CHAPITRE IV

Les professeurs et les répétiteurs.

§ 1.--LES PROFESSEURS.

Nous venons de voir l'état et l'administration des maisons

scolaires où la jeunesse française est élevée. Nous avons vu la

qualité de l'enseignement qu'elle y reçoit. Il nous reste à

examiner--toujours d'après les dépositions de l'enquête--la

valeur pédagogique de ses professeurs.

Les professeurs sont, par définition, des personnes qui

enseignent et, par conséquent, doivent savoir enseigner. Or,

l'éducation qu'ils ont reçue ne leur a jamais rien appris de

cet art si difficile. Ils savent par coeur beaucoup de choses,

mais très peu sont capables d'en enseigner aucune. C'est ce qui

ressort nettement des déclarations faites devant la Commission

par les universitaires les plus autorisés.

L'incapacité éducatrice des professeurs tient surtout au mode

de préparation à l'agrégation. M. Léon Bourgeois l'a

parfaitement marqué dans les lignes suivantes:

L'agrégation devrait être, non un grade des études

supérieures, mais un certificat d'aptitude à l'enseignement

secondaire. Or elle devient de plus en plus un concours

entre candidats aussi savants et aussi spécialisés que

possible. «Spécialisés», c'est ce dernier mot qui contient

la condamnation du système[72].

[Note 72: _Enquête_, t. II, p. 694. Léon Bourgeois, ancien

ministre de l'Instruction publique.]

La valeur pédagogique des professeurs est nettement indiquée

dans les dépositions dont j'extrais les passages suivants:

Il y a énormément de professeurs qui ne savent plus

professer. Ils savent tout, sauf leur métier, la partie

pratique de leur métier. Ce n'est pas tout que de gaver les

jeunes gens d'un stock de questions sans leur faire

comprendre le pourquoi des choses. Il faut les faire

raisonner. Ce n'est pas la mémoire seulement qu'il faut

exercer, mais le jugement. Aujourd'hui, c'est par le

jugement que les élèves pèchent[73].

[Note 73: _Enquête_, t. II, p. 505. Buquet, directeur de

l'École Centrale.]

Et c'est là peut-être un des plus dangereux résultats de notre

éducation. Les produits de l'Université, élèves et professeurs,

pèchent surtout par leur défaut de jugement et leur incapacité

à raisonner correctement. Or le but fondamental de

l'instruction devrait être précisément de développer le

jugement et le raisonnement.

La très grande insuffisance pédagogique de nos professeurs est

certainement une des causes principales des pauvres résultats

de notre éducation classique.

Je crois que la préparation pédagogique des professeurs

laisse à désirer. Il y a même chez la plupart d'entre eux

une sorte de préjugé contre la pédagogie, préjugé dont ils

sont les premiers victimes, puisque beaucoup des plus

brillants échouent dans leur classe, faute d'avoir réfléchi

sur les procédés à employer pour communiquer leur savoir à

autrui. Mais ce n'est pas seulement sur ce point que la

préparation des professeurs est insuffisante: elle l'est

aussi au point de vue historique et philosophique. Une des

raisons de la crise incontestable chez la jeunesse

actuelle, qui manque évidemment de direction, c'est que les

enfants ne reçoivent pas, dès le lycée, les grandes idées

directrices qui devraient les dominer. Cela tient à ce que

trop de professeurs n'ont pas eux-mêmes des idées très

nettes à ce sujet; ils n'ont pas reçu aussi l'enseignement

pédagogique et civique qui leur dirait quel est le rôle de

l'Université dans la France républicaine d'aujourd'hui[74].

[Note 74: _Enquête_, t. II, p. 639. Payot, inspecteur

d'Académie.]

M. Lavisse, à qui l'on doit en grande partie les programmes

d'après lesquels se formèrent nos plus récentes générations de

professeurs, ne s'est pas montré beaucoup plus tendre pour les

éducateurs stylés par les méthodes qu'il a contribué mieux que

personne à fortifier.

Il sait qu'il sera professeur, mais il n'a pas le temps d'y

penser. Et quelques semaines après qu'il a conquis son

titre d'agrégé il tombe dans un lycée. Il ne connaît ni les

lois, ni les règlements auxquels il doit obéir; il est

exposé à se tromper sur ses droits, à méconnaître ses

obligations, à regimber à tort. C'est le moindre des

inconvénients. Il peut ne pas savoir enseigner du tout.

Dans l'enseignement de l'histoire, pour ne parler que de

celui que je connais le mieux, il faut savoir choisir entre

les faits et les idées, éliminer ceux qui ne sont pas

intelligibles, n'employer que des mots clairs ou qui

puissent être clairement définis. Autrement, l'enseignement

de l'histoire ne laisse dans les esprits que des notions

confuses enveloppées dans un verbalisme vague. Il perd

toute puissance éducative. Il faudrait que le futur

professeur fût averti de ces difficultés, habitué à les

vaincre[75].

