L'enseignement congréganiste.
L'enquête parlementaire s'est beaucoup occupée des progrès de
l'enseignement congréganiste. Elle a rappelé certains faits
connus de tout le monde, mais elle a aussi révélé des choses
que le public ne soupçonnait pas. On n'eût guère pensé, par
exemple, que les Frères des Écoles chrétiennes, jadis relégués
dans l'enseignement primaire le plus humble, arriveraient à
faire une très sérieuse concurrence à l'Université dans
l'enseignement secondaire et supérieur. En quelques années
leurs progrès ont été foudroyants. Dans nos grandes écoles,
l'École Centrale notamment, sur les 134 élèves présentés par
eux en dix ans, les neuf dixièmes ont été reçus. Ils avaient 30
établissements qui donnaient l'enseignement secondaire. En
outre, le seul enseignement agricole véritable en France était
dans leurs mains. Ils possédaient des fermes de 35 hectares, où
les élèves recevaient une instruction pratique et obtenaient
tous les prix dans les concours. Ils dirigeaient également des
écoles commerciales et industrielles sans rivales. Et, alors
que nos établissements d'instruction coûtent si cher à l'État,
les leurs rapportaient des dividendes aux commanditaires qui
avaient prêté des fonds pour les créer. Quant aux autres
maisons d'éducation congréganistes, bien que ne recevant aucune
rétribution du budget, alors que les lycées lui sont si
onéreux, ils faisaient à ces lycées une concurrence des plus
redoutables et leurs succès s'accroissent chaque jour.
Toutes ces observations sont d'ailleurs de l'histoire déjà
ancienne. L'Université ne pouvant lutter contre l'enseignement
des Frères a obtenu qu'il fût supprimé. Les professeurs durent
aller porter leurs méthodes dans des pays étrangers qui les ont
reçus à bras ouverts.
Les résultats obtenus par l'enseignement congréganiste sont
incontestables, mais l'enquête n'a pas su en montrer les
causes. Elles sont pourtant bien évidentes. Elles résident
simplement dans la qualité morale des maîtres. Tous avaient un
idéal commun et l'esprit de dévouement qu'un idéal inspire. Cet
idéal peut être scientifiquement traité de chimère, mais la
qualité philosophique d'un idéal est absolument sans
importance. Ce n'est pas à sa valeur théorique qu'il faut le
mesurer, c'est à l'influence qu'il exerce sur les âmes. Or,
l'influence de l'idéal qui guide les congréganistes est
immense. Tous ces professeurs à peine rétribués sont dévoués à
leur tâche et ne reculent pas devant les plus humbles besognes.
A la fois surveillants et professeurs, ils s'occupent sans
cesse de leurs élèves, les étudient, les comprennent et savent
se mettre à leur portée. Leurs origines familiales sont au
moins aussi modestes que celles des professeurs de
l'Université, mais leur tenue générale est infiniment
supérieure, et, par contagion, celle de leurs élèves le devient
également. Il n'y a pas à contester que ces élèves ne soient,
au moins extérieurement, beaucoup mieux élevés que ceux de nos
lycées. Les parents s'aperçoivent très bien de la différence et
les libres penseurs eux-mêmes envoyaient de plus en plus leurs
enfants chez les congréganistes. Ils savaient d'ailleurs aussi
que ces congréganistes s'intéressaient personnellement à leurs
élèves, ce qui n'est pas le cas des professeurs des lycées, et
les faisaient très bien réussir dans la préparation aux examens
ouvrant l'entrée des grandes écoles.
Comme je ne vois aucun moyen d'infuser à nos universitaires les
qualités incontestables que les congréganistes devaient à leurs
croyances religieuses, j'ignore de quelle façon on ralentira
les progrès des derniers. Des règlements, si rigides
puissent-ils être, n'y pourront rien. Les supprimer est
simplement les obliger à changer de costume. La diffusion de
l'esprit clérical est assurément fâcheuse dans un pays aussi
divisé que le nôtre, mais aucune persécution ne saurait
l'entraver. On peut évidemment décréter, comme on l'a proposé,
que l'État ne laissera les fonctions publiques accessibles
qu'aux élèves ayant passé par le lycée, mais une telle loi
serait facile à tourner, car les congréganistes n'auraient qu'à
envoyer leurs élèves au lycée le nombre d'heures suffisant pour
obtenir les certificats nécessaires. Supposons cependant que
par des moyens draconiens, on les oblige tous à fermer leurs
établissements comme il a déjà été fait pour les plus
prospères. De telles lois auraient pour conséquence immédiate
de transformer en ennemis du Gouvernement les parents tenant à
confier leurs enfants aux congréganistes. Elles auraient aussi
cette autre conséquence, beaucoup plus grave encore, de
supprimer toute concurrence à l'Université, et par conséquent
de détruire le seul stimulant qui l'empêche de descendre plus
bas qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Tout ce qui vient d'être dit de l'enseignement congréganiste,
et surtout de la supériorité de son éducation, a été très bien
mis en évidence dans l'enquête et cela par les professeurs de
l'Université eux-mêmes. Je n'ai maintenant qu'à citer.
