

c'est-à-dire un modeste fonctionnaire, sera obligé de s'occuper

des élèves, et même, pour augmenter ses ressources, d'en

prendre en pension quelques-uns chez lui. Ce serait presque le

système du tutoriat, très en honneur en Angleterre et en

Allemagne, et que l'Université interdit aujourd'hui à ses

professeurs.

L'éducation, ne l'oublions pas, est la chose essentielle.

Nous n'aurons rien fait, tant que nous n'aurons pas reconnu

sincèrement les graves lacunes de notre système. Ici je

voudrais d'abord la franchise d'avouer le mal et la ferme

volonté d'y porter remède. Loin d'être: le plus d'internes

possibles dans un lycée, l'idéal doit être: peu d'internes.

Nous interdisons, sous une forme ou sous une autre, aux

professeurs d'avoir des élèves chez eux, c'est une

concurrence! Il faudrait les y encourager; il faudrait

créer des maîtres-répétiteurs externes, mariés, ayant un

groupe d'élèves, une petite famille; il faudrait, au lycée

même, donner au maître-répétiteur un rôle au moins égal à

celui du professeur[100].

[Note 100: _Enquête_, t. I, p. 268. Séailles, professeur à la

Sorbonne.]

Donner au répétiteur «un rôle égal à celui du professeur»,

c'est justement la première réforme que nous avons demandée. Ce

rôle sera égal quand le répétiteur saura que son emploi est un

début, et que les futurs professeurs constateront qu'on ne peut

arriver à être professeur qu'après avoir été répétiteur.

M. Couyba, ancien agrégé de l'Université, a très bien montré

devant la Chambre des Députés la nécessité de transformer les

répétiteurs en professeurs après un stage suffisant. Mais je

crains qu'il n'ait pas senti tout le poids des préjugés

universitaires, s'opposant absolument à une telle réforme, si

capitale pourtant.

Renoncez à l'utopie du professeur-adjoint, et préparez à

tous ces jeunes gens l'accès aux fonctions de professeur

titulaire; s'il le faut, diminuez pendant quelques années

le nombre des boursiers de licence et d'agrégation et des

normaliens, et, par conséquent, le nombre des licenciés et

des agrégés; réservez, au fur et à mesure des extinctions,

les postes de professeurs de collège aux répétiteurs

licenciés. Je souscris d'avance, monsieur le Ministre, et

toute l'Université souscrira, aux mesures transitoires qui

auront pour but d'améliorer en ce sens la situation des

répétiteurs.

Mais--j'y insiste à nouveau--toutes ces mesures ne peuvent

avoir qu'un caractère provisoire. Dès aujourd'hui il faut

préparer cette réforme profonde qui réalisera l'idéal de

l'éducation, je veux dire l'union dans la personne d'un

même maître des fonctions de professeur et de

répétiteur[101].

[Note 101: =Couyba=. Séance de la Chambre des Députés du 12

février 1902; p. 614 de l'_Officiel_.]

Malheureusement, bien que,--un philosophe dirait parce

que--sortis des rangs les plus humbles de la démocratie, les

universitaires se croient des personnages importants, et

rougiraient d'être confondus avec les répétiteurs, personnages

sans aucune valeur évidemment, puisqu'ils ne sont que

licenciés, c'est-à-dire incapables de réciter autant de choses

qu'eux!

En Allemagne, ces grotesques préjugés n'existent pas.

J'ai vu en Allemagne un professeur, très versé dans la

philosophie de Kant, enseigner à la fois la danse,

l'histoire naturelle et la musique, au lycée de jeunes

filles[102].

[Note 102: _Enquête_, t. I, p. 335. Boutroux, de l'Institut,

professeur à la Sorbonne.]

Mais nous sommes en France, pays démocratique, et non en

Allemagne, pays aristocratique. Il faudrait donc qu'un ministre

eût la main prodigieusement énergique pour exécuter la réforme

dont il vient d'être question dans ce paragraphe, et qui est

pourtant une des plus importantes à réaliser aujourd'hui.

§ 3.--LA RÉDUCTION DES HEURES DE TRAVAIL.

