CHAPITRE V

L'enseignement congréganiste.

L'enquête parlementaire s'est beaucoup occupée des progrès de

l'enseignement congréganiste. Elle a rappelé certains faits

connus de tout le monde, mais elle a aussi révélé des choses

que le public ne soupçonnait pas. On n'eût guère pensé, par

exemple, que les Frères des Écoles chrétiennes, jadis relégués

dans l'enseignement primaire le plus humble, arriveraient à

faire une très sérieuse concurrence à l'Université dans

l'enseignement secondaire et supérieur. En quelques années

leurs progrès ont été foudroyants. Dans nos grandes écoles,

l'École Centrale notamment, sur les 134 élèves présentés par

eux en dix ans, les neuf dixièmes ont été reçus. Ils avaient 30

établissements qui donnaient l'enseignement secondaire. En

outre, le seul enseignement agricole véritable en France était

dans leurs mains. Ils possédaient des fermes de 35 hectares, où

les élèves recevaient une instruction pratique et obtenaient

tous les prix dans les concours. Ils dirigeaient également des

écoles commerciales et industrielles sans rivales. Et, alors

que nos établissements d'instruction coûtent si cher à l'État,

les leurs rapportaient des dividendes aux commanditaires qui

avaient prêté des fonds pour les créer. Quant aux autres

maisons d'éducation congréganistes, bien que ne recevant aucune

rétribution du budget, alors que les lycées lui sont si

onéreux, ils faisaient à ces lycées une concurrence des plus

redoutables et leurs succès s'accroissent chaque jour.

Toutes ces observations sont d'ailleurs de l'histoire déjà

ancienne. L'Université ne pouvant lutter contre l'enseignement

des Frères a obtenu qu'il fût supprimé. Les professeurs durent

aller porter leurs méthodes dans des pays étrangers qui les ont

reçus à bras ouverts.

Les résultats obtenus par l'enseignement congréganiste sont

incontestables, mais l'enquête n'a pas su en montrer les

causes. Elles sont pourtant bien évidentes. Elles résident

simplement dans la qualité morale des maîtres. Tous avaient un

idéal commun et l'esprit de dévouement qu'un idéal inspire. Cet

idéal peut être scientifiquement traité de chimère, mais la

qualité philosophique d'un idéal est absolument sans

importance. Ce n'est pas à sa valeur théorique qu'il faut le

mesurer, c'est à l'influence qu'il exerce sur les âmes. Or,

l'influence de l'idéal qui guide les congréganistes est

immense. Tous ces professeurs à peine rétribués sont dévoués à

leur tâche et ne reculent pas devant les plus humbles besognes.

A la fois surveillants et professeurs, ils s'occupent sans

cesse de leurs élèves, les étudient, les comprennent et savent

se mettre à leur portée. Leurs origines familiales sont au

moins aussi modestes que celles des professeurs de

l'Université, mais leur tenue générale est infiniment

supérieure, et, par contagion, celle de leurs élèves le devient

également. Il n'y a pas à contester que ces élèves ne soient,

au moins extérieurement, beaucoup mieux élevés que ceux de nos

lycées. Les parents s'aperçoivent très bien de la différence et

les libres penseurs eux-mêmes envoyaient de plus en plus leurs

enfants chez les congréganistes. Ils savaient d'ailleurs aussi

que ces congréganistes s'intéressaient personnellement à leurs

élèves, ce qui n'est pas le cas des professeurs des lycées, et

les faisaient très bien réussir dans la préparation aux examens

ouvrant l'entrée des grandes écoles.

Comme je ne vois aucun moyen d'infuser à nos universitaires les

qualités incontestables que les congréganistes devaient à leurs

croyances religieuses, j'ignore de quelle façon on ralentira

les progrès des derniers. Des règlements, si rigides

puissent-ils être, n'y pourront rien. Les supprimer est

simplement les obliger à changer de costume. La diffusion de

l'esprit clérical est assurément fâcheuse dans un pays aussi

divisé que le nôtre, mais aucune persécution ne saurait

l'entraver. On peut évidemment décréter, comme on l'a proposé,

que l'État ne laissera les fonctions publiques accessibles

qu'aux élèves ayant passé par le lycée, mais une telle loi

serait facile à tourner, car les congréganistes n'auraient qu'à

envoyer leurs élèves au lycée le nombre d'heures suffisant pour

obtenir les certificats nécessaires. Supposons cependant que

par des moyens draconiens, on les oblige tous à fermer leurs

établissements comme il a déjà été fait pour les plus

prospères. De telles lois auraient pour conséquence immédiate

de transformer en ennemis du Gouvernement les parents tenant à

confier leurs enfants aux congréganistes. Elles auraient aussi

cette autre conséquence, beaucoup plus grave encore, de

supprimer toute concurrence à l'Université, et par conséquent

de détruire le seul stimulant qui l'empêche de descendre plus

bas qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Tout ce qui vient d'être dit de l'enseignement congréganiste,

et surtout de la supériorité de son éducation, a été très bien

mis en évidence dans l'enquête et cela par les professeurs de

l'Université eux-mêmes. Je n'ai maintenant qu'à citer.