Dans les maisons religieuses, les professeurs sont très
souvent improvisés: à peine deux ou trois qui ont voulu
être professeurs et qui ont leurs grades. En revanche,
l'entraînement particulier qu'ils subissent en vue de
l'apostolat sacerdotal les prépare admirablement au métier
d'éducateur. Les pensées élevées sur lesquelles on les
tient attachés, les sentiments de dévouement et de
sacrifice dont on les pénètre, les leçons de psychologie
pratique et de direction spirituelle qu'on leur enseigne,
tout cela constitue des ressources pédagogiques de premier
ordre, utilisables dès leur entrée en fonctions[88].
[Note 88: _Enquête_, t. II, p. 651. Rocafert, professeur
d'histoire.]
Au point de vue moral, il n'y a pas d'éducation, de
direction dans l'Université. Nous n'avons pas de doctrine
morale comme nous n'avons pas de doctrine disciplinaire.
Nous n'enseignons rien de précis sur ce point important.
Les maisons religieuses ont sur nous l'avantage d'enseigner
au moins la morale d'une religion; nous, nous n'enseignons
même pas la morale de la solidarité, qu'on enseigne dans
les écoles primaires. Nos élèves n'ont part aux théories
morales qu'en philosophie; à ce moment ils sont déjà
formés, il est trop tard[89].
[Note 89: _Enquête_, t. II, p. 419. Pequignat, répétiteur à
Henri IV.]
Les enfants, dans les lycées, ne vivent qu'entre eux,
n'ayant de rapport avec l'Administration que pour en
recevoir des ordres ou des punitions. Or, la pire des
écoles, c'est celle des enfants entre eux; c'est ce qui
rend si dangereuse l'école de la rue. Un enfant ne peut
être élevé que par quelqu'un de formé, de plus âgé, de plus
équilibré. En somme, nos jeunes gens ne sont pas assez avec
des personnes qu'ils aiment et qui les aiment. Les
établissements religieux n'ont évidemment pas une
supériorité réelle sur les établissements laïques, mais ils
tiennent compte des sentiments des enfants, ils occupent
leur imagination, ils excitent leurs bons sentiments. Je
lisais même récemment dans un livre sur les patronages
catholiques que, dans les écoles classiques, les grands
garçons sont peu à peu habitués à se préoccuper de leurs
futurs devoirs, de leur futur rôle dans la société.
On leur enseigne à s'intéresser aux autres, surtout aux
petits, aux faibles; enfin, on leur trace une sorte de
programme moral, tandis que ces précautions d'ordre élevé
ne sont pas prises chez nous[90].
[Note 90: _Enquête_, t. II, p. 436. Gaufrès, ancien chef
d'institution.]
Aux raisons qui précèdent, il faut joindre les succès que les
congréganistes font obtenir à leurs élèves. Aussi leurs progrès
s'accroissaient-ils rapidement.
Il y a une poussée de concurrence de la part des
établissements ecclésiastiques, ce n'est pas douteux;
tandis que les établissements publics ne s'accroissent plus
guère, les établissements ecclésiastiques en particulier,
parmi les établissements libres, s'accroissent
rapidement[91].
[Note 91: _Enquête_, t. II, p. 83. Max Leclerc, chargé de
missions relatives a l'enseignement.]
Actuellement, d'après les chiffres donnés par MM. Leclerc et
Mercadier devant la Commission, l'enseignement libre,
c'est-à-dire congréganiste, possède 53,4% du nombre des élèves,
celui de l'État 46,5% seulement.
La proportion au profit de l'enseignement congréganiste s'élève
d'année en année, et pour l'entrée aux grandes écoles, il fait
une rude concurrence aux lycées. D'après M. Mercadier, les
établissements congréganistes fournissent à eux seuls 24% des
élèves de l'École Polytechnique. Pour d'autres écoles du
Gouvernement, la proportion est plus élevée encore.
