M. Rabaud. Jamais, monsieur le Président[82].

[Note 82: _Enquête_, t. II, p. 235. Rabaud, professeur au lycée

Charlemagne.]

Je suis persuadé que le Président de la Commission d'enquête

aurait rendu un grand service à son pays en demandant

immédiatement au nom de la Commission, la croix pour les deux

ou trois professeurs qui ont donné de telles preuves

d'initiative, de zèle et de vraie intelligence des méthodes

d'éducation. Cette récompense eût rendu peut-être de tels

exemples un peu plus contagieux.

Le jour semble bien éloigné où de semblables méthodes se

vulgariseront, et pendant longtemps encore nous aurons des

professeurs aussi ignorants de la psychologie de l'enfance

qu'incapables de modifier leurs méthodes d'enseignement.

Quelques rares professeurs commencent d'ailleurs à

l'apercevoir.

Il ne serait peut-être pas mauvais que des hommes chargés

d'instruire la jeunesse, de l'élever, au sens le plus

complet et le plus noble du mot, étudiassent ce que c'est

que la jeunesse, par quels procédés, depuis qu'on élève des

enfants, on les a élevés, quels ont été les meilleurs de

ces procédés, comment on s'y est pris pour enseigner telle

ou telle science, pour en tirer le plus grand profit

possible, comment on s'y est pris pour former les

caractères, les coeurs des jeunes gens, en un mot pour

préparer des hommes. Or, cela, je suis bien obligé de dire

qu'on ne l'apprend pas. La plupart d'entre nous, pour ne

pas dire tous, que nous ayons passé par l'Ecole Normale ou

par une Faculté, ou que nous nous soyons formés seuls, nous

avons, au cours de nos études, appris beaucoup de choses,

sauf la façon de les enseigner. On nous a jetés brusquement

dans le torrent de l'enseignement en nous laissant nous

débrouiller.

Les réformes proposées ont presque toutes surpris la

majorité de l'opinion publique universitaire; habituée à

certaines méthodes, elle s'est trouvée malhabile à

s'accommoder de méthodes nouvelles. Telle est la raison

essentielle de l'échec de ces réformes, et toutes les

modifications qu'on pourra imaginer d'apporter dans

l'enseignement secondaire risqueront toujours de rester

lettre morte, tant qu'on ne se préoccupera pas d'abord de

préparer un personnel qui les accepte volontairement, les

comprenne bien et les applique[83].

[Note 83: _Enquête_, t. II, p. 627. Jules Gautier, inspecteur

d'Académie.]

Rien n'est plus juste que ces dernières lignes. On ne saurait

trop répéter qu'il n'y a pas de réformes possibles tant qu'on

n'aura pas donné aux professeurs une éducation tout autre que

celle qu'ils reçoivent aujourd'hui. L'auteur de la déposition

précédente est un des bien rares universitaires qui l'aient

compris.

§ 2.--LES RÉPÉTITEURS.

Le répétiteur n'a guère d'autres fonctions que la surveillance

des élèves. En relation constante avec ces derniers, il

pourrait rendre à l'enseignement d'immenses services, car il

est le plus souvent très instruit. Pratiquement il est réduit

au rôle pénible de simple surveillant. Méprisé par les

professeurs, détesté par les élèves, tenu en défiance par le

proviseur, il mène l'existence la plus dure et la plus ingrate

qu'on puisse rêver.

Une difficulté presque insoluble, est celle du maître

d'études. C'est lui qui vit réellement avec les élèves, qui

donc pourrait devenir leur éducateur?

C'est un subordonné, qu'on ne paraît pas apprécier

beaucoup, envers lequel, s'il le rencontre, le professeur

se croit quitte quand il lui a envoyé un petit salut. Les

relations des élèves avec les répétiteurs se ressentent des

relations des répétiteurs avec les professeurs; les

répétiteurs ont, à leurs yeux d'enfants, une infériorité

marquée, ce sont des hommes sans prix. Au contraire, une

autorité morale très grande est indispensable à celui qui

veut donner une éducation[84].

[Note 84: _Enquête_, t. II, p. 650. Rocafort, professeur de

rhétorique au lycée de Nîmes.]