Dans les maisons religieuses, les professeurs sont très

souvent improvisés: à peine deux ou trois qui ont voulu

être professeurs et qui ont leurs grades. En revanche,

l'entraînement particulier qu'ils subissent en vue de

l'apostolat sacerdotal les prépare admirablement au métier

d'éducateur. Les pensées élevées sur lesquelles on les

tient attachés, les sentiments de dévouement et de

sacrifice dont on les pénètre, les leçons de psychologie

pratique et de direction spirituelle qu'on leur enseigne,

tout cela constitue des ressources pédagogiques de premier

ordre, utilisables dès leur entrée en fonctions[88].

[Note 88: _Enquête_, t. II, p. 651. Rocafert, professeur

d'histoire.]

Au point de vue moral, il n'y a pas d'éducation, de

direction dans l'Université. Nous n'avons pas de doctrine

morale comme nous n'avons pas de doctrine disciplinaire.

Nous n'enseignons rien de précis sur ce point important.

Les maisons religieuses ont sur nous l'avantage d'enseigner

au moins la morale d'une religion; nous, nous n'enseignons

même pas la morale de la solidarité, qu'on enseigne dans

les écoles primaires. Nos élèves n'ont part aux théories

morales qu'en philosophie; à ce moment ils sont déjà

formés, il est trop tard[89].

[Note 89: _Enquête_, t. II, p. 419. Pequignat, répétiteur à

Henri IV.]

Les enfants, dans les lycées, ne vivent qu'entre eux,

n'ayant de rapport avec l'Administration que pour en

recevoir des ordres ou des punitions. Or, la pire des

écoles, c'est celle des enfants entre eux; c'est ce qui

rend si dangereuse l'école de la rue. Un enfant ne peut

être élevé que par quelqu'un de formé, de plus âgé, de plus

équilibré. En somme, nos jeunes gens ne sont pas assez avec

des personnes qu'ils aiment et qui les aiment. Les

établissements religieux n'ont évidemment pas une

supériorité réelle sur les établissements laïques, mais ils

tiennent compte des sentiments des enfants, ils occupent

leur imagination, ils excitent leurs bons sentiments. Je

lisais même récemment dans un livre sur les patronages

catholiques que, dans les écoles classiques, les grands

garçons sont peu à peu habitués à se préoccuper de leurs

futurs devoirs, de leur futur rôle dans la société.

On leur enseigne à s'intéresser aux autres, surtout aux

petits, aux faibles; enfin, on leur trace une sorte de

programme moral, tandis que ces précautions d'ordre élevé

ne sont pas prises chez nous[90].

[Note 90: _Enquête_, t. II, p. 436. Gaufrès, ancien chef

d'institution.]

Aux raisons qui précèdent, il faut joindre les succès que les

congréganistes font obtenir à leurs élèves. Aussi leurs progrès

s'accroissaient-ils rapidement.

Il y a une poussée de concurrence de la part des

établissements ecclésiastiques, ce n'est pas douteux;

tandis que les établissements publics ne s'accroissent plus

guère, les établissements ecclésiastiques en particulier,

parmi les établissements libres, s'accroissent

rapidement[91].

[Note 91: _Enquête_, t. II, p. 83. Max Leclerc, chargé de

missions relatives a l'enseignement.]

Actuellement, d'après les chiffres donnés par MM. Leclerc et

Mercadier devant la Commission, l'enseignement libre,

c'est-à-dire congréganiste, possède 53,4% du nombre des élèves,

celui de l'État 46,5% seulement.

La proportion au profit de l'enseignement congréganiste s'élève

d'année en année, et pour l'entrée aux grandes écoles, il fait

une rude concurrence aux lycées. D'après M. Mercadier, les

établissements congréganistes fournissent à eux seuls 24% des

élèves de l'École Polytechnique. Pour d'autres écoles du

Gouvernement, la proportion est plus élevée encore.