[Note 75: _Enquête_, t. I, p. 42. Lavisse, de l'Académie

française.]

Sans doute, pourraient répondre les professeurs. Mais qui

aurait dû nous «avertir de ces difficultés» sinon ceux qui nous

ont formés? On commence à voir maintenant les mauvais résultats

des méthodes qu'on nous a appliquées, mais est-ce bien à nous

qu'il faut s'en prendre?

Les méthodes universitaires ne font du professeur qu'un subtil

rhéteur et nullement un éducateur. Elles lui laissent une

mentalité très déformée. Ne connaissant rien du monde ni des

nécessités qui le mènent, il vivra toujours dans le chimérique

et l'irréel.

Les professeurs de l'Université constituent une caste dont les

contours sont aussi arrêtés que celle des militaires et des

magistrats. L'uniformité des programmes qu'ils ont dû subir

leur donne des pensées identiques et des façons non moins

identiques de les formuler. Très indifférents au fond des

choses, ils n'attachent guère d'importance qu'à la façon de les

exprimer. Ils redoutent fort les opinions nouvelles et ne s'y

rallient que lorsqu'elles sont approuvées par des maîtres d'une

autorité reconnue, acceptant alors sans difficulté les opinions

les plus extrêmes. Leurs rares tentatives d'originalité

n'aboutissent le plus souvent qu'à donner une forme paradoxale

à des idées fort banales.

Ce qu'ils savent le mieux, c'est compliquer les choses les plus

simples, et c'est ce qui rend leur enseignement si mauvais. M.

Léon Bourgeois a su le dire, bien qu'en termes un peu voilés,

devant la Commission d'enquête.

Il y a certaines manières de «faire la classe» que j'admire

et que je redoute en même temps. Je parle de beaucoup de

professeurs distingués, brillants même, qui y mettent toute

leur ardeur et tout leur talent. C'est une occasion pour

eux de se distinguer personnellement, en suivant et en

faisant valoir leurs propres goûts, devant quelques élèves

d'élite auxquels ils se communiquent. Mais les autres, dont

nous avons cependant la charge? Certes, ces professeurs

sont très aimés de tous les élèves: ils laissent

_tranquilles_ les médiocres et les mauvais, et les _forts_

sont ravis d'un maître dont ils semblent partager un peu la

renommée. Je ne puis m'empêcher de penser que le but de

l'enseignement public, qui doit s'adresser à tous, est

mieux atteint, et le profit pour l'État encore plus

considérable, lorsqu'un professeur plus modeste parvient à

faire travailler l'ensemble de ses élèves, à entraîner la

masse, dont il a charge, à tirer de tous ce qu'ils peuvent

véritablement donner[76].

[Note 76: _Enquête_, t. II, p. 693. Léon Bourgeois, ancien

ministre de l'Instruction publique.]

Ce zèle accidentel se refroidit d'ailleurs assez vite, et au

bout de fort peu de temps, le rhéteur disert devient un simple

bureaucrate faisant son cours à heure fixe sans s'occuper de

ses élèves. C'est alors que, comme je le faisais remarquer dans

l'introduction, il pourrait être remplacé par un phonographe.

M. Raymond Poincaré, ancien Ministre de l'Instruction publique,

a fort bien marqué l'évolution bureaucratique finale de

l'Universitaire.

Le professeur arrive généralement avec l'idée de partir à

la fin de sa classe, il fait son travail très

consciencieusement, mais il ne fait que son travail.

Il vient, comme un bureaucrate ou un employé de ministère,

passer deux heures dans le lycée. Il ne connaît pas ses

élèves, il n'a aucun rapport avec eux[77].

[Note 77: _Enquête_, t. II, p. 677. Raymond Poincaré.]

Il ne faut pas trop en vouloir au professeur de se transformer

si vite en bureaucrate et d'avoir la plus parfaite indifférence

à l'égard de ses élèves. Il est le plus souvent un mécontent et

un aigri. Le public a pour lui une considération assez faible,

et l'Université le traite un peu en fonctionnaire subalterne

auquel on ne ménage pas les tracasseries.

Le défaut de prestige de l'universitaire en France est un point

fort délicat, lourd de conséquences de toutes sortes, mais

qu'il serait inutile de dissimuler.

Ce qui contribue, dans le public, au manque de considération

pour les professeurs de l'Université, c'est l'insuffisance

d'éducation extérieure de beaucoup d'entre eux. Cette absence

d'éducation et ses causes ont été sobrement indiquées devant la

Commission.