Mais ce qui est beaucoup plus intéressant et constitue une
véritable révélation, ce sont les résultats qu'obtenaient les
Frères des Écoles chrétiennes dans tous les ordres
d'enseignement, aussi bien ceux régis par les programmes de
l'État que ceux créés par eux pour répondre aux besoins
modernes dont l'Université ne se préoccupe nullement et dont
les Frères ont été à peu près les seuls à s'occuper jusqu'ici.
La déposition du Frère Justinus, assistant du Supérieur général
de ces Écoles, a été aussi longue qu'intéressante, et montre à
quels merveilleux résultats peuvent arriver des hommes de
coeur, d'initiative et de volonté. Sans aucune assistance
pécuniaire de l'État, alors que notre Université pèse si
lourdement sur le budget des contribuables, ils réussissaient à
donner des dividendes aux actionnaires qui leur avaient prêté
des fonds.
Voyons d'abord les résultats obtenus dans l'enseignement
secondaire par les Frères, puisque c'est de lui qu'il s'agit
maintenant. Je n'ai qu'à leur laisser la parole. Ce ne seront
plus les belles périodes, les phrases sonores, autant que
vides, des académiciens universitaires sur les beautés de
l'enseignement classique, la vertu éducatrice du latin, etc.,
mais des faits bien nets, simplement exprimés. Les Frères ont
montré tout le parti que l'on peut tirer des programmes et
justifié une de mes assertions fondamentales, à savoir que ce
ne sont pas les programmes, mais les professeurs, qu'il
faudrait pouvoir changer.
D'après les renseignements donnés à la Commission, les Frères
possédaient 456 écoles, dont 342 en France, les autres établies
dans huit colonies, dont cinq sont françaises. Ces écoles
étaient de toute nature: primaires, industrielles, secondaires,
etc., suivant les besoins du milieu où elles se trouvaient
créées. Celles d'enseignement uniquement secondaire étaient au
nombre d'une trentaine environ. Dans les maisons d'enseignement
secondaire de Passy, de 1892 à 1898, ils ont préparé avec
succès 365 élèves au baccalauréat. 48 élèves ont obtenu un
double baccalauréat.
Pour couronnement des études, il a été organisé, à Passy,
un cours de préparation à l'Ecole Centrale, faisant
immédiatement suite aux classes secondaires modernes. De
1887 à 1898, le pensionnat de Passy a eu quatre fois le
_major_ de la promotion, deux fois le _sous-major_ et un
certain nombre d'élèves dans les dix premiers. Sur 134
élèves présentés durant cette période, 119 ont été admis,
soit plus de 89%.
A l'Ecole des Mines de Saint-Étienne, durant les dix
dernières années, nous avons eu 11 majors sur les 20 réunis
de l'entrée et de la sortie.
49 de nos élèves font actuellement partie de l'École des
Mines, et 287 ont déjà obtenu à leur sortie le diplôme
d'ingénieur. Plusieurs occupent aujourd'hui les positions
les plus honorables (ingénieurs en chef ou directeurs) dans
les bassins de la Loire, de l'Aveyron, du Gard, du Nord et
du Pas-de-Calais.
En ce qui concerne les carrières suivies par les élèves
sortis de nos établissements secondaires, voici les
indications données par une statistique récente:
Commerce 35%
Agriculture 33%
Industrie 15%
Administration 7%
Armées et colonies 5%
Etudes 5%
La grande majorité se dirige donc vers les carrières du
commerce, de l'agriculture et de l'industrie[92].
[Note 92: _Enquête_, t. II, pp. 592 et suiv. Frère Justinus.]
Ces résultats indiquent la supériorité des méthodes employées,
mais une chose beaucoup plus intéressante encore, c'est le
développement que les Frères ont su donner aux établissements
agricoles et industriels, rendant ainsi d'immenses services
dont on ne saurait leur être trop reconnaissant. Je laisse de
côté leurs écoles d'agriculture, notamment celle dont il est
parlé dans l'enquête, comprenant une ferme de 35 hectares où
les élèves doivent exécuter tous les travaux agricoles, y
compris ceux du labourage, ce qui a valu au directeur de cette
école, en 1899, le titre de premier lauréat de la Société des
Agriculteurs de France. Je me bornerai à reproduire le passage
de la déposition où il est montré comment l'enseignement varie
suivant les besoins des régions.
Nous avons organisé pour l'industrie des cours pratiques
analogues à ceux qui existent pour l'agriculture.
Aux derniers examens d'admission pour l'École des apprentis
élèves-mécaniciens de la flotte, nos établissements de
Brest, de Quimper et de Lambézellec ont fait admettre 27 de
leurs élèves.--L'école de Brest a eu le nº 1 de la
promotion; le pensionnat de Quimper, le nº 2; celui de
Lambézellec, le nº 3.