Mais ce qui est beaucoup plus intéressant et constitue une

véritable révélation, ce sont les résultats qu'obtenaient les

Frères des Écoles chrétiennes dans tous les ordres

d'enseignement, aussi bien ceux régis par les programmes de

l'État que ceux créés par eux pour répondre aux besoins

modernes dont l'Université ne se préoccupe nullement et dont

les Frères ont été à peu près les seuls à s'occuper jusqu'ici.

La déposition du Frère Justinus, assistant du Supérieur général

de ces Écoles, a été aussi longue qu'intéressante, et montre à

quels merveilleux résultats peuvent arriver des hommes de

coeur, d'initiative et de volonté. Sans aucune assistance

pécuniaire de l'État, alors que notre Université pèse si

lourdement sur le budget des contribuables, ils réussissaient à

donner des dividendes aux actionnaires qui leur avaient prêté

des fonds.

Voyons d'abord les résultats obtenus dans l'enseignement

secondaire par les Frères, puisque c'est de lui qu'il s'agit

maintenant. Je n'ai qu'à leur laisser la parole. Ce ne seront

plus les belles périodes, les phrases sonores, autant que

vides, des académiciens universitaires sur les beautés de

l'enseignement classique, la vertu éducatrice du latin, etc.,

mais des faits bien nets, simplement exprimés. Les Frères ont

montré tout le parti que l'on peut tirer des programmes et

justifié une de mes assertions fondamentales, à savoir que ce

ne sont pas les programmes, mais les professeurs, qu'il

faudrait pouvoir changer.

D'après les renseignements donnés à la Commission, les Frères

possédaient 456 écoles, dont 342 en France, les autres établies

dans huit colonies, dont cinq sont françaises. Ces écoles

étaient de toute nature: primaires, industrielles, secondaires,

etc., suivant les besoins du milieu où elles se trouvaient

créées. Celles d'enseignement uniquement secondaire étaient au

nombre d'une trentaine environ. Dans les maisons d'enseignement

secondaire de Passy, de 1892 à 1898, ils ont préparé avec

succès 365 élèves au baccalauréat. 48 élèves ont obtenu un

double baccalauréat.

Pour couronnement des études, il a été organisé, à Passy,

un cours de préparation à l'Ecole Centrale, faisant

immédiatement suite aux classes secondaires modernes. De

1887 à 1898, le pensionnat de Passy a eu quatre fois le

_major_ de la promotion, deux fois le _sous-major_ et un

certain nombre d'élèves dans les dix premiers. Sur 134

élèves présentés durant cette période, 119 ont été admis,

soit plus de 89%.

A l'Ecole des Mines de Saint-Étienne, durant les dix

dernières années, nous avons eu 11 majors sur les 20 réunis

de l'entrée et de la sortie.

49 de nos élèves font actuellement partie de l'École des

Mines, et 287 ont déjà obtenu à leur sortie le diplôme

d'ingénieur. Plusieurs occupent aujourd'hui les positions

les plus honorables (ingénieurs en chef ou directeurs) dans

les bassins de la Loire, de l'Aveyron, du Gard, du Nord et

du Pas-de-Calais.

En ce qui concerne les carrières suivies par les élèves

sortis de nos établissements secondaires, voici les

indications données par une statistique récente:

Commerce 35%

Agriculture 33%

Industrie 15%

Administration 7%

Armées et colonies 5%

Etudes 5%

La grande majorité se dirige donc vers les carrières du

commerce, de l'agriculture et de l'industrie[92].

[Note 92: _Enquête_, t. II, pp. 592 et suiv. Frère Justinus.]

Ces résultats indiquent la supériorité des méthodes employées,

mais une chose beaucoup plus intéressante encore, c'est le

développement que les Frères ont su donner aux établissements

agricoles et industriels, rendant ainsi d'immenses services

dont on ne saurait leur être trop reconnaissant. Je laisse de

côté leurs écoles d'agriculture, notamment celle dont il est

parlé dans l'enquête, comprenant une ferme de 35 hectares où

les élèves doivent exécuter tous les travaux agricoles, y

compris ceux du labourage, ce qui a valu au directeur de cette

école, en 1899, le titre de premier lauréat de la Société des

Agriculteurs de France. Je me bornerai à reproduire le passage

de la déposition où il est montré comment l'enseignement varie

suivant les besoins des régions.

Nous avons organisé pour l'industrie des cours pratiques

analogues à ceux qui existent pour l'agriculture.

Aux derniers examens d'admission pour l'École des apprentis

élèves-mécaniciens de la flotte, nos établissements de

Brest, de Quimper et de Lambézellec ont fait admettre 27 de

leurs élèves.--L'école de Brest a eu le nº 1 de la

promotion; le pensionnat de Quimper, le nº 2; celui de

Lambézellec, le nº 3.