La réduction des heures de travail, plusieurs fois proposée

devant la Commission, serait évidemment une excellente mesure,

mais bien difficilement applicable avec l'organisation actuelle

des lycées. On a fait remarquer très justement devant la

Commission qu'il est impossible de travailler de tête douze

heures par jour. C'est de toute évidence, et on peut être bien

certain que les élèves ne travaillent pas pendant ces douze

heures. La vérité est que s'ils sont tenus assis douze heures

par jour, c'est simplement parce qu'on ne sait que faire d'eux.

Parents, professeurs, surveillants, chacun cherche simplement à

s'en débarrasser. M. Keller l'a dit nettement et avec raison.

Il ne manque pas de parents qui mettent leurs enfants au

collège pour s'en débarrasser, et là, les maîtres se

laissent aller à garder leurs élèves dans les salles

d'étude pour les surveiller plus facilement[103].

[Note 103: _Enquête_, t. II, p. 555. Keller, vice-président de

la Société générale d'éducation.]

Sans doute il vaudrait beaucoup mieux que les élèves passassent

une moitié de leur temps à se promener, à faire de l'exercice,

etc. Mais, devant l'opposition des proviseurs, des professeurs,

et probablement aussi des parents, je crois la réforme sinon

impossible, au moins d'une réalisation bien difficile.

Cette unique raison, tenir les élèves assis pour n'avoir pas à

s'occuper d'eux, est aussi celle qui prolonge la durée des

classes et leur donne une absurde longueur.

Dans nos lycées, les classes ont une durée de deux heures

consécutives. Or, cette durée dépasse la capacité normale

d'attention chez les adultes, à plus forte raison chez les

enfants. Nous tous qui faisons des cours, nous savons très

bien qu'une heure de suite est, pour le professeur et pour

les auditeurs, l'extrême limite de l'effort utile.

J'avoue même que je préférerais encore le système allemand

proprement dit, qui fixe la durée de toutes les classes à

cinquante minutes[104].

[Note 104: _Enquête_, t. I, p. 333. Boutroux, professeur à la

Sorbonne.]

Cette réforme est une de celles qui ont été adoptées dans les

nouveaux programmes. Je doute que les élèves y gagnent quelque

chose. Le temps qu'ils passaient assis dans une classe, ils le

passeront assis dans une étude. On peut avoir la parfaite

certitude qu'ils ne le passeront pas à se promener ou à faire

des exercices, qui leur seraient cependant si nécessaires.

§ 4.--L'ÉDUCATION ANGLAISE.

La réforme consistant à introduire l'éducation anglaise en

France a été à peine mentionnée devant la Commission. Ceux qui

s'en étaient faits les bruyants apôtres n'ont pas songé à venir

la défendre.

Je suis très partisan de l'éducation anglaise, dont j'ai parlé

bien souvent dans mes livres, et dont j'ai montré les avantages

fort longtemps avant ses propagateurs actuels. Mais cette

éducation, admirablement adaptée aux besoins d'un peuple chez

lequel la discipline est une vertu héréditaire, ne l'est en

aucune façon aux besoins de jeunes Latins, qui n'ont pas de

discipline du tout et ne travaillent guère que lorsqu'ils y

sont forcés.

Le principal mirage fascinant les partisans du système anglais,

ce sont les grandes écoles confortables situées à la campagne,

mais ils oublient que le prix de pension étant extrêmement

cher, ces établissements ne peuvent être fréquentés que par les

fils de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie. L'éducation

y est excellente, l'instruction très faible, mais ceux qui en

sortent sont assurés par l'influence de leurs parents d'entrer

dans les hautes fonctions du Gouvernement, de la magistrature,

de l'industrie, etc.

D'ailleurs il est bien inutile de discuter là-dessus, puisque

l'adoption du système anglais obligerait à renverser de fond en

comble notre Université actuelle, à changer les idées des

parents, des professeurs et l'âme héréditaire des enfants.

C'est d'ailleurs ce qu'a bien marqué M. Gaston Boissier.

