Les réformateurs. La transformation des professeurs.
La réduction des heures de travail.
L'éducation anglaise.
§ 1.--LES RÉFORMATEURS.
Nous avons vu dans les pages qui précèdent que la plupart des
personnes ayant déposé devant la Commission d'enquête ont
montré avec éloquence l'insuffisance et les dangers de notre
système universitaire. Quand il s'est agi d'exposer les moyens
de le remplacer, cette éloquence a été vite tarie et la plupart
des réformateurs se sont montrés singulièrement incertains dans
leurs projets, se bornant le plus souvent à des modifications
de programmes, bien des fois essayées déjà sans succès, à des
conseils vagues, à des projets en l'air, sans indication des
procédés capables de les réaliser. C'est très bien de dire, par
exemple, avec M. Gréard, recteur de l'Académie de Paris, qu'il
faut «diversifier, assouplir les formes de l'instruction
secondaire». Mais combien cet éloquent académicien n'aurait-il
pas fait oeuvre plus utile en donnant, au lieu de phrases très
vides, des conseils un peu pratiques.
Il est à remarquer que ce sont justement les auteurs des
critiques les plus vives qui se sont montrés le plus
insuffisants dans leurs projets de réforme. On aurait peine à
suivre, en vérité, des conseils comme celui de M. Jules
Lemaître, quand il propose de «laisser l'enseignement un peu à
la merci du professeur, qui, dans la branche qui le concerne,
enseignerait ce qu'il saurait lui-même et ce qu'il aimerait le
mieux»[95].
[Note 95: _Enquête_, t. I, p. 187.]
Devant des propositions aussi vagues, les critiques des
critiques avaient une belle occasion d'exercer leur verve. Ils
n'y ont pas manqué. Devant la Commission, M. Darlu s'est
exprimé de la façon suivante:
Malgré sa sagesse et sa philosophie, M. Fouillée a cédé à
une tentation à laquelle nous ne résistons guère, et qui
nous entraîne à concevoir chacun notre système. Car il y a
autour de chaque chose réelle, comme le dit Leibniz, une
infinité de possibilités qui ont tout le charme que leur
prête notre imagination, tandis que les défauts de la
réalité frappent nos yeux.
Je suis un peu effrayé, je l'avoue, de voir tant d'esprits
en travail pour enfanter des systèmes d'éducation nouveaux.
Il y a quelque temps, c'était M. Jules Lemaître qui prenait
en main la direction de l'Instruction publique en France.
Il est vrai qu'il l'a abandonnée pour réclamer celle des
Affaires étrangères et ensuite celle de l'Intérieur. Eh
bien, M. Jules Lemaître avait commencé par demander la
suppression pure et simple de l'enseignement classique,
sauf dans quatre ou cinq lycées qu'il conservait comme des
échantillons d'une flore disparue. Puis il entendit parler
du système des cycles; il se précipita sur cette idée, et
quelques jours après c'était la thèse qu'il soutenait
ardemment[96].
[Note 96: _Enquête_, t. II, p. 532. Darlu, maître de
conférences.]
La plupart des professeurs envisagent d'ailleurs avec une
parfaite indifférence tous ces projets de réforme, dont ils
perçoivent aisément l'inanité. M. Sabatier n'a pas hésité à le
dire devant la Commission:
L'on constate que tous les essais de réforme de
l'enseignement secondaire faits parallèlement ont
misérablement échoué, et n'ont servi qu'à aggraver la
situation de cet enseignement. Si bien que j'ai entendu
plusieurs professeurs me dire: Au nom du ciel, qu'on ne
fasse plus de réformes, qu'on ne change plus les
programmes, qu'on n'annonce plus d'ères nouvelles[97]!
[Note 97: _Enquête_, t. I, p. 204. Sabatier, doyen de la
Faculté de théologie protestante.]
Tous ces projets sont, je l'ai répété, la conséquence, de
l'indéracinable illusion latine qu'un peuple peut modifier à
son gré ses institutions. En réalité, il ne peut pas plus
choisir ses institutions que sa littérature, sa langue, ses
croyances, ses arts, ou tout autre élément de civilisation.
Nous avons bien des fois montré dans nos ouvrages que ces
éléments sont le produit de l'âme de la race et que pour les
changer il faudrait changer d'abord cette âme.
L'éducation ne saurait échapper à une loi aussi générale. Bonne
ou mauvaise, elle est fille de nécessités sur lesquelles nous
ne pouvons que bien peu de chose. Les réformes en bloc sont
absolument sans valeur, et alors même qu'un tyran les
imposerait par la force, elles ne pourraient durer, car, pour
les maintenir, il faudrait réformer l'âme des professeurs, des
parents et des élèves.
Tous ces pompeux projets de réforme radicale ne constituent
qu'une inutile phraséologie. Pour l'éducation, tout comme,
d'ailleurs, pour les institutions, les seules réformes
possibles et efficaces sont les modifications de détail,
accomplies d'une façon successive et continue. Elles
constituent les grains de sable dont l'addition finit, à la
longue, par former des montagnes.
Et même ces petites réformes successives ne sont possibles qu'à
la condition d'être en rapport avec les nécessités du moment et
les exigences de l'opinion. En matière d'éducation, la volonté
et les préjugés des parents sont aujourd'hui tout-puissants.