A l'autre extrémité de la France, 30 de nos élèves de la

seule école Saint-Éloi d'Aix ont été déclarés admissibles à

l'École Nationale d'Arts et Métiers, dans les examens du 30

juin au 2 juillet 1898.

Notre pensionnat secondaire moderne de Rodez possède

également une section industrielle très prospère. De 1890 à

1898, on compte 88 de ses élèves admis à l'École Nationale

d'Arts et Métiers, aux Équipages de la flotte ou à l'École

des contremaîtres de Cluny.

Des organisations semblables existent dans un certain

nombre de nos établissements. Plusieurs, comme à

Saint-Malo, à Paimpol, à Dunkerque, ont des cours spéciaux

de répétitions de sciences, de calculs nautiques, etc.,

pour les élèves inscrits aux écoles d'hydrographie. Il y a

quelques semaines à peine, 24 de ces jeunes gens, ainsi

préparés à Saint-Malo et à Paimpol, ont été reçus

capitaines au long cours et 6 autres capitaines pour le

cabotage.

En ce qui concerne les cours professionnels proprement

dits, le type le plus généralement connu est offert par

l'établissement Saint-Nicolas, de Paris.

Dans sa séance du 12 juin 1897, l'Académie des Sciences

morales et politiques décernait à cette oeuvre, reconnue

d'utilité publique, le prix Audéoud. Voici comment

s'exprimait à ce sujet M. Léon Aucoc, dans son rapport:

La maison principale (Paris) compte à elle seule 1.030

élèves; celle d'Issy, 1.050; celle d'Igny, 830.

Chaque année, le Conseil d'administration est obligé de

refuser des enfants, faute de place.

Selon le désir des parents, les enfants reçoivent

uniquement l'instruction primaire à ses différents degrés

ou une instruction spéciale qui les prépare soit à

l'industrie, soit à l'horticulture.

Les ateliers de la maison de Paris sont un des traits

caractéristiques de l'oeuvre de Saint-Nicolas.

La maison traite avec des patrons, qui font toutes les

dépenses et profitent de toutes les recettes qui résultent

du travail fait dans les ateliers, sous la direction d'un

contremaître choisi par eux. Suivant les professions,

l'apprentissage dure trois ou quatre ans. Il n'y a pas,

dans ces ateliers, un instant perdu pour l'instruction

professionnelle, et les apprentis ne sont pas exposés à

subir, dès l'âge de treize ans, de mauvaises influences. En

général, c'est à des métiers qui exigent une intelligence

développée et du goût que sont préparés les enfants:

imprimeurs, graveurs-géographes, lithographes, relieurs,

facteurs d'instruments de précision, mécaniciens,

sculpteurs sur bois, monteurs en bronze, ciseleurs sur

métaux. Chaque jour, les apprentis reçoivent, des Frères

qui s'occupent de leur éducation, des leçons spéciales de

dessin et de modelage appropriés à leurs travaux. Les

contremaîtres se louent beaucoup de leurs apprentis, et

chaque année, au moment des vacances, le supérieur de la

maison reçoit un grand nombre de propositions qui lui sont

faites pour donner de l'emploi à ces jeunes gens.

Les résultats de l'instruction primaire proprement dite ont

été, dans toutes les expositions universelles, à Chicago

comme à Paris, l'objet de distinctions éclatantes. Ce que

nous aimons surtout à signaler, c'est le travail de tous

les jours: 346 certificats d'études, 36 brevets

d'instruction primaire élémentaire et 5 d'instruction

primaire supérieure, tel est le résultat de l'année

1895-1896.

Pour l'instruction agricole et horticole, donnée à Igny,

les jeunes apprentis ont obtenu 44 prix: 19 au concours de

Reims, 13 à celui de Paris, 12 à celui de Versailles, parmi

lesquels un _prix d'honneur_ et un _premier grand prix_.

Tout ce travail est soutenu par une discipline douce et

affectueuse, qui produit les meilleurs résultats.

L'oeuvre de Saint-Nicolas a été à Paris la première

institution de travail manuel; elle en est restée un des

modèles.

A Lyon, l'école de La Salle a été organisée par les Frères

en faveur des élèves d'élite de leurs écoles. Les

fondateurs offrent aux familles qui le désirent pour leurs

enfants, avec une éducation religieuse et morale, un

complément d'instruction primaire et professionnelle.

Les cours sont de trois années à l'école de La Salle.

L'instruction est à la fois industrielle et commerciale.

