Les professeurs et les répétiteurs.
§ 1.--LES PROFESSEURS.
Nous venons de voir l'état et l'administration des maisons
scolaires où la jeunesse française est élevée. Nous avons vu la
qualité de l'enseignement qu'elle y reçoit. Il nous reste à
examiner--toujours d'après les dépositions de l'enquête--la
valeur pédagogique de ses professeurs.
Les professeurs sont, par définition, des personnes qui
enseignent et, par conséquent, doivent savoir enseigner. Or,
l'éducation qu'ils ont reçue ne leur a jamais rien appris de
cet art si difficile. Ils savent par coeur beaucoup de choses,
mais très peu sont capables d'en enseigner aucune. C'est ce qui
ressort nettement des déclarations faites devant la Commission
par les universitaires les plus autorisés.
L'incapacité éducatrice des professeurs tient surtout au mode
de préparation à l'agrégation. M. Léon Bourgeois l'a
parfaitement marqué dans les lignes suivantes:
L'agrégation devrait être, non un grade des études
supérieures, mais un certificat d'aptitude à l'enseignement
secondaire. Or elle devient de plus en plus un concours
entre candidats aussi savants et aussi spécialisés que
possible. «Spécialisés», c'est ce dernier mot qui contient
la condamnation du système[72].
[Note 72: _Enquête_, t. II, p. 694. Léon Bourgeois, ancien
ministre de l'Instruction publique.]
La valeur pédagogique des professeurs est nettement indiquée
dans les dépositions dont j'extrais les passages suivants:
Il y a énormément de professeurs qui ne savent plus
professer. Ils savent tout, sauf leur métier, la partie
pratique de leur métier. Ce n'est pas tout que de gaver les
jeunes gens d'un stock de questions sans leur faire
comprendre le pourquoi des choses. Il faut les faire
raisonner. Ce n'est pas la mémoire seulement qu'il faut
exercer, mais le jugement. Aujourd'hui, c'est par le
jugement que les élèves pèchent[73].
[Note 73: _Enquête_, t. II, p. 505. Buquet, directeur de
l'École Centrale.]
Et c'est là peut-être un des plus dangereux résultats de notre
éducation. Les produits de l'Université, élèves et professeurs,
pèchent surtout par leur défaut de jugement et leur incapacité
à raisonner correctement. Or le but fondamental de
l'instruction devrait être précisément de développer le
jugement et le raisonnement.
La très grande insuffisance pédagogique de nos professeurs est
certainement une des causes principales des pauvres résultats
de notre éducation classique.
Je crois que la préparation pédagogique des professeurs
laisse à désirer. Il y a même chez la plupart d'entre eux
une sorte de préjugé contre la pédagogie, préjugé dont ils
sont les premiers victimes, puisque beaucoup des plus
brillants échouent dans leur classe, faute d'avoir réfléchi
sur les procédés à employer pour communiquer leur savoir à
autrui. Mais ce n'est pas seulement sur ce point que la
préparation des professeurs est insuffisante: elle l'est
aussi au point de vue historique et philosophique. Une des
raisons de la crise incontestable chez la jeunesse
actuelle, qui manque évidemment de direction, c'est que les
enfants ne reçoivent pas, dès le lycée, les grandes idées
directrices qui devraient les dominer. Cela tient à ce que
trop de professeurs n'ont pas eux-mêmes des idées très
nettes à ce sujet; ils n'ont pas reçu aussi l'enseignement
pédagogique et civique qui leur dirait quel est le rôle de
l'Université dans la France républicaine d'aujourd'hui[74].
[Note 74: _Enquête_, t. II, p. 639. Payot, inspecteur
d'Académie.]
M. Lavisse, à qui l'on doit en grande partie les programmes
d'après lesquels se formèrent nos plus récentes générations de
professeurs, ne s'est pas montré beaucoup plus tendre pour les
éducateurs stylés par les méthodes qu'il a contribué mieux que
personne à fortifier.
Il sait qu'il sera professeur, mais il n'a pas le temps d'y
penser. Et quelques semaines après qu'il a conquis son
titre d'agrégé il tombe dans un lycée. Il ne connaît ni les
lois, ni les règlements auxquels il doit obéir; il est
exposé à se tromper sur ses droits, à méconnaître ses
obligations, à regimber à tort. C'est le moindre des
inconvénients. Il peut ne pas savoir enseigner du tout.
Dans l'enseignement de l'histoire, pour ne parler que de
celui que je connais le mieux, il faut savoir choisir entre
les faits et les idées, éliminer ceux qui ne sont pas
intelligibles, n'employer que des mots clairs ou qui
puissent être clairement définis. Autrement, l'enseignement
de l'histoire ne laisse dans les esprits que des notions
confuses enveloppées dans un verbalisme vague. Il perd
toute puissance éducative. Il faudrait que le futur
professeur fût averti de ces difficultés, habitué à les
vaincre[75].