A l'autre extrémité de la France, 30 de nos élèves de la
seule école Saint-Éloi d'Aix ont été déclarés admissibles à
l'École Nationale d'Arts et Métiers, dans les examens du 30
juin au 2 juillet 1898.
Notre pensionnat secondaire moderne de Rodez possède
également une section industrielle très prospère. De 1890 à
1898, on compte 88 de ses élèves admis à l'École Nationale
d'Arts et Métiers, aux Équipages de la flotte ou à l'École
des contremaîtres de Cluny.
Des organisations semblables existent dans un certain
nombre de nos établissements. Plusieurs, comme à
Saint-Malo, à Paimpol, à Dunkerque, ont des cours spéciaux
de répétitions de sciences, de calculs nautiques, etc.,
pour les élèves inscrits aux écoles d'hydrographie. Il y a
quelques semaines à peine, 24 de ces jeunes gens, ainsi
préparés à Saint-Malo et à Paimpol, ont été reçus
capitaines au long cours et 6 autres capitaines pour le
cabotage.
En ce qui concerne les cours professionnels proprement
dits, le type le plus généralement connu est offert par
l'établissement Saint-Nicolas, de Paris.
Dans sa séance du 12 juin 1897, l'Académie des Sciences
morales et politiques décernait à cette oeuvre, reconnue
d'utilité publique, le prix Audéoud. Voici comment
s'exprimait à ce sujet M. Léon Aucoc, dans son rapport:
La maison principale (Paris) compte à elle seule 1.030
élèves; celle d'Issy, 1.050; celle d'Igny, 830.
Chaque année, le Conseil d'administration est obligé de
refuser des enfants, faute de place.
Selon le désir des parents, les enfants reçoivent
uniquement l'instruction primaire à ses différents degrés
ou une instruction spéciale qui les prépare soit à
l'industrie, soit à l'horticulture.
Les ateliers de la maison de Paris sont un des traits
caractéristiques de l'oeuvre de Saint-Nicolas.
La maison traite avec des patrons, qui font toutes les
dépenses et profitent de toutes les recettes qui résultent
du travail fait dans les ateliers, sous la direction d'un
contremaître choisi par eux. Suivant les professions,
l'apprentissage dure trois ou quatre ans. Il n'y a pas,
dans ces ateliers, un instant perdu pour l'instruction
professionnelle, et les apprentis ne sont pas exposés à
subir, dès l'âge de treize ans, de mauvaises influences. En
général, c'est à des métiers qui exigent une intelligence
développée et du goût que sont préparés les enfants:
imprimeurs, graveurs-géographes, lithographes, relieurs,
facteurs d'instruments de précision, mécaniciens,
sculpteurs sur bois, monteurs en bronze, ciseleurs sur
métaux. Chaque jour, les apprentis reçoivent, des Frères
qui s'occupent de leur éducation, des leçons spéciales de
dessin et de modelage appropriés à leurs travaux. Les
contremaîtres se louent beaucoup de leurs apprentis, et
chaque année, au moment des vacances, le supérieur de la
maison reçoit un grand nombre de propositions qui lui sont
faites pour donner de l'emploi à ces jeunes gens.
Les résultats de l'instruction primaire proprement dite ont
été, dans toutes les expositions universelles, à Chicago
comme à Paris, l'objet de distinctions éclatantes. Ce que
nous aimons surtout à signaler, c'est le travail de tous
les jours: 346 certificats d'études, 36 brevets
d'instruction primaire élémentaire et 5 d'instruction
primaire supérieure, tel est le résultat de l'année
1895-1896.
Pour l'instruction agricole et horticole, donnée à Igny,
les jeunes apprentis ont obtenu 44 prix: 19 au concours de
Reims, 13 à celui de Paris, 12 à celui de Versailles, parmi
lesquels un _prix d'honneur_ et un _premier grand prix_.
Tout ce travail est soutenu par une discipline douce et
affectueuse, qui produit les meilleurs résultats.
L'oeuvre de Saint-Nicolas a été à Paris la première
institution de travail manuel; elle en est restée un des
modèles.
A Lyon, l'école de La Salle a été organisée par les Frères
en faveur des élèves d'élite de leurs écoles. Les
fondateurs offrent aux familles qui le désirent pour leurs
enfants, avec une éducation religieuse et morale, un
complément d'instruction primaire et professionnelle.
Les cours sont de trois années à l'école de La Salle.