Elle comprend le dessin industriel et toutes les

mathématiques qu'il exige, le français, la correspondance,

le droit usuel, la comptabilité, l'économie sociale,

l'histoire et la géographie, l'anglais, l'étude de la

physique et de la chimie appliquées à l'industrie.

Des ateliers d'ajustage, de forge, de tissage, de

menuiserie, de modelage, de manipulations chimiques, de

typographie et de gravure, permettent aux élèves de

connaître leurs aptitudes spéciales et de préparer sûrement

leur avenir.

Le système des ateliers extérieurs à l'établissement,

dirigés par de véritables chefs d'industrie, et dans

lesquels les élèves restent sous la surveillance de

l'École, parut donc au Comité être la vraie solution de la

question de l'apprentissage. Ce fut aussi l'avis des

principaux industriels de la région.

L'expérience a établi que l'on avait bien jugé, car le

système adopté a donné les meilleurs résultats. Il a aussi

pour lui l'expérience de l'étranger. Dans les grandes

villes industrielles de Hollande, d'Allemagne, de Belgique,

de Suisse, qui sont nos rivales, les écoles

professionnelles sont généralement des fondations libres

qu'encouragent par des subventions les villes ou le

gouvernement.

Les industriels de la localité leur prêtent leur concours,

et c'est pour elles une garantie de progrès incessants[93].

[Note 93: _Enquête_, t. II, pp. 598 et suiv. Frère Justinus,

assistant du Supérieur général des Frères des Écoles

chrétiennes.]

Un fait très caractéristique et prouvant une fois de plus la

supériorité de tout ce qui sort de l'initiative privée, c'est

que cet enseignement, qui donne de si remarquables résultats,

non seulement ne demandait comme je l'ai déjà dit, aucune

subvention à l'État, aucune assistance de personnes

bienfaisantes, mais constituait au contraire une source de

bénéfices pour ceux qui l'avaient fondé. Voici d'ailleurs sur

ce point la déclaration du Frère Justinus.

Toutes les sociétés civiles, propriétaires des locaux dans

lesquels nous avons organisé nos pensionnats, ont toujours

distribué leurs dividendes annuels. Il n'en est pas une, à

ma connaissance, qui ait dérogé à cette règle.

Nous nous sommes imposé le devoir de ne point frustrer des

légitimes intérêts de leurs capitaux les amis qui nous

prêtent leur concours dans notre oeuvre d'éducation. Aussi

les directeurs de nos pensionnats s'attachent-ils

scrupuleusement à satisfaire à toutes les obligations qui

leur incombent envers les sociétés civiles propriétaires.

C'est la première de leurs obligations financières.

M. le Président. Vous arrivez à faire une concurrence qui

est redoutable, non pas seulement aux établissements

publics, mais aux collèges ecclésiastiques. Partout on le

constate[94].

[Note 94: _Enquête_, t. II, p. 602. Frère Justinus.]

Concurrence redoutable sans doute, mais j'ajouterai,

bienfaisante et utile, et il serait à souhaiter qu'elle se fût

développée encore. Je ne suis pas suspect, je pense, de

cléricalisme, mais j'avoue que si j'étais Ministre de

l'Instruction publique, mon premier acte serait de nommer

directeur de l'enseignement primaire et secondaire en France le

Supérieur des Écoles chrétiennes qui a obtenu de tels

résultats. Je lui laisserais toute liberté quant au choix des

méthodes et des professeurs, exigeant simplement qu'il renonçât

rigoureusement à toute prédication religieuse, de façon à

laisser aux parents une liberté totale sur ce point.

Je me suis étendu sur la déposition qui précède plus que sur

aucune autre parce que au point de vue de l'enseignement

secondaire, les Frères arrivent à des résultats supérieurs à

ceux de nos meilleurs lycées, et qu'au point de vue de

l'enseignement agricole et professionnel, si nécessaire

aujourd'hui, ils sont sans rivaux. La première chose à faire

pour rivaliser avec eux serait d'étudier leurs méthodes. On est

libre d'avoir, au point de vue religieux, des opinions

différentes des leurs, mais nous devons tâcher d'acquérir assez

d'indépendance d'esprit pour reconnaître leur supériorité,

surtout quand elle est aussi manifestement écrasante.

Le Directeur de tels maîtres méritait une statue. Leur sauvage

expulsion doit être considérée comme un désastre national.

Personne et surtout l'Université n'est capable de donner

l'enseignement industriel, agricole et technique qui va nous

manquer maintenant.

Psychologie de l'éducation · 第 46 / 93 题