[Note 75: _Enquête_, t. I, p. 42. Lavisse, de l'Académie
française.]
Sans doute, pourraient répondre les professeurs. Mais qui
aurait dû nous «avertir de ces difficultés» sinon ceux qui nous
ont formés? On commence à voir maintenant les mauvais résultats
des méthodes qu'on nous a appliquées, mais est-ce bien à nous
qu'il faut s'en prendre?
Les méthodes universitaires ne font du professeur qu'un subtil
rhéteur et nullement un éducateur. Elles lui laissent une
mentalité très déformée. Ne connaissant rien du monde ni des
nécessités qui le mènent, il vivra toujours dans le chimérique
et l'irréel.
Les professeurs de l'Université constituent une caste dont les
contours sont aussi arrêtés que celle des militaires et des
magistrats. L'uniformité des programmes qu'ils ont dû subir
leur donne des pensées identiques et des façons non moins
identiques de les formuler. Très indifférents au fond des
choses, ils n'attachent guère d'importance qu'à la façon de les
exprimer. Ils redoutent fort les opinions nouvelles et ne s'y
rallient que lorsqu'elles sont approuvées par des maîtres d'une
autorité reconnue, acceptant alors sans difficulté les opinions
les plus extrêmes. Leurs rares tentatives d'originalité
n'aboutissent le plus souvent qu'à donner une forme paradoxale
à des idées fort banales.
Ce qu'ils savent le mieux, c'est compliquer les choses les plus
simples, et c'est ce qui rend leur enseignement si mauvais. M.
Léon Bourgeois a su le dire, bien qu'en termes un peu voilés,
devant la Commission d'enquête.
Il y a certaines manières de «faire la classe» que j'admire
et que je redoute en même temps. Je parle de beaucoup de
professeurs distingués, brillants même, qui y mettent toute
leur ardeur et tout leur talent. C'est une occasion pour
eux de se distinguer personnellement, en suivant et en
faisant valoir leurs propres goûts, devant quelques élèves
d'élite auxquels ils se communiquent. Mais les autres, dont
nous avons cependant la charge? Certes, ces professeurs
sont très aimés de tous les élèves: ils laissent
_tranquilles_ les médiocres et les mauvais, et les _forts_
sont ravis d'un maître dont ils semblent partager un peu la
renommée. Je ne puis m'empêcher de penser que le but de
l'enseignement public, qui doit s'adresser à tous, est
mieux atteint, et le profit pour l'État encore plus
considérable, lorsqu'un professeur plus modeste parvient à
faire travailler l'ensemble de ses élèves, à entraîner la
masse, dont il a charge, à tirer de tous ce qu'ils peuvent
véritablement donner[76].
[Note 76: _Enquête_, t. II, p. 693. Léon Bourgeois, ancien
ministre de l'Instruction publique.]
Ce zèle accidentel se refroidit d'ailleurs assez vite, et au
bout de fort peu de temps, le rhéteur disert devient un simple
bureaucrate faisant son cours à heure fixe sans s'occuper de
ses élèves. C'est alors que, comme je le faisais remarquer dans
l'introduction, il pourrait être remplacé par un phonographe.
M. Raymond Poincaré, ancien Ministre de l'Instruction publique,
a fort bien marqué l'évolution bureaucratique finale de
l'Universitaire.
Le professeur arrive généralement avec l'idée de partir à
la fin de sa classe, il fait son travail très
consciencieusement, mais il ne fait que son travail.
Il vient, comme un bureaucrate ou un employé de ministère,
passer deux heures dans le lycée. Il ne connaît pas ses
élèves, il n'a aucun rapport avec eux[77].
[Note 77: _Enquête_, t. II, p. 677. Raymond Poincaré.]
Il ne faut pas trop en vouloir au professeur de se transformer
si vite en bureaucrate et d'avoir la plus parfaite indifférence
à l'égard de ses élèves. Il est le plus souvent un mécontent et
un aigri. Le public a pour lui une considération assez faible,
et l'Université le traite un peu en fonctionnaire subalterne
auquel on ne ménage pas les tracasseries.
Le défaut de prestige de l'universitaire en France est un point
fort délicat, lourd de conséquences de toutes sortes, mais
qu'il serait inutile de dissimuler.
Ce qui contribue, dans le public, au manque de considération
pour les professeurs de l'Université, c'est l'insuffisance
d'éducation extérieure de beaucoup d'entre eux. Cette absence
d'éducation et ses causes ont été sobrement indiquées devant la
Commission.