Chacun connaît la principale raison pour laquelle nombre de

familles se portent de préférence vers l'enseignement

libre;--c'est qu'elles croient y trouver plus de garanties,

non pas assurément pour l'instruction, mais pour

l'éducation. Cela seul, à mon sens, indique dans quelle

voie on doit chercher à améliorer l'enseignement public.

Les professeurs et les maîtres d'étude offrent assurément

toutes garanties au point de vue de l'enseignement et de

l'instruction, mais peut-être n'en offrent-ils pas toujours

autant au point de vue de l'éducation[78].

[Note 78: _Enquête_, t. I, p. 150. A. Leroy-Beaulieu, de

l'Institut.]

Aujourd'hui, nous recrutons encore nos candidats dans les

couches profondes de la démocratie ouvrière ou rurale.

Nous recevons des fils d'ouvriers, de paysans, surtout des

fils d'instituteurs, qui nous arrivent après avoir pu

faire, grâce aux secours des municipalités et de l'État,

leurs études dans les collèges, puis dans le lycée du

département, pour les terminer dans les lycées de

Paris[79].

[Note 79: _Enquête_, t. I, p. 139. Perrot, de l'Institut,

directeur de l'École Normale Supérieure.]

Sortis de couches fort modestes, où naturellement l'éducation

laisse un peu à désirer, les jeunes professeurs n'ont pas

trouvé dans le milieu universitaire les moyens de réparer les

lacunes de leur éducation première. Ils ne connaissent rien du

monde, où ils sont brusquement lancés, et ils y restent trop

souvent dépaysés.

Cette raison d'origine ne suffirait pas à expliquer le défaut

d'éducation et de tenue qu'on reproche trop souvent aux

universitaires puisque l'enseignement congréganiste recrute ses

professeurs dans des couches sociales tout aussi modestes. Mais

les congréganistes ont toujours attaché une importance très

grande aux formes extérieures. Ils ont des traditions

perpétuées dans un milieu homogène, et, si l'on peut redouter

leurs doctrines, on ne saurait contester qu'au point de vue de

l'éducation extérieure ils sont fort supérieurs aux professeurs

de l'Université.

Quelles que soient les causes de son défaut de prestige,

l'universitaire est peu considéré par le public, et il en

souffre vivement. Sa profession est tenue comme honorable

assurément, mais faiblement cotée. A peine au-dessus du

vétérinaire et assez au-dessous du pharmacien. Bien qu'il soit

très convenablement rétribué, les familles voient toujours en

lui le monsieur légèrement râpé, besogneux et courant le

cachet. Si par hasard on le reçoit au moment des examens, il

passe toujours après l'ingénieur, l'officier, le magistrat et

le notaire. C'est l'invité sans importance qu'on met au bout de

la table, qu'on n'écoute guère et que les héritières ne

regardent pas. Un peu gauche, un peu emprunté, d'aspect assez

fruste, il se sent mal à son aise dans le monde, et redoute de

s'y montrer.

Ce défaut de prestige que l'universitaire sent fort bien, reste

toujours un mystère irritant pour lui. Les illusions dont il

est saturé lui ont laissé croire que c'est par les diplômes que

se marquent les différences intellectuelles et sociales entre

les hommes. Persuadé qu'avec ses parchemins il devrait être aux

meilleures places dans la vie, il s'indigne secrètement d'en

rester fort loin, et finalement n'a qu'antipathie pour une

société qui ne lui donne pas la situation à laquelle il

s'imagine avoir droit. De là en grande partie les tendances

cachées ou avouées de la plupart des universitaires pour les

doctrines révolutionnaires les plus avancées.

Un écrivain qui a longtemps appartenu à l'Université a très

bien marqué ces causes de l'antipathie des professeurs pour la

société, et surtout pour l'armée, dans les lignes suivantes:

Quelques professeurs détestent l'armée par jalousie plus

que par politique.

Chez les membres de l'Université, l'éducation première

n'est pas toujours au niveau du savoir acquis. C'est par

les honorables et modestes fonctions de l'enseignement que

beaucoup d'enfants du peuple font leur entrée dans la

bourgeoisie. Ils s'y trouvent d'abord un peu dépaysés.

Munis de leurs diplômes, ils se jugent très supérieurs au

monde qui les entoure.

Si leurs manières un peu gauches, leurs vêtements dépourvus

d'élégance ne leur assurent pas dans la haute compagnie des

petites villes la place qu'ils estiment due à leur mérite,

ils rendent, au fond de leurs coeurs froissés, les dédains

au centuple. Ils jurent une haine mortelle à la société

futile ou ignorante qui les tient si injustement à l'écart.