Parmi eux il s'en rencontre parfois qui sont désireux d'être

utiles aux élèves. L'Administration les guérit vite de

pareilles fantaisies.

Je connais beaucoup de maîtres d'études qui ne

demanderaient pas mieux que de bien faire, mais c'est

toujours difficile de bien faire. Il m'est arrivé d'envoyer

de ces jeunes gens dans les lycées, et je leur disais qu'il

n'y a pas de petite besogne, que leur besogne est

extrêmement importante, capitale même dans un établissement

d'enseignement secondaire; ils arrivaient pleins de zèle,

d'ardeur; ils s'efforçaient de faire une discipline morale,

de connaître les élèves, de les attacher à eux et d'agir

par des procédés éducateurs. Mais aussitôt l'inquiétude

s'emparait de l'Administration, on disait: il ne fait pas

comme les autres, c'est un mauvais esprit; et parce que ce

garçon arrivait plein de zèle et n'aspirait qu'à bien

faire, on se débarrassait de lui[85].

[Note 85: _Enquête_, t. I, p. 268. Séailles, professeur à la

Sorbonne.]

Tant que les trois dernières lignes qui précèdent resteront

l'expression de la vérité, l'instruction et l'éducation des

jeunes Français demeureront au bas degré où nous les voyons

aujourd'hui.

L'Administration se méfie tout à fait des capacités éducatrices

du répétiteur et s'obstine à le maintenir dans son rôle

subalterne de surveillant. C'est pour cela sans doute qu'elle

redoute si fort de voir des relations cordiales s'établir entre

le répétiteur et l'élève.

Dans un article publié par une revue, je trouve le passage

suivant:

Un répétiteur fut un jour très durement relevé par son

proviseur pour avoir serré la main à un élève; un autre fut

révoqué pour avoir fait de la gymnastique avec sa division.

Et lui qui pourrait exercer une grande influence sur ses

élèves, en est réduit à se faire détester[86].

[Note 86: _La France de demain_, 1899, p. 415.]

Il ne faut pas croire que ces malheureux répétiteurs soient des

individus quelconques, des sortes de manoeuvres. Ils sont

traités en manoeuvres, mais ne le sont nullement. Leur

instruction est à peu près celle des professeurs, et dans tous

les cas beaucoup plus que suffisante pour instruire les élèves.

La plupart sont licenciés et beaucoup sont docteurs.

Au lycée Montaigne, en particulier, sur sept ou huit

répétiteurs généraux, cinq étaient ou sont docteurs en

médecine, candidats à la licence en droit...

Ils tâchent de trouver un débouché de ce côté puisque le

professorat leur est fermé. Un de mes camarades était

bi-licencié; il n'avait jamais pu obtenir un poste de

professeur; il a pris son doctorat en médecine. Quand il en

trouvera l'occasion, il s'en ira; il reste dans le

répétitorat comme pis-aller, la carrière de médecin étant,

elle aussi, paraît-il, déjà fort encombrée[87].

[Note 87: _Enquête_, t. II, p. 407. Provost, répétiteur général

au lycée Montaigne.]

Parmi les réformes proposées devant la Commission, la plus

utile peut-être serait de supprimer la distinction entre

professeurs et répétiteurs. Avant d'être professeur il faudrait

avoir été répétiteur pendant cinq à six ans. Dans ce milieu

transitoire, le professeur apprendrait l'art d'enseigner qu'il

ignore totalement aujourd'hui. J'ajouterai que l'enseignement

donné par le répétiteur sera toujours supérieur à celui donné

par des agrégés, simplement parce qu'il est moins bourré de

choses inutiles, et parce que, possédant une science plus

récente, se rappelant la peine qu'il eut pour l'acquérir, il

saura mieux se mettre à la portée des élèves.

Si le lecteur a suffisamment médité sur ce chapitre et sur ceux

qui précèdent, s'il a bien compris ce qu'est le lycée, ce que

sont les professeurs, il doit commencer à entrevoir nettement

combien les réformes apparentes proposées sont peu de chose

devant les réformes profondes qu'il faudrait accomplir, mais

que nul aujourd'hui ne pourrait, ni même n'oserait tenter.

C'est pourquoi, sans doute, on n'en parle pas.

Psychologie de l'éducation · 第 45 / 93 题