Nous allons essayer d'extraire du monceau de projets présentés
devant la Commission les quelques réformes possibles, sinon
aujourd'hui, au moins plus tard, c'est-à-dire lorsque les
préjugés qui s'opposent à leur réalisation auront été
suffisamment ébranlés.
Voici l'énumération des principales.
§ 2. TRANSFORMATION DU PROFESSORAT.
NÉCESSITÉ POUR TOUS LES PROFESSEURS DE PASSER PAR LE
RÉPÉTITORAT.
Je ne crois pas cette réforme réalisable avant longtemps, avec
nos idées latines, mais je la mentionne cependant en premier
rang, parce qu'elle a figuré dans les projets présentés par un
ministre à la Chambre des Députés. Elle est capitale, et
pourrait, quand il sera possible de l'appliquer sérieusement,
amener des résultats considérables.
Cette réforme entraînerait deux conséquences, dont la première
est la suppression de l'agrégation, la seconde un recrutement
des professeurs fort différent du recrutement actuel.
La suppression de l'agrégation serait fort importante. Nous
avons vu, en effet, par les dépositions de l'enquête, que si
notre corps de professeurs est si faible au point de vue
pédagogique, c'est que les nécessités du concours de
l'agrégation en font des spécialistes au lieu d'en faire des
professeurs. Un des meilleurs ministres de l'Instruction
publique, M. Léon Bourgeois, l'a dit en termes excellents
devant la Commission.
Le concours de l'agrégation pourrait tout au plus être maintenu
pour l'enseignement dans les Facultés, bien qu'il fût
infiniment préférable d'agir comme en Allemagne, où les
professeurs de l'enseignement supérieur sont choisis d'après la
valeur de leurs travaux personnels, le succès de leur
enseignement libre, et nullement d'après leur aptitude à
réciter ce qu'ils ont appris dans les livres. La méthode
allemande façonne des savants capables de faire avancer la
science, la méthode française ne fabrique que des perroquets.
Mais nous n'avons à nous occuper ici que de l'enseignement
secondaire et non de l'enseignement supérieur. Or, pour
l'enseignement secondaire, il n'est aucunement besoin de
spécialistes versés dans les subtilités des livres. De simples
licenciés, dont la cervelle est moins bourrée de choses
inutiles, sont infiniment préférables, et la meilleure preuve
en est fournie par les professeurs de l'enseignement
congréganiste, qui sont tout au plus licenciés. La plupart de
nos répétiteurs, étant licenciés, sont très aptes, pourvu
qu'ils possèdent les qualités pédagogiques nécessaires, à
donner l'enseignement secondaire. Ce qu'il importe uniquement
de savoir, c'est s'ils ont ces qualités pédagogiques.
Supposons donc l'agrégation supprimée entièrement pour
l'enseignement secondaire, et voyons de quelle manière un jeune
licencié pourrait devenir professeur. Il entrerait au lycée
comme répétiteur, mais avec le droit, qu'il n'a guère
aujourd'hui, de donner des répétitions et de suppléer le
professeur en congé ou malade, ce qui permettrait de juger de
ses aptitudes pédagogiques. Au bout de quatre ou cinq ans de
stage, et s'il était reconnu capable d'enseigner, il serait
nommé professeur titulaire d'une chaire élémentaire. Il
avancerait ensuite à l'ancienneté, comme le font actuellement
les professeurs. Du même coup serait supprimé l'antagonisme
entre les professeurs et les répétiteurs. Tous les professeurs
obligés d'être d'abord répétiteurs, c'est-à-dire de vivre sans
cesse avec les élèves, apprendraient à les connaître et la
pratique les rendrait d'excellents pédagogues.
Cette réforme ne coûterait absolument rien à l'État. Au lieu
d'agrégés beaucoup trop payés et de répétiteurs très
insuffisamment payés, les lycées auraient des professeurs
moyennement payés, mais auxquels la perspective de l'avancement
et de la retraite serait un stimulant suffisant.
Quant aux fonctions de surveillant: conduite des élèves,
inspection des dortoirs, etc., on pourrait les confier, comme
l'a proposé M. Léon Bourgeois, à de simples sous-officiers.
Leurs habitudes de discipline en feraient des agents
excellents, qui exécuteraient avec ponctualité et plaisir une
besogne que les répétiteurs actuels exécutent sans ponctualité
et sans plaisir.
C'est un peu timidement qu'une telle réforme a été proposée par
MM. Bourgeois et Payot. Il est aisé cependant de lire le fond
de leur pensée et je ne fais que la préciser. Voici d'ailleurs
les parties essentielles de leurs dépositions.
Au lieu de faire parmi eux des catégories distinctes,
j'admettrais que le professeur pût et dût même, dans
certains cas, prendre des enfants en dehors de la classe et
les faire travailler; j'admettrais aussi que les
répétiteurs pussent contribuer à l'enseignement pour
certaines parties; je les chargerais de cours
complémentaires. Pourquoi ne feraient-ils pas des cours de
langues vivantes, de sciences élémentaires, etc., s'ils
possèdent des licences correspondantes?
M. le Président. Vous inclineriez à les fondre dans le
corps des professeurs, à ne plus faire une démarcation
aussi absolue? Ce seraient des professeurs adjoints?