Maintenant, la mode est à l'éducation anglaise. Il ne sera

pas facile de l'introduire chez nous. Comment voulez-vous

laisser la liberté qu'on demande pour les grands élèves

dans des établissements organisés comme les nôtres? Il

faudrait, pour y arriver, absolument détruire ce qui est la

condition même de notre éducation; il faudrait revenir sur

tout ce qui a été fait sous l'Empire, renoncer à

l'internat, changer la discipline, créer enfin de toutes

pièces une autre Université sur des bases tout à fait

nouvelles. Est-on sûr d'ailleurs que l'éducation secondaire

anglaise mérite tous les éloges qu'on lui prodigue[105]?

[Note 105: _Enquête_, t. I, p. 67. Gaston Boissier, de

l'Institut, professeur au Collège de France.]

Et puis, il y a toujours ce facteur fondamental dont les

réformateurs négligent entièrement de tenir compte, la volonté

des parents. Croit-on que des établissements anglais établis en

France auraient quelque succès? En aucune façon. Les parents

auraient trop peur que leurs rejetons s'enrhument ou se

blessent en jouant, et la liberté accordée ne serait pas

acceptée par eux.

Il ne faudrait pas me répondre que je n'en sais rien, aucun

établissement analogue n'existant en France. Je pourrais alors

faire remarquer que nous avons des lycées qui se rapprochent

des établissements anglais au moins pour le séjour à la

campagne et le confortable. Or, loin d'obtenir des succès, ils

déclinent, et il en est de même pour les établissements

congréganistes analogues.

Le lycée Michelet offre aux familles de superbes ombrages,

des terrains pour les jeux, une piscine, un manège, des

jardins, l'espace dans le plein air, sur une hauteur

salubre, toutes les conditions d'isolement propres au

développement d'une forte et saine éducation. Lakanal non

plus n'a rien à envier aux établissements d'Angleterre les

plus justement renommés. Eh bien, Michelet est pour nous

une inquiétude. Pendant plusieurs années il s'est

développé. Il a perdu, il perd encore, quoique moins

sensiblement. Quant à Lakanal, il a de la peine à se

peupler. Ce n'est pas au surplus une situation propre à

Paris. Les petits lycées de Talence à Bordeaux, de

Saint-Rambert à Lyon, de la Belle-de-Mai à Nice, n'ont pas

meilleure fortune. Évidemment, ce mode d'éducation n'est

point pour le moment en faveur[106].

[Note 106: _Enquête_, t. I, p. 11. Gréard, vice-recteur de

l'Académie de Paris.]

Voyez les trois établissements de cette région: l'État,

représenté par le lycée Lakanal, l'enseignement libre,

intermédiaire entre l'État et les maisons religieuses,

représenté par Sainte-Barbe-des-Champs, et, tout à côté,

les Dominicains d'Arcueil.

Or, aucun de ces trois établissements n'a pu résister à

cette sorte de répugnance que les familles ont aujourd'hui

à envoyer leurs enfants à la campagne.

Voilà trois établissements tout à fait différents, dont pas

un n'a échappé à cette sorte de désertion des familles.

Et la crise continue, en dépit des réformes de Sainte-Barbe

et malgré les efforts du P. Didon, qui s'est transporté à

Arcueil pour essayer de donner lui-même une nouvelle

impulsion à l'établissement des Dominicains.

L'établissement de Marseille a atteint le chiffre de 1.683

élèves; mais le petit lycée, construit avec tous les

perfectionnements modernes, a toujours été en décroissant;

à Bordeaux également, cette crise existe, comme partout

ailleurs. Je citerai encore le cas du lycée de Vanves, qui

n'est pas non plus en prospérité[107].

[Note 107: _Enquête_, t. II, p. 350. Morlet, censeur à Rollin.]

Et c'est ainsi qu'en pénétrant dans le détail des projets de

réforme que chacun propose et qui semblent au premier abord

d'une réalisation si facile, nous voyons se dresser ce mur

inébranlable des facteurs moraux, que les rhéteurs ne

soupçonnent pas, et qui rendent vains leurs beaux discours. Ce

sont les ressorts invisibles du monde visible. L'heure ne

paraît pas prochaine où nous serons soustraits à leur empire.

Psychologie de l'éducation · 第 50 / 93 题