Chacun connaît la principale raison pour laquelle nombre de
familles se portent de préférence vers l'enseignement
libre;--c'est qu'elles croient y trouver plus de garanties,
non pas assurément pour l'instruction, mais pour
l'éducation. Cela seul, à mon sens, indique dans quelle
voie on doit chercher à améliorer l'enseignement public.
Les professeurs et les maîtres d'étude offrent assurément
toutes garanties au point de vue de l'enseignement et de
l'instruction, mais peut-être n'en offrent-ils pas toujours
autant au point de vue de l'éducation[78].
[Note 78: _Enquête_, t. I, p. 150. A. Leroy-Beaulieu, de
l'Institut.]
Aujourd'hui, nous recrutons encore nos candidats dans les
couches profondes de la démocratie ouvrière ou rurale.
Nous recevons des fils d'ouvriers, de paysans, surtout des
fils d'instituteurs, qui nous arrivent après avoir pu
faire, grâce aux secours des municipalités et de l'État,
leurs études dans les collèges, puis dans le lycée du
département, pour les terminer dans les lycées de
Paris[79].
[Note 79: _Enquête_, t. I, p. 139. Perrot, de l'Institut,
directeur de l'École Normale Supérieure.]
Sortis de couches fort modestes, où naturellement l'éducation
laisse un peu à désirer, les jeunes professeurs n'ont pas
trouvé dans le milieu universitaire les moyens de réparer les
lacunes de leur éducation première. Ils ne connaissent rien du
monde, où ils sont brusquement lancés, et ils y restent trop
souvent dépaysés.
Cette raison d'origine ne suffirait pas à expliquer le défaut
d'éducation et de tenue qu'on reproche trop souvent aux
universitaires puisque l'enseignement congréganiste recrute ses
professeurs dans des couches sociales tout aussi modestes. Mais
les congréganistes ont toujours attaché une importance très
grande aux formes extérieures. Ils ont des traditions
perpétuées dans un milieu homogène, et, si l'on peut redouter
leurs doctrines, on ne saurait contester qu'au point de vue de
l'éducation extérieure ils sont fort supérieurs aux professeurs
de l'Université.
Quelles que soient les causes de son défaut de prestige,
l'universitaire est peu considéré par le public, et il en
souffre vivement. Sa profession est tenue comme honorable
assurément, mais faiblement cotée. A peine au-dessus du
vétérinaire et assez au-dessous du pharmacien. Bien qu'il soit
très convenablement rétribué, les familles voient toujours en
lui le monsieur légèrement râpé, besogneux et courant le
cachet. Si par hasard on le reçoit au moment des examens, il
passe toujours après l'ingénieur, l'officier, le magistrat et
le notaire. C'est l'invité sans importance qu'on met au bout de
la table, qu'on n'écoute guère et que les héritières ne
regardent pas. Un peu gauche, un peu emprunté, d'aspect assez
fruste, il se sent mal à son aise dans le monde, et redoute de
s'y montrer.
Ce défaut de prestige que l'universitaire sent fort bien, reste
toujours un mystère irritant pour lui. Les illusions dont il
est saturé lui ont laissé croire que c'est par les diplômes que
se marquent les différences intellectuelles et sociales entre
les hommes. Persuadé qu'avec ses parchemins il devrait être aux
meilleures places dans la vie, il s'indigne secrètement d'en
rester fort loin, et finalement n'a qu'antipathie pour une
société qui ne lui donne pas la situation à laquelle il
s'imagine avoir droit. De là en grande partie les tendances
cachées ou avouées de la plupart des universitaires pour les
doctrines révolutionnaires les plus avancées.
Un écrivain qui a longtemps appartenu à l'Université a très
bien marqué ces causes de l'antipathie des professeurs pour la
société, et surtout pour l'armée, dans les lignes suivantes:
Quelques professeurs détestent l'armée par jalousie plus
que par politique.
Chez les membres de l'Université, l'éducation première
n'est pas toujours au niveau du savoir acquis. C'est par
les honorables et modestes fonctions de l'enseignement que
beaucoup d'enfants du peuple font leur entrée dans la
bourgeoisie. Ils s'y trouvent d'abord un peu dépaysés.
Munis de leurs diplômes, ils se jugent très supérieurs au
monde qui les entoure.
Si leurs manières un peu gauches, leurs vêtements dépourvus
d'élégance ne leur assurent pas dans la haute compagnie des
petites villes la place qu'ils estiment due à leur mérite,
ils rendent, au fond de leurs coeurs froissés, les dédains
au centuple. Ils jurent une haine mortelle à la société
futile ou ignorante qui les tient si injustement à l'écart.