Ainsi s'expliquent les opinions révolutionnaires de

certains professeurs.

Au contraire, l'officier, avec son brillant uniforme, est

partout accueilli, recherché, fêté. Il orne les salons de

la préfecture, il participe aux grandes chasses, aux

aristocratiques réunions.

Par surcroît, le décret de messidor lui assigne dans les

cérémonies la préséance sur les professeurs des lycées.

Que fait-on de l'adage «Que les armes passent après la

toge?»

Il y a de quoi gonfler de venin et faire crever de dépit

les amours-propres vulgaires[80].

[Note 80: =H. des Houx=, _Figaro_, 1er décembre 1901.]

Et malheureusement la considération que l'universitaire

n'obtient pas dans le monde, il ne l'obtient pas beaucoup plus

dans l'Université, qui ne voit en lui qu'un fonctionnaire

subalterne qu'on peut rudoyer à son gré. M. de Coubertin a très

bien marqué dans les lignes suivantes la situation actuelle des

professeurs de notre Université.

A voir le professeur dans son lycée, on le prendrait trop

souvent pour le petit employé subalterne d'une

administration publique, avec cette différence qu'il n'y

jouit pas du confort relatif qu'offre le bureau. Dès la

porte, l'absence de considération se marque dans le regard

dédaigneux et les propos bourrus du concierge. Le

professeur n'est pas là chez lui.

... Si l'Université veut que ses professeurs soient traités

partout avec égards, c'est à elle à commencer; car elle est

en grande partie responsable de leur effacement. Eux le

sentent et ils en souffrent. J'ai été surpris de constater

à quel point cette souffrance inavouée influait sur leur

manière d'être et sur leurs pensées. Elle se traduit chez

les plus âgés par une sorte de raideur, de froideur

solennelle dont ils ont peine à se dépouiller en dehors

même de leurs fonctions et qui leur devient comme une

seconde nature; l'expérience des mille tracas auxquels ils

sont en butte leur donne en plus une circonspection

exagérée qui dégénère facilement en méfiance; leur

enseignement se fait alors austère et sec; ils n'ont plus

cette indulgente gaieté, cette bonne humeur qui sont

indispensables à l'éducateur. Les autres--les jeunes--sont

poussés inconsciemment au pessimisme; ils voient le monde

en noir et laissent percer, lorsqu'ils en parlent, de

l'âpreté ou de l'ironie. Sortir de la carrière serait

l'ambition secrète de beaucoup d'entre eux: ils n'osent y

songer[81].

[Note 81: =De Coubertin=. _Revue Bleue_, 1898, p. 80.]

Tel est le professeur que l'Université nous a fait. C'est à lui

que revient le rôle d'élever la jeunesse. Nous connaissons déjà

les résultats de son enseignement. Il était facile de les

prévoir.

Des exceptions existent assurément, mais si rares, qu'elles

n'ont aucune action. On doit les signaler cependant pour les

encourager, car l'Université ne les favorise guère. Deux ou

trois professeurs ont exposé devant la Commission les efforts

qu'ils avaient faits pour rendre aux élèves leur enseignement

utile et on ne saurait trop les donner en exemple.

Parfois ma classe a lieu à l'Hôtel Carnavalet, au Louvre,

au musée de Cluny.

Je choisis le moment où, dans les textes, nous avons

rassemblé un certain nombre de faits qu'il y a lieu

d'élucider par la vue même des choses.

Traduisons-nous, par exemple, le discours où Cicéron

reproche à Verrès d'avoir volé en Sicile tant d'objets de

prix, je conduis mes élèves au Louvre, à la vitrine

renfermant le trésor de Bosco-Reale, et je leur dis: Voilà

une collection qui est à peu près de l'époque de Verrès,

voilà quelques-unes des oeuvres d'art qu'il aimait; voilà,

sur des plats d'argent, de ces figures en relief qu'il

admirait tant. Regardez comment, la plaque de métal qui les

porte étant soudée au plat, il pouvait faire détacher ces

hauts-reliefs pour se les approprier, si le plat ne lui

plaisait point, etc.

M. le Président. C'est très intéressant, si c'est bien

fait.

M. Rabaud. Je citerai encore le musée de Montpellier, qui

est dirigé par un ancien surveillant général de

Saint-Louis. Ce proviseur--il n'est pas apprécié à sa

valeur--a organisé des excursions à Nîmes, à Arles et dans

toute cette admirable région du Midi, pleine de vestiges de

l'antiquité.

M. le Président. Tient-on compte au professeur des efforts

qu'il tente en ce sens?

Psychologie de l'éducation · 第 44 / 93 题