L'instruction est à la fois industrielle et commerciale.
Elle comprend le dessin industriel et toutes les
mathématiques qu'il exige, le français, la correspondance,
le droit usuel, la comptabilité, l'économie sociale,
l'histoire et la géographie, l'anglais, l'étude de la
physique et de la chimie appliquées à l'industrie.
Des ateliers d'ajustage, de forge, de tissage, de
menuiserie, de modelage, de manipulations chimiques, de
typographie et de gravure, permettent aux élèves de
connaître leurs aptitudes spéciales et de préparer sûrement
leur avenir.
Le système des ateliers extérieurs à l'établissement,
dirigés par de véritables chefs d'industrie, et dans
lesquels les élèves restent sous la surveillance de
l'École, parut donc au Comité être la vraie solution de la
question de l'apprentissage. Ce fut aussi l'avis des
principaux industriels de la région.
L'expérience a établi que l'on avait bien jugé, car le
système adopté a donné les meilleurs résultats. Il a aussi
pour lui l'expérience de l'étranger. Dans les grandes
villes industrielles de Hollande, d'Allemagne, de Belgique,
de Suisse, qui sont nos rivales, les écoles
professionnelles sont généralement des fondations libres
qu'encouragent par des subventions les villes ou le
gouvernement.
Les industriels de la localité leur prêtent leur concours,
et c'est pour elles une garantie de progrès incessants[93].
[Note 93: _Enquête_, t. II, pp. 598 et suiv. Frère Justinus,
assistant du Supérieur général des Frères des Écoles
chrétiennes.]
Un fait très caractéristique et prouvant une fois de plus la
supériorité de tout ce qui sort de l'initiative privée, c'est
que cet enseignement, qui donne de si remarquables résultats,
non seulement ne demandait comme je l'ai déjà dit, aucune
subvention à l'État, aucune assistance de personnes
bienfaisantes, mais constituait au contraire une source de
bénéfices pour ceux qui l'avaient fondé. Voici d'ailleurs sur
ce point la déclaration du Frère Justinus.
Toutes les sociétés civiles, propriétaires des locaux dans
lesquels nous avons organisé nos pensionnats, ont toujours
distribué leurs dividendes annuels. Il n'en est pas une, à
ma connaissance, qui ait dérogé à cette règle.
Nous nous sommes imposé le devoir de ne point frustrer des
légitimes intérêts de leurs capitaux les amis qui nous
prêtent leur concours dans notre oeuvre d'éducation. Aussi
les directeurs de nos pensionnats s'attachent-ils
scrupuleusement à satisfaire à toutes les obligations qui
leur incombent envers les sociétés civiles propriétaires.
C'est la première de leurs obligations financières.
M. le Président. Vous arrivez à faire une concurrence qui
est redoutable, non pas seulement aux établissements
publics, mais aux collèges ecclésiastiques. Partout on le
constate[94].
[Note 94: _Enquête_, t. II, p. 602. Frère Justinus.]
Concurrence redoutable sans doute, mais j'ajouterai,
bienfaisante et utile, et il serait à souhaiter qu'elle se fût
développée encore. Je ne suis pas suspect, je pense, de
cléricalisme, mais j'avoue que si j'étais Ministre de
l'Instruction publique, mon premier acte serait de nommer
directeur de l'enseignement primaire et secondaire en France le
Supérieur des Écoles chrétiennes qui a obtenu de tels
résultats. Je lui laisserais toute liberté quant au choix des
méthodes et des professeurs, exigeant simplement qu'il renonçât
rigoureusement à toute prédication religieuse, de façon à
laisser aux parents une liberté totale sur ce point.
Je me suis étendu sur la déposition qui précède plus que sur
aucune autre parce que au point de vue de l'enseignement
secondaire, les Frères arrivent à des résultats supérieurs à
ceux de nos meilleurs lycées, et qu'au point de vue de
l'enseignement agricole et professionnel, si nécessaire
aujourd'hui, ils sont sans rivaux. La première chose à faire
pour rivaliser avec eux serait d'étudier leurs méthodes. On est
libre d'avoir, au point de vue religieux, des opinions
différentes des leurs, mais nous devons tâcher d'acquérir assez
d'indépendance d'esprit pour reconnaître leur supériorité,
surtout quand elle est aussi manifestement écrasante.
Le Directeur de tels maîtres méritait une statue. Leur sauvage
expulsion doit être considérée comme un désastre national.
Personne et surtout l'Université n'est capable de donner
l'enseignement industriel, agricole et technique qui va nous
manquer maintenant.