Ainsi s'expliquent les opinions révolutionnaires de
certains professeurs.
Au contraire, l'officier, avec son brillant uniforme, est
partout accueilli, recherché, fêté. Il orne les salons de
la préfecture, il participe aux grandes chasses, aux
aristocratiques réunions.
Par surcroît, le décret de messidor lui assigne dans les
cérémonies la préséance sur les professeurs des lycées.
Que fait-on de l'adage «Que les armes passent après la
toge?»
Il y a de quoi gonfler de venin et faire crever de dépit
les amours-propres vulgaires[80].
[Note 80: =H. des Houx=, _Figaro_, 1er décembre 1901.]
Et malheureusement la considération que l'universitaire
n'obtient pas dans le monde, il ne l'obtient pas beaucoup plus
dans l'Université, qui ne voit en lui qu'un fonctionnaire
subalterne qu'on peut rudoyer à son gré. M. de Coubertin a très
bien marqué dans les lignes suivantes la situation actuelle des
professeurs de notre Université.
A voir le professeur dans son lycée, on le prendrait trop
souvent pour le petit employé subalterne d'une
administration publique, avec cette différence qu'il n'y
jouit pas du confort relatif qu'offre le bureau. Dès la
porte, l'absence de considération se marque dans le regard
dédaigneux et les propos bourrus du concierge. Le
professeur n'est pas là chez lui.
... Si l'Université veut que ses professeurs soient traités
partout avec égards, c'est à elle à commencer; car elle est
en grande partie responsable de leur effacement. Eux le
sentent et ils en souffrent. J'ai été surpris de constater
à quel point cette souffrance inavouée influait sur leur
manière d'être et sur leurs pensées. Elle se traduit chez
les plus âgés par une sorte de raideur, de froideur
solennelle dont ils ont peine à se dépouiller en dehors
même de leurs fonctions et qui leur devient comme une
seconde nature; l'expérience des mille tracas auxquels ils
sont en butte leur donne en plus une circonspection
exagérée qui dégénère facilement en méfiance; leur
enseignement se fait alors austère et sec; ils n'ont plus
cette indulgente gaieté, cette bonne humeur qui sont
indispensables à l'éducateur. Les autres--les jeunes--sont
poussés inconsciemment au pessimisme; ils voient le monde
en noir et laissent percer, lorsqu'ils en parlent, de
l'âpreté ou de l'ironie. Sortir de la carrière serait
l'ambition secrète de beaucoup d'entre eux: ils n'osent y
songer[81].
[Note 81: =De Coubertin=. _Revue Bleue_, 1898, p. 80.]
Tel est le professeur que l'Université nous a fait. C'est à lui
que revient le rôle d'élever la jeunesse. Nous connaissons déjà
les résultats de son enseignement. Il était facile de les
prévoir.
Des exceptions existent assurément, mais si rares, qu'elles
n'ont aucune action. On doit les signaler cependant pour les
encourager, car l'Université ne les favorise guère. Deux ou
trois professeurs ont exposé devant la Commission les efforts
qu'ils avaient faits pour rendre aux élèves leur enseignement
utile et on ne saurait trop les donner en exemple.
Parfois ma classe a lieu à l'Hôtel Carnavalet, au Louvre,
au musée de Cluny.
Je choisis le moment où, dans les textes, nous avons
rassemblé un certain nombre de faits qu'il y a lieu
d'élucider par la vue même des choses.
Traduisons-nous, par exemple, le discours où Cicéron
reproche à Verrès d'avoir volé en Sicile tant d'objets de
prix, je conduis mes élèves au Louvre, à la vitrine
renfermant le trésor de Bosco-Reale, et je leur dis: Voilà
une collection qui est à peu près de l'époque de Verrès,
voilà quelques-unes des oeuvres d'art qu'il aimait; voilà,
sur des plats d'argent, de ces figures en relief qu'il
admirait tant. Regardez comment, la plaque de métal qui les
porte étant soudée au plat, il pouvait faire détacher ces
hauts-reliefs pour se les approprier, si le plat ne lui
plaisait point, etc.
M. le Président. C'est très intéressant, si c'est bien
fait.
M. Rabaud. Je citerai encore le musée de Montpellier, qui
est dirigé par un ancien surveillant général de
Saint-Louis. Ce proviseur--il n'est pas apprécié à sa
valeur--a organisé des excursions à Nîmes, à Arles et dans
toute cette admirable région du Midi, pleine de vestiges de
l'antiquité.
M. le Président. Tient-on compte au professeur des efforts
qu'il tente en ce sens?